‹ Cours d'économie politiqueChapitre 16 sur 56 · LA DIVISION DU TRAVAIL · texte numérisé non relu

LA DIVISION DU TRAVAIL

sur une tâche trop facile pour eux, ou à Tioverse, déperdltûui du travail des plus faibles ou des plus ignorants sur une tâche audessus de leurs forces.

3* La répétition continue du même exercice crée chez tous les hommes une dexlérité qui est véritablement merveilleuse, de même que dans les travaux de Tordre intellectuel une application soutenue et persévérante développe singulièrement les facultés mentales et par conséquent la puissance productrice. Médecins, avocats, peintres, romanciers, savants, chacun aujourd'hui se fait spécialiste : chacun trouve profit à se cantonner dans un petit coin du savoir humain pour le mieux fouiller et en tirer meilleur parti.

A ces causes de supériorité, on en ajoute en général trois autres de moindre importance: ^

4» V économie de temps ^ qui résulte de la continuité du travail. Un ouvrier qui change souvent de travail perdra chaque fois, non seulement l'intervalle de temps pour passer d'une opération à l'autre, mais surtout le temps nécessaire pour la mise en train,

5* Véconomie des outils qui est portée au maximum quand chaque travailleur n'emploie qu*un seul instrument et l'emploie constamment.

6« Enfin la moindre durée de V apprentissage^ apprentissage d'autant plus long que le métier est plus compliqué.

Mais, en regard de ces avantages, on a dénoncé depuis longtemps des inconvénients graves:

y io ^ffr^*f^'si{fMf,n^ ^" >''AvAiiiAiir, réduit, par la répétition d'un même mouvement aussi simplifié que possible, à un rôle purement machinal» ce qui rend dorénavant tout apprentissage inutile. Que de fois on a répété la phrase de Lemontey : « C'est un tristç téijioi; ^oa^à se rendre que de n'avoir jamais fait dans sa vie que la dixhuitième partie d'une épingle»j| Et un plus illustre que lui, celui-là même qui a révélé l'importance et les bienfaits de la division du travail, Adam Smith, avait dit en termes encore plus durs : c l'homme dont la vie entière se passe à accomplir un petit nombre d*opérations simples devient généralement aussi stupide et aussi ignorant qu'il est possible à une créature humaine de le devenir» t

2» Dépendance extrême de l'ouvrier qui est incapable de rien faire en dehors de l'opération déterminée et spécialisée dont il a pris rhabitudeet qui, par suite, se trouve à la merci d'un chômage ou d'uD renvoi. Comme les pièces mêmes qu'il façonne et qui ne valent que par l'assemblage qui en fera un tout, on peut dire que lui-même ne vaut que comme rouage de cette grande machine qu'on appelle une manufacture: en dehors d'elle, il n'est bon à rien.

no COURS D^îgGOW)MlE PÔLÎTIQ^E.

11 eat assez facite' de répondre à ces critiques. Sa«sf dowle* iî y a dians le ti^avail mttnnel beaucoup* de besognes abrutissantes, mais ce n'est point seulement parce qu'il est divisé ; c'est malheirreusettvcDft parce qu*i( y a ufn^ grand nombre dé travaux qui, quoitiue nécessaires, seroTit toujours, par Itetrr nalure- rafême, sans joie. Le travail du balayeur d^s rues, ou du vidangem», ou du casseur de piètres sur lai grande rou*e, n'est point' dû' tout dîTisé ; est- il plus noble que celui' d'un» ouvrier qui fait toujours des boulons? Et comme on Fa dit très justement, pense-t-onque Tonvrier qui ne fait que des tfêtes d'épingles-, gagnerait beaucoup, intellectuellement et moratement, s'il faisait' l'épingle tout entière ?

Au reste si la division du travail peut avoir quelques effets fâcheux au point de vue de la monotonie du travail, ceux-ci sont attértués ou corrigés :

Par réducatroïi professionnelle générale^qui permettra à louvrier, chargé d'une Cache parcellaire, de prendre conscience de la place qu'il occupe dans l'ensemble et au besoin de changer de métier, — et qui en cela est strpérieure à Tappreutissage (voir ci^essus VApprentissaffe).

a) Par l'emploi des machines, car sitôt qu'on en est arrivé* à sfmpfifier une opération technique au point d^ la rendre purement machinale, on ne ïavdte' pa« à remplacer le travailleur par une machMe, car en pareil cas on trouve toujours économie à le faire. Or la direction d'une machine est un travail souvent fatigant (non par refPort mtfscuîaïre mais par la tension nerveuse qu'il exige), mais qui n'est pas en général abrutissant. La machine savante d'aujourd'hui exige des otfvriei^ d^élite. A mesure qu'elle devient plus awtomatique, f'otfvrier cesse de Têtre.

b) Par la limitation de la j'ournée de travaif qui laisse à l'ouvrier le loisir d'occuper dte" façons différentes son corps et son esprit'.

Il est à remarquer d'^aiïleurs que les critiques ci-dessus ne visetït que la dmsion technique du travail. Mars la division du travail professionnetle, par spécialisation dîe fonctions, de métiers, d'études, n'a jamais donné prise au premier grief, celui* d'abrutissement : tant s'en faut! Quant au second grief; celui de dépendaiaice, elle ne crée en tout cas qu'une dépendance mutuelle, et par suite, au lieu

» Le système des courtes journées permet de réaliser daos une cfertalne' mesure Uidéal fouinérfsle des <« courtes séances » et de la variété dies travaoï. Le mkiear, en fiorlaDt de la miiïe à 2 heures de l'après-midi, apcès avoir prie son bain, a i« temps de cultiver son petit jardia et même, s'il le veut, d'y cultiver des roses. L^ouvrier des arsenaux de Brest ou de Toulon, après sa journée de 8 heures, se livre h de petits travaux en debors de sa profession.

M WVlSftW W TRiAVAIÏ.. tH

d'y voir uttc infériorité, oo est pltftôt porté à y voir une supériorité éGoooKiviqve et surtout morale, et, sous 1^ nom â'inêertMpeTVdaifcef des îmdmdus, on en' fait le foadeynent de la loi de soHdarité. La division du travail, par la dépendance réciproque qu'elle ét'abHil entre les hommed, sembtobte à: Ib division du tn[*avaii ptiysiologique qui existe entre les organes d'un cotps vivadt, setnble faire' dte' tous les membres d'une société les membres d'un même corps et par là semble réaliser l'idéal de l'école solidariste. Beaucoup de sociologues insistent avec amour sur cette analogie^

Et pourtant il ne faut pas considérer comme un idéal très désirable une nation où chaque homme ne serait que l'homme d'un seul métier et où son esprit et son corps porteraient le pli indélébile du travail professionnel. Il en résulterait quelque dommage, croyonsnous, pour Le développement iotégral de la persofiAe humaine et même pour le progrès social, car la Société risque ainsi de se stéréotyper comme sous le régime des casies. Nous sommes bien disposés à reconnaître avec M. Espinas, que *« l'aptitude à l'isolement n'est qu'un caractère très inférieur de l'individualité », voire même que c'est là un trait propre au sauvage — et certes « le sauvage » n'est plus pour nous, comme pour les littérateurs du xv!!!"» siècle, le type idéal de rhutnauité — mais tout de môm^^ c'e^t une force et une supériorité pour l'homme que l'aptitude à changer de profession ou de métier. La plupart des hommes qui, aux États-Unis, sont parvenus aux plus hautes situations ont fait dans leur vie vingt métiers. C'est le caractère d'une société dynamique et progressive que de pouvoir utiliser tous ses membres à plusieurs fins, et les seuls moyens d'y arriver sont : — d'une part, une instruction qui

< M*. Dnrkbelm (dans où livre magistral, De la division dèu travail social) ^9\i de la dirisiôD du travail la loi sociale fondamentale. Il y voit même le fondement de la morale, car c'est ceUe diiïérentiation entre les individus quiy en: rendant chacun d*eux incapable de se suffire à lui-même, les oblige à se rendre des services réeippoqaes et crée Taîde mutuelle.

Elle esl>^ d'après lui, l'effet et en même temps le eorrectif de la lutte poar la vre* : Veffet, car, comme la lette est d*autaiit plus vive (|ae leS' individuB sodt plus sem^ blaMes et ont les ménkee besoins, il en réenlbe que ofbuciui' cherohe h se spéei^ilser pour faire autre chose que son voisin ; -^ U Wfrteotift car précisément les= possibilités qu'elle ouvre vml individus d*éehapper à la ooncurrence leuf 'pennettent du iBéaie eoop- d'écbsppep à le fuise ou è» la mort.

Cependant nous répugnons à donner pour fondement à la solidarité la divisiov du travail parce qoe oelle^oi implique la di^érentiation Oroissante des individne, tanam que la rMie* solidevité iiapKt{ue leur rommtcntor» croissante. Comme Tont dit les phttosophee Charles Secrétan et Fouillée, être solidaire c'eet si9o\r oonfeienœ de Tuatté du genre inimain, c'est s'eflbroer de réaliser et d'anticiper eeitte uniHé en agissant comme si nous étions tous Un.

doit être assez générale, même lorsqu'elle est exclusivement technique, pour ouvrir à Thomme un grand nombre de voies et lui permettre d'en changer ; — d'autre part, des /oi«{>« suffisants pour permettre à Thomme d'utiliser ses aptitudes à des uns diverses et d'exercer son activité dans des domaines variés, tous ceux de la vie domestique, civique, intellectuelle, religieuse, esthétique.

Les étapes de révolution industrielle.

. Noi^s avons vu dans le Ch. I comment se maintient — ou parfois se* rompt — l'équilibre de la production et des besoins. Mais nous plaçant maintenant, non plus au point de vue statique, mais au point de vue dynamique, voyons comment la production peut suivre le mouvement sans cesse ascensionnel des besoins. Pour cela, elle a dû passer par des formes diverses.

L'Ecole historique et surtout l'école allemande a eu, entre autres mérites, celui de découvrir et de dégager les types successifs de révolution industrielle'.

1 Ea France Le Play, eo Allemagoe Roscher el, plus récemment, MM. Schmoller et Biîcher. Voir des développements très intéressaols sur ce sujet dans les Etudes d histoire et d^ Economie Politique de Bûcher, Iraductioa frauçaise.

Pour étudier exactement l'évolution industrielle, il faudrait se plarer successivement à des points de vue divers, nolaonment :

Au point de vue de la condition du travailleur : esclavage, servage, salariat.

Au point de vue de la technique de la production : travail à bras, industrie mécanique ;

Au point de vue de Vétendue du marché: industrie domestique, métier, fabrique.

Au point de vue de / instrument de ^échange : troc, monnaie, crédit.

Or l'évolution ne marche pas du même pas dans ces diverses voies et les étapes ne correspondent pas toujours. Nous nous bornons à donner ici une vue d'ensemble par grandes périodes.

On s'accorde géoéralemeot à en reconnattre cinq :

i* L'industrie de famille ou domestique. C'est elle qui règne non seulement dans les sociétés primitives mais même dans celles de l'antiquité et se prolonge jusque dans la première période du Moyen âge. Les hommes sont divisés par petits groupes autonomes au point de vue économique, en ce sens qu'ils se suffisent à euxmêmes, ne produisant guère que ce qu'ils doivent consommer. L'échange et la division du travail n'existent qu'à l'état embryonnaire (Comparez ci-après Historique de réchange).

Chaque groupe est constitué par une famille : seulement, il faut prendre ce mot dans un sens beaucoup pkfs large que celui qu'il comporte aujourd'hui* Non seulement la famille patriarcale était beaucoup plus nombreuse que de nos jours, mais encore elle était grossie artificiellement d'éléments étrangers — esclaves, plus tard serfs — qui lui sont incorporés. Les esclaves à Rome étaient -désignés juridiquement par le terme familia, ]ja villa du riche propriétaire romain avec son armée d'esclaves faisant tous les métiers, la seigneurie du baron du temps féodal avec ses serfs, appartiennent à cette même période économique.

^<^ Le métier enercé par l'artisan. Cette seconde phase ne s'est guère développée qu'au Moyen âge. Ce qui la caractérise, c'est :

— a) que le producteur travaille non plus pour lui-même ni pour les siens, mais pour le public, pour le client, personnage nouveau qui apparaît sur la scène économique ; — b) que le travailleur, du moins dans les villes, est autonome : il produit avec des matières et des outils qui lui appartiennent * : il est devenu ce qu'on appelait sous le régime corporatif t/n maître; — c) qu'il n'emploie point de main-d'œuvre salariée mais seulement celle des membres de sa famille ou d*apprentis.

Toutefois l'artisan ne travaille encore que sur commande, ou du moins il ne produit que pour le petit marché de la ville où il habite et qu'il se réserve avec un soin jaloux. Il est associé, pour un bi^

4 Cependant il arrivait Bourenl autrerois, et encore aojourd'hai dans les campagnes, que l'artisan ne possède pas la matière première qu'il doit transformer. C'est le cas de Vamhulant qui va de maison en maison pour exécuter certains travaux

— par exemple la couturière, le rémouleur, le raccommodeur de chaudrons ou de paniers, etc. C'est aussi le cas du petit meunier qui moud le grain que lui apporte le paysan : seulement celui-là est sédentaire.

L'école historique allemande (voir notamment les études de Bûcher déjà indiquées) fait de ce mode de travail une phase spéciale (la 2* de l'évolution industrielle) sous le nom de travail loué. On le peut, sans doute, mais il nous semble que ce n'est ià qu'une modalifé « du métier », car tous ceux qui louent ainsi leur travail possèdent leurs instruments de travail et travaillent pour le client.

lU aOUHS DÉCOWMIE fK)UTlWE.

d'aide et de défense .nautueUe, av,ec les Otuviri^rs du màme métier que le ^ian let farme avec eu3^ ees ,carpoc9>t;ioiiâ quâ ^at jaué <un ]l41[e Sii important dae^ ,r.tûstQvre écaQOini<|ue .et mâme politique du Mpyeto &ge et dont les règleioieots ,OQt ôté etcKlifiés au ixiv* sièole daas le jLivre des métiers.

3^ Vindmtrie à domicUe (qu'il fçiut ;Se garder de confondre avec riodu^trie de .famille, quoique Tua^e Qt.rautre s'eifectueDi à Ta maison) ^ Leis airtisans perdent peu à peu leur indépendâAce : au lieu de produire dû^eoteineiit pour le coaipte de leui« <:ïUei!its ou du public, ils pcoduiseatidésQrmais pour le coioipie (d'un gitos vahvç\idi,xià, ii'i^n eninepreneur. Voici encore un nouveau personoage, un igrand prêter ,r6l^, qui apparaît. IlsttravaiUentichee.eux etconservent généralement la propriété de leurs outtils, mais non celle de la mOttière première qui leui* est désormais foiurme par Je naarchan^. £,n .tput cas, Ja propriété du pcoduit manufactuiié ne leur appactji!en.t plus : .c*e$.t le m^naband qui ae change <de lareDite. Et comment oet Àntepm.édiaire s*e.st-il gjUs^ eatre eun et le «public? PajTKîe.que le petit marché urbain ayaoït été détruit et ireoiplacé par le marché national, ou même tintQrxLaiioftal, 1^ aiftitsans se soDt trouyés trop pauvces et trop faibles et produisaleat fentp chèi:enEient pour suX8.rie à ce gi^od marché. Tel est le .ca« des iiisseramds de soieries à Xryou, les « canuts », qui sont (propriétaires de leups métiers mais reçoivent «des patrons (dit3 laus^eiaent fabricants, quoiquian réalité ils ne soient qiue des marchands) l€s iils ide soie qu'ils tissent chez eux : Ms rapp(w*tent au patron l'étoffe faite.

4» La manufaotu^re. L'intermédiaire, reutrepreneur, réunk ces travailleurs dispersés dans un mème.lûcail. Il y trouve di^v6^8'avl^ltages^ notamment celui de po^woir établir entr'eux >uoe division du travail savante qui multiplie la puissance productive tout en abaissant les frais de production (voir cirap.è8).MaisdaB8.oejKÛlieu nouveau l'ouvrier ne possède plus ni matière piremièi^, :ni instruments, il ne travaille plus chez lui, il est devenu le salarié, £*est l'intermédiaire qui possède tout cela et qui est devenu le patron. Or ce fabricant ne peut être qu'un gros capitaliste puisqu'il a précisément pour fonction de fournir à tous les ouvriers qu*îl emploie les capitaux qui leur sont indispensables pour produire,. Cette

1 Le Play, qui le premier a sigDalé Himportance de GeU^ fomne iociuslriâlle, l'a baptisée. du nom de fabrique collective. Ce oom œ poue parait pjAs.heufoiu(,.0ar il suggère précisément l'idée contraire à celle quMI veut «i^priroqr, celle d'un ^roppemenl des ouvriers dans un même local. Ce qui au cootmire cj^raotérjse cette phase industrielle,.c'e^l un nombre plus ou moins, considérable d*ou,vr1ier^ tramilual pour un même patron, mais chacun che?,soi : la fabr\iq%ie dîs^e^e*

LA GQWBBWTBATION W5 LA PBOiMîiejION. 173

quatFîèoia phase A'a<donc pu ooauueocer que loraque de grands capitaux, oui 4té amae^s et i^éimis «ntre les «mains de goands inaiKsbands.

C'est vens je xm!" «ièAteqtiie cette transformation commanoe à n'ac-cooapik.. Ce a >eat pas sans Jutte que TorgaiiisaAioj^ plus perfeotioa* oée de ^industrie ma&ufacturière a éliminé Tindustrie corporatiye et a pu conquérir le marché qui lui était fermé par les règlements des corpQration«i. Kn Firanoe, il n'a fallu pien imo>ns que Tintervention de rÉtatqui aonéé —rsons Sully et sons Calbert notamment — des manufactures avec privilèges spéoiaus, deint quelques-unes même (las taptô de (SoheUos, ^tc.)-sont restées enoore aujourd'hui xnaDufactuees dlÉjtat^ iBn An^eterire oe^ite interveuAioo n'a pas été aéoessaJire 'paree que restportatlon ipour .r>éliranger>et les cdlonies a sufû pour pormettre aux :maDuCaeitui^s :iw)uyel)es de se constituer et de boiser les oadres 'de rQriganisa.tion conpo^aUve.

5* La feUfrigueiCAVdiciéésée par l'emploi du jmatei»r mécanique*. C'est (la lorme-ttype de 1 ^industrie jcuoderne, laphaseidans laqueUe nous viy-omss. ;ËUe a^ iconuaoenoé avec Tapplioatioa de la vapeur à riodustnie, c'.esttà-!dive à tla fin du x\m* siècle. On ne peut guèire en eflet'comipber comiDbe Inaugusrant Tère de la fabrique les usines hydrauliques qui ont .oofiameDoé à fonctiounerdès le xiu* siècle et moins encore les moulins à eaai eontuus dèïs la iin de rempire riomain.

«Ce irégkue a purté au madmiMU la puismunoe de production, mais •pouriantn-atfaiit.gaèireque.d^elopper ;la pihiparrt des icacacièires de;la,période;préc.édente ' : a^glomfératioasur un tuéjBte.lieu^de masses ouvrières de plus es^ plus considérables, Ir&vallide avit, réglementation quaai miHtoÂre^ eotploi djes femmes et des leofants ^ et comme nécessaicâiBeut la fabrique exige des «capi^aïux ivès considérables, elle iconslittte le rtrart caractéristique de oe que les «ocîa* liâtes appellent 4e ivégime oapiiuliUfi. is itégime tte iahriquie a aussi ses maux qui servent de vthème, t'top souveivtjjiustifiévaMK.accusations contre le régime actuel — accidents, chômage chronique,

1 Voir Germain Martin, La Grande Industrie sous Louis XI V et Louis X V, * Le vrai nom de la fabrique, comme ïe pdcopoee M. Vandervelde, devrait être la maehirtO" facture, pour la distinguer de la manufacture.

> Ajissi ies.écoDomiatea ailemands qui ontcréé cette cla96i0oatiQQ se refusent-ils à voir dans la fabrique un.t^pe morphologique spécial et le traitent comme un simple développement de la forme précédente, c'est-à-dire de la manufacture (ils en compteai ^at de même eibq« puisqu'ils comptent k part la phase du travail loué). Il nous «emWoppttOtaotiquejrapidiiQfitiûn en^grand.ées forces nalui>ô Iles à Tindustrie eat un faitaau^ importaolpour j^w^m^r aqe éitiquetie diçiino^e.

175 COURS D-ÉGONOMIE POLITIQUE.

surproduction et crises, création en haut de fortunes colossales, en bas d'un prolétariat famélique contraint souvent à se vendre pour un morceau de pain, et enQn apparition d'une catégorie spéciale de propriétaires qui s'appellent des actionnaires et qu'il n'est pas facile de distinguer à première vue de simples parasites. Tout ces traits seront expliqués plus clairement dans les chapitres suivants.

Ce serait une erreur de croire que chacune de ces formes a éliminé définitivement les formes antérieures : chacune a passé tour à tour au premier plan, voilà tout : mais même de .nos jours, bien que l'usine soit le mode caractéristique de l'industrie, toutes les formes antérieures se retrouvent encore. On peut trouver bien des restes d'industries domestiques dans ces maisons de paysans où la femme file le lin gui servira à faire le linge de la maison et fait le pain, et même dans quelques villes de province où les confitures, la charcuterie, le blanchissagef se font à la maison et ne sont pas encore industrialisés. Dans toutes les villes on trouve encore un grand nombre d'artisans se livrant à des métiers divers et travaillant pour le compte de leurs clients comme au Moyen Age. Enfin il y a encore des manufactures qui n'emploient que la main de l'ho mme.

Et, môme, par une véritable surprise de l'évolution, il est un de ces modes de travail qui, loin de disparaître peu à peu comme on le croyait naguère; reprend une nouvelle vie et un développement inattendu : c'est le travail à domicile. Dans les grandes villes cer> taines grandes industries, notamment celle des tailleurs, s'exécutent aujourd'hui presque exclusivement sous cette forme. 11 est possible que cette curieuse reviviscence n'ait pour cause que l'intervention récente du législateur dans l'organisation du travail et ne soit que provisoire. En efiet comme les nouvelles réglementations législatives ne s'appliquent qu'aux fabriques, beaucoup d'industries trouvent plus commode de leur échapper en faisant travailler à domicile (voir ci-après le chapitre Industrie à domicile).

La loi de cozicentr'tion.

Nous venons de voir que, pour pourvoir à des besoins croissants et pour approvisionner un marché dont la circonférence s'élargit sans cesse, la production tend à évoluer depuis les modes les plus humbles de la production individuelle ou familiale jusqu'à ceux de la grande entreprise groupant des milliers de travailleurs et des mil-

lions de capitaux. Cette teodance à grouper, à concentrer sur un point 1c maximum de forces productives, est dite la loi de conceniralion, ou plus simplement « la grande production* ».

Les économistes et les socialistes attachent les uns et les autres — c'est même un des rares points sur lesquels ils se trouvent d'accord — une grande importance à la loi de concentration. Ils la considèrent comme absolument démontrée et comme devant régir de plus en plus le monde économique.

Il est incontestable que la grande production, en groupant tous les facteurs de la production, main-d'œuvre, capitaux, agents naturels, emplacement, réussit à les économiser, c'est-à-dire qu'elle arrive à produire la même quantité de richesses avec moins de frais, ou, ce qui revient au même, à en produire davantage avec les mêmes frais.

' Une puissante machine à vapeur consomme relativement beaucoup moins de charbon qu'une plus faible : la différence peut aller même jusqu'au décuple '. L'éclairage électrique est plus économique que réclairage au gaz, mais seulement quand on l'emploie pour éclairer de vastes espaces : sur une petite échelle, il est plus onéreux. Les résidus de la fabrication, les sous-produits, ne peuvent être utilisés — précisément parce qu'ils sont en proportion infinitésimale — que quand on opère sur de grandes masses.

En annexant à la fabrication principale la fabrication de tous les produits connexes (c'est ce qu'on appelle l'intégration de l'industrie dont nous parlerons tout à l'heure) on se libère de tous les profits qui étaient payés aux fabricants supprimés.

' La conceDiratioQ n'implique pas DéceBsairemenl ia réunion de tous les ouvriers et des machines dans un même local : elle n'est pas incompatible avec la manufaclare à domicile dont nous avons parle dans le chapitre précédent. Cependant elle tend à ce groupement toutes les fois que des Ciuses accidentelles n'agissent pas pour l'empêcher (voir ci-après Vlndustrie à domicile).

On parle souvent aussi de lu loi de concentration, non plus dans le domaine de la production mais dans celui de la répartition : on entend par là une tendance (d'aillears Don tout k fait démontrée) de la richesse (terres ou capitaux) à se concentrer entre les mains d*un nombre de plus en plus restreint de personnes et à créer ainsi, par la disparition des classes moyennes, des fortunes colossales.

Il ne faut pas confondre ces deux aspects de la concentration. Ils ne sont pas toujours solidaires, car d'une part les plus grandes entreprises, sous Tonne de grandes Compagnies, impliquent au contraire la division du capital sous forme d'actions et obligations — et d'autre pari la concentration de la propriété n'est pas incompatible avee la petite production : par «exemple un grand domaine peut être découpé en un gaand n(»mbre de fermes indépendantes.

) Le coAt du cheval-vapeur peut être évalué à 4 ou 5 centimes l'heure duns la peUte industrie et n'abaisse à 1 ou même 1/2 centime duos la grande industrie.

GiDB. — Cours. ii

na GDcrR6 d'économe polifiq!»!.

En général la gra/ade prodactioa fait béoélicî^r les coûsommateurSy par uae réduction des prix^desécosiOiDiies réalisées.

Même au pornt de vue des ouvriers elle leur assui^* généralBment des salaires et des conditions de travail supérieures à celles que peut leur offrir la petite industrie. Le temps est passé où Ted appelait les fabriques (c les bagnes capitalistes » et aujourd'hui au contraire les syndicats ouvriers sont généralement favorables aux graofds ateliers — ne fût-ce que parce qu'ils créent dans la cl»sse ouvrièi'e, par le travail ea commun, la conscience de ciasse.

La tendance à la concentration s'explique donc très bien par les avantages qu'elle procure ans^ entrepreneurs et métne à la Société poisqu'en somme tout le mondé a intérêt à ce que tes forces pro^ ductives soient employées de la façon la plus économique.

Néanmoins il y a le revers de la médaille car la perspective qui s offre à nous, si le mouvement que nous venons d'étvdieir devait aller toujours progressant, ce serait de voir disparaître peu à peu de la scène économiqiue tous ceux qui travaillent pour leur propre compte : petits artisans^ petits boutiquiers, petits propriétaires^ tous produeteurs autonomes; pour le» voir reparaître sous la ûgvre de cooDmis^^ d'eaiployéSy c'est-à-dire de salariés travaillant pour le compte d'im»wienses entreprises dirigées par des capitalistes milliardaires ou par des sociétés anonymes.

Mais voilà précisément pourquoi la loi de concentration tient tant à cœur aux socialistes marxistes et pooirquai, jusqu'à ces derniers temps^ ils euf faisaient la pierre angulaire de leur doctrinel C'est parce qu'ils pensent que du jour où la loi de conceatratioia» auira aggloméré tous les instruments de production entre les mains de quelques individus et réduit tous les. producteurs iadépendants au rôle de salariés des première — alors l'édifice capitaliste sera comme une pyramide reposant sur sa pointe î Au moindre choc elle culbutera pour se remettre sur sa base. Il suffira d'exproprier ces quelques gros capitalistes au profU de tous^ sans riea changer d'ailleurs à l'organisation d>e la production ^ Les coliectiristes applaudissent même aux trusts parce qu'ils y voient comme les jalons d'une route royale qui conduit directement au collectivisme.

* Ce raisonnement pèche par irae observatioD iocomplëte. Il suppose que ta concentration-de la production et de lu direction s'accompagne toujours de la conceniralion de la propriété. 11 présente l'a grandis entreprise sous Taspect d^une pieuvre à mille bras avec une seule tièle — qu'il' sera facile de couper ; — mais c'est oublier que le plus souvent la grande entreprise, évoluant en sociétés par actions» a autant (fie lètes que de bras : la concentration d'e la production sVcompagne dé la division de la propriété sous forme d^actions et d obligations.

LA GOMCfiNTBULTiO». UE. Ul PRODUCTION. 17»

D'aâUeursv ils pméasent un souverain mépris pour la peUie pro^ (i4]ctiott, poar l'ûolrepmse indiûviduelUv « Ce régime^ dii Karl Miami, exdui la ooBcenipatioDiy ki coopéralion auc une grande échelle, le nMMtfaio'isaie,. la domûnatioiL savante de Thenuae suir la nature, le cooceirt et limité dan? leaûaa, les naoyena et les eftorts de racli«vité ceUecdJnre. IL n*eslî conrpatible qa*aiiteeun état de la produttiont et de la sœiéié étDoitement borné*. Perpétuer Le régijue de la production isolée, ce serait décréter la médioerité en tout ».

Noasi nous permettrons d'en appeler de ce jugeaient un peu somlaaire.

Le régime delà petite industrie (nous œ disons pas de rimdustrie à domicile — ce qui est très différent, voir ci-après) est plus fanrorable à une bocuie répartition des riebesses et par suite à la paix sœiale. A raifioa de sa. simplicité extrême, il prévient la plupart des conCtits qui surgissent aujourd'hui entre les diverses classes decopartageants, notamment entre le travail et le capital. Il ne fait pas régner Tégalité absolue — qui n'est guère désirable — mais il ne connaît d'autres inégalités que celles qui tiennent à la puissance inégale des terres et des instruments de production employés, ou celles aussi qui tiennent aux vicissitudes bonnes ou mauvaises intimement liées à tous les faits de l'homme *.

Même au point de vue productif, la petite production n'est pas si impuissante et si arriérée qu'on le pense. Des pix)ducteurs autonomes peuvent s'associer et adopter certains procédés de la grande prod<nction et de la division du travail — sans sacrifier leur indépendance, leur initiative, leur responsabilité, leur intérêt personnel, tous ressorts puissants de la production que Tentreprise collective risque toujours de détendre un peu. Nous le voyons en France pour les paysans dans les associations agricoles. On peut le voir en Allemagne pour les artisans qui s'associent pour acheter en commun les matières premières ou pour vendre en commun. Il est possible aussi que les nouveaux procédés de distribution de force motrice à domicile par les usines hydro-électriques fournissent aux métiers de la petite industrie le moyen de produire à bon marché et même lassent surgir des formes nouvelles de petite industrie. Entre la grande et la petite industrie il n'y a pas nécessairement coBcurrence, mais il peut y avoir coc^ération du travail.

D^'antre psrt, même dans les entreprises qui se prêtent le mieux à la concentration, il n*est pas démontré qne l'évolution dans le sens

* Voir le livre très impartial et très documenté de Braots, La petite industrie conumporaine.

de la grande production soit indéfinie. 11 est probable au contraire qu*elle ne dépassera pas certaines limites. La croissancedes organisations sociales, tout comme celles des organismes vivants, paraît astreinte par la nature à certaines limites. De grands magasins comme le Louvre ou le Bon Marché paraissent avoir atteint, depuis déjà un certain nombre d^années, Tétat stationnaire. On peut d^ailleurs en donner une raison économique, c'est qu'au delà d'une certaine limite la proportion des frais généraux grandit au lieu de diminuer et qu'ainsi l'économie résultant de la grande production s'évanouit'. En tout cas, les faits, plus décisifs que les raisonnements, ne nous montrent nullement la disparition de la petite industrie ou du petit commerce ni, bien moins encore, comme nous allons le voir, celle de la petite culture. Et cela est si vrai qu'une bonne partie de l'école marxiste a abandonné la fameuse loi de la concentration des entreprises*.

^ Voir Vilfredo Parelo, Cours d'Économie PoHlique.

On commence à reconnaître aujourd'hui que les frais généraux ne sont guère moins élevés dans la très grande industrie que dans la petite, non que les causes d'économie ci-dessus indiquées soient inexactes, mais parce qu'elles sont alors compensées par d'autres causes qui agissent en sens contraire : frais de publicité, surveillance, coulage, etc.

» Bernslein, Socialisme théoH<f'ue et Social-d^ocratie pvaiiquey traduction française.

Les statistiques ne fournissent à ctst égard dans tous les pays que des renseignements si confus que chacun les fait valoir à l'appui de sa thèse. Cependant en France le nombre des patentés du tableau A, qui comprend exclusivement le petit commerce et la petite industrie, a passé de 1.176.140 en 1852 à 1.521.067 en 1905, augmentant ainsi de 29,40 p. 0/0, tandis que le nombre des patentés du tableau C, qui comprend surtout la grande industrie, a passé de 153.610 à 194.962, augmeoiant de 20,90 p. 0/0 ~ donc un petit peu moins.

En Allemagne, où le développement industriel a été énorme depuis trente ans» les recensements des établissements industriels ont donné les chififres suivants :

Petite. Moj'ens. Grande.

Accroissement 23 0/0 39 0/0 220 0/0

Il résulte de ces derniers ch ffres, il est vrai, que le nombre des grands établis-nementsa augmenté beaucoup plus que celui des petits et même des moyens, mais puisqu'ils se multiplient c'est donc précisément qu'ils ne se oonoentrenl pas.

En France le nombre des patrons s'est élevé de 4.281.000 en 1892 è 4.865.000 en

La spécialisation et llntégration de Tindustrie.

La grande industrie n'a pas pour unique caractère la concentration des capitaux et de la main-d'œuvi*e. Elle a deux autres traits distinctifs, en rf^parence contradictoires : le premier qui est de se cantoaner de plus en plus dans une branche déterminée de la production ; le second qui est d'accaparer toutes les industries complémentaires de la production spéciale dans laquelle elle s'est engagée. C'est ce qu'on appelle la spécialisation et ^intégration de l'industrie.

La spécialisation croissante de l'industrie n'est qu'une application de la loi de la division du travail : elle s'explique par les mêmes causes. Naturellement un entrepreneur qui se consacrera uniquement à la production d'un seul article sera mieux en situation de pousser cette production jusqu'aux approches de la perfection. Ainsi non seulement l'horlogerie formera une industrie spéciale, mais dans cette industrie les uns s'occuperont des montres, les autres des horloges dites coucous, les autres des réveille-matin; et dans les montres elles-mêmes, tel fabricant se consacrera aux montres de précision, tel autre aux montres à bon marché faites à la mécanique. — Et de même aussi, dans le commerce, on voit dans les grandes villes tel magasin uniquement pour les bronzes, tel autre pour la vannerie, tel autre pour les malles et articles de voyage, etc. Mais en même temps qu'on voit cette spécialisation s^accentuer, on voit aussi par un phénomène singulier certaines fabriques et certains magasins qui semblent prendre le contre-pied des précédents en multipliant les branches de leur industrie.

Dans la grande industrie, de plus en plus nombreuses de nos jours sont les fabriques qui s'annexent toutes les opérations />r^a/aàles on consécutives à la production propre qui fait l'objet de leur entreprise. Le trust du pétrole (voir ci -après p. 210) fabrique luimême ses barils en bois ou en tôle, ses pompes géantes, ses wagonsréservoirs et possède toute une flotte de transport. Si c'est une fabrique de chocolat, elle aura un atelier de menuiserie pour la fabrication de ses caisses d'emballage, une papeterie et une imprimerie pour la confection de ses boites et de ses étiquettes; peut-être même aura-t-elie outre-mer des plantations de cacao et des navires pour les apporter. Si c'est une ûlature de laine, elle aura une usine chimique pour le traitement des matières extraites du suint de la

4«2 ' COOBS D'ÉCONOMIE POUTIQCB.

laine et même une savonnerie pour faire avec ces matières grasses du sojron. L'utilisation des sous-produits est, comme nous Tavons dit, une des causes de la supériorité delà grande industrie.

Dans te commerce te pfeérromène est bien plus apparent encore. 11 se manifeste avec une publicité incomparable dans l'apparition de nos grands magasins appelés bazars où le client peut trouver absolument tout ce dont îl a besoin — non seuley[ient, comme au Louvre ou au Bon Marché, tout article de vêtement et de mobilier, mais même, comme chez Witheley à Londres qui prenait le titre de pourvoyeur universel [universal provider), un éléphant s'il le désire.

La contradiction entre ces deux mouvements n'est qu* apparente. L'intégration ne porte pas atteinte à la spécialisation. Dans la fabrique comme dans le magasin chaque atelier comme chaque rayon est spécialisé et a son autonomie technique. Il y a dans un grand magasin le rayon des soieries, le rayon du blanc, le rayon des tapis, dont chacun a son personnel et ses acheteure spéciaux. Seulement ces spécialités, au lieu d'être dispersées dans des mains différentes, se trouvent groupées sous une même direction et se prêtent un mutuel appui. L'intégration de la production n^est autre chose qu'un degré plus élevé de la spécialisation, la spécialisation coopératisée*.

11 ne faut pas confondre la spécialisation et la localisation des industries, quoiqu'il y ait une certaine parenté entre les deux mouvements. La localisation est la tendance de certaines industries à s'établir dans la même région : les soieries îiLyon, les laines â Roubaix, l'horlogerie dans le Jura, les fabriques d'aluminium dans le Dauphiné, etc. Aussi longtemps que les fabriques d'une même industrie travaillent pour le marché local, il est clair qu'elles ont tout intérêt à s'éloigner le plus possible les unes des autres. Maïs du jour où elles produisent surtout pour l'exportation, eUes ont intérêt à se rapprocher car leur concurrence n'en est point aggravée et elles peuvent y trouver au contraire divers avantages — soit dans la proximité de certaines sources d« matières premières et de force, soit dans la création d'un grand marché régional qui attire plus d'acheteurs*.

1 Voir pour plas de détails sur ces sujets les articles approfondis de MM. Dolléans, L'Intégration de VlnduttrU (duos la Revue d'Économie Politique de £902) et Dechesoe, Latpéaialisation et ses consequenoes (même Hevae, 1901).

2 Voir un article de M. Hauser, dans les Anaales de Géographie (mai 1903), but la Localisation des Industries aux Elats-UniSy d'après une étude de M. Frederick Hall. M. Hall cite de nombreux exemples de localisation d'industiies aux États- Unis, par exemple 65 0/0 de Imdustrie des cols et manchettes se trouve À Troy

LA CONCagNTRKTIOW «E LA P»ai>UCTK)N. 1*8

Lb6 grands maf aains.

On croit généralement que c'esl dans le camraerce que la loi de concentration se fait le plus sentir, mais c'est simplement parce que c'est là qu^elle apparaît le plus visiblement au grand public sous la forme de grands magasins et c'est là queles plaintes des petits boutiquiers, écrasés par la concurrence de ces colosses, sont les plus

vives- 1 ; - - . JJ ^^

La supériorité économique du grand magasin tienJuLUX causes suivantes :

l'Économie de <rat?aî/.

Ce premier avantage tient surtout à la possibilité d'établir une division du travail plus perfectionnée, en créant autant de rayons qu'il y a de catégories de marchandises. Mais il résulte déjà du simple fait du groupement des employés. Dans le petit magasin, la plus grande partie du temps est perdue. Les heures pour chaque vendeur restent souvent inoccupées. Voici iOO maisons de commerce qiii entretiennent chacune iO employés. Réunissez-les en une seule : il ne sera pas nécessaire évidemment, pour faire un chiffre d'aflaires égal à celui de ces iOO maisons séparées, de conserver les 1.<XX) employés. Point n'est besoin de cent caissiers ou de cent teneurs de livres. Chaque employé, pouvant travailler désormais d'une façon continue, pourra faire deux ou trois fois plus de travail et par conséquent rempla<;er à lui &eul deux ou trois travailleurs. ."

2» Économie à' emplacement.

Pour avoir ceat fois plus de place dans un magasin ou dans une usine, il n'est pas nécessaire d'occuper une superficie centuple, ni d'employer cent fois plus de matériaux pour construire le local. Le calcul le plus simple démontre que lorsque les volumes de deux cubes sont entre eux comme 1 est à 1.000, leurs surfaces sont entre elles comme 1 est à 100. Or ce sont les surfaces seules qui coû-

[Etat de New-York"), 64 1)/0 des conserves d'huîtres à Baltimore, 54 0/0 de la ganterie à Gloversille et Jonhstown (N. Y.), etc. Il indique, comme causes de cette local isatioEL, le voi8iii<ige des matériaux, de la force hydraulique ou des marchés, rioflueDce da dioiat, l'abondance de la main-d'œuvre ou des capitaux, ou Pavance due à UD essor antérieur. Mais U faat reconnaître que souvent la localiKation d^une ioduatrie tieat à des causes r«rtuites, telles que rinitiative heureuse d'une individualité locale ^ par esemple IMadustrie des pipes et de la taille dee diamants dans ia peiite Tille de SaintrClaude (Jura).

tenl. — D'ailleurs, à défaut de calcul mathématique, Texpérience suffit à apprendre que le coût d'une construction, ou le prix du loyer, ne grandit pas proportionnellement à la place occupée. Le moindre magasin à Pans, faisant pour 500 francs d'affaires par jour, paiera 6 ou 8.000 francs de loyer. Mais le loyer du « Bon Marché », lequel vend, un jour dans l'autre, pour plus de 500.000 francs par jour et fait par conséquent mille fois plus d'affaires, est loin d'être mille fois plus élevé, ce qui le porterait à 6 ou 8 millions : il est évalué tout au plus à 1 million de francs, ce qui ne représente donc que l'équivalent de deux journées de vente.

3* Économie de capitaux.

Le capital circulant ou fonds de roulement d'un grand magasin peut être très inférieur à celui d'un petit magasin proportionnellement au chiffre de ses affaires, pourdeux raisons : — a) parce qu'achetant ses marchandises en grandes quantités, ou même les faisant fabriquer directement, il a moins d'argent à débourser pour se les procurer; — b) parce que ses marchandises ne restent que quelques jours ou quelques semaines sur ses rayons, au lieu d'y rester des mois et des années comme dans le petit magasin, et que par conséquent son argent lui rentre beaucoup plus rapidement. Il est clair qu'un capital de iOO équivaut à un capital de 1.000 s'il peut se renouveler dix fois plus vite. De plus, c'est un attrait pour les consommateurs, car les marchandises seront d'autant plus fraîches, d'autant plus à la mode, d'autant plus des nouveautés, que le renouvellement sera plus rapide; — c) et enfin la grande entreprise se procure le capital dont elle a besoin à meilleur compte que la petite, car généralement elle obtient, ayant plus de crédit, un taux d'intérêt plus bas.

Ces grands magasins ont pris une grande place dans la vie de la femme française de toutes classes. Ce fut sous le second Empire, au milieu du xix* siècle', que ce mouvement commença, mais ce n'est que depuis une vingtaine d'années qu'il a vraiment bouleversé l'organisation économique du commerce de détail. Ces grands magasins ont introduit trois très heureuses réformes qui sont : — a) la vente à prix fixe, en supprimant le temps perdu dans l'archaïque et ridicule marchandage ; — 6) la vente au comptant, en suppri-

1 Ce fut en J852 que Aristide Boucicuut fonda le Bon Marché \ en 1855 que MM. Chaulard et H^^riot fondèrent Le Louvre. La BelU Jardinière est de 1856» La Samaritaine de 1859, Le Printemps de 1865, etc.

Dans la série de romans où Zola a voulu peindre la société françai.se sous le second Empire il n'a pas négligé ce fait important. C'est le duel entre le petit boutiquier et le grand magasin qui fait le sujet de son roman i4u Bonheur des Dames.

LA CONCENTRATION DE LA PRODUCTION. i85

mantla dégradante habitude du crédit, ruineuse pour le marchand et, par contre-coup, pour le client, puisque le prix doit être naajoré d'une prime d'assurance conlre les risques d'insolvabilité; — c) le renouvellement rapide des marchandises par la vente, même & perte, s'il le faut. A noter que la déperdition de richesses que les modes saisonnières entraînent dans la consommation, notamment dans le vêtement, peut se trouver par là corrigée dans une certaine mesure, en ce sens que la catégorie des consommateurs sages, qui se soucient peu de la nouveauté, se trouve avantagée aux dépens de ceux qui la recherchent.

Il est d'autres réformes qui ont été très favorables aux grands magasins, en ce sens qu'elles ont aussi contribué à leur fortune, mais dont futilité sociale est beaucoup plus discutable. Notamment : — a) la faculté laissée au client de rendre la marchandise, invention à laquelle le fondateur du Bon Marché attribuait la plus grande part de son succès, parce qu'elle induit en tentation la clientèle. En eiïet celle-ci se dit : Prenons toujours puisque je pourrai rendre I puis, elle ne peut se décider à rendre* ; — 6) la commission ou « guelte i), accordée à l'employé sur la vente des marchandises, d'autant plus forte que les marchandises sont plus difficiles à écouler *. Cette invention a pour effet de pousser à la vente du côté du vendeur, comme la faculté de rendre y pousse du côté de l'acheteur; — c) les attractions de toute nature sous forme d'expositions, de distribution de jouets, parfois de concerts et de fêtes, les avalanches de catalogues avec échantillons, les centaines de voitures avec toute une cavalerie servant à la réclame autant qu'aux livraisons, tout cela exerce sur le public, surtout féminin, une telle fascination qu'il en est résulté une monomanie spéciale « la kleptomanie ». Il faut tout un personnel d'inspecteurs pour empêcher ou découvrir les vols commis par des personnes de « la bonne société ».

Par tous ces derniers traits caractéristiques les grands magasins apparaissent surtout comme d'ingénieuses machinations psychologiques pour pousser à la consommation, et le soi disant bon marché finit par ruin«;r beaucoup de ménages. Et d'ailleurs le bon marché lui-même finit par se réduire beaucoup par l'exagération des

* On bien — ce qui, comme eiïet démoralisant, ne vaut pas mieux — la clieole ose de cette faculté pour commettre de véritables escroqueries, c'est-à-dire pour user gratis pendant un ou deux Jours, des chapeaux, éventails, etc. Les facilités d'entrée dans ces grands magasins y poussent aussi.

* Il ne faut dooc pas confondre la guelte avec la participation aux bénéfices puisque c'est sur les ventes faites à perte que la guelte est parfois la plus forte.

4«6 COCRS D*£C0(9M»Mi£ POLIT(QI7fi.

frais généraniK^iréclameB, etc., poisqae floalemeni il fautinen retro»v«r itout cela dans le prix J.

^ D'autre part ces ^aïKls magaâas exercent sur les producteurs un contrôle totit puissant et à certains égards désastreux pour eux. Gomme ils constituent pour ces fabricants leur plus gros client et souvent méine leur uouque client (car ils n'accordent leur clientèle qu'à ceux qui s'^engageot à ne pas vendre ailleurs.), ils les tiennent à leur discrétions ils leur imposent leur prix. Encore quand il s'agit de gros fabricants, ceux-ci pourroat se défendre, mais quand il s'agit de petits fabricants, les grands magaaitks ont bien yi^ fait de les réduire à la condition de saiariés à domicile, trop hewreux de traTailler porur le prix qui leur est alloué et iqu'ils ne pourront discuter. Par là les grands magasins ont contribué à Tév^ohition Défaste qui tend à faire tomber dadoc les naogs du salariat le produdfteur autonome.

Si Ton remarqme en outre que les armées d'employés de ces magasins se recrutent en partie parmi les petits marchands éliminés et parmi les Ms et filles des populations rurales et que, de ce côté aussi, ils teodentà réduire le nombre des produc4;eur8 indépeodants et à grossir le prolétariat des gi'andes "viUes, on estimera que Faction économique des grands magasins est peut-être plus inquiétante que réjouissante pour Taveiair des sociétés.

Cependant il ne faut pas non plus trop géctéraliser. On aurait pu croire, et quelques-uns môme t'ayaiefnt prédit, qrae révolution caractérisée par les grands magasins aurait inévitablement pour effet : — a) de faire disparaître tous les petits commerçants; — 6) de réduire le nombre des grands magasins eux-mêmes : soit par la concurrence qu'ils se feraientt entre eux, jusqu'à ce qu'il m'y en eût plus qu'un seul survivant; soit par un trust entre les plus gros et qu'ainsi la loi de concentration nous ferait passer du régime de la concurrence la plus acharnée au régime du monopole le plus absolu. Mais cette prophétie simpliste ne semble nullement en voie de réalisation. Les faits nous montrent plutôt le contrainet et c'est une leçon à certains égards inattendue : — u) D'abord ces grands magasins ne se sont développés que dans le commerce des

1 On u calculé que le grand magasio, pourobleair 5 p. 0/0 de bénéfice net, devait faire au moins 16 p. 0/0 de bénéfice brut, la différence étant absorbée par les frais gihiëraux. Cela n'empêche pas -qu'il ne puisse vendre à -meîiieoT marché qoe'le petit magasin, car, si énormes que soient bcs frais généraux, il peut, en les répartîssiiDl sur des quantités énormes aussi, ne grever chaque unité que d'un trè« tmb\e paurcenlage, ce que le petit magasin ne peut faire. Gelui^i d'ailleurs ne peut ae cootanter de'S p. 0/0 de bénéfice net : pour vivre le petit magasin devra majorer le prix de revient de ses articles environ de 90 p. 0/0.

LA CJOWCBNÏRAÎ'iaiï DE Lia PRODnCTION. 1«7

a DQuvoaifilés ») et aiusai, qvoique dans une moindre mesure, dans ]'^pioari&. Mais .nilleurs, dons la ibooiangerie, par exemple, les tentatives fiûtes ont 'échoué. U en résulte que, somme tovite,1e mnoabre des petits magasins, bien loin de diminuer, s'accroît * ; — è) que les graadfi iBagasiii&, apipès aFoir «bteint un certain degré ée dévekippement, s'anrètent là, et en tout cas qu'ils n'empêchent nulle>-^ ment ht naissance et )la croisBance 4e magasins similaires ^ans d'autres quartiers ' ; en sorte que là, mieux que partout ailleurs, paraît se vérifier la loi enseignée par Vilfredo Pareto que la croissance des organismes économiques, tout comme celle des organismes vivants, est limitée par certaines lois inflexibles '. Il est à remarquer que c'e^ en France que les grands magasins

> U faat cepeodikDt ramarguer : .1» que si ces ^patits magasins se -multipliei»!, oe sûDl surtout ceux auxquels les grands ue foot pas concucrence. ii eal nattrei guraulour d^uD grand magasin il y ait beaucoup de pâtissiers, par exemple I mais il n'y aura sans doute guère de magasins de nouveautés. — 2^ que les petits magasins, )à où ils ont à soutenir ia concurreooe <des grands, sont obligés de recourir à de déplorables moyens dont les principaux son! le squ par franc donné aux domestiques, la vente à crédit, et Usiprimet^ c'est-àrdire des cadeaux distribués aux acheteurs au-dessus d'un certain chiffre.

De 1896 à 1901, le nombre des petits magasins (en entendant par là ceux qui ont au plus 4 eoxployés), a passé de !^10.000 à 224.000, et le nombre des magasins ntoytns {de 5 à 10 «mployés^ a posé «de 23^000 à 25J900, — accroissement d*aotaot plus notable que la population de la Franoe pendant ces cinq années est restée presque slaUonnaire. Néanmoins il est vrai^ d'autre part, que les prandx magasins 'de plus de 50 employés), ont passé de 446 à 543, et que, par conséquent, tandis qac raccroÎBsemenl n est que de "6 1/2 p. 0/0 pour les petits et de 8 p. 0/0 pour les moyenB, il est de 20 p. 0/0 pour îles grands.^ statistique ne prouve donc pas que la lui de ooocentraiion n^père pas ici, mais elle prouve du m4>ins qne le pertit icommerce n est pas mangé par le gros. A remarquer., d!ajileura, la proportion infime encore des grands magasins relativement aux petits, 2 p. 0/0 à peu près. 11 est vrai que le chiflre d'alTaires de ces 500 magasins doit représenter une proportion infiniment pUs graDde : cependant probablement pas ta moitié.

^ £n 190Q, on évaiusit le chiffre d'affaires du Bon Marché à plus d'un demimtllion de francs en moyenne par jour et on xsroyait qu'il mangerait son grand rival le Louvre. Or, depuis lors^ son chiffre d'affaires ne parait pas avoir augmenté, et oon seulement le Louvre se tient au même rang, mais une douzaine d'autres magasins ont surgi dans Paris, dont quelques-uns paraissent appelés à une aussi grande fortme. Uarrèt de creissaoee lient peut-être aussi à la couse indiquée à la note 1 de la page 180, à ce fait que, passée une certaine limite, les frais généraux tendent à augmeaLer plus qoe propontionnelleraenL

' Ces .grands ma,gasins se sont développés aussi bien sous forme d'entreprises individuelles (Le Louvce, Dufayel), que sous forme desociéiés par actions (Le Printemps). Quant au Bon Marché, il a une organisation tout à fait spéciule. C'est une société paradions ordinaire, sous cette réserve que les actionnaires ne peuvent être que des employés de la maison, en principe du .moins. Mais ceci ne suffit pas poi r lui conférer le caractère de société •oepératii'e, comme on le dit parfois.

ODt pris le plus d'extension : c'est probablement parce que c'est dans notre pays que le commerce de détail s'était multiplié le plus exagérément et par conséquent avait le plus dégénéré en exploitation du public.

L'évolution qui a créé les grands magasins ne tend-elle pas à les remplacer à leur tour par une forme supérieure qui serait celle de sociétés coopératives de consommation? C'est ce que nous verrons auLiv. IV».

L'industrie à domicile.

Ces mots d'industrie à domicile, quoique très souvent usités aujourd'hui, prêtent à l'équivoque: c'est salariat à domicile qu'il faudrait dire.En effet il ne s'agit pas ici de cette catégorie sociale dont nous avons parlé à propos des « étapes de révolution industrielle » sous le n*" 3, de ces producteurs autonomes qui exercent un « métier » et qu'on appelle des « artisans » — le cordonnier, le serrurier, le relieur, le peintre, le maréchal-ferrant. Ceux-ci travaillent aussi chez eux mais ils travaillent pour eux, avec leur propre capital, et vendent au client. Quand on parle de l'industrie à domicile il s'agit des ouvriers qui travaillent chez eux mais pour le compte d'un patron et avec des matières premières fournies par celui-ci.

Or, si la situation de l'artisan indépendant est à certains égards enviable et peut même être considérée théoriquement comme Tidéal de l'existence ouvrière — quoiqu'en pratique il faille en rabattre — au contraire celle du salarié à domicile est généralement pitoyable. E^ore faut-il ici distinguer divers degrés.

a) Si l'ouvrier à domicile possède ses instruments de travail, son métier, et traite directement avec le patron, avec le fabricant, il se rapproche de l'artisan, lldiflère pourtant de celui-ci en ce qu'il ne possède pas la matière première, ni parfois non plus l'instrument-, et surtout en ce qu'il ne vend pas directement le produit au public mais au patron. Mais d'autre part il n'est pas tout à fait un salarié

1 Voir sur ce point, à la fin du voluroe, les Sociétrs de consommation,

2 Générulement l'ouvrier à domicile doit posséder les instruments et moteurs, et louer lui-même la force motrice, s'il y a lieu. C'est le cas des ouvriers tisseurs de Lyon et de St-Etienne. Il arrive cependant que les patrons prêtent les macbioes aux ouvriers, notamment dans la lingerie, mais ils ont souvent à le regretter parce qu'alors ces machines sont très mai soignées. Voir Tenquéte Taite par i*Orflce du Tj'avai!, Enquête sur le travail à domicile^ tome I.

car il y^nd à 8on patron la façoQ : aussi Tappelle-t-on souvent le façonnier K Tout de même il se sent indépendant, et il faut bien croire que les avantages de l'indépendance l'emportent sur le préjudice d'un salaire inférieur à la moyenne puisque les ouvriers eux**^ mêmes préfèrent ce régime à celui du travail en fabrique, tels les ouvriers tisseurs de Lyon et de St Etienne, les ouvriers horlogers du Jura français et suisse, etc.

6) Mais c'est pour l'ouvrier travaillant pour le compte d'un sousentrepreneur qup le travail à domicile devient terrible. Or ce cas est très fréquent et constitue même Tétat normal dans la plupart des industries de confection.

En effet, dès qu'il s'agit d'une entreprise importante, le patron n'd ni le temps ni les moyens d'aller racoler chaque ouvrier : il ne peut se passer d'intermédiaires. Or l'intervention de ceux-ci a généralement pour conséquence une réduction du salaire^ puisque c'est sur le salaire des ouvriers que l'intermédiaire prélève ses propres profits — ce qui ne veut pas dire d'ailleurs qu'il fasse fortune : souvent il travaille aussi dur et ne gagne guère plus que ses ouvriers.

c) Enfin si le sous-entrepreneur fait travailler les- ouvriers cher lui, alors pour ceux-ci ce n'est plus même le travail chez soi! c'est le travail à Tatelier, mais dans un atelier étroit, sordide, nid de tuberculose et de maladies infectieuses, dépourvu de toute la protection de la législation ouvrière*. C'est ici que le travail à domicile devient plus spécialement ce qu'on appelle le sweating System^ le système qui consiste à « faire suer » à un travailleur tout ce qu'il peut rendre.

Pourquoi l'avilissement du salaire est- il une des caractéristiques de rindustrie à domicile? — 4* Parce que les ouvriers qu'elle occupe sont plus que tous les autres exposés à la concurrence des travailleurs les plus mal payés : des femmes, des étrangers, des pensionnaires des établissements philanthropiques et naguère des couvents, de tous ceux qui, ayant par ailleurs une autreoccupation ou une petite rente, ne demandent à ce travail accessoire qu'un modique supplément de revenu, un appoint. — 2« Parce que ces ouvriers étant,

* L'eoqaéle déjà citée révèle ce fait carieux que la dissolution des coogréga ions religieuses a un peu relevé le iuux des salaires dans rioduslrie de la lingerie,

* Parfois même il arrive queTouvrier est non seulement logé mais aussi nourri chei les'^as-eolrepreneur, lequel lui reprend, comme prix de pension d'une misérable nourriture et d'un plus misérable logement, autant ou plus que ce qu'il lui donne comme salaire. Ceci est comme le dernier cercle de cet enfer, el c'est la situation de milliers d'émigrants, juifs, russes, ou polonais, perdus dans les faubourgs de Easi End de Londres.

190 (EOUaS BÉCOKOMIfi POLITIQOE.

par déûniiioQ' même» k l'état dispersé' ne peuvent s'en teaére' ni se syndiquer, se coaliseiv et se font entr'eux one coacurrenee boniicide *.

Voilà pourquoi la) question diii travail à domieile a dans ces d«rlûers temps fortement ému ropinioa publique ', d^autaint plus qu'on Itti a montré les périls que faisaient courir à la santé des clients les produits sortis de certains de ces antres — et de nombreux remèdes ontété sug^rés dont malheureusement Teffîcacité esl très d(»uteuse. Celui qui paraîtrait le plus simple» à savoir Tassimilation de ces ateliers aux faibriques, en ee qui concerne la législation et du contrôle des inspecteurs, est peu pratique, car non seulement il faudrait accroître énonnément le nombre des inspecteurs mais encore ceiix*ci se trouveraient leplus souvent dans Timpossibilité de distinguer L'atelier du sous-entrepreneur, qu'on voudrait atteindre, de TaLelier familial qu'il faut pourtant respecter chez le pauvre aiissi bien que chez le riche ^. En tout cas, Tinspection des ateliers à domicile fût- elle piossible qu'elle ne pourrait remédier tout au plus qu'à deux des maux de ce genre d'industrie — insalubrité des alielierset durée excessive du travail — mais non au troisièmequi est l'avilissement des salaires. Le remède ici paraît devoir être chiîrché — soit dans l'organisation des ouvriers en syndicat, mais précisément leur élat de dispersion et d'isolement constitue le milieu le plus défavorable à cette organisation ; — soit dans l'établissement par la loi d un certain minim^xm de salaires au-dessous duquel il sera interdit de descendre. Malheureusement la fixation d'un salaire minimum légal peut avoir pour efiet de priver certains ouvriers de tout salaire : nous retroaverons cette question dans le Ghap. Des Salariés.

On pourrait essayer aussi d'un remède plus modeste et qui pourrait être plus efficace, quoiqu'il ne comporte qu'une sanction morale : c'est celui appliqué par la loi anglaise et à l'état de projet de loi en France, à savoir l'obligation pour le patron d'inscrire sur un registre les noms et adresses des ouvriers qu'il' fait travailler à domicile, des salaires qu'il leur paie et antres conditions du travail.

* Voir le livre énoavant et Urèâ duoomenté de M. GemahUng, Tmvniltemr» au raàaiê. Les sou9'conourrence9 ouvrière»,

s Des expositions éloquentes des produits des industries sweated, avec indicalion des sailaipes payés et dui temps de truTail néceasaire, onlélé orgBnisées à Ber- Itni et à Londres^

s La Lai Trançaise ne permet pas à rmiipeoteur d'enii^er dbns un atelier de ferait le — à moins qu'il ne s'y trouve un moteur mécanique ou qu'il s'agisse d"unp industrie daasée comme insalubre; ei, même en ce cas^ il D*a à y intervenffr que pour les mesures préservatrices.

LA GOiNcmmumos dk la PROoverioN. i9i

Il est évident que l'iuduatrie à domidle coostilue une exeepiion à lia loi de coneeatnitiioa. U s'agit de oeriaines todustries qui noa seulement n'ont pas évoliié vers le mode de produetioa. ea fabrique^ mais quT mèioe, par une régression iaatteBdue, sont parfois peve- D«es au logTs après diérociation de la. fabrique.

C'est surtout dao» L'industrie du; vâtemeut (lingieriev eonfectioci, boaoeterie, gants, deu telles, etc.) S et aussi dans que^ues autres telles que jouets, que ce mode de produetian subsiste et ménev d'après quelques-uns, serait en voie d'extension. Pourtant rindostrie do vêtement sem^Me être une de celles qui s'aidaptent le mieux au machinisme et à la division dfor travail et pour laquelle par conséquent la sopérioritè de la fabrique semblerait le mieux étalDJste. Aussi bien j Srt-il lieu de croire que celle-ci aura fiEMLlemenil le dernier mot. Mais d'avtre part la résistance tenace de l'industrie à domierle à l'absorption de la fabrique peut s'expliquer par les causes suivantes :

i^ Parce qu'il s'agit générallement de produits de petite ditmeiision — vêtements ou pièces de vêtements — dont la production n'exige pas beaucoup de place ni beaucoup de force mécanique et qui par conséquent peuvent très bien être confectionnés en chambre, à la main, ou avec une petite machine (machine h coudre), ou avec un petit moteur, électrique ou à gaz, d'un quart de cheval et moins encore. Il ne faut pas confondre Tindustrie du vêtement avec rindustrie textile.

D'autre part la division du travail peut être très bien organisée même avec l'industrie à domicile, et sans concentration en fabrique, en distribuaat aux ouvriers ou ouvrières des pièces différentes qui seront rajustées ou montées après coup « ;

^ Parce que la production à domicile est très appréciée par beaucoup d'ouvriers, à raison de Tindépendance qu'elle leur laisse, comme nous l'avons dit tout à l'heure, si précieuse pour eux qu'ils ne craignent pas delà payer par une forte diminution de salaire. Ils sont obligés généralement, pour pouvoir gagner autant qu'en fabrique, de travailler beaucoup plus longtemps, mais du moins ils travaillent quand Us veulent : ils règlent l'emploi de leur temps à leur gré. El (fitant aux femmes surtout, le travail à domicile leur ofïre cet avantage très apprécié de leur permettre de vaquer aux soins (fe leur ménage et de lesrs enfantsv

I Vo« ea ce sens le» faits ciliés elles coDciasîoDft da livre de M. AftaènB, Le détreloppemeni ifiv la fabrique et de Vinditstrit à domicHe dmns< Vkmkilitmânâ^

s II se peetMBBfr, lonqu*i s agit de pradluits.de lase^ deotelle, lingeriev eèc^qne le clieet n'accepte pas le travail à \m machtoe.

I Parfois même il s*agit de personnes jouissant d'une certaine aisance par ailleurs — retraités, concierges, ouvriers des arsenaux de TLtat — qui prennent du travail pour leurs moments perdus et ne lui demandent qu'un salaire 4lÂpp^iat, lequel, si maigre soit-il, en s'ajoutant au salaire ou à la pension, arrondira un peu le budget familiaP. Seulement ceux-là devraient avoir conscience de la concurrence homicide qu'ils font ainsi aux vrais ouvriers et aui vraies ouvrières qui n'ont que ce travail pour unique ressource.

3» Parce que les patrons de leur côté y trouvent l'immense avantage : a) d'économiser lu dépense de construction d'une fabrique et d'un coûteux outiBage; b) d'échapper à toutes les lois déréglementation du travail et à la surveillance des inspecteurs chs^rgés de les appliquer; c) d'avoir à payer des salaires moindres, parle motif indiqué ci-dessus. Ces avantages sont tels qu'ils peuvent l'emporter dans certains cas sur ceux qui résulteraient de la grande production en fabrique, et suffisent pour expliquer la survivance ou même parfois l'extension de ce mode d'industrie *.

L'Évolution industrielle dans la production agricole

Les lois que nous venons d'étudier et qui sont caractéristiques de l'évolution industrielle s'appliquent-elles aussi à la production agricole? Autrefois on répondait négativement. On faisait remarquer que l'agriculture constituait un domaine à part, par les raisons que nous avons indiquées ci-dessus (p. 88) : parce qu'elle met en œuvre la Nature et des forces mal connues — celles de la terre, du ciel, et surtout de la vie, la plus mystérieuse de toutes, qui n'obéissent qu'incomplètement à la volonté de l'homme — parce qu'elle est soumise à la loi du rendement non proportionnel, etc. On faisait remarquer notamment que ne peuvent s'appliquer ici :

* il y a même des femmes rang relativement assez élev cachette. — Voir le volume pi cile.

^ Les rapports des iospecU fiéquemmenl des cas d'induslj les attribuaient aux causes ci il semble maintenant que les f lance, la production en Tubric] rations intéressantes dans l'en

Ni la loi de concentration puisque le capital et le travail employés sont bien obligés de se répartir sur toute l'étendue du terrain cultivé. Uq grand domaine n'est pas plus concentré qu'un petit : il re$t même généralement moins, surtout quand iJ prend l'aspect des latifundia si communs dans les pays de grande propriété ;

Ni la loi delà division du travail et de la spécialisation, parce que la diversité de constitution des terres et le rythme des saisons impliquent nécessairement une variété et à la fois une intermittence d'occupations qui ne permettent pas au travailleur agricole de se cantonner dans une seule tâche. Il est impossible d'organiser le travail dans une ferme comme dans un atelier, en chargeant tel ou- vrier uniquement des semailles, tel autre uniquement de la mois- / son, tel encore uniquement de la l&ttïe^ la vigne, etc., parce que cïïâcun de ces travaux ne durant que quelques semaines, chacun des ouvriers qui se cantonnerait dans une de ces spécialités devrait rester oisif presque onze mois de l'année sur douze <;

Ni la loi d'intégration parce que l'agriculture n'a ni l'outillage, ni les capitaux, ni la compétence nécessaire pour annexer à son exploitation agricole des industries diverses : par exemple.^gur fabriquer dans la ferme les engrais chimiques ou les fufeunes qu'il faudra employer, ou pour utiliser les sous-produits de la récolte, distiller l'alcool, extraire l'acide tartrique dest^g^, ou même moudre les grains*.

Mais ces différences n'empêchent pas que la production agricole ne suive pourtant dans une certaine mesure la marche de l'évolution industrielle. C'est ce qu'on veut dire quand on parle de Vindustrialisation de VagricuUure. On entend par là précisément que l'agriculture de nos jours tend à recourir, dans la mesure oij les conditions naturelles et spéciales à cette branche de production le lui permettent, aux mêmes procédés que l'industrie manufacturière et commerciale; et cela pour la même fin, c'est-à-dire

Saos donle il y a bien certains travaux cootious et qui comme tels peuvent être

conués à un môme individu pendant toute l'année : le charretier mène les bêles

**^ charroi ou au labour, le 6^rp«r garde le troupeau, le jardinier cultive le jar-

^^' — ÎKUÛ8 le nlna srand nombre des truvaillfturfl rest(>nt indifTi^rAnni^ift Rt H'flillonra

IH COUBâ D'ÉCONOMIE POLITIQOB.

pour tirer le meilleur parti possible des facteuca de la production et diminuer ainsi le prix de revient, préocfiupation que la baisse des produits apicoles, caractéristique des dernières années du xix" siècle, a rendu très pi*easantfi ' .

Les principales manifestatioDS de cette industrialisation de l'agriculture sont :

1» La culture intensive qui consiste à, concentrer et à accumuler sur une superficie donnée une masse de capitaux et de travail sous forme d'engrais et de façons ^ On arrivera ainsi, dans la culture de la vigne, à dépenser 1.000 francs de frais de culture par hectare, au lieu de 3 à 400 francs qa'on dépensait il y a trente ans — et, s'il s'agit de culture maraîchère sur couches ou sous serres, dix fois plus. La culture maraîchère dans la banlieue de Paris peut doniier en valeur jusqu'à 3.000 francs de produit brut par hectare, et, comme subsistances, de quoâ nourrir une trentaine de personnes. Aussi est-elle déjà spécialisée. Il y a des jardiniers qui ne produisent que des fraises et d'autres que des lilas.

Il peut sembler à première vue que la culture intensive ne répond guère au desideratum indiqué tout à l'heure — abaissement du coût de production — puisqu'au contraire elle l'augmente énorméoient? Mais c'est une impression tout à fait erronée, car si le coût de production est augmenté pour une superficie donnée, il est diminué pour chaque unité de produit. Le vignoble coûtera i.OOO francs de frais de culture par hectare au lieu de 300, mais il donnera âOO hectolitres au lieu de 30« ce qui fait qxuà le prix de revient de rhectolitre sera de 5 francs au lieu de iO francs. Et il est clair que Tagriculteur ne fait de la culture intensive qu'autant qu'il attend ce résultat;

2'' V emploi des machines qui a un douhle but : — a) soit d*écoDomiser la main-d'œuvre et le temps^ en actionnant batteuses, près* soirs et fouioirs, pompes à vin, etc., par des locomobiles à vapeur, ou par des moteurs à essence, ou par des dynamos si Ton dispose de chutes d'eau; — b) soit d'exécuter certains travaux qui seraient au-dessus des forces de l'Homme ou de ses animaux dome8tiq[ues : notamment de défoncer la terre par la charrue à 50 ou 60 centimè-

* Voir la brochure M. Hitier, Vindustrialisation de Vagricultttre (Beinae d'Economie Politique, 1902^.

* La coUare est dite êxtensiue quand, comme le root l'indique, elle s'étend en surface au lieu de s'étendre en profondeur; — quand elle se contente le plos possible du concours de la nature; quand elle gmtle seulement la surface du sol et, au lieu de fumer les terres, quand elle les laisse reposer eof friche, laissante la nature le soin de réparer leurs pertes.

très de profondeur, d'élever Teau des rivières ou des couches souterraines pour l*irrigation, etc.

Il est à remarquer (fue ces deux modes d'industrialisation agricole ne sont pas nécessairement unis et que même ils répondent sonvent à des fins opposées. La culture intensive a surtout pour résultat d'accroître le produit brut — et indirectement le produit net, en faisant rendre à la terre une plus grande quantité de subsistances. Elle s'accommode très bien de la petite culture, j'entends de la culture concentrée sur une petite superficie. Elle a pour type, par exemple, la culture chinoise qui ^ force d'en^raia et de soins arrive à nourrir tant bien que mal la population la plus dense du globe S ou, si l'on veut regarder plus près de nous, la culture maraîchère de la banlieue de nos grandes villes.

Au contraire l'emploi des machines a surtout pour résultat de diminuer les frais et de gagner du temps : elle va donc très bien avec la culture extensive et même s'accommode très bien d'une diminution d^i produit brut. Elle a pour type la culture américaine qui, n'ayant pas -à se préoccuper de nourrir une population encore très peu dense, travaille surtout pour l'exportation.

Il en résulte donc que si l'intérêt individuel du propriétaire peut trouver aussi bien son compte dans le second de ces modes que dans le premier, parce qu'il ne vise qu'au profit, la Société a beaucoup plus d'intérêt au premier, car la culture intensive a cet avantage d'augmenter à la fois — par raccroissement des frais de production, la masse des salaires à distribuer — et, par l'accroissement des produits bruts, la masse des subsistances. L'emploi des machines au contraire diminue les salaires et augmente rarement la récolte. Sur une grande échelle, il aurait même pour résultat d'aggraver rémigration de la population rurale. Mais il est vrai que celle-ci étant déjà déterminée par d'autres causes, l'emploi des machines dans l'agriculture a au contraire ce résultat bienfaisant de permettre de suppléer aux bras qui manquent *.

Si maintenant, regardant à l'avenir, on pose la question de savoirai la grande culture est destinée à éliminer la petite culture — de même que, dit-on, la grande industrie et le grand commerce sont en train d'éliminer la petite industrie et le petit commerce —

* Voir le oarieix livre de M. E. Simon, La Gité ehinoiae.

* Nmls ne crorons pas d'ailleora que le mtehiniraie pniise jamais produire dans l'a^culture le* mtoea effets que dans Tindiistrie. lei en effet, comme il s^agit seu* lement de déplacer ia matière oo de changer ia forme, la force motriee peut presque tout, mais là où il s'agit d'engendrer la fie, elle ne pe«t rien, sinon mienz préjiarer le miUea (voir ci-desniis, p. 93).

i96 COURS D'ÉCONOMIE POLITIQUE.

il faut répondre que la question en ces termes est mal posée, car qu entend-on par grande culturel Si l'on entend par là, comme les mots semblent le dire, des exploitations agricoles de plus en plus étendues en superficie^ il faut répondre : non ! Toute révolution agricole est en sens contraire. Elle nous montœ, comme nous Tavons déjà vu ci-dessus (p. 78), la réduction progressive des superficies exploitées, au fur et à mesure qu'un peuple passe par les phases successives de la vie de chasseur, de la vie pastorale, de la vie agricole — et dans la période agricole elle-même, au fur et à mesure qu*on passe de la culture extensive à la culture intensive, de la culture agricole proprement dite à celle maraîchère. Mais si Ton entend par grande culture l'emploi d*une quantité de plus en plus grande de capitaux sur une superficie donnée, alors oui! L'évolution va en ce sens. Nous voyons en eflet qu'à chacune de ces phases de la culture, en même temps que la superficie de chaque exploitation se restreint, l'effort de la culture s'élève et s'accumule comme la pression de l'eau dans un réservoir dont on ([gssgrrg^les

CfiXoi?*-

Il est donc permis de voir l'avenir de l'agriculture sous l'aspect d'exploitations (disons même de domaines, quoique les deux mots ne soient pas synonymes) de plus en plus intensivement cultivées, mais de moins en moins étendues, par conséquent aussi de plus en plus nombreuses — d'ailleui*s rattachées les unes aux autres par les liens des associations coopératives agricoles que nous allons voir tout à

I On propose souveol Teiemple des États- Unis qui foot Tagriculture sur la plus grande échelle : n'est-ce pas là qu il faut voir la cause de cette supériorité qui leur permet de venir écraser nos agriculteurs d'Europe sur nos propres marchés?

Mais cet exemple ne prouve rien contre oolre thèse, il la justifie au contraire. Eo effet, si ces fermes colossales du Nouveau-Monde, les bonanzas^ ont l'avantage de produire le blé à très peu de frais, elles ont l'inconvénient de ne donner qu^un très petit rendement. Ce rendement ne dépasse guère une moyenne de 11 hectolitres par hectare, c'est-à-dire inférieur à celui des terres les plus médiocres de France (moyenne 16 hectol.). On peut se permettre aux États-Unis celte culture extensive parce que la terre y est à discrétion el la population relativement rare : mais du jour où les hommes y seront aussi nombreux que chez nous, il faudra bie» renoncer à ces procédés de culture extensive el concentrer le travail el le capital sur des surfiices de plus en plus réduites pour accroître le rendement. Déjà, d'uD recensement à l'autre, on a vu s'opérer une réduction considérable dans l'étendue des exploitations agricoles. D'une moyenne de 202,6 acres (81 hectares) en 1850, elle était tombée à 136,5 acres (5A hectares) en 1890. II est vrai qu'elle a un peu remonté dans la dernière décade : 146,6 acres (un peu plus de 58 hectares) en 1900; mais cet accroissement est dû non à une concentration de l'agriculture, mais à Fez- 4ension de la culture dans les régions arides et quasi-désertiques de TOuest qui ne se prêtent pas à la culture intensive. Dans les anciens Etats de rAllantique et du bassin du Mississipi l'étendue des exploitations a continué à se restreindre.

L'ASSOCIATION POUR LA PRODUCTlOxN. 197

l'heure, et répondant par conséquent assez bien à la maxime philosophique de Candide : « Il faut cultiver son jardin » *. On entend souvent parler de la supériorité technique de la grande culture. Mais en disant cela on est souvent induit en erreur par la supériorité intellectuelle que présentent naturellement les grands agriculteurs sur les petits paysans : on voit les grands domaines mieux tenus et donnant Texemple des améliorations agricoles, et on attribue à la différence des modes d'exploitation ce qui ne tient en réalité qu'à l'inégalité de condition et d'instruction des personnes*.

Les associations de travail.

« Aujourd'hui, jour du Vendredi-Saint, écrivait Fourler en 1818, j'ai trouvé le secret de l'Association universelle ». îl se vaptait : il ne l'avait certes pas découverte» bien qu'il l'ail mise en relief avec

f Diaprés le^i statistiques, il semble bien que In petite cult-ure aille plutôt pid^res^ saDt. D'après la statistique agricole de 1882, on comptait en France 5.A72.007 ex> ploitatioos agricoles, ce qui doonait une moyenne de 8,74 hectares par exploitalion. Or ta statistique agricole de 1892 en compte 5 702.752 avec une étendue moyenne de 8,65 hectares. On ne constate donc aucune tendance vers la concentration des exploitations rurales, mais au contraire un progrès, quoique faible, de la petite culture.

Les chiffres sont encore plus signitlcatifs si Ton sépare les grandes et les petites ex ploi talions. Celles inférieures à 10 hectares ont passé de 4.802.697 à 4.852.963, augmentant ainsi d'un peu plus de 1 p. 0/0 en dix ans, tandis que celles supérieures à 10 hectares ont passé de 869.310 à 849.789, diminuant d'un peu plus de 2 p. 0/0 daos le même laps de temps.

Bemstein, quoique socialiste, dit dans son livre déjà cité : « Il est hors de doute que partant, daos l'Europe occidentale comme dans les États de l'Est de l'Union américaine, le nombre des entreprises agricoles petites et moyennes augmente et que celui des entreprises grandes et géantes diminue »•

198 COURS DÊCONOMIE POLITIQUE.

une singulière vigueur, car Tassociation n'est pas de Tordre de oes phénomènes qu'il faut découvrir : elle éclate à tous les yeux. C'est la plus générale probablement de toutes les lois qui gouvernent Tunivers, puisqu'elle se manifeste non seulement dans les rapports des hommes vivant en société, mais aussi dans ceux qui unissent les mondes en systèmes solaires et les molécules ou les cellules en corps bruts ou organisés, et jusque dans les rapports logiques qui nous permettent de penser. Les animaux eux-mêmes connaissent les lois de l'association et quelques-unes de ces sociétés animales^ abeilles, fourmis ou castors, ont été de tout temps pour les hommes un inépuisable sujet d'instruction et d'admiration.

L'association s'applique h toutes fins, mais nous n'avons ici à nous occuper que de l'association en vue de la production, en prenant ce mot non dans le sens qu'il comporte généralement, celui d'une association contractuelle, mais dans le sens plus large d'un groupement quelconque d'individus travaillant à une tin commune. En ce sens, elle s'impose aux hommes pour tous les travaux qui excèdent les forces individuelles, ne fût-ce qu'un poids à soulever, et aussi pour ceux qui étant solidaires doivent être nécessairement exécutés en commun, tels que les travaux du semeur et du laboureur qui marche derrière lui pour recouvrir la semence, ou du mécanicien et du chauffeur sur la même locomotive. La division du travail, telle que nous l'avons vue, suppose toujours une association consciente ou inconsciente.

L'association des hommes a passé par trois phases : 1« Elle a été d'abord instinctive^ tout comme pour le^ animaux * . Ce n'est pas seulement poTzr la lutt** que les hommes se groupent instinctivement, c'est aussi pour le travail et pour le jeu : ils n'aiment pas plus le travail solitaire que le jeu solitaire*. L'instinct sexuel aussi a créé la plus naturelle et certainement la première des associations, celle de Thomme et de la femme et des enfants. On dira peut-être que celle-ci n'a aucun caractère économique. C'est une erreur. 11 semble au contraire que le mariage, ou plutôt le ménage, a été au débat une association surtout économique.

^ Voir la très iuXéressante description de ces sociétés aaimales dans le livre de M. EspiDas, Sociétés animales,

2 Le socialiste Fourier voit daoe rassoeiation le principal moyea de rendre le travail attrayant. Et le professeur Bûcher, dans ses Étudea éamotmiqueê (voir notamment celle intitulée la Communauté du Travail)^ non Ire très bien que « le travail fait en commun excite Témulation ; personne ne vevt rester em arrière », et comment aussi le rytiime ou la cadenoe qui carwtérisent beaucoup de travaux (tovt comme les danses) exige le concours de plusieurs personnes.

Quand on demandait aux Indiens de TAniénque évL Nord pourquoi ils se mariaient, ils répondaient : « Parce que nos femmes vont chercher le bois, Teau, les aliments, et portent tout notre bagage * ».

H est même très pïX)bable que c'est ce caractère économique qui a conféré au mariage le caractère permanent que l'instinct sexuel ou même Tinstinct paternel aurait été impuissant à lui donner.

2*» L'association est devenue ensuite coercitive^ d'abord sous la formed'eBclavage^.Nousavonsdéjàdit (p. 173)queresclavage doit êtreconsidéré comme un simple élargissement de la famille primitive déterminé pardes causes économiques, le besoin de constituer une association plus puissante. Du reste, il n*y a pas à s'étonner, dans un temps où les femmes clles-mêm*î8 étaient souvent le fruit de la con(fuéte (enlèvement des Sabines), si la conquête a servi aussi à amener à la famille des travailleurs étrangers. D'ordinaire, ils finissaient par devenir membres adoptifs de la famille, ainsi qu'on peut le voir aussi bien par les tragédies gt^cques qui datent de vingt-cinq siècles, que par les récits'de voyageurs dans le Maroc d'aujourd'hui.

C'est par cette association coopérative imposée que les hommes d'autrefois, attelés ensemble par centaine et s'ébranlant au rythme d'un in6(rument d'airain frappé par une sorte de chef d'orchestre,' comme nous le montrent les bas-reiiefs égyptiens, ont pu élever !es pyramides d'Egypte ou faire vogufir les galères à trois ou quatre rangs de rames,

L'association est devenue moins strictement coercitive avec le servage, en tant du moins que les relations entre le maftre et le ti*availleur se sont détendues. Mais l'association entre le travailleur et la terre s'est ici, au contraire, resserrée ' puisqu'on sait que le Irait caractéristique du servage c'est que le serf est attaché à la terre (serf de la glèbe).

L'association a encore un caractère semi- coercitif sous le régime corporatif. Elle est obligatoire en ce sens que nul ne peut exercei* un travail sans faire partie de la corpoi'ation à laquelle ce genre de travail est dévolu, et seulement en se conformant aux règlements imposés par la corporation ou plus tard par le gouveme-

< £yre, cité par Starke, La famille primitive. On peut trouver du reste la confirmation de ce fait cbez les Arabes polygames, les Bassoutos de TAfrique centrale, etc.

• Ce D'est pas seulement Tesclavage, c'esi-à dire le droit du plus fort, qui crée rassociation coercitive : certaines contraintes naturelles peuvent avoir le même résultat. Le débordement régulier du Nil a imposé à des riverains des conditions d'irrigation et de trarail réglé qui ont été peut-être la plus ancienne forme de coopératîoD entre les hommes. Voir Les grands fleuves historiques de Metchnikoff.

/ méat. Mais l'obligatioa ici, au lieu de constituer une servitude, constitue un privilège. C*est un avantage et un honneur que d'être admis dans cette association de métiers qui s'appelle la corporation. On n'y est admis qu'après avoir fait un long apprentissage et avoir subi un examen de capacité qui consiste à exécuter un chef-d'œuvre*. Plus tard, le chef-d'œuvre fut remplacé par des droits à payer, de plus en plus élevés, et la capacité technique fut un moindre titre à l'admission que l'argent, la faveur ou la parenté avec Tun des maîtres. C*est ainsi- que se creusa le premier fossé — qui devait peu à peu se transformer en abîme — entre l'ouvrier et ie maître. Les ouvriers, compagnons ou varlets, comme on disait alors, se virent fermer l'accès de la maîtrise, c'est-à-dire de la production indépendante, et condamnés à rester définitivement de simples salariés. Ce fut alors qu'ils opposèrent aux corporations, devenues exclusivement des associations de maîtres (te^ maîtrises, on disait bien), des associations composées uniquement d'ouvriers qui furent les compagnonnages et dont le rôle fut grand dans l'histoire des classes ouvrières.

3<*Ainsi l'évolution qui au Moyen âgesemblait devoir réunir dans une même association le capital et le travail, échoua. Néanmoins elle a abouti à une nouvelle forme d'association, celle désignée aujourd'hui sous le nom d'entreprise (c'est le terme technique dans le vocabulaire de l'économie politique), c'est-à-dire de groupes plus ou moins considérables d'individus dans lesquels l'un, le patron, fournit le capital, les instruments, la terre, et les autres, les salariés, la force de travail.

Cette forme n'est-elle pas l'association contractuelle et libre et ne constitue-t-elle pas ainsi le terme définitif, sauf perfectionnement de détails, de révolution sociale? C'est ce qu'affirme l'école classique. Cependant il est bien digne de remarque que les ouvriers n'ont pas le moins du monde le sentiment d'être associés dans une œuvre commune avec le patron : en effet, quoiqu'ils soient associés de fait pour la production, ils ne le sont nullement pour la direc-

n ni pour la répartition. Non seulement ils ne sont pas associés dans le sens juridique et précis que comporte le moide société, mais on peut même se demander s'ils sont vis-à-vis du patron dans les rapports d'un contrat quelconque, contrat de louage ou contrat à

1 II serait inexact cependaDtde cruire que le régime corporatif ail jamais englobé sous sa règle tous les travailleurs. M. Hauser {Ouvriers du temp^ passé) a très bieD montré que cette façon de généraliser est très exagérée; mais peut-être s'est-il à son tour jeté dans l'excès opposé en afûrmunt qu'au Moyen âge « la forme la plus répandue était ie travail libre ».

forfait? car en fait le soi-disant « contrat de travdil » n*est qu'une embauche : c*est le mot technique.

Cependant nous verrons plus loin* que la loi tend aujourd'hui à donner au salariat le caractère d'un contrat sYDallajgmatig[ue en appelant les ouvriers à participer à la rédaction des « règlements d*atelier8 », ou en imposant des dommages-intérêts en cas de rupture des engagements; et les parties en présence, patrons et ouvriers, tendent aussi à lui conférer certains caractères de Tassociation par des institutions que nous indiquerons plus loin, telles que la participation aux bénéfices et la coparfnership.

A^ Enfin ne peut-on pas espérer que cette association imparfaite qu'on appelle l'entreprise fera place à son tour à une dernière phase qui sera l'association libre et intégrale, c'est-à-dire embrassant la direction et la répartition aussi bien que la production, et dans laquelle chacun aura la claire conscience qu'il fait partie ifuneceuvre collective et la ferme volonté d'y coopérer ?

Il faut l'espérer, puisque cette forme d^association existe déjà SOU8 le nom de association coopérative de production. Ce sont des associations d'ouvriers produisant par leurs propres moyens, pour leur propre compte, et gardant pour eux l'iatégralité du produit de leur travail. Mais ce régime ayant pour but l'abolition du salariat, il sera mieux de l'exposer quand nous en serons à ce chapitre. Disons seulement que ce mode d'entreprise n'occupe encore qu'une place infime et ne s*étend que très lentement.

H Les associations de capitaux.

Il résulte de ce que nous venons de dire que l'association vraiment libre n'a guère encore fonctionné sur terre en ce qui concerne le travail. Il n'en est pas de même en ce qui concerne le capital. Même sous forme d'instrument de production il jouit d'une liberté d'allures, d'une facilité de déplacement, que le travail ne possède pas, et" le développement du crédit accrott sa mobilité chaque jour. Pour que des travailleurs ou des propriétaires fon-

* Voir livr. II!, Le contrat de traraîL — Nous verrous que quelques auteuis, M. ChatelaÎD, y voieot déjà un contrat de société imparrait.

ciers puissent coopérer à une entreprise productive, il faut que cette entreprise prenne naissance sur les lieux même, et dès lors elle ne peut réunir que des personnes vivant dans la même région. Le travail ne se déplace qu'avec la personne du travailleur, lequel ne se déracine pas aisément du lieu où il a vécu : quant à la terre elle est immuable. Le capital seul a les aileiTSe l'aigle et il sait accourir des extrémités du monde partout où il voit quelque profit à gagner.

Toutes les fois qu'une entreprise prend des proportions considérables — et nous verrons tout à l'beure que telle est la tendance générale — Tenti^epreneur ne peut plus fournir à lui seul des capitaux en quantité suffisante et proportionnée au oombre des travailleurs, pas plus qu'il ne peut fournir k lui seul la main-d'oeuvre nécessaire. Alors un nombre plus ou moins grand de capitalistes se réunissent pour fournir les capitaux nécessaires et l'entreprise se trouve constituée sous la forme dite de société par actions, forme inventée en Hollande au xvu*> siècle et qui se multiplie extraordinairement de nos jours, du^moins dans le commerce et l'industrie*. ^

Ce qui caractérise cette forme de société, c'est que le capital nécessaire à Tentreprise est divisé en fractions de minime valeur — généralement de 500 fr. en France*, de 25 fr. (une livre) en Angleterre, de 1.000 marcs (1.250 fr.) en Allemagne — qui s'appellent des actioîis^ autrement dit des parts de propriété dans la société^.

1 Quoique les deux mots d*as80cicUion et de société s'emploient couramment comme synonymes, la loi établit entre eux une distinction essentielle. Le nom de société implique comme but le profit, un partage de bénéfices, tandis que celui d'association exclut au contraire ce but lucratif et ne convient par conséquent qu'aux groupements qui visent quelque intérêt social, relis^eux, politique, etc. Mais le langage courant ne tient guère compte de cette différenliation juridique : ainsi oa dit « sociétés de secours mutuels », quoiqu'elles aient pour but l'aide mutuelle, et inversement on dit u associations de production •> quoique ceUes-ci aient pour but de vendre au meilleur prix possible.

Notons seulement que, contrairement à ce qu'on pourrait croire au premier abords le législateur s'est toujours montré très méfiant vis-à-vis des associations sans but lucratif et même, en France, les a prohibées jusqu'à une date réoeote (1901) — tandis qu'il a toujours favocisé les sociétés à but lucratif.

2 En France d'après Ja loi l'action peut être abaissée k 100 fr. et il suffit d'en verser le 1/4, soit 25 fr. Et quand il s'agit de petites sociétés dont le capital ne dépasse pas au début 200.000 francs, la valeur de faction peut être abaissée à 25 fr. et le versement à 1/10, soit 2 tr. 501 Ce sont celles qu'on appelle généralement coopératives.

> Légalement Taction n*est pas une part de copropriété dans le capital social, car le capital social n'est pas à fétat de copropriété indivise entre tous les associés : il

Ainsi une société au capital de 50 millioDS émettra iOO.OOO actious du type français, 40.000 actions du type allemand, ou 2 millions d'actions du type anglais. Et chacun en prendra ce qu'il voudra, selon sa fortune ou selon le degré de confiance qu'il accorde à Tentreprise, une seule s'il lui plaît. Il va de soi qu'il n'aura à toucher sur les bénéfices de l'entreprise qu'une part proportionnelle au nombre de ses actions : cette part s'appelle le dividende. Mais ce qui séduit surtout l'actionnaire c'est que sa responsabilité et ses risques sont limités aussi au montant des actions qu'il a souscrites, différence essentielle avec les autres sociétés. Aussi en Angleterre, c'est le mot limiied qui est imposé par la loi pour désigner toute société par actions. Cette dilution des risquesà dose infinitésimale a rendu possible les entreprises les plus aventureuses. Jamais les chemins de fer n'auraient été construits, jamais les isthmes de Suez et de Panama n'eussent été percés, si la société par actions n'avait été inventée*.

Ces sociétés ont d'ailleurs, pour attirer les capitalistes grands ou petits, d'autres modes de participation que l'action Oirdinaire. Aux capitalistes prudents qui cherchent surtout la sécurité du placement et la régularité du revenu, elles offrent des obligations, qui diffèrent de l'action (leur valeur étant généralement la même que celle de l'action : 500 fr.) en ce qu'elles donnent droit à un revenu fixe qu'on appelle intérêt et qui est toujours payé, que Tannée soit bonne ou mauvaise. L'obligataire est donc un vrai créancier qui ne court de risques qu'au cas où la société deviendrait insolvable et, même en ce cas, il serait payé avant l'actionnaire. Inversement, aux capitalistes les plus audacieux, la plupart des sociétés offrent des^artsjdejondateur qui ne donnent droit à une part des profits, qu'au delà d'un certain chiffré et après les actions, en sorte qu'elles ne conviennent qu'à ceux qui ont une foi à longue échéance dans l'avenir de l'entreprise.

Ces sociétés par actions ont pris par tout pays un développement prodigieux à tel point qu'elles tendent à devenir le mode normal de la production. Chaque année des milliers de sociétés par actions

appartient à la persoiiBe juridiqae qui est la société elle-même fH qa\ ne se confond arec celle d*aiicuQ des associés. Mais ce n*est là qa^une ÛctioBjuriitique imaginée poor faciliter radramietratiofi de la société; en réalité le capital social est bien une propriété collective.

' Aucvo capitaliete, si riche fût-il, n'aurait eu et n'aurait pu fournir les 4.900 millions déposés par ta Compagnie créée par de Lesseps pour le percement de IMsthme de Panama, àoaase des risques à courir, tandis que ces risques divisés à rinfini n'ont plus effrayé même les petites bourses et, par le fait, cet immense écroulement n'a ruiné qae peo de gens.

sont créées, réunissant des milliards de capitaux. Il est vrai que toutes ne sont pas des entreprises nouvelles, beaucoup ne sont que des entreprises naguère sous forme d'entreprises individuelles et •qui sont transformées en sociétés *.

La société par actions a généralement un autre caractère qui sert également à la qualifier : elle est anonyme^ ce qui veut dire qu'elle n'est point une association de personnes, comme les associations de travail ou les coopératives du chapitre suivant, mais une association de capitaux. Sans doute ces capitaux ont des propriétaires, mais on ne s'occupe pas d'eux. Encore pourrait-on connaître leurs noms quand les actions sont nogunatiye^, mais si elles sont auj^teur, ce qui devient de plus en plus fréquent, l'anonymat est complet. C'est la perfection de l'association capitaliste : ce n'est plus une association d'hommes mais une association de sacs d'écps*.

1 Oq comptait, dans le monde, au commencement de 1907, plus de 7S0 milliards de morceaux de papiers négociables, appelés rentes, actions, obligations, parts d*intérét, etc., et sur lesquels 475 à 520 milliards appartiennent en propre aux nationaux des pays suivants :

Grande-Bretagne 125 à 130 milliards.

États-Unis 110 à 115 —

France 95 à 100 —

Allemagne 60 à 75 — •

Russie 20à 25 —

Autriche-Hongrie 20 A 22 —

Italie 10 a 12 —

Japon 5à 6 —

Autres pays .- 30 à 35 —

Total 475 à 520 —

Ces chiiïres sont de M. Neymark et se réfèrent à Tannée 1907, mais nous croyons qu*en ce qui concerne l-Allemagne ils étaient déjà alors et qu'ils sont aujourd'hui surtout bien inférieurs à la réalité.

* Toutes les sociétés par actions ne sont pas anonymes, mais le plus ^rand nombre le sont. Ainsi sur 980 sociétés par actions constituées en 1900, 895 étaient anonymes, les autres étaient des commandites par actions.

On dislingue en effet trois grandes classes de sociétés :

lo Les sociétés par actions anonymes^ celles que nous étudions dans ce chapitre et qui sont de beaucoup les plus importantes.

2» Les sociétés en nom collectif convlenneni aux entreprises de moindre iaiportance et qui n*ont pas besoin de faire appel à de nombreux capitalistes. Les associés ne sont souvent que deux ou trois et la société porte leurs noms. Ils sont souvent parents ou du moins se connaissent. Mais aussi le lien de Passociation est ici beaucoup plus serré : les associés sont tous responsables solidairement et pour la totalité des engagements de la société. — Ce qu'on appelle la société civile, c'est-à-dire celle qui est faite entre non commerçants, par exemple entre propriétaires, présente à peu près les mêmes caractères, sauf pourtant que chaque associé n*est tenu que pour part égale, mais non solidairement.

30 Les sociétés en commandite offrent un type mixte entre les deux autres.

]] faut bien pourtant qu'il y ait quelqu'un pour diriger? Assurément. Il y a des administrateurs en petit nombre, qui forment un conseil avec un président, mais leur responsabilité n'excède pa& non plus le montant de leurs apports-; ils sont le gouvernement représentatif de la Société, élus par rassemblée générale des actionnaires et tenus seulement à lui rendre compte de leur mandat une fois par an, sans d'ailleurs qu'aucun contrôle efficace soit possible de la part des actionnaires \

Ce n'est pas seulement dans la production des richesses que la société par actions a fait une révolution en permettant des entreprises colossales par la concentration des capitaux, c'est aussi dans le domaine de la répartition qu'elle est en train de faire une révolution par une opération qui paraît à première vue inverse de la première, en disséminant la propriété des capitaux en un nombre infini de parts. Mais nous retrouverons ceci au Livre III.

Au point de vue des ouvriers les établissements sous forme de sociétés ou de compagnies offrent généralement des conditions de travail plus favorables, tant au point de vue des salaires que de la stabilité des emplois et des institutions d'assistance'. Même les syndiqués et les socialistes y voient des conditions plus propices à leur propagande et au développement de la solidarité ouvrière.

Néanmoins on peut bien penser que de si puissantes organisations ne sont pas sans danger — surtout lorsque, comme nous allons le voir, elles prennent la forme de trusts, et même sans cela — danger pour le public qu'elles tentent par l'appât d'un profit toujours promis, souvent réalisé, et avec des risques très limités. La facilité avec laquelle les entreprises les plus extravagantes, dès qu'elles sont mises en actions,, ont pu trouver des souscripteurs crédules et enthousiastes a été constatée depuis longtemps et trouve tous les jours de comiques ou tragiques illustrations. Même quand il s'agit d'entreprises réellement productives, le public est très souvent dupé par la majoration de valeur du capital réel. Telle entre-

f SoQTent même les gros actionnaires ont seuls droit de vote dans rassemblé*^ générale, et en tout cas seuls le droit d'être élus au conseil d'administration. Ainsi dans les grandes Compagnies des cbenins de fer français, il Taut posséder 50 actions pour être électeur et 500 pour être éligible, et la valeur des actions varie de LOOO à i.SOO francs. C*est donc un goovi^rnement oligarchique, mais cela est nécessaire pour les entreprises hardies qui sont dévolues à la société par actions.

* Cest ainsi que les 5 grandes Compagnies de chemins de fer en France dépensent (en I90d) 80 millions de francs en œuvres de toute nature pour leur personnel [y compris les retraites) pour 143 millions fr. de dividendes distribués. La part des ouvriers, en plus du salaire, représente donc 60 p. 0/0 de celle des actionnaires. It D'y a guère d*enlreprises individuelles qui puissent supporter de telles charges.

29$ œimS D'ÉCONOMIE POLITIQTO.

prise de mine on d'électricité, dont la valeur réelle serait d'un million, est offerte au public sous forme de iO.OOO actions de 500 francs qui représentent 5 millions. On dit aux États-Unis, où ce procédé est courant, que le capital est arrosé {waiered). Une réclame endiablée pousse les cours au moment de rémission. Peutêtre pendant un an ou deux des dividendes fictifs, prélevés sur le capital emprunté, les soutiendront-ils encore — jusqu'au moment où les fondateurs s'étant débarrassés de toutes les actions, en les vendant au public, et en ayant réalisé la valeur, laisseront l'affaire s'eftondrer.

Des projets de loi sont à l'ordre du jour, en France et dans d'autres pays, pour essayer d'empêcher ces abus. Et même une « Ligue pour la réforme des lois sur les sociétés par actions » a été créée. Pour le moment il n*y a guère d'autres mesures de précaution imposée qu'une publicité illusoire<r Parmi ces nombreuses mesures proposées, on peut indiquer celles-ci : — 1° élever le montant de Tcuîtion, la porter par exemple à i.OOO marcs comme en Allemagne, et exiger le versement intégral ; mais alors pour protéger la petite épargne on lui ferme l'accès des entreprises lucratives; — 2** constituer nn corps de contrôleurs, comme ceux d'Allemagne ou comme les auditors d'Angleterre, pour vérifier la sincérité des déclarations et la valeur réelle des apports. Ceci vaut mieux, mais il ne faut pas oublier d'autre part que la puissance économique de ce mode d'entreprise sera affaiblie dans la mesure du contrôle qu'il aura h. subir.

En tout cas nous ne saurions nous associer à l'espoir de quelques économistes qui pensent que la société anonyme est destinée non seulement h devenir le mode type de toutes les entreprises, mais encore à s'étendre à tous les domaines de l'activité humaine*. Nous ne saurions nous résigner à y voir la forme de l'avenir. Son anonymat, c'est-à-dire le fait précisément qu'elle n'associe que des capitaux et non des individualités et supprime presque toutes les responsabilités, nous paraît constituer plutôt une cause d'infériorité, sinon économique, du moins morale. Nous espérons que l'association deviendra plutôt coopérative en réunissant tous les collaborateurs, travailleurs, capitalistes et clients aussi, par un lien plus personnel et plus solidaire.

I M. de Moliowri surtout a développé cette thèse dn» tous ses ouvrages et DOtammeot dans son livre très intëressaot L'Évolution éeonovHique au xtx* sièele. Pour lui les lerviecs publics, la police, riastructioD pabVique, etc., et les ÉtstB euxmêmes, les patries ! seot daetiaës à. se transformer en soelétée par aetioiis.

Les Trusts et Cartels.

Les associations de capitalistes ont pris, depuis quelques années, ane forme colossale qui a vivement frappé et même inquiété les gouvernements. Nous voulons parler des Trusts et des Kartells, ainsi nommés parce que les États-Unis et en Allemagne sont surtout leurs pays d'origine et ceux où ils ont pris le développement le plus grandiose*.

Le Cartel (charte, contrat) ou, plus simplement en français le syndicat de production, ou entente commerciale^ est la forme la plus simple de Tassociation entre producteurs. Elle est née d'un sentiment de réaction contre la concurrence ruineuse que les producteurs se faisaient entre eux. Elle laisse à chaque entreprise son individualité, son autonomie intérieure, et se borne à grouper ces entreprises en vue de la vente de leurs produits dans les meilleures conditions possibles et, pour cela, elle a recours à diverses méthodes qui toutes ont le même but : empêcher ou du moins régulariser Ja concurrence. Ces moyens sont :

1* La délimitation de zones qui seront réservées à chacun des associés, c'est-à-dire l'attribution à chacun d*eux d'un monopole régional ;

2* La fixation pour chaque entreprise d'un minimum de production qu'elle ne devra pas dépasser;

3^ La fixation d'un prix, de vente auquel tous devront se conformer. Ceci ne supprime pas précisément la concurrence mais tend à remplacer la coQCHrrence $u rabais par la concun^ence à supériorité de qualité. Mais comme les conditions de la production sont très inégales d'une entreprise à l'autre, cette égalisation des prix est peu pratique et souvent injuste;

4* Chacun de ces trois moyens s'étanl montré peu efficace, malgré les cautionnements^ et les jimendes destinés à les sanctionner, on en est arrivé à une quatrième forme qui supprime la vente directe au client de la part des associés et pose le cartel comme intermédiaire ohligatoire entre le producteur et !e public. C'est lui qui achète aux producteurs associés leurs produits —

1 La nttérature sur les trusts et cartels est suraboDdaote. Citons seniemeat : Jenks, The Truët problem; — Ely, Monopolies and Trutts; — fiipley, rr-wto, Poùls and Corpora lions; — Souchon, Les Cartels agricoies en^ AUemc^gne; — et comme le plas récent, Martin Saiot-Léon, CarUls ei TnutSf S« édition, 1909.

les quantités à fournir par chacun et les prix à payer étant fixés d'avance — et c'est lui qui se charge de vendre pour le mieux. Par là le cartel devient une sorte d'association coopérative de produc- j tion*. I

Avec le trust* nous allons plus avant dans la voie de la concen- ! tration et du monopole. L'entente devient une fusion. Au reste, les I trusts, tout comme les cartels, ont essayé de moyens très divers, d'autant plus que, comme nous le verrons, ils étaient traqués par les lois et obligés de se réfugier d'un asile dans un autre. On peut indiquer trois formes qui se sont succédées :

a) La première ne diflérait guère du cartel : c'était une entente entre grands industriels ou grandes Compagnies à Teffet de régler les prix. Mais ces ententes, désignées plutôt sous le nom de pools, se trouvèrent frappées à partir de 4890 par la loi dite Sherman Act comme portant atteinte à la liberté du commerce.

b) On passa alors au système dit de la consolidation^ par lequel toutes les entreprises associées abandonnaient leur autonomie pour se fondre en une seule. A cet eflet on fixait la valeur de chaque usine et cette valeur était payée à son propriétaire sous forme d'actions de la société nouvelle, du trust. Les directeurs de celui-ci tenaient donc tout dans leurs mains et gouvernaient à leur gré

* En Allemagne les cartels ont pris un grand développement, spécialement dans )e!« mines de charbon, et aussi dans certaines industries semi-agricoles, Talcool, le sucre. 11 y en a plus de 500. Dans diverses villes de Suisse, à Bftie par exemple, chaque brasserie a son quartier réservé, en sorte qu'il est très difficile au consommateur de se procurer la bière quMl voudrait.

En France les trusts proprement dits n*ont pas encore pénétré — pas plus qae les grandes Tédérations coopératives ; les Français sont des indisciplinés qui ne se plient guère aux grandes organisations — mais il y a dans diverses industries des ententes contrHctueties ou tacites. Une des plus connues et des plus anciennes est le Comptoir de Longwy en Lorraine française, qui date déjà de 1889 et qui contrôle Tiodustrie du fer. C'est un cartel très bien organisé, une société qui comprend comme membres la plupart des producteurs de fonte de la région. Elle ne s'occupe absolument pas de la fabrication, mais centralise tous les ordres d*achat qui doivent passer par son intermédiaire, fixe les livraisons à faire par chacun des associés et le prix. Il est interdit aux associés de conserver un stock, mais ils ont le droit de vendre à rétrangerce que le Comptoir ne peut leur prendre. Il ne semble point, quoi qu'on en ait dit, qu*il ait fait hausser le prix ni procuré à ses membres des bénéfices excessifs, et il paraît avoir rendu des services pour défendre Tindastrie française contre la concurrence allemande qui use des mêmes procédés.

* Le mot trust esi un très vieux mot de la langue anglaise qui veut dire confiance. Les représentants des fondations philanthropiques ou autres sont dits tnsstees^ à peu près comme qui dirait propriétaires fidéi-commissaires. De même sont les directeurs des trusts : on leur confie les intérêts de tous. Les banques de dépôt aux Etats-Unis sont appelées aussi Trust Companies, mais il ne faut pas les confond** avec les trusts industriels (voir ci après Banques).

L'ASSOCIATION POUR LA PRODUCTiON. 209

cette agglomération d'entreprises, supprimant au besoin celles qui leur paraissaient en moins bonne situatioiA Mais des lois furent votées pour empêcher aussi cette monopolisation.

c) Enfin on en arriva au système qui est le plus en usage aujourd'hui. Laissant à chaque entreprise son autonomie nominale et légale, on se contente de la supprimer en fait en attribuant à une société en dehors d'elles la majorité des actions de chacune de ces entreprises : cette société étant tout-puissante dans l'administration de chaque fabrique, elle l'est aussi en fait pour l'administration de toutes ensemble : c'est ce qu'on appelle le Holding Trust. C'est ainsi que le fameux trust du pétrole, pour donner en apparence satisfaction à la loi, s'est divisé en une vingtaine de sociétés soi-disant indépendantes : mais la presque totalité de leurs actions est entre les mains d'une seule d'entre elles. Ces sociétés gouvernantes sont elles-mêmes le plus souvent aux mains de gros financiers qui méritent ainsi très bien leurs titres de roi du pétrole» de Tacier, des chemins de fer, etc.

Le trust se distingue du cartel non pas seulement parle lien plus étroit qui unit les associés et va jusqu'à la fusion, mais aussi parce qu'il n'est pas seulement une organisation commerciale mais une organisation de production : il pousse au maximum les traits caractéristiques de la grande industrie, tels que la concentration, la spécialisation et l'intégration *, et aussi il pousse à l'extrême les abus des sociétés par actions, tels que la surcapitalisation*.

Les trusts, dont bien peu de personnes connaissaient le nom il y a vingt ans et que nous n'avions pas jugé utile de mentionner dans les premières éditions de ce livre, sont devenus le phénomène le plus symptomatique du mouvement économique contemporain. Leur nombre grandissant et surtout les proportions colossales qu'ils ont déjà atteintes stupéflentmême le public indiflérent. Le pétrole, l'acier» la viande, le whiskey, le tabac, les chemins de fer, la marine, tout devient matière à trust'. C'est comme une faune monstrueuse

1 C'est aiosi que le trust de Tacier ne se contente pas de grouper les Torges, mais aussi les mines de fer, et même les chemins de fer et canaux qui transportent les minerais.

* La iurcapilaliscUiont c'est-à-dire rémission d'actions à un taux majoré, a d'ailleurs ici pour excuse l'anticipation des bénéfices qui sont attendus précisément de la constitution du monopole.

* Le trust du pétrole {Standard OU Trust) est le plus ancien et le plus fameux de tous. Créé en 1872, il a distribué annuellement depuis cinq ans (1901-1907) de 200 à 340 millions dollnrs de dividende, soit de 1 milliard à 1.200 millions francs pour an capital de 500 millions francs.

Le trust de Tacier {United States Steel C«}, créé en 1901, a dépassé le précédent

GtDB. — Cours. 14

subitelilent engendrée par Tàge capitaliste, et que socialistes et économistes de l'école libérale contemplent avec une égaïe curiosité quoique dans des sentiments opposés : les premiers y saluant déjà le dernier degré de concentration capitaliste aprèsleqûel il ne restera plus que le collectivisme; les seconds, plutôt^gênés par ce résultat paradoxal de la libre concurrence, mais fidèles à l'espoir que, ngg- Qbstant, la même liberté qui les a fait naître suffira à les tuer ou à les rendre inofïensifs.

Au reste, la question de savoir si dans ce mouvement le bien remporte sur le mal, ou vice versa, n'est pas encore résolue.^

En faveur des trusts on peut faire valoir deux arguments de poids : — !• l'économie réalisée sur le coût de production, laquelle est le vrai critérium du progrès économique. Un des exemples les plus remarquables des réductions de frais de production que les trusts seuls peuvent réaliser c'est le réseau de tuyaux en fer établi surdes longueur^de milliers dekilomètres (83.000 milles, soit plus de 450.000kilomètres) pour transporter le pétroledeslieux de production aux lieux de consommation sans avoir besoin de recourir aux chemins de fer; — ou bien encore, dans la même industrie, c*est Tutilisation des sous-produits (plus de vingt produits difi'érents sont extraits du pétrole par le trust qui porte ce nom) et la fabrication annexe de tout ce qui est nécessaire à l'industrie, ce qui dispense de rien Sicheiev {voir ci-dessus rintégradon de Vindustrie). On peut citer ^ aussi la suppression ou tout au moins la diminution du nombre des voyageurs de commerce * et des frais de publicité ; en un mot, de tous les frais nécessités par la concurrence, lesquels deviennent inutiles du jour où une industrie étant investie d'un monopole n'a plus besoin de courir après le client, mais n'a qu'à attendre quMI vienne. Ajoutez encore la suppression des usines mal situées et la localisation de la production sur les points les plus favora-

comme capital (plus de 5 milliards de francs), mais non comme béoéflces, car ceux-ci n*ont pas dépassé jusqu'à préseul le chiffre, d'ailleurs respectable, de 800 mîlliona francs en 1907, el seulement 680 millions francs en 1909. La valeur de ses propriétés (mines, usines, chemins de fer) est de 9.:ii00 millions francs.

Le trust, dit pompeusement de VOcéan^ a été formé par quelques Compagnies maritimes, américaines et européennes, mais a médiocrement réussi.

Tous les trusts américains réunis représentent plus de 22 milliards fr. de capitaux et, en y ajoutant les lignes de chemins de fer qu'ils contrôlent directement, environ 75 milliards francs. Les plus importants de ces trusts sont eux-mêmes grovpés entre les mains de quelques potentats, soit associés, soit rivaux, selon les besoins, tels que MM. Hockfeller et Pierpont Morgan, d'où le jeu de mots des Américains qui ne parlent plus de l'organisation mais « de la morganisation » de l'indostrie.

i Eq 1892 déjà, on évaluait à 35.000 le nombre de ceux qu'ils avaient élimiDés.

L'ASSOCUTION POUR LA PRODUCTION. 21i

bles ^Remarquez que les cartels, ou simples ententes commerciales, / sont impuissants à atteindre ces résultats; — 2*^ le maintien de l'équilibre entre la production et la consommation que le régime de libre concurrence s'est montré impuissant à réaliser et, par cet équilibre, la suppression des crises et la fixation des prix. D'ailleurs les avocats des trusts nient qu'ils aient relevé les prix et citent au contraire de nombreux exemples d'une diminution progressive^. La politique des trusts yisa-aussi bien à empêcher la hausse exagérée que la baisse. Du reste^ disent-ils, quand bieit même le prix serait un peu relevé, les consommateurs trouveraient encore une compensation avantageuse à cette stabilité. Généralement aussi les trusts veil]^ à la bonne qualité des produits et dédaignent les procédés misérables du petit commerce qui cherche à faire passer la mauvaise marchandise pour la bonne. Les raffineries du trust du pétrole sont soumises au contrôle le plus rigoureux.

Mais contre les trusts les arguments ne manquent pas non pluSi ^ Il suffit d'abord de penser à ceci qu'il est bien invraisemblable, dans Tordre économique aussi bien que dans l'ordre politique, qu'un pouvoir sans contre-poids n*abuse pas de sa puissance ou du moins ne la mette pas au service de ses propres intérêts. — 1* En admettant que lés trusts n'aient pas toujours suréjevé les prix, en admettant même qu'ils aient fait bénéficier le consommateur, dans une faible mesure, des économies réalisées sur le coût de production, il est certain qu'ils en ont employé la plus grande partie à enrichir les actionnaires et à accumuler entre les mains de quelques-uns d'entre eux des fortunes fabuleuses comme celle de ^. Rockfeller, le « roi du pétrole » ^ C'est le trust qui a créé l'espèce, jusqu'alors inconnue, du milliardaire; — 2° Non seulement ils n'ont pas toujours fait bénéficier le consommateur de l'abaissement du coût de production, mais encore ils ont montré dans certaines industries, dans le trust de la viande, par exemple, un cynisme qui a été révélé par les scandales des conserves de Chicago ; — 3« Ils tendent à créer des monopoles de fait dans chaque industrie

1 Le trust da wiskey, aussitôt constitué, en 1S90, fit fermer 68 distilleries sur 80 (Toir le livre de Bousiers).

> C'est ainsi que le prix du pétrole est tombé de' 24 cents le gallon (en 1871} à 6 cents en 1906, soit de 28 centimes à 7 centimes le litre, mais à cela on répond que sans le trust le prix serait encore plus bas. C'est difficile à vérifier.

* Réeemmeot une discussion s'est élevée dans les journaux américains sur la quotité de la fortune de M. Bockfeller. On Tévaluait à plus de trois milliards en faisant remarquer que rien que les dividendes du trust des pétroles devaient lui rapporter ao moins 300 millions fr. par an. Son manager a soutenu que ces calculs étaient exagérés et quH fallait en rabattre la moitié.

en écrasaDi férocement toute concurrence — non pas seulement par ia supériorité de Torganisatlon et le moindre coût de revient, ce qui serait légitime et bienfaisant ~ mais par des procédés de pirates : soit en faisant vendre à perte sur les points où surgit un concurrent', soit en imposant aux Compagnies de chemins de fer des traitements de faveur, contrairement à la loi*^ Or, sans professer une foi aveugle dans les vertus de la concurrence, on peut cependant estimer que le gouvernement industriel de quelques magnats autocrates serait un pire régime ; — 4" Enfin, au point de vue politique, l'apparition de ces géants, armés de tout le pouvoir de corruption que donne une richesse illimitée, peut faussey tous les ressorts du gouvernement, plus spécialement dans les sociétés démocratiques.

Y aurait-il quelque moyen de conserver les avantages économiques des trusts tout en les rendant impuissants pour le mal? Tel est, en effet, le problème, quelque peu contradictoire, à la solution duquel s'évertuent les économistes et les législateurs, mais sans beaucoup de succès. On sait que le Président des États-Unis, M. Roosevelt, a pris cette tàcl^e à cœur.

Il y a une vingtaine d'années qu'une loi contre les Trusts, dite Sherman Act, a été votée. Mais si la loi peut empêcher des sociétés de se fusionner en formant une société au second degré, ou si elle peut empêcher les Compagnies de chemins de fer de faire des discriminations de tarifs, comment pourrait-elle empêcher quelques richissimes capitalistes d'acquérir les actions de ces sociétés et de ces chemins de fer et de s'entendre entre eux? Le trust aujourd'hui n'est plus qu'un agreement, un accord, qui échappe ainsi à toute répression ^

* M. Martin Sainl-Léon cite ce passage d'une enquête officielle fuite sur le trust du pétrole. Le président de la Commission dit au vice-président du trust : « Vous avez bien pour règle de maintenir vos priz au-dessous du prix de revient jusqu^èi ce que votre rival disparaisse? — Oui ».

^ Les lois américaioes interdisent aux Compagnies de chemins de fier de consentir des réductions de tarif individuelles, mais il y a cent moyens de tourner la loi. Tantôt ia Compagnie modifie brusquement ses tarifs, soit en hausse, soit en baissa, et prévient à Tavance le trust qui peut ainsi en profiter le premier. Tantôt elle fait passer les expéditions du trust toujours avant celles de ses concurrents. On cite même le cas d une Compagnie qui devait reverser au trust une partie des péages prélevés sur ses eLalheureux concurrents !

3 La lutte engagée entre le gouvernement américain et les trusts est très curieuse à suivre. Le trust des pétroles a été condamné en 1907 à 29 millions dollars (150 millions francs) d'amende ! qu'il n'a pas payés et sa dissolution a été prononcée par une autre Cour sans qu*il s'en porte plus mal. I^ diversité de législation des £tats fait que sur ie nombre il y en a toujours quelqu'un où les trusts peuvent

Les économistes pensent que si l'on pouvait arriver à la suppression du régime protectionniste, alors les trusts, qui jusqu*à présent ont grandi à Tabri des barrières douanijères, se trouveraient suffisamment ipatés par la concurrence internationale. Ils peuvent citer à rap£ui de cette tbèse TAngleterre où les trusts se sont moins développés qu'ailleurs. Cependant rien n'autorise à croire qu'aux États-Unis ou en Allemagne les trusts et les cartels seraient les premiers tués par la concurrence étrangère. Il paraît plus probable au contraire qu'ils supporteraient le coup bien mieux que les entreprises plus faibles. L'eflet du libre-échange généralisé serait probablement non de supprimer les trusts, mais de les transformer, de nationaux qu'ils sont, en internationaux, ce qui ne les rendrait

trouver un régime favorable; et cela suffit pour qu'ile aient le droit d'opërer partout. L'Èlat de New- Jersey s'était fait une spécialité en ce genre d'État-asile par une législaiion ultra-tolérante. Plus de la moitié des trusts américains y ont élu domicile légal. Mais en fait de facilités pour la constitution d'un trust, c'est TÉtat de Tlowa qui délient le record : en effet pour y créer une société il n*est pas nécessaire d'être 7 comme en France, ni même 3 comme dans le droit romain : il suffit d'être tout seul! (Voir Martin Saint-Léon, op, cil,).

Le législateur français, obéissant d'ailleurs en cela à Topinion publique, s*est montré autrefois très rigoureux pour ce qu'on appelait V accaparement. Les prétendus fl accapareurs » de blé ont fait la terreur des populations jusqu'à une époque rapprochée de nous. La survivance de cette législation répressive se retrouve encore dans l'article 419 du Code Pénal, qui frappe d'amende et de prison e tous ceux par coalition entre les principaux débiteurs d'une marchandise ou denrée qui... par des faits faux ou calomnieux semés à dessein dans le public... tendant à ne peu la vendre ou à ne la vendre qu*à un certain prix ... ou qui par des voies et nK)yens frauduleux quelconques auront opéré la hausse ou la baisse du prix des denrées ou marchandises ». Mais la jurisprudence et la plupart des auteurs admettent que ce texte ne frappe que les cas où des manœuvres frauduleuses ~ en entendant par là autres que le jeu de l'offre et de la demande — auraient été employées pour faire la hausse ou la baisse et quMl ne s'applique pas aux ententes entre prodocteors qui n'ont pour but que de régler ou même de limiter la quantité offerte. C'est ainsi que la légalité du Comptoir de Longwy (voir ci-dessus) a été reconnue par les tribunaux. En tout cas, le trust proprement dit ne pourrait tomber ^us le coup de cet article puisque l'idée de coalition est incompatible avec celle de fusion (voir Dolléans, L'Accaparement, et Colson, Courg d'Economie Politique).

Le vieil accaparement, celui qui consiste à retirer une certaine catégorie de marchandises du marché pour la faire monter artificiellement, s'appelle aux États-Unis k corner et peut d'ailleurs être aussi bien le fait d'une seule personne que d'un cartel ou d'un trust. Il y a eu aux États-Unis en 1898 un exemple célèbre d'un corner sur les bléa par un jeune spéculateur Leitoer — qui d'ailleurs échoua mais non saos avoir booleversé le marché (voir Dolléans, op. et/.).

D'autre part il vient de se constituer en Allemagne un trust à caractère officiel, gouvememeotal, et obligatoire de par la loi! c'est celui qui englobe toutes les mines de potasse de l*Empire (1910).

214 COURS D'ECONOMIE POLmQUE.

pas moins redoutables : tant s*eD faut! Peut-être le contre-poids le plus efficace aux trusts des producteurs se trouvera-t-il ud jour dans les fédérations d'achat des sociétés coopératives qui sont de Yéritables trusts des consommateurs. Si chimérique que puisse paraître aujourd'hui une telle solution^ étant donnée l'extrême inégalité des forces en présence, toujours est-il qu'en Angleterre en 1906 un trust du savon, qui était déjà constitué, a lÈlû se dissoudre à la suite de la campagne menée par la Fédération Coopérative de Manchester.

Les associations agricoles.

Des trois facteurs de la production, la terre est évidemment celui qui se prête le moins à l'association puisqu'elle ne peut se déplacer. On peut bien, par une métaphore hardie, voir une association entre des terres qui sont réunies dans un même domaine pour concourir à une même fin, les unes servant à la production du blé, les autres à la production du fourrage qui nourrira les animaux nécessaires pour labourer et pour fumer les premières, et généralement une rotation des cultures, ou assolement, étant établie entre ces diverses terres. Mais l'association agricole dont nous avons à nous occuper c'est celle non des terres, mais des propriétaires. Et celle-là est difficile : nous ne connaissons pas d'exemple de propriétaires associant leurs terres en vue d'une exploitation intégrale en commun. Pourquoi? D'abord parce qu'une semblable association ne pourrait guère se former utilement qu'entre domaines limitrophes : or, conformément au vieux dicton « qui terre a, guerre a », le voisinage entre propriétaires est plutôt fait pour provoquer les procès que pour faciliter l'association. Et aussi parce qu'ils n'y trouveraient pas grand profit, la grande production et la division du travail, buts généralement visés par Tassociation, étant bien loin de donner les mêmes résultats dans l'industrie agricole que dans l'industrie manufacturière (voir ci-dessus, p. 192).

Mais si l'association agricole n'existe pas pour la culture en coaimun, au contraire limitée à certaines opérations spéciales elle a pris dans beaucoup de pays un développement tel qu'il constitue un des traits caractçristi.ques du mouvement économique actuel. C'est par dizainesâe mille que ces associations sont écloses depuis une vingtaine d'années (17.000 en France, plus de 20.000 en Allemagne').

f ll.e^t 1res remarquable qu'en An^letene, qui tient le premier nm^ pour l'assoctB*

L'ASSOaATION POUR LA PRODUCTION. 215

Ces associaticoB sont très diverses de forme et de caractères, selon le but spécial qu'elles se proposent. On peut les ramener cependant aux cinq types suivants ^:

1*^ Associations pour Vachat en commun des matières et instruments nécessaires à la culture. Ce sont les plus nombreuses et les plus importantes. Elles sont connues en Frafice sous le nom de syndicats agricoles et dans ce pays leur rapide développement, depuis la loi de 1884 qui les a créées, est un sujet d^orgueil pourles agriculteurs français. Ces syndicats sont au nombre de 4.000 environ avec 800.000 membres : ils sont groupés en une cinquantaines d'Unions et font environ 200 millions d'affaires, mais ces chiffi*es ne sont qu'approximatifs et probablement majorés.

Ces associations ont rendu à Tagiiculture française un service qu'on ne saurait exagérer en propageant les engrais chimiques qui jusqu'à eux étaient peu employés — non seulement parce qu'ils étaient chers et que leur efficacité était peu connue, mais aussi parce qu'ils faisaient l'objet des falsifications les plus cyniques. Des lois spéciales avaient vainement essayé d'enrayer cette fraude. Les syndicats y ont réussi en servant d'intermédiaires pour les achats et en les soumettant à des analyses dans leurs laboratoires, parfois même (rarement en France mais sur une plus grande échelle en Italie où on les appelle consorzio agrario) en les fabriquant directement. Ils ont fait baisser fortement les prix, à la grande irritation des intermédiaires '. Les syndicats ont rendu aussi de très grands services

lion sous sa triple forme trade-uoioDiste, coopérative et mutualiste, les associations agricoles n*ezistaient guère jusqu'à présent (si ce n'est en Irlande). C'est sans doute que ooQ seulement les propriétaires, mais les fermiers, sont de gros personnages qui n'en ont pas besoin. Mais depuis peu de temps elles se multiplient rapidement. En 1908 on en comptait déjà 680 faisant 80 millions francs d'affaires.

1 On Tient de créer (septembre 1910) nne Fédération Nationale destinée à grouper toutes ces formes diverses d*associations agricoles. Elle se subdivise en 4 sections : syndicats d'achat, crédit, coopératives de vente, assurances, qui correspondent précisément à notre classement — sauf pour notre n» 5 qui a en effet un caractère spécial et peut rester hors cadres.

> Il est à remarquer que, aux termes de la loi du 21 mars 1884 qui a créé les syndicats agricoles en même temps et au même titre que les syndicats ouvriers et patronaux, le but du syndicat est uniquement la défense des intérêts professionnels et noilement Tacbat de quoi que ce soit, c'est à-dire uniquement un but de politique sociale et nullement un but commercial. Les syndicats ouvriers et patronaux s'en sont tenus en effet à cet objet qui leur donnait assez à faire. Mais les syndicats agricoles — qui ne sont point engagés dans la lutte des classes, sauf de rares exceptions, etne se composent quedebons propriétaires— ont estimé, non sans raison, que la meilleure chose à faire était de chercher des avantages pratiques et ils se sont faits marchands d'engrais, de semences, etc., c'est-à-dire se soot transformés par le fait en sociétés coopératives. La jurisprudence l'avait tolér»%

pour la viticulture, tant pour le choix des cépages que pour les traitements contre les maladies de la vigne. Ils en ont rendu aussi quelques-uns, mais bien moindres, pour remploi des machines agricoles ^ Enfin ils ont été les ruches d où sont sortis les essaims d'associations .de diverses natures que nous allons énumérer. Néanmoins on a peut-être exagéré leurs vertus sociales'.

Il ne faut pas les confondre, malgré la communauté de nom et de forme juridique, avec les syndicats ouvriers dont nous parlerons à propos des salariés. Les syndicats agricoles sont composés de propriétaires et ne se proposent rien moins que la lutte de classes. On voudrait aujourd'hui faire de ces associations des syndicats mixtes^ c'est-à-dire composés de propriétaires et ouvriers agricoles, destinés à maintenir Tunion des classes q\m^mmence h ç^qpçr un peu dans les compagnies agricoles et à {utter contre le socialisme agraire et à prévenir les grèves, mais jusqu'à présent rien de sérieux n'a été fait dans cette voie*.

2® Associations pour la production ou la vente de certaines denrées agricoles. Celles-ci sont moins nombreuses et sont loin d*avoir donné encore le résultat espéré. Elles sembleraient cependant of!rir la solution précisément la mieux adaptée aux besoins de la petite propriété, lui procurer les avantages économiques qui lui permettraient de lutter contre la grande exploitation et, même au point de vue moral, apporter le vrai remède à l'individualisme routinier qui la ronge. Mais précisément cet individualisme a jusqu'à présent mis obstacle aux ententes fécondes. Il fautajouterd'ailleurs que l'élimination des intermédiaires, investis jusqu'à présent de la transformation et de la vente des produits agricoles, n'est pas chose facile. Nous venonsde voir, il est vrai, que les syndicats y ont à peu

quoique ce fût illégal, sous le prétexte que les associations qui n'acbèteot que pour leurs propres membres ne font pas acte de commerce — celui-ci en effet par définition consiste à ctcheter pour revendre — mais un arrêt récent de la Cour de cassation de 1903 qui a causé une vive émotion, vient de l'interdire. Dorénavant, pour toutes les opérations de vente ou d achat, les syndicats agricoles devront constituer à côté d'eux des associations ou fédérations coopératives.

1 Elles semblent bien qualifiées pour acheter collectivement les machines coûteuses telles que batteuses à vapeur, locomobiles avec charrues pour défoocement. Mais pourtant les essais tentés n'ont pas été encourageants et généralement elles n'ont pu éliminer les entrepreneurs qui louent ces machines fort cher. La cause de cet échec est le manque d'esprit coopératif qui fait que tous les sociétaires veulent être servis à la fois !

t Voir M. de Rocquigny, Les Syndicats agricoles,

* Il y a pourtant quelques syndicats agricoles composée uniquement d'ouvriers ruraux (vignerons ou bûcherons) et qui ceux-là ont le même caractère que les syndicats ouvriers des villes.

près réussi pour Tachai, mais la vente est inûaiment plus' difficile que l'achat : tout le monde sait cela. Klle exige des capacités commerciales et une organisation à laquelle jusqu'à présent bien peu d'associations agricoles ont pu atteindre ^

Cependant les résultats obtenus ne sont pas négligeables. Il faut citer d*abord les associations entre propriétaires de vaches dans la montagne pour l'utilisation de leur lait, pour la fabrication des fromages : ces sociétés, sous le nom de fruitières dans le Jura, ont coostitué la forme la plus antique de la coopération agricole. Elles sont très nombreuses (1.700 environ). Mais aujourd'hui ces associations tendent & perdre leur caractère coopératif et à se transformer en simples entreprises où l'entrepreneur fait et vend les fromages pour son compte. — La fabrication du beurre, de date plus récente, prend au contraire un essor considérable. En Danemark surtout qui tient le premier rang, mais aussi en Allemagne, en Suisse, dans l'Italie du Nord, les laiteries, comme on les appelle, se comptent par milliers, et dans de moindres proportions en France (200 environ)' ; elles ont procuré aux paysans une notable augmentation de ressources. — La production du vin a été faite avec succès par les sociétés de vinification allemandes des vignobles du Rhin et aussi en Italie et en Autriche. En France, quoique au premier rang dans la viticulture et la vinification et quoique la baisse du prix qui frappe cette industrie depuis cinq ans ait forcé les propriétaires à s'ingénier de toutes façons, les résultats obtenus ont été médiocres et les échecs nombreux. Quelques sociétés ont réussi à vendre assez bien le vin de leurs sociétaires, mais presque aucune n'a pratiqué la vinification coopérative, c'est-à-dire la transformation du raisin BD vin dans un cellier commun, comme le font les sociétés allemandes*. — La vente du blé par le moyen de greniers communs {Komhausen) où il est déposé, soigné, ventilé, et peut servir de garantie à un emprunt par le moyen de warrants (voir ci-après le

A Oa dira que les agriculteurs cependant réussissent bien à vendre leurs produits? — Coi, tant que le commerce les leur achète! Or la difficulté c*est précisément de remplacer le commerce !

s £d France le centre le plus important est dans les départements des Charentes et da Poitou, il y a plus de 100 laiteries groupant 55.000 agriculteurs. Elles ont fait faire de si grands progrès à la fabrication du beurre qu'aujourd'hui il suffit de 20 litres de lait pour faire 1 kilo de beurre tandis qu autrefois il en fallait 30. £t ce beurre se vend 3 fr. au lieu de t fr.

3 Cependant Tassociation des Vignerons Libres de Maraussan (un petit village de rHérauU) a réussi brillamment grÂce à Tappui des sociétés de consommation socialistes de Paris. Non seulement elle a vendu le vin au-dessus du cours, mais elle a pu construire un cellier social qui a coûté 203.000 francs.

Crédit mobilier) a donné de bons résultats en Allemagne; mais en France on n'a pas encore essayé.

Mentionnons encore les associations agricoles danoises pour la vente des œufs et du lard, celles suisses pour Télevage du bétail et la vente de veaux issus de parents enregistrés sur un Herd-Book, et, dans le midi de la France, quelques-unes pour la mise en conserves de primeurs, etc.

En France il n*y a guère plus d'une centaine d'associations de productions diverses, en dehors des laiteries et fruitières ci-dessus indiquées. Mais une loi du 29 décembre 4906 va donner probablement une grande poussée à ces associations parce qu'elle met à leur disposition des fonds considérables provenant de la participation de l'Etat auxbénéûces de la Banque de France (voir ci-après Crédit agricole) sous les conditions suivantes : — 1® que ces associations ne soient composées que d'agriculteurs, reconnaissables à ce signe qu'ils sont membres de syndicats agricoles ou de sociétés d'assurance agricole; — 2« que lesdites associations n'aient en vue que des opérations strictement agricoles; — 3® qu'elles ne distribuent pas de dividendes sur le capital-actions M — -4" que le prêt fait par l'État ne dépasse pas le doubk du capital effectivement versé par les associés; — 5* qu'il soit remboursé dans un délai maximum de 25 ans-.

3° Associations pour Vassurance mutuelle contre les risques agricoles, principalement contre la mortalité du bétail, mais aussi contre Tincendie, la grêle, etc. — au nombre de près de iO.OOO en France 3.

* CepeDdant î! ne leur est pas interdit de faire des bénélTces mais alors elles doi> vent les répartir au prorata des ventes oa des achats faits par chaque associé et non au prorata de ses apports en capital.

> Le total des prêts ne doit pas dépasser le tiers de la part de bénéfices réservée à rÉlat. Et comme cette part est généralement de 6 à 7 millions, c'est donc une subvention annuelle de 2 à 2.500.000 fr. qui est mise à la disposition des associations de production agricole. Ces fonds d*ailieurs ne leur sont pas versés directement par TEtat mais par llnlermédiaire d organes spéciaux dits Caisses régionales (voir ci-après Crédit Agricoh).

s Elles se décomposent ainsi (en 1909) :

contre la mortalité du béUiil 7.978

contre Tincendie 1.836

contre la grèle 24

contre les accidents 4

Douze ans auparavant, en 1897, on n'en comptait que 1.484 : le progrès est donc élunnant. Mais il faut dijre que TÉtal y aide par des subventions qui s'élèrent an-

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