CHAPITRE III L'EPARGNE
Les denx aspects de l'épargne.
Le mot épargne sert à désigner dans notre langue deux catégories d'actes très différents et qui n'ont même aucun rapport entre eux, quoique dans le langage courant et même dans les traités d'économie politique ils soient généralement confondus.
* Je dis « au poiot de vue écoaomiqae » car le traosfert d'arj^enl de la poche de TuD dans la poche de Tautre, môme par la loi, pose aussi une question de justice mais dont doqs n^avoni pas à bous oceuper ici.
B12 COURS DÊGONOMIE POLITIQUE.
§ i . — On entend par épargne Tart qui consiste à satisfaire à ses besoins en consommant le moins possible, c'est-à-dire à tirer le meilleur parti des matières premières ou de Targent qu'on a à sa disposition, à les économiser^ ce qui est le vrai mot. C'est une application du principe hédonistique qui consiste, comme nous le savons, à se procurer le maximum de satisfaction avec le minimum de sacrifices. Une habile ménagère saura faire cuire et apprêter son dîner avec deux fois moins de charbon et deux fois moins de beurre qu'une autre qui les gaspillera — et mieux que cela, elle saura, avec une moindre somme d'argent, faire un menu plus nourrissant pour son mari et ses enfantsX Ce n'est pas seulement pour l'alimentation mais pour les besoinls de tout ordre que l'économie trouve sa place : un homme soigneux conservera un habit à rélat de neuf trois fois plus longtemps que tel autre qui l'usera de «uite. Et tel avec un modeste budget arrive à se procurer autant de satisfactions ou même à mener aussi grande vie que tel autre qui a, comme on dit, les mains percées.
11 ne faut pas croire que cette forme de l'épargne soit négligeable dans l'économie nationale. Il est vrai que, considérée séparément, chacune de ces économies est peu de chose, mais répétée sur tous les actes de consommation, elles forment un total énorme et peuvent représenter une portion notable du revenu national .^^^e gaspillage des Américains dans leurconsommation, même pour les classes ouvrières, est un fait bien connu. On prétend que c'est à elle qu'ils doivent en partie l'activité de leur production : c'est possible, mais c'est à elle aussi qu'ils doivent de ne recueillir de cette activité qu'une somme de bien-être très inférieure h celle que ferait supposer l'énormité de leurs salaires et de leurs revenus. Et c'est au contraire grâce à Une sage économie que des familles françaises peuvent vivre aisément avec des revenus qui seraient la misère pour des Américains.
" Tle n'est pas seulement pour la consommation familiale, mais aussi pour la consommation nationale que cette économie peut trouver à s'exercer. C'est un domaine trop négligé jusqu'à présent, du moins au point de vue de l'étude théorique, car dans la pratique on a réalisé ces derniers temps de grands progrès, notamment : — a) dans Vutilisation des déchets induslrieis, soit avec les sousproduits de la fabrication du gaz, du raffinage du pétrole, du peignage de la laine, soit par la récupération de la chaleur des gaz des hauts-fourneaux, la transformation des ordures ménagères en engrais, en combustible ou en lumière; — b) dans la conservation des denrées périssables, notamment par l'application des procédés
frigoriques au transport et à la garde de la viande, des poissons, des fruits, du lait, etc. Pour toutes ces inventions une masse énorme de richesse qui auparavant était perdue se trouve économisée.
Allons plus loin : les peuples utilisent mal les ressources de leur territoire et peut-être le plus sûr avantage du système protectionniste, s'il était rationnellement établi, serait de faire l'éducation des. pays à ce point de vue. Le professeur Patten fait remarquer, par exemple, que le coton et le maïs, produits indigènes des États-Unis, pourraient remplacer avec avantage d'autres textiles ou céréales qu'ils font venir de l'étranger. Récemment un projet bizarre a surgi en Angleterre qui reptre dans le même ordre d'idées : on a pensé que l'on pourrait mieux utiliser la lumière du soleil que la nature a dispensé à l'Angleterre d'une façon très peu pratique, le jour étant trop long en été et trop court en hiver. Et d'autre part le jour civil, c'est-à-dire celui qui règle la vie et les affaires, s'adapte mal au jour solaire : il commence trop tard et finit aussi trop tard, ce qui entraîne une consommation de lumière artificielle qui, totalisée pour les Iles Britanniques, représente une dépense considérable. Il s'agirait donc de faire varier l'horloge, officielle {Day Lighl Saving Bill^ projet de loi pour écooomiser la lumière du jour) de façon qu'à partir du mois d'avril elle marqu&t 8 h. 20 quand le soleil ne marque encore que 7 lieures et obligeât ainsi tous ceux qui sont de service à se mettre au travail 4 h. 20 plus tôt*. Naturellement on aurait fini là journée i h. 20 plus tôt, et précisément par cette raison on n'aurait pas besoin d'allumer le gaz.
L'économie est un art véritable et qui, comme tous les arts, a besoin d'être appris. Ce serait un grand bienfait, une grande source de richesses, si elle était enseignée et particulièrement à celles qui ont plus spécialement la tâche de l'appliquer, aux femmes. L'enseignement ménager, comme on l'appelle, prend aujourd'hui une très grande extension, surtout en Allemagne. A Berlin et dans d'autres villes il y a des écoles qui donnent un enseignement théorique et pratique, où les cuisines remplacent les laboratoires*. Il y a même, en Allemagne et en Suisse, un enseignement ambulant, avec cuisines ambulantes aussi qui vont, comme les roulottes des saltimbanques, de village en village.
i Mais par ce motif la classe ouvrière se montre peu sympathique au projet, et il est peu probable qu'il devienne loi.
3 « J'y ai entendu une leçon sur la préparation des haricots vraiment intéressante et d'une logique scientifique rigoureuse » I Ce témoignage impressionnant est de M"» Moll-Wciss, L'enseignement ménager en Allemagne (publication du Musée Social, 190?).
$\A COURS DÊGONOMIE POLITIQUE.
g 2. — Le mon d^épargrre se prend au^si/ dana vea Mtte sens. Ce n*est plu», comme tout à Thetipe, la consommation éeonomfséf, <^'est la con&MMnmati^n différée. L'homme, au )ie« de dattef^iire sp9 besoins présents^, songe à ses besoins- futivrs; il les pesoeul avee la mén>e intensité que s'rl's étaient présents, et, comme te dttt tnè» biê» la loeutfon popukire, i) «( met quelque chose die c(M ^ pour le lendemain' ou pour sa TieiUesse ou pour ses enfante. Ce rt*e«t phis simplement l'économie, c'est fa prévêyaneeK
L^épargwe, dans le langage ordinalire et m^e dans le langage des économistes, est généralement associée au placememt, c*e«Udire à Tesyploi productif de ^épargne. Mais ce sont lÀ dewx actes tout à fait indépendants, car ^épargne trouve en elle-même sen propre but et se suffît à elle-même. Pourroir aux besoins futurs est déjè un acte économique assez importan*. Nous parlerons du^ piacoment dains un chaipHre spécial.
L'épargne a été longtemps préconisée parles économistes o^mme la seule sowrce de la fortune et, tout aw moin^, eomofe le seul moyen de salut pour la classe ouvrière'.
Au contraire Fopmion publique s^est montrée toujours a0se2 peu sympathique à l'épargne; et nrdme des esprits supérîenirs, e^mme Montesquieu, par exemple, ont pu écrire : « Si les- riebe» tife dépensent pas beaueoupi les pauvres meurent die faim »».
On» sera peut-être tenté de concilier ces deux opinions ew dT$ant que c'est aux pauvres à épargner et aax rieh^es à d^eMer? Rt <^'est ce qu'on entend dire bien souvent. Mais que fa^rt^^ii^ penser de ces deifx conseils inverses?
En ce qiï4' concerne J«s pa^ivres d^abord — c^est surtidut à eux qo'on préiche 1- épargne, — tes économistes et moraMste» ont peat-*&ie un peu dépassé la mesure. Nous ne* dirons pas que pouv et» Fépargne est trop sowent impossible à pratiquer, car eille est toujours possible, mémeporor le plus^pduvre : l'éllastieité des besoins del'kommeest merveilleuse et), de même qo'ils sont iivdéflnimeat/ extensibles, ils sont aussi indéfinimerit compressiblies. Un bovnme epâ n'a>arait pour revenu qu'une livre de pain par jour pourrait pe«4-étre s'habituer
* Dans uo boa livre Tntroduotion à Vétude de ta Prévoyance, 111 Aoitole Weber reproche aux professeurs d'Économie Politique de n'avoir ni théorie, ni vue d'ensemble, ni définition de la Préw>y«ne6. Et voiei 1» défiaiUon* qu^ih m dent : « tout acte accompli par Tindividu dans le but dis le prémunir eon<n» Pinoeriituée <lu. lendemain ».. Eiler ne: nous parait pas différer essefttieileatnt de oalle que aoiis donnons, et qu'il cile d'aiUeura, si oe a*est par sa» trop 9'aade nénëralilé. D'apiét cette définition^, en effet,, semer,, pi anteii et bAttr,.et Imis actes de pneductioi^ mmeùXé» actes de prévoyance l
L'ÉPAKGNE. . ai5
à neniaogevqu'uB jauv sur deux et par coftséquënt en épargner la nwMtîé. D^ailleurs, nous avons vu' que les classes ouvrières trenavaîeDlj le nofi^en ée^épenser iamenlsblenient des mîHiards de franc» en petits verres d*eau-de-vie et en pipes de tabac ^ or il est certain qu'elles pourrajent les épargner si efl'ks le voulaient et qu'elles feraiient beaueoiq^ mievx die le faire.
Si néanmoins noios pensons que Ifes conseils d'épai^gne donné» earets. tant de morgue aux pauvres ne soivt pas toujours justifiés, c'est parce que toutes tes fois quie Tépargne est prélevée sur le ivécessaire ou même sur les besoins légitimes, elle est plutôt funsate qu'utile. Il est absurde de sacrifier te' présent b l'avenir toutes les fois: qiae le sacrifice du' présent esê de nature à compromettre l'ave^ nir, Tovite dépense privé» ou publique qui a pour résultat on déve^ tof^pement physique ou inteillectuel d« Fhommev doit être approuvée sana hésiter, non seolememt comme bonine en sci, mais eomine préféntàle même à ^épargne, Qoeli meilleur empk^i l'homme pourraitHd faire de la richesse que de fortifier sa santé oo de déve^lopper soa initeHigence? SansdiMiie l«s consommations d*eaui-de-vie et apéritifs, doivent être déconseillées, mais l'argent si mal employé à cet obfjiet trouverait chez le boucher, Fépicierv le bonnetier, lyni emploi pfins utile peut-être qu'à la caisse d'épargne, car il faïut bve» remarquer que les dépenses de l'alcoolique sont prises moins sur le superflu que sur le nécessaire. Une alimentation fortifiiante, de bons vêtements, un logement salubre, un mobilier confortable, des Soins médicaux et hygiéniques plus fréquenta, des livres instructifs, des promenades ou même des voyages,, certains sports» des eoncerla, l'éducation dea enfanta, etc., sont des. dépenses non seulement permise», mai» plus rccommandables que l'épargne. On peut même dire qu'elles constituent moins une dépense qu'Hun placement et le meilleur de tous, puisqu'elles augmentent la valeur de rbomme et sa productivité.
Si pourtant l'ouvrier dispose d^un excédent convertible en épargne, alors mieux vaut qu'il l'emploie sous forme de contribution aux syndicats, coopératives, sociétés de secours mutuels, caisses de chômage, etc. Car cette épargne, collectwe dans son but comme dan^ son organisation, donne pl'us de résultats que l'épargne îndîvidtieHe pour des sacrifices moindres. Elle tend à créer un fonds impersonnel, mais au service de tous» véritable mainmorte laïque. Elle fait appel à la solidarité autant qu'à l'intérêt individuel. Et ee ti'est pas< sans raison qu'elle est plua en honneur dans le mvlieu owvrier que l'épargne sous la forme bourgeoise.
Ptissons maintenant aux riches. Le conseil de dépense que leur
donne Montesquieu et tant d'autres après lui, est-il justifié? Hais s'ils n'épargnent pas, qui donc le fera puisque nous venons devoir que pour la classe ouvrière l'épargne est le plus souvent impossible et même peu désirable?
D'abord si l'épargne se complète par le placement, ce qui est la règle générale, le riche qui épargne ne fait que transférer à d'autres — parmi lesquels précisément les travailleurs — sa faculté de consommation. Et ce placement d'ailleurs, n'aura nullement pour résultat de faire mourir de faim les ouvriers : tout au contraire (voir p. 134).
Mais même si le riche ne donnait pas à son argent un emploi productif, sll le thésaurisait dans le sens le plus étroit de ce mot — hypothèse, il faut le dire, qui n'est plus que rarement réalisée^ — alors même, s'il portait préjudice à lui-même ou aux siens, il ne porterait du moins préjudice à personne autre. Ces pièces de monnaie qu'il enfouit en terre ou dans son coffre-fort, que sont-elles en ef!et?Chacune d'elles, nous le savons, doit être considérée comme un bon qui donne droit à son possesseur de prélever sur l'ensemble des richesses existantes une certaine part (voir p. 311). Or, l'homme qui épargne ne fait rien de plus que de déclarer qu'il renonce pour le moment à exercer son droit et à prélever sa part. Très bien ! libre à lui : il ne fait tort à personne. La part qu'il aurait pu consommer et qu'il abandonne sera consommée par d'autres, voilà tout^l
1 Harpagon, il oous le dit lui-ibdme, plaçait sod argent et sa fameuse cassette n'était enfouie dans son jardin qu'en attendant une bonne occasion pour prêter à gros intérêt l'argent qu'elle contenait .
* Ce qui rend Tavarice justement méprisable au point de vue moral, c'est qu'en dérobant l'argent à la circulation, l'avare se dérobe lui-même à toute fonction sociale et vit nécessairement en égoïste. Mais au point de vue purement économique, un Harpagon est un personnage tout à fait inoffensif.
La thésaurisation ne serait susceptible de causer quelque préjudice à la Société que dans le cas où, s'exerçaot sur des objets non susceptibles d'être conservés, elle aurait pour conséquence une véritable destruction de richesses; comme, par exemple, cet avare de la fable de Florian, qui conservait des pommes jusqu'à ce qu'elles
fussent pourries et,
Lorsque quelqu'une fe gfttalt Bn aoupli âne il la mangeait !
Pourtant, dit-on, si les riches se mettaient à épargner tous leurs revenus, si, par esprit de pénitence, ils s'astreignaient à vivre de pain et d'eau, que deviendraient l'industrie et le commerce?
En ce cas, sans doute, la production des articles destinés à la consommaiion des classes riches cesserait, fnule de demandes, mais la production des denrées nécessaires à la consommation du peuple continuerait ; et comme cette productidta servirait désormais d'unique débouché pour tous les placements des riches, elle recevrait de ce chef un puissant stimulant : il est donc probable que ces denrées deviendraifol plus abondantes et ba<sseraient de prix.
L'fiPARGNE. 817
L'utilité sociale de l'épargne consiste à former, par la réunion des épargnes privées, une masse de capital disponible où les entreprises nouvelles pourront venir puiser au fur et à mesure de leurs besoins — utilité qui est donc la même pour la Société que pour les individus : pourvoir aux besoins futurs. Si la France a pu tenir honorablement son rang de puissance industrielle, à côté de pays supérieurs par leur population, leur activité, leur outillage, c'est surtout à sa puissance d'épargne qu'elle le doit^ /"
Puisque l'épargne est utile au pays, elle est donc un devoir pour ceux qui peuvent la faire, c'est-à-dire pour les riches, les rentiers. C'est à eux qu'il incombe d'épargner, parce que ce sont eux seulement qui peuvent le faire sans laisser en souffrance aucun besoin légitime. Ils sont ou du moins ils devraient être — dans l'ancienne et forte acception de ce mot — « les économes » de la Société.
Au reste, même en ce qui concerne lesriches, nous ne prétendons pas que l'épargne doive constituer leur unique ni même leur principal devoir. Pour eux aussi il y a des dépenses qui constituent un devoir social plus pressant que l'épargne, telles celles pour les ceuvres philanthropiques, esthétiques, scientifiques, etc., et surtout bien plus pour eux que pour les ouvriers, le devoir pressant du renouvellement du capital humain du pays, de l'accroissement de la population. S'ils ne font pas ces dépenses d'intérêt public, c'est l'État ou les villes qui devront s'en charger, mais elles ne le pourront que par le moyen d'impôts qui grèveront tout le monde. Et il faudra que les États en viennent à donner des primes aux pauvres pour qu'ils se chargent d'avoir des enfants !
En somme nous dirons que l'épargne est un luxe — si bizarre que paraisse l'accouplement de ces deux mots — qui n'est guère accessible qu'aux sociétés riches et, dans ces sociétés mêmes, qu'à ceux^à qui ont le superflu, c'est-à-dire au petit nombre.
Aussi bien la statistique nous apprend que les pays qui créent des épargnes en ce monde sont assez rares, et que même chez ceux-là l'épargne représente rarement plus de i/iO du revenu national*.
I Le cbaocelier de l'EÎDpire Allemand, }à. de Bulow, disait au Reichstag (qov. 1908) noD sans quelque exagération flatteuse : « la France doit sa richesse à son soi i)éni, à l'activité et à l'ingéniosité de ses habitants, mais encore plus à son admirable esprit d'économie, à cette force d'épargne qui distingue chaque Français, chaque Française. La France est devenue le banquier du monde. Ce que la France gagne de moins que nous par la production, elle le compense par l'épargne ».
Mais dans ces dernières années 1 épargne annuelle de TAllemagne a été évaluée •officiellement à 5 milliards : elle dépasserait donc la nôtre.
s Cest è cette proportion que peuvent être évaluées les épargnes annuelles de la France : 2 à 3 milliards, sur un revenu total de 25 à 30 milliards.
Gide, — Cours. 52
Les conditions de l'épargne.
Les animaux eux-mêmes, du moins certains d'entre eux, dont le
type est la fourmi, connaissent et pratiquent l'épargne sous forme
de thésaurisation*. C'est môme, avec le travail et la division du
^f^ travail, à peu près le seul acte économique qui soit préhumaiD et
auquel on puisse donner par excellence le nom de « naturel ».
Et néanmoins il ne faudrait pas croire que l'épargne se fasse d'elle-même et spontanément. Il faut au contraire, pour qu'elle se réalise, un ensemble de conditions assez difQciles à remplir :
i* Il faut d'abord, comme condition subjective chez celui qui épargne, une certaine dose de prévoyance, c'est-à-dire de cette faculté particulière qui consiste à ressentir un besoin futur comme s'il était présent. L'homme qui veut épargner met en balance deux besoins, un besoin présent auquel il doit refuser satisfaction, par exemple, la faim qui le presse, et un besoin futur auquel il voudrait assurer satisfaction, par exemple, le désir d'avoir du pain pour ses vieux jours. D'une part, il se trouve retenu par la pensée du sacrifice plus ou moins considérable qu'il devra s'infliger, mais il se trouve sollicité d'autre part par l'avantage plus ou moins considérable qu'il attend de l'épargne. Sa volonté oscille entre ces deux forces antagonistes, et suivant que l'une des deux sera la plus puissante, il se déterminera dans un sens ou dans l'autre ^ Remarquez que le besoin présent est une réalité : nous le sentons corporellement, le besoin à venir une pure abstraction : nous ne le sentons que par l'imagination. Il faut donc des habitudes d'esprit, des dispositions morales qui nous aient familiarisés avec l'abstraction, et elles ne peuvent être le fait que d'un état de civilisatiou déjà avancé.
Nos occupations, surtout dans nos sociétés modernes, notre éducation, nous forcent à nous préoccuper sans cesse de l'avenir. Savants cherchant à pénétrer les secrets des temps futurs, politiques soucieux du lendemain, hommes d'affaires lancés dans les spéculations, simples commerçants préoccupés des échéances de la fin du mois et de l'inventaire de la fin d'année, tous à notre insu, quoique à un degré plus ou moins élevé, nous sommes familiarisés
t Et même dans le monde végétal, Tépargoe, sous forme de réserves accumulées p»vr les besoÎDs de l'avenir, est an phénomène très firéqnent. * Nous avons déjà signalé un conflit analogue h propos du trayail, p. 114.
L^ÊPARQNB. 819
avec cet inconnu et nous le faisons entrer en ligne de compte. Mais c*est là un effort intellectuel inaccessible au sauvage qui n'a conscience que du besoin qui le presse et qui, suivant l'expression célèbre de Montesquieu, coupe Tarbre au pied pour avoir le fruit — difficile même à ceux de nos concitoyens dont la condition sociale et les habitudes mentales se rapprochent de celles des hommes primitifs et qui, comme eux, vivent.au jour le jour. Sauvages, enfants, indigents, vagabonds, tous sont également et pour les mêmes raisons, imprévoyants*. ^
^ Il faut aussi que le travail soit assez productif pour laisser un excédent sur les nécessités de la vie, car s'il est imprudent de sacrifier les besoins à venir aux besoins présents, iL ferait insensé, à l'inverse, de sacrifier le présent à l'avenir. Se réduire à mourir de faim présentement dans la crainte de mourir de fain^ l'année prochaine ou dans dix ans serait une conduite digne d'Harpagon et c'est précisément un des caractères qui ont le plus contribué à rendre l'avarice ridicule et méprisable. Nous venons de voir (p. 815) qu'il serait contraire à l'intérêt social aussi bien qu'à l'intérêt individuel d'imposer de trop grands sacrifices à la consommation présente au profit de la consommation différée.
Or pour l'homme qui n'a que le nécessaire il n'y a pas d'excédent; l'épargne pour lui constitue donc une opération très douloureuse et même dangereuse : elle entraîne l'amputation d'un besoin essentiel.
Au contraire pour l'homme qui dispose d'une quantité de richesses surabondantes, l'épargne n'est plus un sacrifice méritoire': elle peut môme devenir une nécessité, car au bout du compte les facultés de consommation de tout homme sont limitées, fussent celles d'un Gargantua. Nos besoins et même nos désirs ont un terme et
1 Voyez Bagehot, Economie Sttédies. — The growth of eapUaL Gomme exemple curieux d'imprévoyance on peut citer les sauvages de rOrénoqoe qui, dit-on, vendent racUement leurs hamacs le matin, mais pas le soir ! ou tout au ■aoios les noirs du Sénégal qui vendent leur mil à 15 centimes le kilo avant la récolte et 3 centimes après (Deherme, V Afrique Oocideniale).
s Les économistes s'appliquent à mettre en lumière le sacrifice imposé par l'épargne, V abstinence (comme rappelait Senior qui y voyait la cause créatrice du capital), et à exagérer ses vertus et ses mérites. Les socialistes au contraire raillent cette prétendue abstinence et ces privations du capitaliste et c'est contre elles que Lasfalle décoche ses flèches les plus aiguës. Il ne faut voir là des deux côtés qu'une thèse tendancieuse pour légitimer ou, en sens contraire, pour discréditer Tappropriation du capital. En réalité, tous deux ont raison par un côté, car le sacrifice imposé par l'épargne est susceptible de passer par tous les degrés depuis Tiofini jusqu'à xëffo.
ia nature l'a marqué elle-même en y mettant la satiété (voir ci-dessus, p. 44).
3*11 faut encore, comme condition objective, une certaine qualité dans ia chose épargnée, celle de pouvoir être conservée. Or, c'est là une propriété qui, dans l'état de nature, est assez rare. Il n'est qu'un petit nombre d'objets de consommation dont la consommation puisse être diflérée^sans inconvénient et sans entraîner la détérioration ou même la perte totale de la chose. Souvent les choses se détruisent aussi vite quand on n'en fait point usage et qu'on les met de côté, que lorsqu'on s'en sert. Les meubles et étoffes se fanent; le linge se coupe et jaunit dans l'armoire; le fer se rouille; les denrées alimentaires se gâtentou sont dévorées parlesinsectes; le vin lui-même, après avoir gagné, finit par perdre. Le blé enfoui par la fourmi — quoique le blé soit une des richesses qui se conserve le mieux et qu'il doive certainement à cette propriété la place si importante qu'il occupe entre toutes — ou les noisettes de l'écureuil, ne peuvent se conserver au delà d'une année sans de grands soins*.
En fait, l'épargne n'avait qu'un emploi très restreint, faute d'objet convenable, jusqu'au jour où l'on a employé la monnaie ou du moins les métaux précieux comme accumulateurs de la valeur. Alors seulement l'épargne a été créée, contenant en puissance tous les merveilleux développements qu'elle a pris depuis. L'or et l'argent sont, comme nous l'avons vu, à peu près les seuls corps qui soient inaltérables : il est vrai qu'ils ne sont pas eux-mêmes des objets de consommation, mais peu importe, puisqu'ils sont à toute époque échangeables contre ces objets. Dès lors, celui qui veut épargner, au lieu de chercher à conserver des objets périssables, les échange contre de la monnaie, met cette monnaie en lieu sûr et au bout d'un temps, aussi long qu'on voudra, lui ou ses arrière-petits-enfants n'auront qu'à échanger cette monnaie contre la richesse qu'ils choisiront. Quand on découvre aujourd'hui quelque trésor enseveli depuis des siècles c'est une consommation différée pendant tout ce temps qui se réalise enfin au profit de l'heureux découvreur.
Au reste, depuis que le crédit a été inventé, l'épargne a trouvé un instrument plus merveilleux encore que la monnaie. Voici un individu qui dispose d'une richesse de i .000 francs, sous une forme
quelconque : il pourrait la consommer, mais il préfère ajourner s^i
1 Voilà pourquoi nous avons fait remarquer tout à Theure que les procédés sobveaux de eonservation des denrées constituaient une Torme importante de Tépargtae.
LËPARGNE. S2i
consommation. Il déclare donc ne pas vouloir user présentement de son droit de consommation et se fait inscrire en quelque sorte sur le Grand-Livre de la Société pour une valeur de 4.000 francs. Et après un laps de temps quelconque, lui ou ses arrière-neveux auront le droit de retirer de la masse des richesses alors existantes non plus celles qu'il y avait laissées et qui ont été depuis longtemps consommées par d^autres, mais leur équivalent.
4^ Enfin, il faut encore des instruments , des institutions, pour réaliser et faciliter l'épargne — ne fût-ce qu'un grenier pour conserver le blé, un cellier pour le vin, une tirelire pour la monnaie. C'est ce qui va faire l'objet du chapitre suivant*.
Les institutions deftinéef à faciliter l'épargne.
Il existe, dans tous pays civilisés, des institutions variées et ingénieuses destinées à faciliter l'épargne.
4* Les plus connues sont les Caisses d'épargne proprement dites. Ce sont des établissements destinés à faciliter l'épargne en se chargeant de la garde des sommes épargnées*. Elles rendent au déposant le service de mettre son épargne en sûreté contre les voleurs et peut-être plus encore contre lui-même.
En efiet, le meilleur moyen de sauvegarder l'épargne naissante est de la soustraire aux mains de son possesseur, afin de l'empêcher de céder trop aisément au désir de la dépenser. La tirelire, si connue des enfants, sous la forme d'un vase de terre dans lequel
1 Ne devrioQs-noas pas indiquer encore une autre condition essentielle? Ne faut-il pas, pour que l'épargne soit possible, que Targent ou le capital rapporte ttn certain intérêt ?
C'est ce qu'enseignent généralement les traités d*éconoinie politique, mais à tort, croyons-nous. L'existence d'un certain intérêt est indispensable pour le placement, comme nous ie dirons tout à Theure, mais non pour l'épargne proprement dite: celle-ci trouve en elle-même, c'est-à-dire dans ta prévision des besoins futurs et des imprévus auxquels elle est destinée à pourvoir, sa raison suffisante. Et au contraire, on peut prétendre sans paradoxe que si le placement à intérêt devenait par hypothèse impossible, l'épargne, la thésaurisation, bien loin d'être anéantie, serait «a?tr^ menunt stimulée, car le même individu qui aujourd'hui se contente d'épargner lOO.OOO francs, par exemple, parce qu'il compte vivre suffisamment et indéfiniment avec 3 ou 4.000 francs de revenu, du jour où il saura qu'il lui faudra vivre non sur le revenu, mais sur le fonds lui-même, sera bien plus intéressé à grossir ce fonds le plus possible.
* En 1908 on a célébré en Angleterre le centenaire de la création de la première caisse d'épargne {saving bank) par Duncan à Ruthwell.
821 COURS D ÉCONOMIE POUTIQUE.
on introduit par une petite fente des pièces de monnaie, est une application ingénieuse de cette idée. Pour rentrer en possession de la pièce, il faut en effet casser le vase et, quoique ce ne soit pas bien difficile, on pense que ce fragile obstacle sera suffisant pour donner le temps de la réflexion et pour permettre à l'enfant de s^armer contre la tentation ^
La caisse d'épargne n'est qu'une tirelire perfectionnée. Les petites sommes déposées dans cet établissement restent sans doute à la disposition du déposant : toutefois elles ne sont plus dans sa main ni dans sa pocbe et, pour les recouvrer, il faut toujours certaines formalités et, en tout cas, un peu plus de temps que pour casser la tirelire. Et en plus c'est une tirelire où l'argent fructifie.
Car pour encourager l'épargne, ces caisses assurent au déposant un petit intérêt. Toutefois, cet intérêt ne doit être considéré que comme une sorte de prime, de stimulant à l'épargne, et il ne doit pas être trop élevé. Le rôle de la caisse d'épargne, en effet, n'est pas de servir d'institution de placement'. Elle est faite pour permettre aux gens de se constituer quelques avances ou même de se former un petit capital : mais une fois^ce capital constitué, si les déposants veulent le placer, c'est-à-dire le faire valoir, ils n'ont qu'à le reprendre : le rôle de la caisse d'épargne est fini — et c'est à d'autres institutions (celles déjà étudiées sous le nom d'institutions de crédit, banques. Crédit foncier, etc.) qu'il appartient de s'en charger.
Les Caisses d'épargne n'étaient autrefois que des institutions ayant un caractère privé ou des fondations municipales, mais dans beaucoup de pays aujourd'hui (en France depuis 4875), il y a une Cause d'épargne d'État qui a pour succursales tous les bureaux des Postes. Celle de Vienne (Autriche) est célèbre par la perfection
* Ce procédé enfantin est employé aux États-Unis. Et depuis 1906, la CaisM d'épargne de Paris, pour stimuler l'esprit d'économie, met à la disposition de toot titulaire d'un lirret dont le montant est de dix francs au moins, un petit coffrefort d'épargne qu'elle prête gratuitement et qui ne peut être ouvert que par le caissier de la Caisse d'épargne. En quatre ans, plus de 2.900 coffrets ont été présentés pour être ouverts. Les sommes ainsi économisées s'élèvent à près de i.500.000 francs.
> C'est pourquoi en France, par la loi de 1895, le maximum de chaque dépôt qui était auparavant de 2.000 francs a été abaissé à 1 .500 francs.
Le taux d'intérêt (qui était de 4 p. 0/0, ce qui mettait l'État en perte, puisque ces fonds déposés à la Caisse des dépôts et consignations et placés en rentes sur rËtat ne rapportaient guère que 3 p. 0/0) est réglé désormais d'après le tiu courant de capitalisation. Actuellement la Caisse des DépOts paie 3 V^ P* ^/^ *'' Caisses d'épargne et celles-ci ne paient que 3 ou 2 */^ aux déposants, ce qui leir laisse un petit boni.
LfiPARGNS. 8S»
de son mécanisme, qui réalise presque « le comptabilisme social » dont nous avons parlé (voirp. 357, note 1).
En France les caisses détiennent 5 milliards de dépôts' et en auraient beaucoup plus si la loi très sagement ne limitait à i .500 fr. le montant des dépôts pour chaque déposant : encore est-elle souvent tournée. Mais les caisses d'épargne, même privées, n'ont pas le droit d'employer comme bon leur semble les dépôts qu'elles reçoivent. La loi les oblige à les placer en rentes sur l'État. Néanmoins il ne faut pas en conclure que c'est l'État qui assume la responsabilité des remboursements. Point du tout! C'est aux caisses d'épargne que cette responsabilité incombe. Elles sont donc obligées, quand le compte courant ne suffit plus aux demandes de rembour* aement, de faire vendre leurs titres de rente sur l'État pour se procurer l'argent nécessaire aux remboursements.
Cette exigence de la loi, bien qu'ayant pour but de conférer toute sécurité aux déposants, a été vivement critiquée et avec raison.
D'une part, ces fonds, ainsi engloutis dans le gouffre du Trésor, ne servent absolument à rien, tandis qu'on pourrait aisément en tirer un meilleur parti. C'est ainsi qu'en Italie, où ces caisses sont remarquablement organisées, la plus grande partie de leurs fonds est affectée à des prêts fonciers ou agricoles. Comme l'intérêt payé par elles aux déposants est très bas, elles peuvent ne demander qu'un petit intérêt aux agriculteurs et c'est là un avantage inappréciable pour l'agriculture. Et quant aux déposants, leur sécurité est beaucoup mieux assurée, précisément parce que les placements sont beaucoup plus variés. En France, les Caisses d'épargne, ne pouvant placer leur argent qu'en cette unique valeur des rentes sur l'État, se trouveront à la merci d'une Révolution ou d'une guerre malheureuse '.
Il est certain que le crédit de l'État se trouve soutenu en temps
« Bxftciemeat (fia 1906) 4.902 millions fr.
*Uoe campagne, due à riaitiatiye de M. Eugène Rostand, a été menée en France pour conférer à nos caisses d*épargne les mêmes libertés qu'à l'étranger. Elle n'a réussi qu'incomplètement. Une loi du 20 juillet 1895 est entrée d'une façon timide dans cette voie en permettant — non aux caisses d'épargne elles-mêmes, mais à la Caisse des dépôts et consignations qui garde leurs dépôts ~ de les placer non seulement on rentes sur TÉtat, mais en valeurs garanties par TÉtat et aussi en obligations Concières et communales. La loi a accordé un peu plus de liberté encore en ce qui concerne le placement des fonds appartenant en propre aux caisses d'épargne (car ces institutions ont en général des biens propres formés soit par des dons, soit par leurs bénéfices) : elles peuvent les placer en valeurs locales jusqu'à concurrence du cinquième du capital et de la totalité des revenus (notamment elles peuvent lea prêter à des sociétés de construction de maisons ouvrières : voir p. 785).
tu COURS D'ÉCONOMIE POLITIQUE.
normal par Tachât à jet continu des caisses d'épargne ^ mais i) pourrait se trouver singulièrement compromis en cas de panique : car les caisses d'épargne, pour rembourser les milliards qui leur seraient réclamés, seraient obligées de vendre tous leurs titres de rente, ce qui écraserait les cours des fonds publics. Le danger est si réel qu'il a été prévu par la loi : pour préserver les caisses d'épargne— et l'État, par contre-coup— de ce péril, la loi a établi la clause dite de sauvegarde qui permet aux caisses de ne rembourser
e par paiements de 50 fr., échelonnés par quinzaines!
C'est une grande exagération de dire, comme on le fait sans cesse que les caisses d'épargne représentent l'épargne ouvrière; en réalité les ouvriers proprement dits, urbains ou ruraux, n'y figurent pas pour beaucoup plus d'un quart*.
2* Les sociétés mutuelles de prévoyance sont formées par des personnes qui versent une cotisation mensuelle pour constituer un capital et qui au bout d'un certain temps — vingt ans, par exemple — se partagent le capital ainsi accumulé, ou plus généralement se partagent seulement les revenus', mais qui, à la différence des sociétés d'assurance, ne prennent aucun engagement quant an montant des paiements à venir.
Gomment se fait-il que les hommes réussissent à épargner davantage en étant associés qu'en étant isolés? D'abord, parce que la
* C'est h ces achats quotidiens des caisses d'épargne que la rente française doit d'être cotée à un cours supérieur à celui d'autres pays dont le crédit est pourtant au moins égal à celui de la France. Aussi le gouYcrnement allemand vient-il de proposer d'imposer le même emploi, tout au moins pour partie, aux caisses d'assurance sociale.
* Voici la répartition des déposants :
Ouvriers d'industrie et agricoles 27 p. 0/0
Employés .... 7 —
Domestiques 10 1/2 —
Propriétaires et rentiers 16 1/2 —
Petits patrons 2 —
Professions libérales 7 —
Militaires et. marins 2 —
Enfante 28 —
A remarquer que la plus grande partie, sinon la totalité, des 28 % de livrets d'enfanU appartiennent aux classes bourgeoises.
Et si, au lieu de compter te nombre des déposants qui ne signifie pas grand chose, on pouvait compter quelle est, dans le total des sommée déposées, la part qui appartient à la classe ouvrière, on verrait qu'elle est infime : c'est à die qu'appartiennent sans doute les 415.000 livrete inférieurs à 20 francs.
* D'autres, comme la Fourmi, achètent des valeurs à lots et les lots gagnés sont versés dans la masse commune.
LÊPARGNE. 82S
règle de la cotisation mensuelle leur fait de Tépargneune obligation et une habitude. Ensuite, parce que la société peut, mieux qu'un seul individu, utiliser la puissance singulière des intérêts composés. Enfin parce que la plupart de ces sociétés font bénéficier les survivants des cotisations versées par les prédécédés — la société Let Prévoyants de l* Avenir est la plus connue* : — en ce cas c'est^une façon d'exploiter la mort d'autrui ou du moins de spéculer sur elle, c'est à peu près ce qu'on appelait autrefois les tontines. — Mais quand ces trois causes agissent simultanément et cumulent leurs effets, on arrive à des résultats surprenants^.
3® Les sociétés coopératives de consommation — quoique par leur titre elles semblent viser la consommation et non l'épargne — fonctionnent aussi comme instruments d'épargne en supprimant l'obstacle qui rend l'épargne si pénible et qui paraît pourtant inhérente à toute épargne, à savoir l'abstinence, le fait de se priver.
Elles arrivent à résoudre ce problème qu'on aurait pu croire insoluble et à créer, comme on l'a fort bien dit, « l'épargne automatique », par le moyen d'un mécanisme aussi simple qu'ingénieux et que nous avons déjà expliqué (p. 780). Les denrées achetéesau prix du gros sont revendues par la société à chacun de ses membres au prix du détail, et le bénéfice réalisé sur ses achats est porté à son compte pour lui être restitué au bout de l'an ou être conservé en dépôt à son nom.
Si donc une famille ouvrière fait tous ses achats, disons i .000 francs, dans un magasin coopératif et que celui-ci réalise un bénéfice de 10 p. 0/0, elle se trouvera au bout de l'an avoir réalisé une épargne de 400 francs qui ne lui aura rien coûté, j'entends par là qui ne l'aura pas contrainte à réduire en quoi que ce soit sa consommation. Elle aura consommé autant qu'autrefois; elle aura des denrées de meilleure qualité; elle ne les aura pas payées plus cher que chez le marchand du coin, et malgré tout elle se trouvera
1 Ces sociétés d'épargne sont très nombreases, plus de 500 à Paris, mais dooneot lieu à beaucoup d'abus. D'abord, elles tiennent leurs réunions trop fréquemment chez le marchand de vin. De plus, il arrive souvent dans ces sociétés que les premiers adhérents obtiennent des avantages eiorbitants dus à ce quMls profilent des versements des nouveaux adhérents, surtout si ceux-ci viennent en foule. L'abus était tel qu^uoe loi spéciale a dû être votée pour limiter les pensions qui seraient attribuées aux premiers adhérents.
* Ainsi, sans aller chercher loin des exemples, on trouve dans beaucoup de bureaux de poste en France une affiche de la Caisse Nationale des Retraites apprenant qu'en versant 1 franc par semaine à partir de 20 ans, on aura à 60 ans 586 francs de rente, ou si Ton verse pour son enfant à l'&ge de 3 ans 100 francs, on lui assure pour Tftge de 60 ans une rente viagère de 115 francs.
4S« COURS D'ËGONOMIE POLITIQUE.
avoir épargné — et d'autant plus épargné qu'elle aura plus acheté! en sorte qu'on a pu dire, sous forme spirituellement paradoxale, qu'on avait trouvé le moyen de réaliser l'épargne par la dépense*. 4» Les sociétés coopératives de crédit^ quoiqu'elles soient surtout des banques proprement dites de dépôt et d'escompte pour prêter au public, artisans et débitants, fonctionnent aussi bien comme caisses d'épargne que comme caisses de prêt; on les a même appelées « des caisses d'épargne perfectionnées ». Tel est surtout le caractère des banques populaires allemandes type Schulze- Delitzsch.
L'assurance.
L'épargne a généralement pour but de pourvoir à des besoins futurs mais certains : on épargne pour ses vieux jours ou pour ses enfants. Mais l'épargne n'est pas moins nécessaire pour parera Vimprévu, si j'ose dire, c'est-à-dire pour réparer les dommages éventuels qui pourront résulter des nombreux risques qui menacent — soit les personnes (maladies, accidents, invalidité, mort, etc.), soit les choses (incendie, grêle, vol, etc.) — et qui entraînent des destructions de richesses* ou, pour le moins, des consommations improductives.
Seulement l'épargne individuelle se prête très mal à ce rôle, car il est bien difficile à un seul d'accumuler un fonds de réserve qui devra être énorme s'il doit parer à certains risques tels que l'incendie d'une maison, et de l'immobiliser le plus souvent pour rien, car il est probable heureusement qu'un tel risque ne se réalisera pas. Au contraire, c'est ici surtout que l'association fait merveille. En eQet, s'il s'agit d'un malheur fortuit, comme le vol ou l'incendie, il est probable qu'il ne frappera qu'un bien petit nombre d'associés; et si même il s'agit d'un risque courant, comme la maladie, ou certain, comme la mort, il est à prévoir du moins
1 L*avaDtage de faciliter Tépargae iDdiyiduelle o'eat d'aiileon, coume oeloi <!■ boD marché, qu'uD côté accessoire de la coopération (voir ci-dessus, p. 7S0). Cependant, les capitaux des sociétés coopératives anglaises et les fonds déposés — qoi résultent presque uniquement des épargnes faites parleurs membres et laissées dm ]es caisses de ces sociétés — s'élèvent à plus de 700 millions de francs.
3 11 y a en France, bon an mal an, 2.500 incendies causant des centaines de millions de pertes — à elles seules les 18 principales Compagnies remboursent 75millions d'indemnités, — et 80 à 100.000 vols dont rien que ceux pour colis poslaax sur les chemins de fer coûtent des douzaines de millions.
L'ÊPARGNS. 8S7
iju'il ne frappera pas tous les associés à la fois. Il suffira donc que chacun mette de c6té une très petite somme pour que totalisées elles suffisent facilement à parer au risque, au sinistre, chaque fois qu'il s'abattra ici ou là.
L'expérience a prouvé, par exemple, qu'une somme égale à la millième partie de ia valeur d'une maison était plus que suffisante pour en rembourser la valeur en cas d'incendie, à la condition que l'association comprtt un nombre suffisant de propriétaires de maisons. Fit de même pour tous les autres risques. C'est ce qu'on appelle Vassurance.
L'assurance est une invention merveilleuse et une des phis remarquables applications de la solidarité. Elle consiste à rendre inoffensifs (au point de vue pécuniaire seulement, bien entendu) les risques les plus énormes — et qui, s'ils avaient frappé un seul individu, l'auraient écrasé — en réparpiHant sur une multitude de têtes, moyennant un très léger sacrifice de chacun. Ce sacrifice n'est évidemment qu'une forme de l'épargne. Il y a cependant cette différence que tandis que l'épargne implique un accroissement de richesses, l'assurance empêche seulement un appauvrissement individuel ^ individuel, disons-nous, car il est clair que l'assurance ne peut empêcher la destruction de la richesse; la maison brûlée est brûlée, le producteur mort est mort : donc pour la Société \eL perte est définitive ^ ma.is pour Vindividu l'assurance peut rendre cette perte inoffensive en la réduisant à un sacrifice insignifiant'. Et d'ailleurs, même au point de vue social, la destruction de richesses se trouve atténuée dans ses conséquences par le fait qu'elle est aussitôt réparée. Sans l'assurance, à la suite du tremblement de terre qui a détruit San Francisco, la ville eût mis bien plus longtemps à se relever de ses ruines.
1 Et même, comme le Tait remarquer justement M. Leroy-Beaulteu daos son Traité d Boonomie politique, la perte au point de vue social, loin d*6tre diminuée par Tassurance, est au contraire augmentée puisqu'à la destruction de valeurs résultant du fléau, de Tiocendie par exemple, il faut ajouter lous les frais nécessaires pour faire fooctionDer Tassurance.
* L*assurance est un moyen simplement répartuif. Quant aux moyens préventifs d*empôcher la destruction des richesses, ils sont en dehors de Passurance. On peut même craindre que leur action ne soit, dans une certaine mesure, paralysée par Passurance, car la certitude que le dommage sera réparé affaiblit d'autant l'empressement à le prévenir.
On peut citer comme moyens préservatifs Torganisation des corps de pompiers, les bateaux de sauvetage, les phares, les appareils préservatifs d*accidents, ou même les coffres-forts contre le vol. Ces moyens ont d'ailleurs un rôle économique important et mériterait très bien un chapitre à part dans le domaine si vaste et si p«a exploré de la consommation.
828 COURS D ËGONOMIE POLITIQUE.
11 ya sans dire que l'assurance n'est possible que lorsqu'il s^agit de malheurs, qui sont indépendants de notre volonté, de a sinistres », comme on dit, car s'il s'agit de malheurs qui sont dus, ne fût-ce qu'en partie, à notre fait, en ce cas celui qui est atteint ne doit imputer qu'à lui-même le préjudice qu'il subit, et l'assurance serait très immorale puisqu'elle tendrait à annuler la responsabilité : de plus elle serait ruineuse pour l'assureur puisqu'il se trouverait à la merci de Tassuré. 11 est facile de comprendre que l'assurance contre les échecs aux examens pour les étudiants, contre la faillite pour les négociants, contre le célibat pour les jeunes gens (ou même pour les jeunes filles), serait absurde. Mais il y a beaucoup de risques qui sont dans une zone intermédiaire et pour lesquels en conséquence l'assurance, sans être impossible, est très difficile : nous en avons vu des exemples à propos de l'assurance contre le chômage et contre les grèves (pp. 745, 736 note 4),
Il y a d'autre part certaines assurances qui peuvent être considérées comme dangereuses : ainsi l'assurance sur la vie» même à l'époque où fut promulgué le Code civil, c'est-à-dire il y a un siècle, était encore prohibée*. Pourquoi? Parce que la perspective de toucher une somme d'argent à la mort d'autrui doit créer le désir de la mort de l'assuré, sinon même susciter la tentation de la hâter. Et cette crainte n'est pas absolument chimérique, puisqu'on a cru remarquer, que l'assurance sur la vie pour les enfants, par exemple parmi la population ouvrière du département du Nord où elle est assez pratiquée pour de petites sommes, avait donné lieu à de criminelles spéculations et augmenté le taux de la mortalité infantile.
' Mais à ce compte il serait prudent de commencer par supprimer l'héritage î ces cas exceptionnels ne peuvent entrer en balance avec les cas infiniment plus nombreux où l'assurance en cas de décès constitue un acte de sage prévoyance. Qu'y a-t-il de plus moral de la part d'un chef de famille que de prévoir sa mort prématurée et de stipuler le paiement d'un capital qui sauvera sa' famille après lui de la misère? Et s'il a besoin d'emprunter sans avoir d'autre gage à offrir que les gains de son travail il aurait peut-être de la peine à trouver de l'argent, mais grâce à l'assurance sur la vie
1 L*assQraDce est dite en oa^ de décès si la somme doit être payée à la mort dVoe persoDoe déterminée; elle est en cas de nie si la somme doit être payée au cas où une personne déterminée aura atteint uq certain &ge, par exemple, pour ud enfant. Tftge de sa majorité. Bile est miaie si le capital doit être payé soit qoe l'assuré vive, soit que l'assuré meure; c'est la plus avantageuse, cela va dire, mais aussi la plus onéreuse.
il pourra fournir au préteur une garantie suffisante. Ausçi cette assurance a-t-elle pris un immense développement en Angleterre et aux états-Unis; elle est beaucoup moins développée en France.
L'assurance peut fonctionner sous trois formes différentes :
1® La forme la plus simple de l'assurance est celle de l'association de garantie j tous les membres s'engageant à payer leur part dans les indemnités dues à ceux d'entre eux qui auraient été frappés. C'est celle, par exemple, qui est pratiquée fréquemment par les industriels pour couvrir leur responsabilité du risque professionnel d'accidents ou par les propriétaires pour l'assurance contre la mortalité du bétail. Ce système n'exige ni capitaux, ni cotisations fixes, mais il implique de gros aléas et ne peut convenir qu'è^ de petits groupes dé personnes ricbes et qui se connaissent ;
2* Vient ensuite Vassurance mutuelle qui comporte des cotisations calculées de façon à couvrir autant que possible les risques à prévoir, et la constitution d'un fonds de garantie. Mais elle laisse encore un certain aléa, car si les sinistres dépassent les prévisions, il faudra — soit demander un supplément de cotisations, soit réduire les indemnités ;
3* C'est par ces motifs qu'a été créée la forme d'assurance la plus connue, celle dite à primes fixes et qu'on pourrait appeler aussi capitaliste. Ce sont des entreprises qui se constituent sous forme de sociétés par actions, qui accumulent des réserves énormes et qui garantissent le remboursement intégral des dommages, moyennant le paiement d'une prime annuelle invariable*.
** Vcumrance coopérative constitue-t-elle une forme type d'assurance spéciale ou se confond-elle avec l*une ou Tautre de celles susindiquées?
Elle se distingue absolument et facilement de Tassurance capitaliste dite à prime fixe : — 1« parce que chez elle assureurs et assurés ne fcnt qu'un : elle n'a pour clients que ses propres actionnaires — même caractère d*ailleurs dans Tassociation coopérative de consommation, de construction ou de crédit ~ 2<> parce qu'elle rembourse à ses clients les bénéfices qu'elle a pu réaliser sur eux.
Cependant en ce qui concerne ce dernier caractère il n'est pas suffisant, car, même parmi les Compagnies d'assurance capitalistes, il en est qui, sous forme de participation aux bénéfices, remboursent à leurs clients une part des primée, en sorte qu'il peut arriver que ceux-ci n'aient plus rien à payer. Tel est le cas aux États- Unis où beaucoup de grandes Compagnies d'assurance prennent par cette raison, mais indûment d'ailleurs, le titre de mutuelles.
L'assurance coopérative est plus difficile à distinguer de Tassurance mutuelle, car celle-ci aussi a pour caractéristique de n'avoir pour assurés que ses propres sociétaires. Cependant la coopérative en diffère en ce qu'elle a un capital constitué sous forme d'actions, en ce qu'elle fait payer des primes fixes, et rembourse intégralement les dommages. Seulement, comme l'association coopérative ne demande à chaque sociétaire qu'un très petit capital (action de 25 fr.), il ne sera pas facile pour eUe de réunir les gros capitaux nécessaires et d'offrir les mêmes garanties que les Compa*
Ces sociétés ou, comme on les appelle honorablement, ces Compagnies, ont été l'entreprise financière la plus brillante de la première moitié du xix® siècle. Certaines Compagnies distribuent des dividendes annuels très supérieurs au montant du capital versé (et même parfois simplement souscrit en garantie sans avoir été effectivement versé I) et on a vu le cours de leurs actions monter dans la proportion de i à 20 ou même i à 50. Les monstrueux bénéfices qu'elles ont récoltés et les énormes capitaux qu'elles ont amassés ont d'ailleurs l'avantage de donner toute garantie aux assurés.
Mais on a fini par s'apercevoir que ces Compagnies d'assurance distribuaient, en dividendes à leurs actionnaires et en commissions à leurs agents, à peu près autant que ce qu'elles payaient d'indemnités à leurs clients, ce qui revient à dire qu'elles faisaient payer à ceux-ci deux fois plus qu'il n'était nécessaire. En sorte qu'on tend à revenir aujourd'hui à l'assurance mutuelle, mais en lui donnant des proportions assez grandioses pour remédier aux inconvénients signalés ci-dessus.
3* Il y a un quatrième mode d'assurance possible, Vassurance par rÉtat. Elle peut exister soit sous forme facultative, soit sous forme obligatoire : celle-ci existe en Suisse pour l'incendie, en Allemagne, comme nous l'avons vu, pour les accidents, l'invalidité et la vieillesse. Et en France on en parle de plus en plus à mesure que les charges grossissantes du budget obligent TÉtat à chercher des ressources. Le monopole de l'assurance est, avec le monopole de l'alcool, le dernier espoir du fisc. Les socialistes préconisent vivement ce mode d'assurance non pas seulement comme ressource fiscale, mais comme un acheminement vers la socialisation de toutes les entreprises capitalistes. Les socialistes d'État aussi et les solidaristes la préconisent comme réalisant pour le mieux l'idéal de solidarité sociale « Tous pour chacun ».
Mais les adversaires ne manquent pas! Ils prétendent que ce monopole sera bien loin de procurer à l'État les bénéfices qu'il eu attend. D'abord l'État ne pourra se dispenser d'indemniser les Compagnies expropriées et par là il se grèvera d'une grosse dette. De plus l'assurance prête à d'innombrables fraudes de la part des
gaies qui font appel aux capitaux étrangers. Voiià pourqooi l'assoraoce coopérative est peu eu usage en tant qu'entreprise autonome, mais elle commence à être asset fréquemment pratiquée en tant que greffée sur l'association coopérative de consomma tion. Il est oatarel, en effet, qu'une société de consommation qui vent pourvoir à tous les besoins économiques de ses membres songe aussi au besoiu de la sécurité et en arrive à les assurer contre les risques.
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intéressés, soit pour dissimuler les mauvais risques, soit pour réclamer des indemnités exagérées, soit même pour provoquer les sinistres au bon moment I Déjà les Compagnies capitalistes et même les sociétés mutuelles avaient bien de la peine à déjouer ces fraudes. Il est donc à craindre que l'État ne soit mis au pillage puisqu'il n'a pour lui, ni comme les grandes Compagnies, le souci de défendre ses dividendes, ni comme les petites mutualités, la garantie d'un contrôle réciproque et facile, et que même il ne peut guère compter sur la conscience publique, celle-ci, en France du moins, admettant volontiers que voler l'Etat ce n'est pas voler K
On peut répondre que l'assurance par l'Etat devrait être plus économique pour l'assuré que l'assurance capitaliste, puisqu'elle n'a point de dividendes à prélever — plus économique même que l'assurance mutuelle parce que, à raison de son caractère légal et obligatoire, elle peut embrasser tous les habitants d'un pays et réduire par là les primes au minimum, à raison des grands nombres'. Elle peut aussi économiser les énormes commissions distribuées par le& Compagnies à leurs agents et rabatteurs — quoique pourtant il faudra bien que l'État ait aussi des agents et des inspecteurs, ne fût-ce que pour donner la chasse aux récalcitrants à payer les primes.
Mais, même en supposant que l'État renonce à se faire entrepreneur d'assurance, son intervention peut s'exercer de diverses façons :
1* En encourageant et même en subventionnant les sociétés d'assurance mutuelle dans les cas où un intérêt public est directement engagé, tels qu'incendie, maladie, invalidité, mortalité de bétail, peut-être grêle et inondations — comme il le fait déjà pour les associations agricoles et les associations ouvrières contre le chômage;
2« En exerçant un contrôle sur la gestion des Compagnies à primes fixes, ce qu'il fait déjà d'ailleurs. La loi française impose des réserves calculées mathématiquement et, s'il s'agit de Compagnies étrangères, l'emploi en parties en valeurs françaises.
1 C'est pour ce motif qu*en France (comme nous i avons vu ci-dessus, p. 704 note 1), la Caisse Nationale se refuse à assurer les accidents du travail autres que ceux entraînant une incapacité permanente, parce que pour ceui-ci la simulation est plus difficile. Cette méfiance est éloquente I
Au reste les bénéfices des Compagnies à primes fixes, incendie et vie, les de ux seules catégories importantes, ne sont plus ce qu'elles étaient autrefois : au total elles ne dépassent pas une vingtaine de millions francs. Quant aux mutuelles elle» ne réalisent pas de bénéfices,
i En ce qui concerne les assurances mutuelles agricoles qui prennent un essor surprenant, nous en avons déjà parlé ci-dessus, p. 21S et note 3.
Le placement. ^-^
Si nous étudions le placement dans le chapitre de l'épargne, c'est parce que en fait ces deux actes sont toujours associés : mais néanmoins» par leur nature, ils sont essentiellement différents.
Il est vrai que le placement suppose l'épargne comme condition préalable, car nous ne pouvons placer que ce que nous avons économisé et de là vient la solidarité que le public et même les économistes établissent entre ces deux faits. Ils n'en sont pas moins très distincts. Épargner c'est s'abstenir présentement de consommer : c'est une consomnation afournée^'esi mettre de côté, comme on dit, en vue d'un besoin ultérieur : c'est «garder une poire pour la soif». Placer, au contraire, c'est « faire valoir » son capital, c'est transformer ce pouvoir de consommation en pouvoir de production, c'est-à-dire c'est renoncer à son pouvoir de consommation pour le transférer à d'autres (généralement en le transmettant sous forme de salaires à Ses ouvriers). Par conséquent, le placement n'est pas un acte de consommation, mais au contraire un acte de production.
Le placement autrefois ne se faisait guère qu'en achat de terres. Il était difOcile sous forme de capitaux, et même presque impossible et cela pour deux raisons :
!• Faute de moyens de placement. A une époque où le prêt à intérêt était prohibé, ou du moins ne pouvait se faire que d'une façon détournée, où les principaux emprunteurs, qui sont les grandes sociétés par actions et les États modernes, n'existaient pas encore, où même les maisons à louer n'étaient guère en usage, chacun possédant la sienne — on n'aurait su où placer son argent. Il n'y avait guère que la thésaurisation. Tel est encore le cas aujourd'hui dans les pays d'Orient et pour les deux mêmes raisons : manque de sécurité et réprobation de l'usure*.
2* De plus, une autre condition non moins essentielle faisait défaut, la sécurité j qui, en garantissant le prêteur contre les brigandages du dedans, les invasions du dehors, les confiscations des gouvernants eux-mêmes ou la mauvaise foi d'un débiteur puissant
1 Ed 1907, le gouverneur de TÉgypte, lord Cromer, dans soo rapport, dtait ce fait d'un cheik de village, qui, ayant acheté une propriété pour 25.000 livres sterling (630.000 fr.) comptant, reparaissait une demi-heure après la signature du contrat, suivi d'une file de mulets qui portaient sur leur dos cette somme qu*il avait déterrée de son jardin.
— peut seule le détermiDer à se défaire de ses économies et à les livrer à la consommation productive sur la foi certaine d'une restitution.
Aujourd'hui ce double obstacle a été supprimé. D'une part, la sécurité politique dans tout pays civilisé est suffisante — bien que la sécurité morale, c'est-à-dire celle qui résulte de la fidélité à tenir ses engagements, n'ait pas fait peut-être de grands progrès. D'autre part, notre époque offre à ceux qui veulent faire des placements mille ressources inconnues à nos pères. En i8i§..^n- ne comptait que 5 valeurs cotées à la Bourse de Paris; ep/l869 on en comptait déjà 402; on en compte aujourd'hui plus delrnille, sans compter des centaines d'autres cotées dans les déparléments ou dans les Bourses de l'étranger. Toutes les entreprisea^industrielles ou financières sous forme de sociétés par actionna les opérations agricoles ou foncières par l'intermédiaire des^ciétés de Crédit foncier et, surtout les emprunts continuels dés États par l'émission de titres de rente, offrent de nos joiira^d;^ facilités sans nombre aux personnes qui désirent plafiep46tïr argent'. Toutes leur offrent en perspective un intérêt plus ou moins élevé, le plus souvent aussi de véritables primes sous la forme de remboursements supérieurs à la somme prêtée, et même, dans les cas autorisés par la loi, des lots d'une valeur de 100.000 et jusqu'à 500.000 francs, ce qui, entre parenthèses, constitue un appât d'une moralité fort douteuse. Peutêtre même pourrait-on trouver que ces placements sont trop abondants! car ils facilitent trop ce mode d'existence qui consiste à vivre en rentier et dont il ne faudrait pourtant pas abuser, bien que nous rayions justifié dans une certaine mesure (p. 519). Si les gens n'avaient pas tant d'occasions pour placer leur argent, ils seraient contraints, ou tout au moins stimulés, à le faire valoir eux-mêmes en se faisant industriels, commerçants ou agriculteurs.
En tout cas, de là vient l'extraordinaire pullulement des petits capitalistes. La terre, là même où elle est la plus morcelée, ne se prête pas à une division poussée aussi loin que celle des placements
' Au CoDgrès des valeurs mobilières à l'Exposition de Paris eo 1900, on a évalué à 500 milliards fr. la somme représentée par les titres cotés dans les Bourses de tous les pays — sur lesquels 1^ milliards eu Tonds d'État, le reste en actions et obligations de sociétés industrielles. Si prodigieux que ce chiffre paraisse, il doit être aujourd'hui très supérieur, puisque pour la France à elle seule la somme de ces valeurs s'élève à une centaine de milliards.
Le montant des émissions de titres, c*est-à-dire les emprunts faits par les États ou les Sociétés, s'est élevé dans les trente dernières années à une moyenne annuellt* de 10 milliards, mais en 1902 et 1903 la moyenne a été de 20 milliards.
GiDB. — Cot'Rs. Si
eo capitiTttx. Hieo qae pour la rente sur FÉtat français, on évalue le nombre de ceux qui possèdent un titre de rente à plus de 2 ouilions i.
L'utilité du pla'GemeQt, am point de vue de la produciion, est d'ailleurs incontestable : c'est le placement qui fournit à toutes les grandes entreprises les capitaux dont elles ont besoin et, sans l«i. jamais elles n'auraient pu se coestituer.
Au point de vue social, le placement doit même Atre considéré comme un mode d'emploi de la richesse plus altruiste que la thésaurisation ou la dépense, car la première toujours^ et la seconde le plus souvent, a un caractère égoïste, tandis que celui qui place que fait-il? Au lieu d'employer son argent à satisfaire ses besoins présents ou à venir, le capitaliste les transfère à d'autres pour c[iue ceux-ci les eonsominent reproductivemeot. Sans doute si n'af it point ainsi par e$>prit de philanthropie : il poursuit un profit, mais qiioique son altruisme soit ii>conscient, les résultais sont les mêmes que s'il était voulu. Comme le dit très bieo Stuart Mill : « On est utile aux travailleurs, non par la richesse qu'on consomme soimême, mais seulement par la richesse qu'on ne cansûmme pas soi-même^ ». Soppotoas qu'il emploie son épargae à souscrire des actions ou obligations émises^ par une Gomfiagnie de mines ou de chemins de fer. Il remet à la Compagnie la valeur de ces titres en argent. Et que fera celle-ci de cet argent? Le serrera-t-eHe dans son coffre-fort? Assurément aon, car si elie avait ev cette intention, eUe se serait bien gardée de l'emprunter : elle va s'en servir pour creuser de nouveaux puits, construire de nouvelles ligoes, acheter du charbon, des rails, des traverses, soit surtout pour
t Rapport de M. Mougeot à la Chamtirfi but le b«dgel de IVQT — 2.OT5.0Û0 rentiers eiactemdnt.
Les porldurs d'actions ou obligations nominatives du Crédit foncier sont ao nombre de ^78.000, ceux des six Compagnies de chemins de fer de 960.000 : et ces nombres seraient plus que doublés si Ton pouvait faire oe dénooihremeirt pour les tKres au porteur. Les aetions da la Bamque de Praoce eUe^môma 0O«t ripartiei entre 28.000 titulaires.
- Sous réserve cependant das remarques faites sur ^importance sociale du rdle da consommateur, p. 772.
3 Je parie de titres souscrits au moment de rémission, parce que si nous supposions que le titre est acbeté à la Bourse, en ce cas il n'y aurait qu^in 8Îmf>]e tramfcri : notre capitaliste se trouverait simplement substitué i celui qui naguère était propriétaire de ce titre. Et toutefois, même en ce cas, le placement suppose généralement un emploi productif, car il faut remarquer que le capitaliste qui a vefidd son litre sera bien forcé de chercher un emploi à Pargent qu*n a reçu en échange : et il est même probable que 8*il a vendu son litre c'est précisément parce qu'il avait en vue quelque autre emploi plus avantageux.
LËPARGNE. t^
payer se« employés et ouvriers et en embaucher de nouveaux. Or il en sera de même de tout autre cas de placement que Ton voudra imaginer.
Cependant le préjugé hostile au thésauriseur existe môme contre celui qui place son argent. On s'imagine que Thomnie qui seiTe des titres de rente ou des valeurs mobilières quelconques dans son poitefeuille, thésaurise réellement, c*est-à-dire retire de l'argent de la circulation, et on ne voit pas que, au contraire, son argent court le monde, faisant aller le commerce, et faisant travailler des ouvriers sur d'autres terres et sous d'autres cieux, peut-être des Chinois sur le chemin de fer Transsibérien, ou des Cafres dans les mines du Transvaal.
Il est vrai que c'est précisément là ce qui peut justifier dans une certaine mesure le préjugé popula.re, car ce capital qui va faire vivre des ouvriers exotiques ne pourra pas faire vivre les ouvriers du voisinage. Le placement est très souvent une forme d'absentéisme des capitaux, et cette question très actuelle exige quelques développements.
L'émigration de» capiUux.
On en parle souvent depuis quelque temps. Elle a été dénoncée comme un péril national, comme un acte d'antipatriotisme et presque de trahison*. On évalue à 35 ou 40 milliards le montant de ces placements à l'étranger.
Que veut-on dire par cet antipatriotisme financier? Que les capitaux ainsi exportés serviront peut-être à fabriquer des armes ou des cuirassés qui se tourneront contre nous?
Mais à ce compte il faudrait taxer de trahison les maisons françaises qui vendent des armes ou des matières premières à l'étranger; et pourtant, par une singulière contradiction, on cherche à imposer aux nations étrangères l'obligation d'acheter leurs canons au Creusot ou de faire construire leurs cuirassés sur nos chantiers!
* Daos soD rapport à la Chambre sur 1« budget de 1910, M. DumoDt, depuis ministre des Travauj[ publics, a parlé de « Thervéisme des capitaux ». Et uo journal radical, Le Rappel^ disait saus rire : « Soyons sans pitié pc>ur ceux qui, ayant tous les avantages sociaux dans la mère-patrie, la trahissent plus criminellement encore sous Tempire d^uoe cupidité méprisable et atroce ■.
Mais en Allemagne c'est le parti conservateur et agrarien qui a protesté contre rémigration des capitaux.
En un sens plus modéré on veut dire que les capitaux exportés k rétranger feront défaut h notre industrie nationale... Mais ne pourrait-on pas répliquer (jue ce sont les entreprises nationales qui font défaut aux capitaux en quête de placements? Alors, pourquoi faire un crime aux capitaux d'aller chercher ailleurs des placements? C'est comme si Ton reprochait aux jeunes filles de se marier au loin ; mais si personne ne les demande dans leur ville natale ne vaut-il pas mieux encore qu'elles cherchent un mari ailleurs, fût-c* un Belge ou un Suisse?
Cepehdant, le Gouvernement français est entré dans la voie où le poussaient ces ohjurgations véhémentes *.
L'émigration des capitaux lui a paru inquiétante tout à la fois : au point de vue fiscal comme moyen d'évasion, au point de vue économique comme dangereux pour l'épargne française, au point de vue politique comme contraire parfois aux intérêts français.
Voyons ce qu'il en est de ces trois griefs. ^1 i. Au point de vue fiscal, le Gouvernement s'est efforcé d'empêcher l'évasion par des négociations avec les gouvernements étrangers. Il a obtenu des ententes avec l'Angleterre et la Belgique en ce qui concerne les déclarations de successions. Mais elles donneront peu de résultats et il n'y a pas à penser qu'elles se généralisent, car il se trouvera toujours des pays qui seront trop heureux de servir de lieux d'asile aux capitaux*. En effet, alors même que ces capitaux ne sont qu'en dépôt, ils procurent de grands avantages en faisant de CCS villes de refuge de grands marchés financiers. On a songé, pour empêcher ces fuites, à imposer par la loi la forme nominative à toutes les valeurs mobilières : mais si un pays était seul à prendre cette résolution, il porterait un coup fatal à son industrie nationale sans grands avantages pour le fisc. Il faudrait donc une entente internationale et nous venons de dire pour quelle raison elle est peu vraisemblable. Nous croyons que le fisc fendt mieux de renoncer à donner aux valeurs mobilières une chasse d'où il risque de revenir bredouille et qui ne fait que développer chez le contribuable une ingénilîsïTô'delièvre^aqué. D'autant plus, il faut bien remarquer ceci, que s'il en est qui se laissent prendre aux
1 Le GouverDemeot allemand d'aillearâ a donoé Tezemple. 11 a élé dit aa Beicfastag que reœprunl Bulgare o'avait élé autorisé en Allemagne que sous la condition que la Bulgarie uchèlerait ses canons en Allemagne.
2 En 1880, les dépôts dans les banques suisses s'élevaient à 472 miliioos ; en 1909 h i.&3b millions. La plus grosse part de cette augmentation vient cerlainemsot de» dépôts étrangers. Et ces centaines de millions de dépôts en argent oe sont que peu de chose à côté des dépôts en titra.
mailles du filet, ce seront les petits capitalistes ignorants des combinaisons flnancières, jamais les gros (voir ce que nous avons dit ci-dessus à propos de l'impôt sur le revenu).
Au reste, il ne faut pas croire que les capitalistes qui déposent leurs valeurs dans les banques étrangères n'aient d'autre but que de frauder le fisc. Beaucoup le font simplement parce qu'ils croient y trouver plus de sécurité en cas de révolution ou de guerre, ou plus d'occasions de placements avantageux.
|2. En ce qui concerne l'intérêt commercial, le gouvernement a inauguré une politique nouvelle qui consiste à n'autoriser les prêts h l'étranger que moyennant certains avantages consentis par le pays emprunteur, notamment qu'il réserve une part de l'argent prêté à des commandes à l'industrie française ou qu'il fasse certaines concessions sur le tarif des douanes.
Comment le Gouvernement peut-il empêcher le prêt des capitaux à l'étranger? — En refusant d'autoriser l'inscription de l'emprunt à la Bourse de Paris. Sans doute, cette exclusion n'empêche nullement les capitalistes français avertis, surtout ceux qui ont leurs banquiers à l'étranger, de souscrire à ces emprunts. Mais elle rend la souscription impossible ou du moins tr^s difficile pour la masse des petits capitalistes, surtout si les grands établissements de crédit, dont en tant que clients ils suivent aveuglément les. indications, s'associent au boycottage du Gouvernement*.
Quoique cette politique ait été généralement approuvée par l'opinion publique, nous la croyons plutôt fâcheuse. Elle froisse la fierté des pays à qui on veut imposer ces conditions. Elle les oblige à chercher d'autres prêteurs et leur apprend ainsi que la France n'a point, comme on le croyait volontiers, le monopole du prêt des capitaux. Elle porte préjudice aux capitalistes français eux-mêmes car, naturellement, en détournant les emprunteurs, elle réduit la demande et, par suite, le taux de l'intérêt.
Sans doute il est désagréable de penser que l'argent prêté h tel ou tel pays servira à commanditer des industries qui feront concurrence aux nôtres, ou peut-être encore, s'il s'agit d'un pays nouveau, que l'argent prêté sera employé à faire des commandes à des pays rivaux, sinon ennemis. — Mais pouvons-nous l'empêcher
1 C'est par ce procédé que récemment, et trois Tois déjà, des demandes d*erapruDt de la République Argentine en 1909, de !a Hongrie et de la Turquie en 1910, ont été écartées. Pour te premier de ces pays cependant, on s*est ravisé linalement, mais pour les deux autr.?s le refus a été-définitif : ils ont emprunté en Allemagne.
On a refusé aussi d'admettre k la Bourse de Paris les actions du chemin de for allemand de Bagdad, ce qui ne Ta pas empêché de se faire.
en refusant le prêt? Nullement : le seul résultat a été que les pays •évincés vont chercher ailleurs les capitaux que nous leur refusons, en sorte que la France n'a pas davantage les bénéfices des commandes, et qu'elle a en moins ceux de l'emprunt, sans comptei^ les énormes commissions et les gros impôts que les banquiers et l'Élal prélèvent sur l'émission des emprunts étrangers.
En ce qui concerne la sauvegarde de l'épargne nationale, l'État n'a aucune compétence pour jouer le rôle de conseiller financier et doit laisser ce soin à ceux dont c'est le métier, aux banquiers; car s'il entre dans cette voie de défendre au public de souscrire à certains emprunts et de l'engager à souscrire à certains autres, c'est alors qu'il assumera de graves responsabilités.
§ 3. Au point de vue politique, on fait valoir aussi les dangers de fournir des ressources à des ennemis, les risques de complications diplomatiques au cas où l'insolvabilité de l'État emprunteur entraînerait des mesures de rigueur et une intervention iwinu militari.
Cette considération pourrait avoir quelque valeur quand il s'agit d'emprunts émis par les États eux-mêmes, non quand il s'agit d'emprunts par des sociétés privées. Quant à l'intervention manu militari pour protéger les prêteurs, pour faire payer des créances parfois usuraires, elle devrait être absolument interdite par le droit des gens. C'est d'ailleurs la thèse soutenue par le ministre de l'Argentine, M. Drago, dans les congrès internationaux d'arbitrage.
En somme, le prêt à l'étranger est une opération qui, comme toute chose, peut avoir ses mauvais côtés, mais les avantages remportent de beaucoup sur les inconvénients. Elle crée, par le paiement des coupons, un courant régulier de numéraire qui rend la balance du commerce et le change favorables, conditions d'une bonne situation financière — et elle crée aussi indirectement des courants commerciaux, car ces courants de numéraire finissent par se transformer en courants de marchandises lesquelles sont ainsi payées sans bourse délier. Et le crédit public du pays préteur, et même son influence politique, s'en trouvent fort accrus. BUe exerce une influence pacifique, tout comme le commerce, par les relations d'affaires qu'elle établit entre les pays — quoique pourtant si le pays créancier a intérêt h la prospérité du pays débiteur, la réciproque n'est pas aussi vraie. Il faut savoir se contenter de ces avantages et ne nas risquer de les compromettre ou de les perdre en imposant des conditions étrangères à l'emprunt lui-m^ie, II
faut se dire que prêter h intérêt ce n'est pas faire acte do libéralité, et que lorsqu'un prêteur a touché l'intérêt maximum que l'état du marché lui permet d'obtenir, il ne lui est rien dû de plus, et s'il exige des avantages supplémentaires, cela ressemble trop à de l'usure.
C'est le rôle, et presque la mission des pays vieux et riches que de devenir exportateurs de capitaux — l'Angleterre a commencé, la France a suivi, c'est maintenant le tour de TAIlemagne — de même que c'est une nécessité pour les pays neufs de devenir importateurs de capitaux. Et cette répartition des rôles est pour le bien de tous.