NUISIBLE
Comment se forment les revenus. — Sources et formes diverses des revenus. — Des causes naturelles de l'inégalité des revenus. — Inégalité des aptitudes productives et des milieux oti elles s'exercent. — Inégalité des apti* tudes conservatrices ouaccumulatives. — Que l'égalité des revenus, partant des conditions est contraire à la nature des hommes et des choses. — Que les revenus sont naturellement mobiles comme ils sont naturellement inégaux. — Des causes artificielles de l'inégalité des revenus. — Que ces causes se résument dans la spoliation. — Kaison d'être économique de la spoliation. — Des formes progressives de la spoliation, vol, brigandage, [Mraterie, conquête, esclavage, monopoles, privilèges. — De la spoliation contenue dans l'ancien régime des corporations ; — dans le régime moderne de la protection ; — son mode d'action et ses résultats. — Des autres forteresses de la spoliation, le monopole gouvernemental, les privilèges en matière de crédit, d'association, etc. — De la spoliation sous forme de communisme, en matière de production intellectuelle. — Des procédés employés pour immobiliser l'inégalité artificielle des revenus. — De la déperdition de forces et de richesses que la spoliation occasionne. — Oe qu'il faut penser d'une liquidation sociale des résultats de la spoliation. »• Que les révolutions ne suppriment pas la spoliation ; qu'elles la transforment en l'aggravant. -^ Qu'il importe d'atteindre les inégalités artificielles non dans leurs résultats mais dans leurs causes. -*- Que ces causes ayant disparu, les inégalités artificielles feront place non aune égalité chimérique
4M COURS d'économie politique.
mais à l'inégalité natarelle. — Des emplois du reyenu. — Des classes dont le re7ena est insuffisant pour cou7rir leurs frais d'existence et de renonvellement, — • dont le revenu est suffisant, et au delà. — De la oonsommatioii utile. — Des éléments et des conditions d'un bon gouYemement de la consommation. — Des facultés intellectaelles et morales qu'il exige. — Dell consommation nuisible. — Ce qu'il faut entendre par consommations absolument et relativement nuisibles. — Causes de la consommation nuisible.
— Aiialjse des effets de la prodigalité et de l'avarice. — Qu'dles sont également contraires à une bonne économie privée. — De l'influence de Is consommation utile et de la consommation nuisible sur la conservation et le progrès des sociétés. — Des coutumes, des institutions ou des lois qui ont pour objet de déterminer et d'assurer la consommation utile, d'empéeber la consommation nuisible. — De l'esclavage et du servage envissgés au point de vue de la consommation. — Des lois somptuaires. Leur raison d'être. Pourquoi elles sont devenues surannées. — Qu'en cessant d'êtie réglementée, la consommation ne doit pas cesser cependant d'être léglée.
— Que la règle volontaire doit succéder à la règle imposée. — Tous les hommes sont-ils capables de gouverner utilement leur consommation? — Opinion affirmative des individualistes, négative des socialistes. — Qae ces opinions opposées contiennent chacune une portion de la vérité. — Que le ttiff govemmeni en matière de consommation ne peut être ni utilement imposé à ceux qui en sont incapables, ni utilement refusé à ceux qui possèdent l'intelligence et la force morale nécessaires pour l'exercer.
Les agents produclifs que nous avcos désignés sous les dénomiDalions généralement usitées, quoique un peu arbitraires, de terre, de capital et de travail, et qui constituent le matirid et le personnel de la production, sont associés on combinés dans des proportions diverses pour créer des produits ou des services. Ces produits ou ces services se distribuent entre les propriétaires des agents productifs ou leurs créanciers, soas forme de revenus, déduction faite des frais nécessaires {K>ar entretenir et renouveler le matériel des entreprises. Tous les
bammes (rouveot leurs moyens d'existence dans des revenus» provenant soit d'une source unique, soit de sources diverses, mais dont l'origine est toujours une production.
Si nous analysons, en effet, la multitude des entreprises agricoles, industrielles, commerciales, scientifiques, littéraireSt artistiques, religieuses, politiques, etc., par le moyen desquelles il est pourvu à l'immense variété des besoins des hommes, qae trouverons-nous? Qu'elles exigent, toutes, quoique dans des proportions inégales, la réunion et la mise en œuvre d'un personnel et d'un matériel. Le personnel se compose de travailleurs pourvus, à différents degrés, des aptitudes et des connaissances nécessaires au fonctionnement de l'entreprise. Le matériel, k son tour, comprend les fonds de terre, les bâtiments, les machines, les outils, les matériaux et les approvisionnements de toute sorte à l'aide desquels l'opération productive s'accomplit. Dès que l'entreprise fonctionne, elle donne naissance à nu produit brut. Quelle destination reçoit ce produit brut? Il est employé :
1"* A entretenir et à renouveler le matériel, dont une partie, celle que l'on désigne sous le nom de capital fixe s'use ou se consomme lentement; tels sont les bâtiments d'exploitation, les forces productives du sol, les outils, les machines, lesbétes de somme ; dont l'autre partie, au contraire, celle que l'on désigne sous le nom de capital circulant et qui se compose des matières premières et des approvisionnements, se consomme entièrement dans chaque opération ;
2^ A compenser la privation que s'imposent et à couvrir les risques que courent les propriétaires des capitaux fixes et circulants, qui composent le matériel de l'entreprise, en engageant ces capitaux dans la production ;
3^ A entretenir et à renouveler le personnel de rentreprise.
Si le produit brut sufBt exactement pour fournir ces parts nécessaires, Tentreprise couvre ses frais de production et elle peut se poursuivre sans augmentation ni diminution; s*il ne suffit point» la production diminue; s*il dépasse les frais, le produit net qui constitue Texcédant se distribue entre les coopérateurs de Tentreprise, et son existence rend possible ooe augmentation de la production.
D*après cette analyse» on voit que toute la portion du produit brut qui n'est point employée à Tentretien et au renoavellement du matériel, quelle que soit, du reste, la productivité de l'entreprise, soit qu'elle couvre ou non ses frais, se résout en une série de revenus, revenus des agents naturels appropriés, revenus des capitaux fixes et circulants, revenus du travail. Ces revenus affectent différentes formes et portent différents noms selon la nature des fonds engagés dans la production et selon le mode d'engagement : rentes ou profils fonciers poor les agents naturels appropriés; profits, dividendes, loyers on intérêts pour les capitaux; profits, salaires, appointements pour le travail.
Le revenu de chaque homme dépend, en conséquence : 1® de la quantité des agents productifs qu'il possède ou sar lesquels il a un droit; S^ du degré de productivité de ces agents.
Les revenus sont essentiellement inégaux et mobiles. Les classes riches ou aisées, aristocratie ou bourgeoisie, possédant la presque totalité du matériel de la production, les terres» les bâtiments, les machines, les matières premières, les approvisionnements, joignent au revenu qu'elles tirent de leurs fro-
priétés personnelles (racultés et connaissances productives) celai de leurs propriélés immobilières et mobilières (agents naturels appropriés» capitaux fixes et circulants), tandis que les classes inférieures qui forment la masse du peuple, n*ont ordinaire* ment d'autre revenu que celui qu'elles tirent de Texploitation de leurs propriétés personnelles. De tous temps, et en tous lieux, rinégalité des revenus a caractérisé, quoique à des degrés divers, les sociétés humaines. Cette inégalité provient à la fois de catues naturelles et de causes artificieUes.
I. Causes naturelles de l'inégalité des revenus. Ces causes apparaissent d*abord dans l'inégalité naturelle des capacités ou des aptitudes productives, ensuite dans celle des milieux, essentiellement divers dans le temps et dans l'espace, où l'homme pourvu de ces capacités ou de ces aptitudes se trouve placé. Supposons deux hommes inégalement pourvus de forces physiques, intellectuelles et morales, placés dans un milieu qui leur offre des ressources égales, l'un s'enrichira tandis que l'autre demeurera relativement pauvre, Supposons encore deux hommes également doués (quoique une complète égalité physique, intellectuelle et morale soit sans exemple dans la nature) mais placés dans des milieux inégaux, le premier dans une région fertile et à une époque de progrès, le second dans une région stérile et à une époque de décadence, Tun s'enrichira, de même, tandis que l'autre demeurera pauvre. Voilà des causes naturelles d'inégalité qui échappent à l'action de la volonté humaine. Elles peuvent être atténuées sous l'influence du progrès, mais non disparaître. Quoi qu'on fasse, on ne rendra jamais toutes les individualités égales sous le rapport des aptitudes productives. Encore moins rendra-t-on les milieux où elles se trouvent placées, égaux dans l'espace et dans le temps. Si, à mesure
que les voies de communication se multiplient, les hommes peuvent plus aisément se déplacer dans Tespace pour y choisir le milieu le plus favorable i Fexploitation de leurs facultés productives, pourront*ils, en revanche, jamais se déplacer dans le temps?
Des hommes inégalement doués et placés dans Tespace et dans le temps doivent nécessairement se créer des revenus inégaux. Mais les inégalités naturelles ne s'arrêtent pas là. En admetiant que tous les hommes fussent placés dans des conditions égales et qu'ils eussent la même aptitude à produire des revenus, il faudrait, de plus, qu'ils eussent la même aptitude à les conserver, pour que ces revenus, créés égaux, demeurasseot égaux. Or, ici encore, rinéga!ilé apparaît comme Tessence de la nature humaine. Certains hommes non seulement consomment tout leur revenu, mais encore ils entament et ils détruisent les fonds productifs dont ils les tirent; les antres, au contraire, n'en consomment qu'une partie, ils en capitalisent le restant, et ils augmentent ainsi, avec leurs fonds productifs, leurs revenus. A l'inégalité naturelle des aptitudes nécessaires pour créer des revenus, vient donc encore se joindre celle des aptitudes 'nécessaires pour les conserver. Ces inégalités naturelles se diversiOent à l'infini, tantôt s'ajoutant les unes aux autres, tantôt se compensant les unes par les autres. Ainsi, tel joindra h la supériorité des moyens de production celle des aptitudes conservatrices ou accumulatives ; en conséquence, il accroîtra rapidement et dans de vastes proportions ses revenus; tel autre, au contraire, ne possédera que de faibles moyens de production et qu'une insuffisante aptitude à les conserver; il entamera ses capitaux et finira peut-être par tomber à la cha^e d'autrui, faute de pouvoir couvrir même ses frais d'existence.
Vouloir établir régalité des ref>enus et, par conséquent, régalité des condiHons entre des créatures inégales, placées dans des milieux inégaux, serait donc poursuivre une chimère contraire à la nature des hommes et des choses.
En revanche, il ne serait pas moins chimérique de vouloir immobiliser les revenus dans leur inégalité que de vouloir les égaliser. En effet, ni l'aptitude à créer un revenu, ni Taptitude à le conserver ne se transmettent de père en fils. Dans telle famille, une génération s'élève dans Téchelle des revenus, et la génération suivante descend, tandis que, dans telle autre, on voit se produire le mouvement inverse. Sans doute, certaines familles qui ont hérité d'immenses capitaux, créés et accumulés par le travail et l'épargne d'une série de générations laborieuses et économes, jouissent d'un avantage manifeste sur celles qui ne possèdent rien en dehors des capitaux personnels de leurs membres (capitaux composés de forces, d'aptitudes, de connaissances physiques^ intellectuelles et morales qu'une bonne culture et de bons exemples donnés et légués de génération en génération ont pu cependant développer, de manière à procurer à ceux qui les possèdent une productivité supérieure, dès qu'ils peuvent librement en faire usage), mais cet avantage n'a rien d'assuré ni de permanent. En vain, un homme aura hérité d'une grande fortune, s'il la gère mal, s'il se livre à des spéculations imprudentes, s'il s'adonne au jeu ou à la débauche, il la gaspillera, et la génération suivante descendra dans l'échelle des revenus, tandis qu'à côté, les enfants de quelque famille pauvre seront devenus riches.
Les aptitudes nécessaires pour bien gouverner un revenu ne se transmettant point de génération en génération, l'immobilisation des fortunes est aussi bien un fait contre nature que pour-
rait Têtre leur égalisation. Les hommes» considérés dans une de leurs générations, apparaissent comme inégalement pourras de forces physiques, morales et intellectuelles, et, en mettant en œuvre ces forces inégales, ils se procurent des biens inégaux; mais si Ton embrasse du regard une série de générationsi la tendance à Tégaiité reparait. Parmi les familles pauvres d'anjourd'hui, combien de riches d'autrefois! Parmi les familles riches d'aujourd'hui, combien de pauvres de demain! C'est un mouvement de va et vient continuel, et si, en séparant l'espace du temps, dans la vie des membres successifs des sociétés, on est Trappe de l'inégalité de leurs conditions, en considérant la multitude des familles dans l'espace et dans le temps, on voit les différences s'amoindrir ou s'effacer entre elles, et reparaître dans l'ensemble, sinon dans le détail des générations, une tendance naturelle à l'égalité.
II. Causes artificielles de l'inégauté des revenus. Ces causes d'inégalité peuvent se résumer dans tout emploi de la violence ou de la ruse pour créer, conserver ou augmenter les revenus des uns aux dépens de ceux des autres. Il serait fort difficile de spécifier, même d'une manière approximative, leur action particulière sur la distribution des revenus ; de faire la part qui revient aux causes naturelles. et celle qui revient aux causes artificielles dans les inégalités sociales. Mais on peat affirmer que la violence et la ruse ont, de tout temps, exercé une influence considérable sur la formation des revenus et il ne parait pas malheureusement que cette influence perturbatrice ait sensiblement diminué de nos jours. Les moyens dont on se sert pour s'emparer du bien d'autrui sont peut-être moins brutaux qu'ils ne l'étaient jadis, mais sont-ils moins nombreux et moins productifs? Comme toutes les autres industries, la
spoliation a perfectionné ses procédés et ses méthodes : à mesure que les moyens de créer de la richesse se développent, ceux de la détourner de ses destinations légitimes et utiles semblent se développer d'une manière parallèle ; en sorte qu'en considérant l'industrie de la spoliation dans la multitude de ses branches, on ne saurait affirmer qu'elle occupe dans les sociétés modernes une place moindre que celle qu'elle s'était faite dans les sociétés anciennes. La seule différence à l'avantage de notre époque, c'est qu'on commence à mieux étudier les procédés que la spoliation met en œuvre, comme aussi la nature* l'étendue et l'incidence des dommages qu'elle cause. Un jour viendra peut-être où, en analysant ses opérations et en faisant ses comptes, en montrant clairement ce qu'elle coûte et à qui elle coûte, on parviendra à soulever contre elle la masse des intérêts aux dépens desquels elle s'exerce, mais cette analyse est peu avancée, car on ne saurait attribuer aucune valeur scientifique: aux critiques vagues et boursouflées du socialisme : selon toute apparence, elle sera lente à faire, et, si l'on songe aux ténèbres intellectuelles et morales au sein desquels sont plongées les masses , plus lente encore à vulgariser.
Nous ne pouvons donc, en l'absence de toute histoire analytique et raisonnée de la spoliation, qu'indiquer ici les causes principales de l'inégalité artificielle des revenus et par conséquent des conditions. Dès l'origine des sociétés apparaissent les industries qui ont la spoliation pour objet. La création d'un revenu» dans n'importe quelle branche de la production, exigeant une application laborieuse des facultés, une série continue d'efforts et de peines, il était naturel que des hommes de proie, supérieurs en force et en courage physiques au commun de
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leurs semblables, irouyassent plus d'avantage k ravir les fruits da travail d'aotrui qu'à les créer eux-mêmes. De là, les industries du vol, du brigandage, de la piraterie, de la conquête, exercées soit individuellement, soit par voie d'association. Eu thèse générale, on peut affirmer que ces industries nuisibles se sont développées de tous temps, en raison de la différence qui existait entre les profits des entreprises de production et ceoi des entreprises de spoliation. Lorsque les premières étaient plus avantageuses, on s'y adonnait de préférence; maïs, dans la situation inverse, les secondes exerçaient sur les populations qui y étaient propres un pouvoir d'attraction irrésistible, et parce qu'elles étaient particulièrement lucratives, elles devenaient aussi particulièrement honorables. Elles ne manquèrent point de se développer rapidement et de progresser en se développant. A l'origine, les races de proie qui avaient plus d'aplitude et trouvaient plus de profit à dérober des produits qu'i produire elles-mêmes, se bornaient à faire des razzias aux dépens des populations laborieuses et paisibles, en les massacrant quand elles s'avisaient de défendre les fruits de leur travail Mais, sous cette fornie élémentaire, la spoliation ne pouvait procurer que des profits limités et temporaires. Partout où les bandes de vautours à face humaine avaient passé, de florissantes contrées se trouvaient transformées en déserts, et les débouchés du brigandage se trouvaient ainsi promptement taris. De là, pour cette industrie nuisible, la nécessité de transformer son mode d'action et ses procédés; ce qu'elle fit en substituant aux razzias temporaires les conquêtes et les occupations permanentes, au massacre des populations et fréquemment aussi, à l'anthropophagie, l'esclavage ou le servage. Les conquérants ne se bornèrent plus à s'emparer des fruits du
soi et du travail; ils firent main-basse sur les terres et sur les travailleurs eux-mêmes. Assujetties au travail forcé, les populations conquises durent se contenter de la somme strictement nécessaire pour couvrir leurs frais d'entretien et de renouvellement. Le surplus alla tout entier aux conquérants. Cependant, dès que ceux-ci se furent rendus maîtres du sol et des populaiions>quî le meublaient, leur intérêt se modifia avec leur situation et, par conséquent, leur manière d'agir à Tégard des classes productives. De brigands devenus propriétaires, ils eurent intérêt à s'assurer la jouissance et l'exploitation paisibles de leurs conquêtes. Ils opposèrent, en conséquence, une barrière aux invasions, et ils procurèrent ainsi aux classes assujetties la sécurité dont elles avaient besoin pour subsister et pour les faire subsister eux-mêmes. Peu à peu, grâce à cet accroissement de sécurité dont elles étaient redevables à la conquête, les populations asservies purent augmenter et faire progresser la production, elles devinrent plus nombreuses et plus riches : elles reconquirent alors leur liberté ou elles la rachetèrent de gré à gré (1). Toutefois, la spoliation ne disparut point dans ce nouvel état de la société. À mesure qu'une portion des classes assujetties s'émancipait et parvenait à entrer en partage du pouvoir avec les classes dominantes, elle ne manquait pas aussi d'entrer en partage de l'exploitation de la masse du peuple. Elle employait son influence grandissante dans l'État à se faire allouer des monopoles et des privilèges industriels «t commerciaux qui se greflTaient ainsi sur les monopoles et les privilèges politiques.
Telle nous apparaît successivement , sous les formes du vol,
(1) Yoir le Dictionnaire de l'économie poUiiqw* Art. Nobleese,
COURS D^iCONOMIB POUTIQUB, T. II. 28
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du brigandage et de la piraterie, de la conquête et de TescU- ?age, du monopole et du privilège, Tindustrie de la spolialion. Ces trois formes ont, à vrai dire, coexisté de tous temps et elles coexistent encore, mais la dernière est aujourd'hui visiblement prépondérante. Tandis que les revenus provenant soit du vol, du brigandage et de la piraterie, soit de la conquête et de Tesclavage, remportaient autrefois sur les autres; de nos jours, les monopoles et les privilèges que les classes investies dn pouvoir ou de Tinfluence politique ont réussi à s'attribuer aux dépens des masses sont, de beaucoup, les branches les plus productives de l'industrie de la spoliation.
Cest ainsi que les corporations établies d'aborJ dans un bul de protection mutuelle par les travailleurs émancipés du servage s'attribuèrent peu à peu le monopole des marchés communaux, aûn d'augmenter artificiellement leurs revenus, comme aussi de les perpétuer (1). Protégés à la fois contre la concnrrence extérieure par la défense d'importer des produits similaires sur le marché communal, et contre la concurrence intérieure par la limitation du nombre des maîtrises et la réglementation du travail, les maîtres de chaque corporation purent élever le prix courant de leurs produits ou de leurs services au dessus du prix naturel et s'allouer, en conséquence, une rente aux dépens des consommateurs. Cette rente, les monopoleurs s'évertuaient à Taccroitre autant que possible, mais tous ne pouvaient également la grossir. Ceux qui fabriquaient ou vendaient des articles de première nécessité, par exemple, pouvaient en élever les prix beaucoup plus haut que ceux qui
(l) Voir, au sujet de Torganisation du monopole des corporations, l'exodlente Histoire des classes ouvrières en France, par M. E. Levasseur.
fabriquaient ou veudaient des articles de seconde nécessité ou de luxe. Aussi les administrations communales soumirent-elles de bonne heure les denrées nécessaires à la vie au régime du fmximum^ aûn de limiter le tribut exceptionnel que les fournisseurs privilégiés de ces denrées pouvaient prélever sur les autres membres de la communauté. Sans doute, ce frein artifi* ciel du maximum avait le défaut d*étre arbitraire et trop souvent insuffisant, mais en Tabsence du régulateur naturel de la concurrence, il valait mieux que c la liberté du monopole; > il modérait, s'il ne la supprimait point, la rente que les consommateurs payaient aux corporations investies du privilège de l'approvisionnement des articles de première nécessité, et qu'elles n'auraient pas manqué de porter à un taux usuraire. Comme toutes les institutions qui contiennent une nuisance, les corporations finirent par se rendre odieuses et par être renversées. Mais la spoliation industrielle et commerciale ne disparut point avec elles; elle changea seulement de forme. Le système qualifié de protecteur de l'industrie ne fut guère autre chose qu'une transformation progressive du vieux régime des corporations. Les barrières douanières qui existaient primitivement aux limites de chaque commune, puis à celles des cantons ou des provinces, furent reculées aux frontières des États, mais elles devinrent permanentes, tandis que l'ancien régime de protection comportait du moins l'exception des foires franches, ces espèces de trêves de Dieu du monopole (1), et elles
(1) « La plupart de nos villes flamandes, dit M. Coomans, avaient une on deux foires par an. 3'ai à présenter à cet égard une observation essentielle.
m Nos économistes ont tort, je pense, de ne pas appuyer^ plus souvent lemB théories sur Texpérience. Ainsi le /ree trade est loin d'être une idée
enveloppèrent successivement la généralité des branches de la production. L'objet réel, quoique non avoué, du système protecteur, c'était d'élever et de maintenir à un niveau artificiel supérieur au niveau naturel, les revenus des producteurs protégés. Cet objet était-il atteint? Apparemment, sinon il aurait cessé bientôt d'être poursuivi ; mais il Tétait dans des proportions fort diverses selon la nature des industries qui recevaieat les faveurs de la protection. On va voir pourquoi.
Le premier résultat de l'établissement de la protection, c'est de créer un déficit artificiel des produits protégés. En effet, le marché intérieur était approvisionné auparavant : l"" par les produits du pays; 2"^ par les produits de l'étranger. La protee^
nouvelle, et les hommes pratiques qui le qualifient d'utopie ne savent pas l'histoire, lit fiée trade a été pratiqué de la manière la plus large dans les grandes cités du moyen âge, même avant l'établissement officiel des communes. En effet, les commerçants de toutes les nations étaient invités à 9e rendre aux foires où ils jouissaient, pendant quelques semaines, enx et leurs biens d'un traitement tellement libéral, que les libéraux d'à présent n'oseraient plus l'ofirir à des rivaux étrangers. Les marchandises n'étaient assujetties à aucune visite, à aucun droit de perception ni de barrière, et les marcb&nds ne pouvaient, durant la foire, être condamnés ni même arrêtés dans le cas de flagrant délit. C'était une liberté de commerce absolue.
> Les métiers privilégiés avaient d'abord redouté et combattu cette eoncarence ^ autorisée par les seigneurs à beaux deniers comptant; mais ils s'y résignèrent, et bientôt ils y applaudirent, quand ils virent les négociants étrangers leur apporter ce qui leur manquait, en échange des produits de Tindustrie nationale. La moindre ville voulut alors avoir sa foire, et plos d'une qui pour n'en avoir pas avait d'abord payé le seigneur, le paya pour en avoir une. La foire de 30 ou 40 jours était Itfree trade intermittent; îffîmitée, elle eût réalisé Itfree trade régulier. > Coomaks. Let Comnmnet belgts. Journal la Paix, S mars 1868.
doa étatdie, les produits étrangers sont repoussés du marché; d*où un déficit dans Tapprovisionnement. Ce déficit provoque la hausse des produits indigènes^ demeurés seuls en possession du marché et, par conséquent, Taugmenlation des revenus de ceux qui les produisent. En sus des profits ordinaires de leur industrie, ceux-ci récoltent alors une rente provenant de la hausse artificielle du prix. Mais cette rente est inégalemeoi élevée et inégalement durable selon la nature des industries protégées. Elle est plus ou moins élevée selon que les articles protégés sont plus ou moins nécessaires, et, de même, plus <mi moins durable selon que la concurrence intérieure peut ou non se développer sans obstacles. Les capitaux ne manquent pas, en effet, d*affluer vers les industries qui jouissent de cette rente ^^ et d'autant plus rapidement qu'elle s'élève davantage — jusqu'à ce qu'elle ait disparu. Or, elle disparaît dès que la concuf-
rence intérieure devient suffisante pour abaisser le prix courant des articles protégés au niveau de leurs Trais de production. Alors, la protection cesse de procurer une rente aux producteurs en sus de leurs profits ordinaires, tout en demeurant cependant onéreuse pour les consommateurs, car les frais de production des articles protégés continuent d'être plus élevés que ceux des similaires étrangers soit parce que la protection, en se généralisant, augmente, d'une manière artificielle, les prix de la plupart des éléments de la production, soit parée qu'elle ralentit le progrès industriel en le rendant moins nécessaire. La situation est différente lorsqu'il s'agit de branches de la production dans lesquelles le développement 4e la concurrence intérieure rencontre des obstacles naturels ou artificiels. Ici la rente de la protection peut acquérir sinon un caractère de permaneqce, du moins un caractère de longue
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durée. Tel est le cas de la protection accordée aui fonds de terre, aux forêts et aux mines, dans les pays où l'offre de ces agents productifs est naturellement ou artiGciellement limitée, en présence d'une demande croissante. Dans ce cas, après avoir utilisé les fonds de 1"^ qualité, on exploite ceux de S® qualité, puis ceux de 3® et ainsi de suite jusqu'à ce que les frais de la mise en exploitation cessent d'être couverts. Les fonds les plus productifs obtiennent ainsi une rente égale à la différence qai existe entre leurs frais d'exploitation et ceux des fonds inférieurs. Si la protection n'était point intervenue, chaque espèce de fonds aurait été appropriée à sa destination naturelle, les terres les plus propres à la culture du blé, par exemple, auraient continué d'y être appliquées; mais on n'aurait point consacré à cette production des terres qui y sont moins propres, autrement dit, qui sont pour la production des céréales un instrament de S"" ou de 3*" qualité, tandis qu'elles pourraient être un instrument de 1" qualité pour un autre genre de production, dont le système protecteur entrave le développement. En rendant certains emplois artificiellement avantageux aux dépens de certains autres, le système protecteur bouleverse, comme on voit, l'assiette naturelle de la production et, par conséquent, celle des revenus. Ce système est actuellement en décadence, et le jour n'est pas éloigné peut-être oii les barrières tant fiscales que protectrices qui séparent encore les peuples auront disparu. Alors disparaîtront aussi les rentes illégitimes que la protection ajoutait aux revenus de certains fonds, tout en frappant les autres de dépréciation.
Mais la spoliation conserve encore bien d'autres forteresses. A mesure qu'on la chasse de ses vieux repaires , on la voit même s'en creuser de nouveaux, plus vastes et plus redoutables.
A peioe les corporations privilégiées ont-elles été démolies et au moment où Tédifice de la protection commence à s'écrouler, nous voyons, par exemple, le monopole gouvernemental se développer partout, comme un monstrueux polype, aux dépens des industries de concurrence. Or, ce monopole qui se trouve^ partout aussi, en droit ou en fait, entre les mains des classes supérieures ou moyennes, embrasse une multitude de fonctions et fournit, par conséquent, une multitude de revenus. Au premier aspect, ces revenus ne paraissent pas dépasser le niveau général ; mais si Ton considère Tinsuffisance du travail fourni en échange, sous le double rapport de la quantité et de la qualité, la nullité même de ce travail quand il s'agit de sinécures, on s'aperçoit qu'ils contiennent, en comparaison des revenus fournis par les industries de concurrence, une rente considérable. Au monopole gouvernemental proprement dit viennetit se rattacher, à titre de dépendances ou d'annexés, une multitude croissante d'autres monopoles, en matière de crédit, d'industrie, de commerce, etc., qui ont uniformément pour objet, — quels que soient du reste les prétextes invoqués en faveur de leur établissement, — une augmentation artificielle des revenus de ceux qui ont eu le pouvoir de les faire établir. Ces monopoles, institues au moyen d'une limitation [quelconque de la concurrence, contiennent nécessairement une spoliation, d'abord en ce qu'ils obligent les consommateurs des produits ou des services monopolisés à les payer à un prix supérieur k celui de la concurrence, en fournissant aux monopoleurs une rente proportionnée à la différence des deux prix ; ensuite, en ce qu'en ralentissant les progrès naturels des branches de travail monopolisées, ils retardent l'abaissement de leurs frais de production, toujours au détriment de la masse des consommateurs.
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Tandis qu'on se sert du monopole pour augmenter artffidellement les revenus naturels de certaines catégories de prodoeteurSy on se sert» au contraire» du cammunimnê pour dtmuraer artificiellement les reTenus naturels d'autres catégories de pnh ducteurs, au bénéfice prétendu de la société. C'est ainsi qa'M limite à de certaines frontières arbitrairement fixées de l'espace et du temps, la propriété des inventeurs» des savants, des hommes de lettres et des artistes. Comme nous l'avons remarqué ailleurs (1), en soumettant la propriété intellectuelle ài ce régime de maximum y on laisse intacts les revenus des prodnc^ leurs médiocres, dont les œuvres ne franchissent point les frontières dans lesquelles la propriété intellectuelle est receanue, tandis qu*on entame ceux des producteurs de génie, dent 4es œuvres se répandent indéfiniment dans l'espace ou subsistent dans le temps. On décourage ainsi l'éclosion des œuvves d'élite, on abaisse, par là même, le niveau de la production înteilectuelle, des sommets de laquelle découle tout progrès. Le communisme, qui n'est que le monopole retourné, appanit donc, en dernière analyse, comme une cause d'appauvrissement •et de retard pour la communauté, dans l'intérêt de laqoeHe il est établi.
Les classes investies du pouvoir politique ne se sont pas bornées à surélever artificiellement leurs revenus aux dépens de ceux du reste de la communauté, elles ont entrepris de perpétuer dans leur sein, à travers les générations successives, ces
(1) Voir le Dictionnaire de Véconomie poliiique, art. Propriété littéraire; V Économiste belge, lettres àM, P, J. Prouihon sur la propriété littéraire et artistique, n<» du 1^ et du SO novembre 1858 ; les Questions éTéeonomie tiçue êi de droit publie, la propriéié des inventions^ t. II, p. 839.
revenus surélevés. De là, tout on échafaudage de mesures prohibilives ou restrictives destinées à empêcher les fonctions, les industries et les patrimoines des classes privilégiées de tomber entre les mains des classes concurrentes, les majora ts, les substitutions, les obstacles opposés à la vente des biens patrimoniaux etauiL emprunts hypothéqués sur ces biens, etc., etc. Les titres nobiliaires, en facilitant à ceux qui les portent Taccès de certaines fonctions supérieures, contribuent, de même, ï créer et à maintenir Tinégalité artificielle des revenus et des conditions.
Le vice commun et irrémédiable de tous les instruments et de tous les procédés si variés et parfois si habilement combinés dont se sert le génie de la spoliation pour arriver à ses fins, c'est qu'ils détruisent ou empêchent de créer cent fois plus de richesses qu'ils n'en détournent. Qu'une bande de voleurs infeste une route, que des pirates établissent leur nid dans des parages fréquentés par le commerce, aussitôt on verra se ralen*tir le mouvement des voyageurs et des marchandises, et pour chaque millier de francs dont se grossiront les revenus des voleurs ou des pirates, les revenus des autres membres de ia communauté seront diminués de cent mille francs et davantage. Que Ton privilégie quelque branche d'industrie et de commerce, on verra de n»éme dépérir toutes les autres branches sur lesquelles l'intérêt favorisé perçoit un tribut, et, comme une eonséquence inévitable, leur appauvrissement entraîner celui de la branche privilégiée. Que Ton crée un monopole financier» en instituant une banque d'État, et il en résultera un renchéris- . sevent général de la circulation et du crédit qui entravera Je développement de la production^ en empêchant de naître une multitude de revenus pour grossir à l'excès un petit nombre.
Que Ton impose de même un maximum à la propriété et, par conséquent, aux revenus des savants, des inventeurs, des littérateurs, des artistes, dans l'intérêt prétendu de la société, et pour la faible somme qu*on lui permettra de dérober à la rétribution due au génie et au travail, on la privera de la somme incalculable de profits que lui auraient valus Texploitation des nouveaux véhicules de production, dont le maximum raleatit ou empêche la recherche et la découverte. Enfin, qu'après avoir privilégié certaines classes, on s'efforce d'immobiliser entre leurs mains, de génération en génération, les revenus qu'elles retirent de l'exploitation de ces privilèges, que Ton empêche^ en conséquence, les instruments de production qu'elles détiennent de tomber en des mains plus capables de les utiliser, que Ton arrête ainsi le mouvement naturel d'ascension des classes physiquement, intellectuellement et moralement les plus vigoureuses, en maintenant à la tête de la société une caste immobilisée, que le monopole va affaiblissant et corrompant chaque jour, le résultat sera plus funeste encore. La société entière déclinera, et, à une époque de barbarie, elle finira par sombrer sous le choc d'une invasion à laquelle elle n'aura pu opposer qu'une force de résistance insuflisante; à une époque de civilisation, elle disparaîtra de même, à la longue, sous la concurrence de sociétés dont aucun vice intérieur n'aura entravé le mouvement naturel d'expansion.
C'est une question que les écoles socialistes ont mise à l'ordre du jour que celle de savoir si les classes exploitées ont le droit de se soulever contre les classes exploitantes et de leur « faire rendre gorge; » s'il serait légitime, par exemple, d'opérer une liquidation de la < vieille société, » pour répartir, les fruits des spoliations anciennes et modernes parmi les masses aux
dépens desquelfes ils ont été acquis. Cette question, les écoles socialistes ne manquent pas de la résoudre par TaffirmatiTe. Eiaminons-la à notre tour.
Remarquons d*abord qu'une liquidation sociale ne pourrait être opérée qu*à la suite d'une c révolution » qui ferait passer la puissance politique des mains des classes exploitantes dans celles des classes exploitées. Telle a été, par exemple, la première révolution française qui a liquidé l'ancien régime, non seulement en abolissant les privilèges de la noblesse et du clei^é, mais encore en confisquant une bonne partie des biens de ces deux corps privilégiés. A certains égards, cette confiscation pouvait sembler équitable, les revenus de la noblesse et du clergé ayant été, pendant des siècles, artificiellement surélevés, et donnant par là même ouverture à une action en restitution de la part des classes aux dépens desquelles l'excédant illégitime de ces revenus avait été acquis. Telle serait la c révolution démocratique et sociale » dont on nous menaçait en 1848, en admettant que les masses devenues maltresses du pouvoir entreprissent la liquidation des fortunes acquises ou grossies au moyen des privilèges politiques, industriels, commerciaux ou financiers du régime actuel. En faveur d'une liquidation de ce genre, elles pourraient faire valoir des motifs analogues à ceux que les classes actuellement prépondérantes ont invoqués pour c liquider » les biens de la noblesse et du clergé de l'ancien régime. Mais rien en ce monde n'est plus difficile à produire que la justice, et il est sans exemple qu'on l'ait produite par des « moyens révolutionnaires. »
Déposséder des individus ou des collections d'individus, non seulement de leurs privilèges, mais encore des biens qu'ils ont acquis, de génération en génération, en exploitant des fonctions
m CO<?RS d'ÊOONOHIB POUTiûUB.
PU des industries privilégiées, c*est presque toujours commetlre uoe injustice plus grande que celle qu*il s'agit de réparer. Comment, en effet, faire le départ de ce qui a été la rétribution légitime des industries ou des fouettons privilégiées de ce q«i a été la rente illégitime du privilège? S'agit-il de propriétaires d'esclaves, par exemple? S'ils ont exploité d'autres créatures humaines, en revanche, ils ont exercé à l'égard de ces créatures ordinairement inférieures au physique et au moral l'office 4e l»tenrs, ils les ont protégées et gouvernées aux époques où elles étaient incapables de se protéger et de se gouverner elles^ mêmes. C'est gr&ce à cette tutelle intéressée et par là même efficace, qu elles ont pu échapper aux atteintes destructives des races ennemies et qu'elles ont pu sortir de l'état sauvage pour commencer leur ascension dans l'échelle de la civilisation. Ce service dont elles ne pouvaient et dont elles ne peuvent encore se passer, car la tutelle venant à leur manquer, elles retouroeiit ^romptement à la barbarie, et elles ûnis'seut par disparaître devant la concurrence des races supérieures (1), — ce serviee,
(1) Que la concurrence des races supérieures, ou, si l'on veut, des races plus avancées en civilisation soit funeste aux races inférieures ou plus récemment sorties de l'animalité , c^est un fait aujourd'hui hors de doute. C'est ainsi que les tribus indiennes qui remplissaient jadis le eontinent de l'Amérique du Nord disparaissent graduellement, et qu'jun bon npmbre d'entre elliBS sont complètement éteintes.
« Toutes les tribus indiennes qui habitaient autrefois le territoire de U Nouvelle Angleterre, dit M. de Tocqueville, les Narragansetts, les Mohicans, les Pecots, ne vivent plus que dans le souvenir des hommes; les Léni^, qui reçurent Penn, il y a cent cinquante ans, sur les rives de la Delavare, sont aujourd'hui disparus. J'ai rencontré les derniers des Iroquois : ils deiMDdaient l'aumône. Toutes les nations que je Tiens de nommer s'étendaient jsdit
le monopole contenu dans Tesclavage le leur a fait payer à un taux usuraire sans doute, mais ne méritait-il donc aucune rëmu-* nération? S*agit-il de la noblesse et du clergé? Ces deux corporations sont demeurées pendant des siècles investies du monopole des services les plus nécessaires à la conservation et au progrès de la société, services politiques, militaires, religieux, pédagogiques. Elles ont gouverné, défendu, moralisé, éclairé la société, et elles ont mérité assurément d*étre rétribuées pour ces immenses et utiles travaux. Comment reconnaître et délimiter la portion de leurs biens qui tire son origine de la rétribution légitime de leurs services nécessaires pour la séparer de celle qui est le fruit illégitime des rentes accumulées des monopoles nobiliaires et religieux, partant revendicable et confiscable? S'agit-il des classes actuellement investies de monopoles politiques, industriels, commerciaux, financiers, etc., comment faire, de même, dans leurs revenus, la part des profits légitimes de leurs fonctions ou de leurs industries et celle des rentes illégitimes de leurs monopoles?
jusque sur les bords de la mer; maintenant il faut fidre plus de cent lieueB dans rintérienr du continent pour rencontrer un Indien. Ces sauvages n'ont pas seulement reoalé, ils sont détruits. A mesure que les indigènes s'éloignent et meurent, à leur place vient et grandit tons cesse un peuple immense. On n'avait jamais vu parmi les nations un développement si prodigieux, ni une destruction si rapide (*). «
Sans doute, cette destraction doit-être en partie imputée à la violence. Trop souvent, les Européens ont traité les Indiens comme des bétes fauve»^ ils les ont traqués et détruits par le fer et le poison (en envoyant par exemple, en cadeau, aux tribus dont ils voulaient se défaire, des vêtements infectés de
(*) A. BB ToeoinriLLi. De la Démocratie en Amérique, T. IL Chap. X. Étal oct^ul H ûvehit probabU dêà tfiliUê indiennes qui habitent le territoire possédé par l'Union.
C'est là évidemment une œuvre impossible. Aussi, à moins qu'elles ne s'appliquent à des biens ou à des revenus provenant
petite vérole) ; mais, alors même que les tribus indiennes étaient efficacement protégées contre les violences des blancs, elles n'en disparaissaient pas moins devant leur concurrence.
Ainsi, les Indiens vivaient communément de l'exploitation de leurs terrains de chasse. Les Européens arrivaient dans leur voisinage. Aussitôt, la chasse devenant par ce &it même moins productive, les terres qui y étaient aj^pliquées se dépréciaient tandis que celles que les nouveaux venus appliquaient i l'agriculture augmentaient rapidement de valeur. A mesure que s'opéraient ces mouvements en sens inverse, les Européens trouvaient plus d'avantage i acheter les terres des Indiens, tandis que ceux-ci en trouvaient moins à conserver des terres en voie de dépréciation, et, en échange desquelles, on leur offirait des articles de consommation nouveaux et séduisants.
> Quand les Indiens arrivent dans l'endroit où le marché doit avoir lien, disent MM. Clark et Lewis Cass, dans un rapport adressé au congrès des Etats-Unis, le é juillet 1829, ils sont pauvres et presque nus. Là, ils voient et examinent un très grand nombre d'objets précieux pour eux, que les marchands américains ont eu soin d'y apporter. Les femmes et les enfants qui désirent qu'on pourvoie à leurs besoins commencent alors à tourmenter les hommes de mille demandes importunes et emploient toute leur influence sur ces derniers pour que la vente des terres ait lieu. L'imprévoyance des Indiens est habituelle et invincible, pourvoir à ses besoins immédiats et gratifier ses désirs présents est la passion irrésistible du sauvage : l'attente d'avantagées futurs n'agit que faiblement sur lui; il oublie facilement le passé, et ns s'occupe pas de l'avenir. «
« Le 19 mai 1830, M. Ed. Everett affirmait devant la Chambre des représentants que les Américains avaient déjà acquit par iraiié à l'est et à l'ouest du Mississipi, 230,000,000 d'acres.
# En 1808, les Osages cédaient 48,000,000 d'acres pour une rente dt 1,000 dollars.
# En I8I8, les Quapaws cédèrent 20,000,000 d'acres pour 4,000 dolbn;
d*industries coroplétemeni spoliatrices, telles que le brigandage et la piraterie, les liquidalioDs opérées par la violence ne font
ils s'étaient réservé un territoire de 1,000,000 d'aores, afin d'y chasser. Il «yait été solennellement juré qu'on le respecterait ; mais il n'a pas tardé à être envahi comme le reste.
m Afin de nous approprier les terres désertes dont les Indiens réclament la propriété, disait M. Bell, rapporteur du comité des affSures indienne^ au congrès, le 2é février 1830, nous avons adopté l'usage de payer aux tribus indiennes ce que vaut leur pays de chasse après que le gibier a fui ou a été détruit. U est plus avantageux et certainement plus conforme aux règles de la justice et plus humain d'en agir ainsi que de s'emparer à main armée du territoire des sauvages.
« L'usage d'acheter aux Indiens leur titre de propriété n'est donc autre chose qu^un nouveau mode d'acquisition que l'humanité et l'intérêt ont substitué à la violence, et qui doit également nous rendre maîtres des terres que nous réclamons en vertu de la découverte, et que nous assure d'ailleurs le droit qu'ont les nations civilisées de s'établir sur le territoire occupé par les tribus sauvages.
« Jusqu'à ce jour, plusieiûrs causes n'ont cessé de diminuer aur yeux des Indiens le prix du sol qu'ils occupent, et ensuite les mêmes causes les ont portés à nous le vendre sans peine. L'usage d'acheter aux sauvages leur droit ff occupant n'a donc jamais pu retarder, dans un degré perceptible, la prospérité des États-Unis (*). «
Ce mode d'acquisition, quoique plus conforme à la justice et à l'humanité que la dépossession violente, n'en est pas moins fortement entaché d'usure. Maïs, en admettant même que les Européens n'abussassent point de l'ignorance et de l'imprévoyance des Indiens, et qu'ils leur payassent la terre à sa valeur réelle, — laquelle est en tous cas très faible, — les Indiens n'en disparaîtraient pas moins. Pour résister à la concurrence des Européens, il faudrait en effet, qu'ils fussent en état, 1** de se créer d'eux-mêmes de nouveaux
(*) Au M TocQUBTiLLi. T. U. Gbap, X.
4M COURS d'égonomic politiqub.
qae substituer une injustice à une autre. Presque toujonn aussi, les révolutions, au lieu de supprimer les pritiléges, se
moyens d'existence, 2* de les oonserrer; c'est à dire qu'ils foneat en état de gouverner utilement leur production et leur consommation, dans les oondîtioBs nouvelles où les place la concurrence et le cpntaet d'une noe plus dfiiisée.
Or, à peine ont-ils vendu leurs domaines de chasse, qu'ils se hâtent d'en consommer le produit d'une manière stérile ou nuisible, incapables qu'ils sont de résister d'eux-mêmes aux tentations que leur offrent les produits de laciviiisation, et en particulier la meurtrière « eau de feu. « Bs se trouvent doue sans ressources pour entreprendre de nouvelles industries et embrasser m nouveau genre de vie, auquel d'ailleurs ils ne sont point préparés.
Les misères de cette situation se trouvent admirablement esquissées dsm une pétition des sauvages montagnais des bords du Saint-Laurent, adressée atl gouverneur général du Canada, et qui semble av<Mr été rédigée ptr quelque économiste, à l'état sauvage.
« Nous sommes trois cents familles, sans compter les veuves et les otplie* lins, nous n'avons pas d'autre moyen de vivre que la chasse et la pèdie : depuis plusieurs années, la feimine fait des ravages parmi noua et dimmve chaque jour notre nombre. La chasse disparaît peu à peu dans le bois, et nos places de pêche nous sont enlevées de toutes parts par les blancs. A bob justes réclamations, ils répondent par ces paroles : — Travailles, vous ae serez pas malheureux. — Qu'entendent-ib par ce travail? Est-ce la cfaasM ou la pêche P Ce reproche est injuste. — Est-ce la culture des champs f H est alors insensé.
' Grand chef, le Grand Esprit en créant l'homme a donné à ohaam n génie particulier, ce génie est difiîérend aussi pour chaque nation. A ta nation, l'instinct de se bâtir de grands villages de pierrea, d'habiter eisemble, de se construire de grands canots de bois pour traverser les me». A nous, il a donné l'instinct de vivre dispersés dans les forêts, d'habiter daas des cabanes d'écorce, de nous construire de l^rs canota, afin de ponroir parcourir jusqu'à leurs sourees nos rivières et nos lacs.
« Grand chef, l'oiseau de passage qid revient chaque printemps vers le
bornent à les déplacer, au profil de la classe qui a réussi h faire main basse sûr le pouvoir. Celte classe devenue subitement
lieu qui l'a va naftre» oubliera plutôt son chemin que le sauyage montâgaais.
• Lorsque nous avons voulu imiter les blancs en cultivant le peu de BsiÀt aride qui, avec les rochers, compose notre territoire, la bêche nous tombait des mains, en rêvant à nos forêts ; au jour de la récolte, nous oubliions même les quelques patates que nous avions à recueillir.
« Vivant de chasse et de pêche, le Grand Esprit nous a donné le même instinot qui fait émigrer le gibier et le poisson : en imitant ces périodiques voyageurs, nous obéissons à une force intérieure. Lorsque le moment arrive de sortir de nos forêts ou d'y rentrer, il faut partir ou nous dépérissons, comme ces oiseaux dans des climats qui ne sont plus les leurs (*). «
Seulement, est-il possible de perpétuer, en présence de la concurrence envahissante des races civilisées, cette existence nomade et primitive P En continaant à obéir à leurs instincts, à la mode de leurs ancêtres, sans essayer de les approprier aux emplois que la civilisation peut offrir au génie particulier de chaque race, les Indiens ne doivent-ils pas disparaître, refoulés de déserts en déserts, comme les espèces sauvages des buffles ou des bisons qui ne s'assouplissent point à la domesticité ? Ou se civiliser ou périr, voilà pour eux l'alternative !
Cela étant, il s'agit de savoir si les Indiens peuvent passer d'eux-mêmes, sans la transition d'un régime spécial de tutelle, de la barbarie à la civilisation. Cette question, l'expérience l'a résolue presqu'à présent d'une manière négative. On a cru, par exemple, qu'il suffirait d*élever de jeunes Indiens à Teuropéenne pour en faire des Européens, et l'on n'a obtenu que des sauvages vernis de civilisation. M. de Tocqueville rapporte encore, à ce sujet, un fait caractéristique.
' L'indigène de TAmérique du Nord, dit-il, conserve ses opinions et jus-
'*) Cette pètilion composée |>ar le chef Estio de latribo des Betsfaiamils se Iroave reproduite dans Touvrage de M. J.G. Tacbé : Des Provinces de l'Amérique du !\'ord et d'une Union fMêrale. Appendice.
COVBS D*kC0!(OMII PÛLITIQUI, T. II. 29
maiiresse de Pappareil à fabriquer les privilèges se garde bien de mellre au rebut une machine si productive; elle se bâte de
qu'au moindre détail de ses habitudes avec une inflexibilité qui n'a point d'exemple dans l'histoire. Depuis plus de deux cents ans que les tribus erranta de l'Amérique du Nord ont des rapports journaliers avec la race bUnche, ils ne lui ont emprunté, pour ainsi dire, ni une idée ni un usage. Les hommes d'Europe ont cependant exercé une très grande influence sur les sauvages. Ils ont rendu le caractère indien plus ordonné, mais ils ne l'ont pas rendu plus européen.
' Me trouvant dans l'été de 1831 derrière le lacMichigan, dans un liea nommé Green Baj, qui sert d'extrême frontière aux États-Unis du oôté des Indiens du Nord- Ouest, je fis connaissance avec un officier américain, le major H., qui, un jour, après m'avoir beaucoup parlé du caractère indien, me raconta le fait suivant : « J'ai connu autrefois, me dit- il, un jeune Indien qui avait été élevé dans un collège de la Nouvelle Angleterre. Il y avait obtenu de grands succès, et y avait pris tout l'aspect extérieur d'un homme civilisé. Lorsque la guerre éclata entre nous et les Anglais, en ISIO, je revis ce jeune homme ; il servait alors dans notre armée, à la tète des guerriers de sa tribu. Les Américains n'avaient admis les Indiens dans leurs rangs qu'à la condition qu'ils s'abstiendraient de l'horrible usage de scalper les vaincus. Le soir de la bataille de ***, C. vint s'asseoir auprès du feu de notre bivouac ; je lui demandai ce qui lui était arrivé dans la journée ; il me le raconta, et s'animant par degrés aux souvenirs de ses exploits, il finit par entr'ouvrir son habit en me disant : — Ne me trahissez pas, mais voyez ! Je vis en effet, ajouta le major H., entre son corps et sa chemise, la chevelure d'un Anglais encore toute dégouttante de sang (*). • Quelle conclusion faut -il tirer de ce fait? Que les Indiens ne sont pas dvi* lisables? En aucune façon. Il faut en conclure seulement que le travail de l'éducation appliqué à une seule génération ne suffit pas plus pour modifier les instincts d'une race particulière d'hommes que ceux d'une race particulière d'animaux. L'histoire naturelle de l'homme aussi bien que celle des races
(*) Al. db Tocqubville. T. II. Ghap. X.
Fadapter à ses intérêts particuliers, en remplaçant, parexemple, les monopoles militaires et religieux appropriés aux intérêts des
inférieures de ranimalité démontre que les instincts se transmettent avec les modifications qu'on leur a fait subir. On sait que les nègres nés en Amérique, même quand ils n'ont aucun mélange de sang européen dans les veines, sont fort supérieurs à ceux qne la traite importe d'Afrique et qu'ils éprouvent, en conséquence pour ceux-ci, un profond mépris. Cependant l'éducation de l'esdavage est, à coup sûr, fort grossière et fort imparfaite. Mais, telle quelle, elle n'agît pas moins, de génération en génération, pour élever l'homme de la barbarie à la civilisation.
L'erreur dans laquelle on tombe à cet égard provient de ce qu'on suppose a friori qu'il suffit d'inculquer au sauvage un certain nombre de notions intellectuelles et morales pour le civiliser. L'éducation des instincts doit précéder celle de l'intelligence, et cette éducation qui s'opère au moyen de cbangements graduels dans la nourriture, les occupations, la manière de vivre, etc., exige pour porter ses fruits un nombre plus ou moins considérable de générations selon qu'il s'agit d'une race plus on moins vigoureuse partant plus ou moins réfractaire à la civilisation. C'est faute d'avoir eu égard à cette observation, qu*on n'a point, de même, réussi encore à réduire à l'état de domesticité des races d'animaux qui, pour être plus réfractaires que les autres à la domestication, n'en sont pas moins, selon toute apparence, domesticables.
Maintenant, l'histoire entière démontre que l'immense majorité de l'espèce humaine a dû passer par un régime de tuteUe pour s'élever de la barbarie à la civilisation. C'est ainsi que les civilisations du Nouveau Monde étaient fondées comme celles de l'ancien sur un régime de tutelle auquel étaient assujetties les masses incapables du self government. Tel était, par exemple, an Pérou, le gouvernement des Incas. Lorsque les Espagnols eurent détruit ce régime, si admirablement approprié à la nature des races autochtbones, les Indiens retournèrent peu à peu à Fétat sauvage, et leur nombre qui s'était élevé à plus de 8 millions au temps de l'Inca Atahnalpa tomba à quelques centaines de mille. Les jésuites, excellents observateurs, copièrent, dans
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classes dépossédées par des monopoles industriels, commerciaux et financiers, parfois même en ajoutant ceux-ci à cenx-li
aes parties essentielles, le syatème des anciens cmlisateurs de rAmérique et ils rintroduisirent au Paraguay, où, grâce à ce système, leurs « missions « prospérèrent pendant plus de deux siècles. Les missions détniita, les Indiens du Paraguay, comme auparavant ceux du Pérou, retournèrent à la barbarie. On a objecté, nous ne Tignorons pas, que ce régime de tateUe empêchait les Indiens d'arriver au sel/govemmetU au lieu de les y préparer.
« La nouvelle de l'expulsion des jésuites du Paraguay, dit notamment M. Alf. Sudre, fut accueillie avec des cris de joie ; mais la civilisation fausse et incomplète à laquelle ils avaient été initiés ne put se soutenir par elle-même. Les missions tombèrent dans une rapide décadence. Le despotisme ctait devenu nécessaire pour ces âmes auxquelles l'habitude de la liberté et le sentiment de la dignité individuelle étaient étrangers (*). •
Il se peut, en effet, que le gouvernement des jésuites du Paraguay ait été une tutelle imparfaite, mais encore valait- il mieux que l'absence de tutelle. La preuve, c'est qu'à côté des missions, les Indiens libres demeuraient à l'état sauvage, oit retournèrent aussi les Indiens des missions après l'expulsion des jésuites.
N'oublions pas, non plus, que la plupart des hommes libres de l'Europe ont passé par la tutelle de l'esclavage et du servage, et que c'est gr&ee t cette tutelle, si grossière et si coûteuse pourtant, qu'ils sont suecessivemeat devenus capables du tel/ government. Singulière révolution des idées ! jadis, on ne concevait même point la possibilité de l'existence d'un wî/govemmeM: aujourd'hui, on ne peut plus (du moins en théorie) concevoir autre chose. Tandis que nos ancêtres refusaient de croire que les hommes pussent devenir un jour majeur», nous refusons de croire aujourd'hui qu'ib ne le soient pas encore tous devenus, et nous voulons non seulement accorder la liberté à ceux qui en sont capables, mais encore l'imposer à ceux qui en sont ino^Mibles.
Cette conception étroite et bornée de la liberté conduit fatalement, dans la pratique, à la destruction des races aciuellemeHt inférieures. Que l'on sup-
(*) Histoire du communitftuf^ par Alf. Sndre. De» cwmiunauAéê oêoHique».
C'esl ainsi, comme on sait, qu'a procédé la bourgeoisie dans tons les pays oà elle a remplacé la noblesse et le clergé, ou bien
pose, en effet, des races incapables de se gouverner elles-mêmes et obb'gées cependant de se contenter de ce gouvernement insuifisant et vicieux, en concurrence avec des races capables d'un bon wlf goverument^ les premières devront inévitablement disparaître devant les secondes. Tel est le cas des Indiens et l'on peut ajouter aussi, des nègres libres en Amérique. Cette conséquence fatale, les doctrinaires de la liberté imposée, l'acceptent, du reste, sans hésiter. — S'il est, disent-ils, des races retardaires auxquelles la concurrence des races civilisées soit funeste, tant pis pour elles ! Qu'elles périssent puisque telle est leur destinée ! — Si donc les Indiens et les nègres ne peuvent supporter le régime qui convient aux Européens, — et que l'on suppose bien entendu le seul qui convienne à l'homme pris d'une manière abstraite, que les Indiens et les nègres disparaissent devant les Européens ! — Mais est-on bien sûr que la disparition de races inférieures, soit par voie d'extermination, soit par voie de tel/ government imposé ne constitue point on appauvrissement de l'humanité F Tontes les races recèlent, dans leur sein au moins à l'état de germes, des aptitudes spéciales ; toutes aussi peuvent à la condition d'être soumises au régime qui convient à leur état actuel, déve lopper ces germes et les iaire fructifier à l'avantage de la communauté. Qui pourrait affirmer que telle race maintenant encore à l'état sauvage ne mar chera pas uu jour à la tête de la civilisation, tandis que les races actuelle ment prépondérantes seront en décadence ? Qu'auraient répondu les Romains de répoqae de Cieéron et de Jules César, si on leur avait dit que des Barbares sortis des forêts de la Germanie et des «teppes de la Seythie gouverneraient un joar le monde ? Vouloir imposer à tons les hommes uu Certain régime que Ton suppose seul équitable et seul utile, en déclarant que ceux-là qui ne peuvent supporter ce régime doivent périr, n'est-ce pas imiter ces utopistes qui veulent jeter le monde dans un certain moule politique et social de leur invention, en proclamant ennemis du peuple ceux qui refusent de s'y laisser enfermer P N'est-ce pav faire de la liberté elle-même une variété du despotisme^ et non la moins abrutissante et la moins meurtrière P
encore, où elle est entrée en partage de pouvoir avec ees deox anciennes corporations gouvernantes. Que les classes inférieures réussissent, à leur tour, à supplanter la bourgeoisie, dans le gouvernement des sociétés, la spoliation ne disparaîtra pas davantage; elle modifiera simplement ses Tonnes et ses applications, en les appropriant de nouveau aux intérêts prédominants, voilà tout! Ainsi, l'impôt sera rendu progressir par eo haut au lieu de Têtre par en bas; le communisme, se résumant dans un maximum égalitaire qui abaisse les revenus des classes supérieures au profit des masses, remplacera le monopole qui abaisse les revenus des masses au profit des classes supérieures. Enfin, on verra reparaître, adapté aux intérêts actuels et apparents du grand nombre, le régime protecteur lui-même. On cessera d*exclurcdu marché national les produits étrangers, en vue d'augmenter artificiellement les profils des entrepreneurs d'industrie, mais on en exclura les bras étrangers, en vue d'augmenter artificiellement les salaires des ouvriers (1).
(1) Le proieotionisme spécialement appliqué aux intérêts des classes ouvrières, était devenu aux États-Unis la doctrine fondamentale du parti des nati/s (voir, à ce sujet, les Questions cTéconomie politique et de droit publie. Jm liberté du commerce, T. II, p. 88). Les natifs voulaient opposer une barrière à l'immigration européenne, eu vue de « protéger • les travailieon américains, et ils avaient emprunté, pour réclamer cette protection contre les bras étrangers, les arguments dont faisaient usage les fabricants de tissus de la Nouvelle Angleterre et les maîtres de forges de la Pennsylvanie pour défendre les tarifs qui les protégeaient contre • l'invasion • des prodoits similaires du dehors. £n d'autres termes, les natifs voulaient appliquer à la protection des salaires des ouvriers le même appareil que les protectionistes proprement dits ont réussi à faire appliquer à la protection des profits des entrepreneurs d'industrie.
Les doctrines des nati/s n'ont point prévalu aux Étais-Unis; mais elles
Bref, CD ne supprimera pas la spoliation, on se contentera de la déplacer, et, selon toute apparence, en Faggravant.
Le progrès ne consiste donc point, comme le supposent les doctrinaires de la bourgeoisie et les jacobins de la démocratie, à s^emparer de Tappareil de la spoliation , et, après avoir fait main-basse sur les biens de la classe que l'on a dépouillée du pouvoir, à conserver et à agrandir même cet appareil, en lappropriant aux intérêts particuliers du nouveau souverain, mais aie détruire sans entreprendre une liquidation inique des iniquités du passé. II faut, dans toutes les branches de l'activité humaine, supprimer les monopoles et les privilèges qui engendrent une inégalité artificielle des revenus, pour les remplacer par le régime de la libre concurrence qui aura pour conséquence nécessaire non une égalité ulopique mais Yinégalité naturelle des revenus, résultant de l'inégalité naturelle des forces physiques, intellectuelles et morales à laide desquelles les revenus se créent. Cela fait, les classes dépossédées de leurs
Qut eu plus de succès en Australie, où les travailleurs de race européenne sont parvenus à se faire protéger contre la concurrence des Chinois.
' En Australie, dit M. Jules Durai, les Chinois étaient, en 1856, environ 18,000, nombre qui a triplé depuis lors ; c'est surtout dans la province de Victoria qu'ils se rendent, attirés par la richesse des gites aurifères : c'est là aussi qu'ont éclaté contre eux les antipathies les plus agressives. On a parlé d'expulsion, on a redouté un carnage; finalement l'esprit anglais a transigé par des droits sur l'opium, et une taxe d'entrée de 10 livres sterling, plus 2 livfies par mois pour la patente de mineur, et 20 schellings par tête pour les frais de perception. L'entrée par la voie de terre est fixée à 4 livres. Un impôt de résidence, fixé à 6 livres par an, a été ultérieurement ajouté à ces capitations exorbitantes. Enfin, les navires qui abordent à Melbourne ne peuvent introduire qu'un Chinois par 10 tonneaux de chargement. Les Chinois échappent à une partie de ces vexations par une sorte de contre-
400 COURS d'économie POLITIQUB.
privilèges saivront désormais la commune destinée; elles c6b* serveront leurs revenus et les aceroilront seioii leurs aplitales
bmde, en débarquant sur les rivages de l'Âostralie méridionale, moins bûn gardés par la douane, et à*oh ib pénètrent par les frontières de terra sur le territoire de Victoria.
« Les mineurs australiens ont en vain essayé de donner le change à l'opinion publique, en accusant les vices des Chinois, leur société sans femmes, leur saleté, leurs habitudes de ruse, et, ajoate-t-on, de fraude et de vol, leur éloignement des mœurs européennes, tel qu'il s'oppose à toute Ibsion, mâme à tout rapprochement ; enfin, un instinct d'association qui les trouve toujours prêts à ourdir des intrigues, dans un secret inviolable. Le nom de proieetion money^ donné à Timpôt de résidence, réduit à leur mesure ces accusations, où un fonds de vérité se trouve exagéré en de telles proportions que la conduite des Européens, commentée avec la même malveillance, soulèverait la même réprobation. Jalousie de métier, concurrence redoutée, telle est la clef de toute cette haine (*). •
En Californie, où les Chinois affluèrent également, le protectionlsiDe essaya à diverses reprises de les faire expulser, mais sans succès, gràoe surtout, ajoute M. Jules Du val, au libéralisme de la partie allemande de la population. Les protectionistes californiens publièrent, il y a quelques années, sous la forme d'une • adresse de l'Institut industriel de 6an- Francisco, • un Mianifeste extrêmement curieux en ce sens qu'il renferme tous les arguments du protecUonisme des classes supérieures et moyennes, appliqué aux intérfta ^éciaux des classes inférieures.
Voici cette pièce instructive et intéressante :
GOVSIDtKAinn :
• Attendu que le travail est le capital de l'ouvrier et que la Californie est un État dans lequel le travail libre est garanti par la Constitution contre U
(•) Jules Dutal. Hiêtoire de Vémigration européenne , asiatique et africaine «« XIX* siècle. Liv. U, Chap. T. La Chine,
naturelles à les conserver et il les accroître. Ou, si elles manquent de rintelligeuce et de la moralité requises, elles les gas-
•oncurrenoe que pourrait lui faire, soit le travail des esclaves nègres, soit celui des serfs asiatiques ;
« Attendu qu'il est dans les prérogatives inoontestables des hommes de travail de cet État de sauvegarder la dignité du travail et de protéger la question des salaires ;
» Nous, membres de rinsiiiui Méchante de San- Francisco, avons dû nous pénétrer de Timportance des faits et des considérations qui suivent :
• Des Chinois ooolies ou serfs, constituant une population méprisable, arrivent chaque année par milliers sur nos rivages, occupent et détruisent nos mines, portent préjudice aux intérêts du travail des blancs et, par la concurrence qu'ils leur font, abaissent graduellement leur salaire jusqu'au dessous de ce qui est nécessaire à la vie.
• Des compagnies de capitalistes chinois établies soit à San-Erancisco, soit en Chine, font venir, tous les ans, des masses de cette population déplorable, engagées pour un certain nombre d'années, et font par elles une concurrence mineuse aux travaux de la race blanche. Ces Chinois ne différent des esclaves d'Afrique que par la durée du temps de leur enga* gement; ils ne peuvent pas plus que ces derniers devenir citoyens des États-Unis;
• Le capital ne manquera pas de tirer avantage de la présence de cette miséfable population qui, poussée bientôt par la nécessité, fera de plus en plus la guerre aux intérêts des classes laborieuses de notre race ; et celles-ci tomberont alors dans la dégradation, subiront l'oppression et les conséquences du manque d'emploi ;
« D ne saurait convenir à la dignité des citoyens libres appartenant à la
' iHce blanche d'accepter le travail à des conditions présumées égales à celles
liites à la race mongolienne ou en concnrrence, soit avec elle, soit avec tous
autres dont le travail s'accomplit contrairement aux vues exprimées dans
notre Constitution;
» Lorsque les États-Unis ont conclu leur traité avec la Chine, nul ne pouvait s'attendre à la voir jeter sur notre sol des hordes d'une vile popu- Wtion incapable d'aspirer à la citoyenneté. Ce n'est pas ainsi que le traité a été compris. — Dans les décisions émanées de la cour suprême des États-Unis, on peut voir qu'elles ne sont relatives qu'à des émigrants capables de devenir dtoyens et non à des hordes incivilisées dont la présence et les habitudes
pilleront, et elles seront obligées de céder leur rang dans Téchelle sociale à des classes plus intelligentes et plus morales.
immorales sont une honte pour notre cÎTilisation, un abaissement de notre dignité;
' Il est certain que les lois qui réglementent l'immigration en notre paji stipulent pour les populations capables de prendre part à la citoyenneté américaine, et toutes les fois qu'il j est fait exception, c'est invariablement sa sujet des personnes dont la couleur fait obstacle à cette citoyenneté. Wkm Color precludes capaciljf io bscome ameriean citizenê;
' Si des restrictions légales ne s'y opposent c'est par centaines de mille que ces populations inférieures vont inonder de plus en plus notre pays, usurper les fonctions réservées au travail honorable, envahir les occupations des hommes de race blanche.
• En conséquence, les résolutions suivantes ont été adoptées :
KÉSOLUTIONS.
« Nous ne pensons pas qu'une juste interprétation des lois des États-Unis puisse avoir pour effet de priver un État du pouvoir de prot%cr ses intérêts industriels contre un mal local, complètement destructeur de ces intérêts et complètement imprévu par les dispositions qui réglementent l'immigntion.
• Nous recommandons ce sujet à l'étude toute nouvelle de la législature califoruienne, comme digne de son attention spéciale, attendu qu'il affecte directement la prospérité d'une classe nombreuse de citoyens qui n'a que son travail pour capital.
• En sa qualité de représentant des classes laborieuses de la Californie, cet « Institute • est énergiquement opposé à la continuation des importations de barbares (barbarians) incapables de devenir citoyens, dont l'égalité avec nous n'est reconnue nulle part ni dans les mines, ni dans les ateliers, ni sur aucun terrain; dont les exigences sont autres que les nôtres et doivent un joui anéantir les justes salaires dus à l'homme qui travaille.
' Les vues de cet * Institute f seront imprimées et communiquées à tous les travailleurs de la Californie, et ils seront requis de coopérer par leur union (dans les limites permises par la loi) à la suppression d'un mal qui menace de destruction la dignité du travail et les salaires équitables. •
Ce serait une erreur de croire que cette espèce de protectionisme n'existe
Elles descendront, et elles finiront peut-être, si elles ne se retrempent point sous une forte tutelle, par succomber dans le vaste et incessant conflit de la concurrence universelle. Ainsi, e*est à dire avec Tappareil dont se sert le génie de la spoliation pour enrichir les uns aux dépens des autres, disparaîtra VinégalUé artificielle des revenus.
Si nous considérons maintenant la multitude des familles qui composent la société, nous trouverons que les unes n'ont qu'un
point dans les couches inférieures de la société européenne comme il existe dans celles de la société américaine ou parmi les descendants des convicia de la Nouvelle Galle du sud. U fut notamment sur le point de déborder en 1848. Tandis que les théoriciens du socialisme allaient au Luxembourg discuter les moyens • d'organiser le travail, « les hommes pratiques de la classe ouvrière demandaient l'expulsion des ouvriers étrangers, et en particulier des Anglais, des Belges, des Savoisiens et des ' Auvergnats. • Un bon nombre de ces malheureux furent même expulsés par voie d'émeute, et le 19 mars, le préfet de police, M. Caussidière , défendait aux ouvriers étrangers de se rendre à Paris, en les avertissant que s'ils persistaient, malgré cet avis, • ils s'expoposeraient à s'en voir éloignés et même à être expulsés du territoire français par ime mesure exceptionnelle que les circonstances motiveraient. •
m U s'est passé, écrivions-nous à cette occasion, dans les premiers jours de la révolution, un &it déplorable. A Rouen et dans plusieurs autres localités, les ouvrier anglais ont été chassés par les ouvriers français, et renvoyés dans leur pays sans avoir reçu même les salaires qui leur étaient dus. Ce fait a été porté devant le parlement anglais, et un membre de la chambre des communes à demandé si le gouvernement ne comptait pas user de représailles. Lord John Russell à répondu que telle n'était point son intention; que l'Angleterre serait toujours charmée de conserver chez elle les étrangers qui lui ont apporté le tribut de leur industrie et de leur travail, et qu'elle n'imiterait dans aucun cas l'exemple de barbarie qui venait de lui être donné par la France.
• Ces paroles du ministre anglais étaient rassurantes pour les résidents
revenu insuffisant pour les faire subsister, tandis que les autres ont un revenu suffisant ou suffisant et au delà.
Comment vivent les familles dont le revenu est insuffisant pour couvrir leurs frais d'existence? Elles entament d*abord leur capital et, par là même, elles diminuent encore, progressivement, leur revenu. Ensuite, quand elles ont consommé loote la portion de ce capital qu^il est en leur pouvoir d'aliéner, oo elles périssent ou elles recourent à la charité, qui leur fournit
firançais, mais il parait que les mêmes sentiments de modération et de n'animent pas les classes inférieures de la population de la Grande-Bretagne. Les ouvriers anglais veulent renvoyer les Français établis en Angleterre, et peut-être j réussiront- lis. Si ce malheur arrive, si chaque nation exclut les étrangers de son sein, que deviendront les principes de fraternité univenéne qae nous nous honorons d*avoir proclamés les premiers? Nous conjurons notre population ouvrière de se pénétrer un peu mieux du sens du mot fraternité, et d'accueillir l'étranger comme un frère au lieu de le repousser comme un ennemi. Nous l'en conjurons dans l'intérêt du pays et daos son propre intérêt ; car tout étranger qui nous apporte le tribut de son travail, de ses lumières et de ses capitaux contribue à nous enrichir (•). «
Les ouvriers étrangers n'en demeurèrent pas moins, aussi longtemps qoe prédomina l'influence populaire, exclus des ateliers français. Bn admettant que les classes ouvrières réussissent aujourd'hui à se rendre mattresses du pouvoir, se montreraient-elles plus libérales et plus frtfterneilea à l'égard de lean concurrents du dehors que ne Tétaient en 1848, les ap6tres par exeeikneo de la liberté, de l'égalité et de la fraternité f II est permis d'en douter. Nous se sommes point débarrassés, hélas! du protectionisme , et qui sait si nos descendants n'auront pas à le snbîr, appliqué aux intérêts spéciaux des ouvriers, comme nous l'avons subi jusqu'à présent appliqué aux intérêts spé* eiaux des entrepreneurs d'industrie?
(*) Jonrnal la Républiqw française, tl mars 1848.
le supplément de moyens d'existence indispensable pour combler la différence de leur revenu effectif avec leur revenu nécessaire. Telle est, il faut le dire, la condition de la classe la plus nombreuse et la plus pauvre, soit qu'elle y ait été réduite par des institutions et des lois iuiques ou par son incapacité à se gouverner elle-même, le plus souvent, par la réunion de ces deux causes. Celte classe vil au jour le jour consommant actuellemtnt tout son revenu, sans en pouvoir rien réserver et accumuler pour les besoins de l'avenir, menacée par toutes les crises en y comprenant même celles que suscite le progrès, et victime de tous les maux dont le mauvais gouvernement de la nature et des hommes accable les sociétés. Elle s'est incessamment grossie depuis que le régime de tutelle auquel elle était jadis assujettie a disparu. Elle va s'appauvrissant et se dégradant chaque jour; elle perd la beauté et la santé du corps; il semble même que la rouille de la misère corrode et affaiblisse peu à peu en elle les ressorts de Tintelligence et de Tàme. La lAerlé imposée^ en la livrant au gouvernement d'elle-même, avant qu'elle ne fût capable de l'exercer, dans un milieu où le vieux régime des privilèges perfectionné et augmenté continue à déprimer le développement de ses forces productives, lui a été phis funeste que ne l'avait été, dans aucun lieu et dans aucun temps, la servitude. Il a fallu inventer un mot nouveau pour exprimer cet état de pauvreté et d'abjection croissantes et irrémédiables, où peut descendre une multitude qui succombe à k fois sous le fardeau d'un self goi^mment qu'elle est incapable de supporter, et d'un régime d'exploitation hypocrite qui rend illimitée la responsabilité des faibles en continuant à limiter leur liberté au profit des forts. Ce mot qui signifie le progrès dans la misère et la dégradation, c'est le paupérisme.
Au dessus dos TainiHes qui ne possèdent point un revenu sufflsant pour couvrir leurs Irais d'existence, s*étagent celles dont les revenus y suffisent» on bien encore s'élèvent au dessus. Ces familles aisées ou riches emploient leurs revenus, partie à satisfaire à leurs besoins actuels, partie à subvenir à leurs besoins futurs, en d'autres termes, elles consomment et elles épargnent. Quelquefois elles épargnent au delà de ce qui leur est nécessaire pour se maintenir à la station qu'elles ont atteinte dans l'universelle ascension vers le sommet de ia pyramide sociale. Alors, en s'aidant des forces nouvelles qu'elles ont acquises et capitalisées, elles montent plus haut, elles atteignent une station supérieure. Quelquefois, elles épargnent moins qu'il n'est nécessaire pour se maintenir à leur rang, elles descendent à un degré inférieur, et trop souvent elles finissent par tomber, de chuie en chute, dans les bas fonds fangeux du paupérisme.
Tout revenu, quels que soient du reste son origine et son importance, aboutit à une consommation. Selon que la consommation est bien ou mal gouvernée, elle peut être lUiU ou ntiîiible.
Étudions successivement ces deux modes d'existence du phénomène de la consommation.
I. La consommation utile. Le gouvernement de la consommation est du ressort de la morale avant d'appartenir à celni de l'économie politique. Tout homme a des obligations à remplir envers lui-même, envers les siens et envers la société. Quelques-unes de ces obligations lui sont imposées par la nature, en dehors de l'action de sa volonté. Telle est la nécessité de pourvoir au maintien de sa propre existence. Mais sa volonté intervient dans la création du plus grand nombre, lorsqu'il se charge, par exemple, de la responsabilité d*une
ramille* S'il ne satisfait pas à ces obligations diverses, soit qu'elles lai aient été imposées en dehors de Taction de sa volonté, soit qu'il se les impose à lui-même, de deux choses Tune, ou il les laisse en souffrance ou il les reporte indûment sur autrui. Dans le premier cas, il commet une nuisance à l'égard de lui-même et des siens, dans le second cas, il commet une nuisance à Fégard de la société.
11 suffirait donc d'observer la justice, c'est à dire de remplir exactement toutes ses obligations envers soi-même et envers autrui pour gouverner utilement sa consommation. Mais Tobservation de la justice n'a été, en aucun temps, chose facile, et il semble même qu'elle le devienne de moins en moins. A mesure, en effet, que la société s'élève de la barbarie à la civilisation, et que nous nous élevons nous-mêmes dans ses rangs ou dans ses cercles superposés, à mesure, en conséquence, que la masse de nos obligations s'accrott et se diversifle, il nous faut, à la fois, appliquer plus de lumières et un sens plus exercé à la connaissance de la justice, et mettre en œuvredes forces morales plus grandes pour maîtriser les penchants qui nous poussent incessamment à Tenfreindre (1).
(1) • Âujoard'hui, — remarque M. Ch. Le Hardy de Beaolieu dans un opuscule rempli de vues neuves et élevées sur la Morale agent du bien-être, — aujourd'hui que les sciences ont fait d'immenses progrès et que leur enseignement a été simplifié de manière à les rendre accessibles à un très grand nombre de personnes, le pouvoir d'agir, c'est à dire de faire également le bien et le mal, s'est étendu dans la même proportion, et pour que ce pouvoir fût constamment dirigé vers le bien, ou tout au moins vers l'abstention du mal, il faudrait qu'il fût soumis à une puissance rectrice, au moins égale, émanant des fiicultés morales de Thomme, ou , en d'autres termes » celles-ci devrait
468 COCRS d'économie POLITIQUE.
ChacuD doit Taire d'abord la part nécessaire de la arnsommation actuelle et celle de la consommation future. Pour opérer utilement celle réparlition, il doit considérer : i® la quotîié e( les probabilités de durée de son revenu; i"" le nombre et rimporlance des obligations diverses auxquelles il est tenu de satisfaire; la portion de ces obligations qui incombe au préseotet celle qui incombera à Tavenir. Parmi les obligations actuelles vient, en premier lieu, la nécessité d'entretenir en bon étal le capitaf de forces physiques, intellectuelles et morales doDt chacun dispose pour prodnireelse gouverner soi-même. Conaine nous Tavons remarqué précédemment (1), le montant de cet entretien nécessaire varie suivant la dépensede forces qu'eiigent les fonctions productives auxquelles tout capital personnel est appliqué. En second lieu, après Tobligalion de pourvoira FeDtretieu du personnel de la production vient celle de pourvoira son renouvellement, c*est à dire à Télève et à l'éducation des enfants, dans la mesure requise par leurs facultés et par la situation sociale dans laquelle ils sont nés. Viennent enfin toutes les autres obligations naturelles ou conventionnelles qui sont imposées à chacun ou qu'il a pu contracter.
grandir et se fortifier en lui, au moins dans la mesure du développement de ses facultés intellectuelles. Or, nous ne voyons pas que, dans les soeiétés modernes, renseignement moral ait fait, à beaucoup près, les mêmes progrès que renseignement intellectuel, tandis qu*ii aurait dû dépasser celui-ci.
' ... Pour rétablir Téquilibre rompu entre le pouvoir de faire le mal eth volonté de s'en abstenir ou de faire le bien, il faut donc que réducatioa morale du genre humain reçoive de notables perfectionnements. > Ch. Li Hasdt de BBiLULiEU. — La Morale agent du bien-être ^ p. 3.
(1) Voir le T. !«', VII leçon, La part du traoaU,
Parmi les obligations qui concernent spécialement Favenir, viennent, en première ligne, celles qui dérivent de la nécessité de conserver et d'accroître au besoin le revenu, d'où chacun retire les moyens de satisfaire à ses obligations actuelles ou fotureSi Si ce revenu provient uniquement de la mise en œuvre d'un capital personnel de forces, d'aptitudes et de connaissauces, ce capital étant soumis k des risques spéciaux, tels que maladies, accidents, vieillesse, etc., une partie du revenu qu'il prf^cure doit être incessamment épargnée et capitalisée, de manière à couvrir ces risques, afin que le consommateur puisse survivre au producteur. Si le revenu provient encore de TexploitatioD.de capitaux mobiliers ou immobiliers, il faut, de même, en épargner la portion nécessaire pour couvrir les risques qui menacent tout capital engagé dans la production. Enfin, la plupart des obligations qui pèsent sur Thommc s'étendant du présent à l'avenir, il faut en proportionner le nombre et le poids aux ressources que l'on possède ou sur lesquelles on peut compter pour y faire face, au moins s'il s'agit de celles qui sont soumises à l'influence de la volonté (la fondation d'une famille par exemple). En tous cas, on doit calculer sa dépense actuelle de manière k ne laisser en souffrance aucune obligation essentielle, soit dans le présent, soit dans l'avenir. Sinon, l'on s'expose à infliger des nuisances à ceux envers qui on a des obligations à remplir ou bien encore à ceux sur qui on en reporte le fardeau.
Ce gouvernement utile de la consommation constitue un véritable travail dont la rémunération s'élève précisément eil raison des aptitudes qui y sont déployées et du bon usage qui en est fait. Lorsque ce travail est bien exécuté, il procure au consommateur et à la société un maximum d'utilité, partant de
couu D*icoMOMiB rouTiQUB» T. n. M
470^ COURS d'économie POLrTOUfi.
)Oois8aDce$; lorsqu'il Test mal» il y a, an contraire, nuisance on tout au moins déperdition d'utililé, partant souffrance on diminution de jouissances. Comme nous Tâtons remarqué plus haut, le gouvernement de la consommation exige la mise en omvre de facultés de deux sortes : intellectuelles et morales. Il faut de l'intelligence pour apprécier les ressources probables dmt on pourra disposer dans le cours de son existence, et pour mesurer, diaprés retendue de ces ressources, la satisftction à accorder aux obligations non volontaires auxquelles hù est assujetti, comme aussi pour y proportionner le nombre et l'importance de ses obligations volontaires. Il faut de l'intelligence encore pour bien établir ta hiérarchie des obligatioDS qu'on est tenu de remplir et mesurer la satisfaction à aecofder à chacune d'après son importance effective. Il faut enfin de l'ioteiligence pour faire la part utile des obligations présentes et celle des obligations futures. Cependant, Tin teiligence seule oe suffît pas. H faut y joindre des forces morales. En vain jugerait-on que telles satisfactions matérielles qui concernent le présent doivent être réduites au profit d^autres dépenses qvi concernent Favenir, Tassurance de la vieillesse ou Téducation des enfants par exemple, on serait impuissant à établir cet ordre utile dans ses consommations, si Ton ne possédait point la force morale nécessaire pour combattre et réfréner ses appétits et leur imposer des privations. Sans Tauxiliaire de Tintelligeace, la force morale s'appliquerait mal, elle imposerait aux besoins actuels des privations inutiles parfois même nuisibles; sans Tauxiliaire de la force morale, rinielligeoce à son tour aurait beau concevoir le meilleur gouvernement possible de la consommation, elle serait impuissante à le réaliser. Lorsque le consommateur possède Tintelligence et la force
LE REVENU, -^ U CONSOMMATION UTILE, ETC. «Tt
morale requises pour bieo gouveroer l'emploi de son revenu et lorsqu'il a soiu de se livrer au travail incessant que ce bon gou* versement exige, lorsqu'il remplit en conséquence toutes ses obligations envers lui-même et envers autrui, dans Tordre» dans la mesure et dans le temps opportuns, il résout le problème de sa consommation eonrormément aux lois de la morale et de l'économie politique.
II. La GONSomunoM nuisible. Il existe une immense variété de gouvernements privés, depuis ceux des bommes qui se préoccupent uniquement de la satisfaction présente de leurs appétits matériels, san| rechercher s'ils ne nuisent pas à euxmêmes et aux autres en négligeant tout le reste, jusqu'à ceux des hommes qui imposent à leur consommation une règle fondée sur la Justice et sur lUtililé, autrement dit, qui gouvernent leur consommation au moyen d'une charte conforme, d'une part, aux lois générales de la morale et de l'économie politique, appropriée, d'une autre part, à leur situation spéciale, et dont ils observent religieusement les articles. Toute consommation qui s'écarte de cette règle, invariable dans ses principes, mais infiniment variée dans ses applications, est fiutaiUe, soit d'une manière absolue, soit d'une manière relative.
Par eonBùmmaUùns abiolumentnuisibles, il faut entendre celles qui détruisent ou détériorent le capital personnel du consommateur, au lieu de l'entretenir et de l'améliorer. Tel est l'abus des liqueurs fortes et, en général, tout excès qui use le corps et énerve l'ime, en rendant ainsi l'homme moins apte à produire et à se gouverner. Par consommations relativement nuisibles^ il faut entendre celles qui proviennent d'un mauvais aménagement de la consommation, eu égard, d'un côté, au montant et au degré de stabilité du revenu du consommateur, d'un autre
47S COURS d'ËCONOMIB POLITIQUB.
côté, au nombre et à l'imporlance des obligations qui pèsent sur lui. Remplir incomplètement une obligation essentielle pour satisraire plus largement une obligation secondaire, négliger, par exemple, l'éducation de ses enfants, ou refuser à ses semblables une assistance nécessaire pour augmenter son confort personnel, sans même s*adonner à aucun excès, mais de manière à laisser dépérir, d*un côté, plus de capital qu*on n'en accroît de Tautre, c'est faire une consommation relativement nuisible.
Toute consommation nuisible a sa source dans des vices on des défauts qui sont des exagérations op des lacunes de notre oi^anisation, exagération de nos penchants physiques, faiblesse de notce intelligence et insuffisance de nos forces morales. Ces vices ou ces défauts déterminent, dans Féconomie de la consommation, les deux tendances opposées, mais également nuisibles, de la prodigalité et de Yavarice. En général, les prodigues sont affligés d'une lacune morale à l'endroit des sentiments de la prévoyance et de la responsabilité^ et ils sacrifient, en conséquence, les obligations de l'avenir aux besoins du présent. Non seulement, ils n'épargnent rien sur leur revenu, mais encore ils l'entament progressivement et ils finissent par ne plus couvrir leurs frais d'existence. Les avares pèchent, au contraire, par une exagération des sentiments de la prévoyance et de l'amour de soi, qui les pousse à tout sacrifier à une satisfaction ou plutôt à une assurance lointaine de leurs besoins personnels. Si les prodigues ne méritent guère les sympathies qu'on a coutume de leur accorder, car ils méconnaissent et négligent trop souvent des obligations essentielles, en revanche, les avares ne méritent pas non plus qu'on les réhabilite comme on a essayé de le faire, au nom de la science économique. On
ne peut pas dire, en effet, qae les avares gouvernent tUilemeni leurconsommalioD. Lorsqu'ils se privent des nécessités mêmes de la vie pour subvenir à.des risques que leun imagination exagère ou pour s'abandonner aveuglément à la passion excessive de l'accumulation, ils détériorent leur capital personnel, en ne lui accordant point la somme de réparations physiques, intellectuelles et morales qu'il exige; ils s'appauvrissent ainsi d'un côté s'ils s'enrichissent d'un autre. C'est bien pis encore lorsqu'ils négligent de remplir leurs obligations actuelles envers autrui, lorsqu'ils lésinent sur l'entretien et l'éducation de leurs enfants ou sur l'assistance qu'ils doivent à leur prochain, en infligeant, par là même à une portion du capital personnel de la société une moins-value ou un dommage que ne compense point la plus value dont leur épargne sordide accroît le stock général des capitaux mobiliers et immobiliers. S'ils augmentent, d'un côté, le matériel de la production, ils en détériorent et en appauvrissent, d'un autre côté, le personnel, en sorte que l'emploi qu'ils font de leur revenu rentre décidément dans la caté- «
goriedes consommations nuisibles.
En résumé, la consommation utile entretient et accroît incessamment la somme des moyens d'existence et de progrès de la société, tandis que la consommation nuisible la diminue, soit qu'elle endommage le personnel ou qu'elle entame le matériel delà production.
C'est pourquoi, de tous temps, des coutumes, des institutions et des lois, fondées sur la notion plus ou moins exacte et complète de l'intérêt général , sont intervenues pour contraindre les hommes à gouverner leur consommation d'une manière utile.
Ainsi, dana l'ancien état de la société, les classes inférieures,
«M COUttS d'économie PDLlTIftOft.
«servies à des degrés dirers, n'étaient pss pins maîtresses de gMvemer leur consommation que lenr prodoction . On gontersait, par exenpie, la consommation des esclaves exactement comme celle des antres bétes de somme attachées an domaine du maître. Le serf possédait, sons ce rapport, une latitude plus grande; mais sa consommation n'en était pas moins strictement réglementée, soit par la volonté du seigneur, soit par la « coutume » de la seigneurie. Au sein des corporations, une intervention analogue était exercée, soit par les maîtres à l'égard des ouvriers, soit par les ouvriers eux-mêmes, les uns à l'égard des autres. Ces réglementations ou ces interventions étaient souvent vexatoires et tyranniques, mais, telles quelles, maigre leurs imperfections et leurs abus, elles contribuaient à empêcher les classes les moins capables de bien gouverner leur revenu, de s'adonner à des consommations nuisibles; elles constituaient, pour ces classes mineures, un régime préventif, imparfait sans doute mais nécessaire, des nuisances de la consommation (1).
(1) M Les pradhommes ou les consuls des corporations, dit H. Levassenr, exerçaient non seulement la charité et la justice répressive, mais ane sorte de jastioe préventive ; ils veillaient à ce que les règlements fussent bien exéentés, a ce qu'anoon travaif ne fftt imparfait, et qa'aacune mauvaise actiôB ne déshonorât la société. «
Au sein des confréries et des sociétés de compagnonnage, une sorveiDance analogue, plus active et plus minutieuse encore, était exercée sur la conduite et les mœurs des membres de la communauté. L'association des iiancs* maçons constituée en 1459 à Strasbourg, peut être citée à titre d'exemple.
« Aucune association ouvrière, dit M. Levasseur, ne parait avoir été pénétrée d'un esprit religieux plus profond et plus sévère. C'est au nom du Père, du Fils et du Saint-Esprit et de la vierge Marie et aussi de ses quatre
LE REVENU. -^ U GOMSONliiaiON UTILE, ETC. 41B
Od peut ea dire autaDt des lois somptiiaires qui réglemeiiftaieot la coosommation des classes boq asservies. Quel éiaii l'objet de ces lois que Too retrouve à toutes les époques et cbey tous les peuples? Cétait de combattre l'action de oertains peu» chants excessifs ou vicieux» tels que la gourmandise, la luxure, rostentation, eie., qui fassent à des cousommations absola*ment ou relativemeot nuisibles; c'était d'établir et de maintenir une proportion utile entre les diverses parties de la ooDsooimation de chacune des classes dont se composait la société, en prenant pour base la moyenne de leurs revenus. Les lois sompimaires réglementaient le plus grand nombre des consomma* lions matérielles, la nourriture, le vêtement, l'habitatioD, les moyens de transport, etc., et quoiqu'elles ne fussent point irréprochables, quoique leur mise à exécution laissât, de méyie, soavesU à désirer, elles exerçaient certainement une influence salutaire (1). Si elles finirent par devenir odieuses et insupportables, cela tenait d'abord à ce qu'aux époques où s'accomplissait le déclassement de Tancienne société, où les classes sup^
sernteurs, les quatre saints couronnés, • que les statuts sont pubGés. Les gens qui Yirent dan^ la concubinage (*), les joueurs (**) et les clirétiens tîàdcB, qui n'observent pas « ponotnellement leurs dcToirs » et ne reçotreat paB « «nsueUement \n saints sacrements, « sont proscrits de la communauté et défense est faite à tout franc-maçon d'entretenir avec eux aucune relation. ■ (1) Voir au sujet des his sompimaires, G. Roscher, Principâs de Véconomk poliiiquâ, — politique du luxe. T. Il, p. 250, trad. Wolowski«
(*) Statut il. Il ne faat raceToir dnns la société aocDo oorrier on maître qni Tirrait tu concubinage ; si cela arrivait à quelqa^nn de la société, toate relation avec loi derrait cesser.
(**) 12. On ne recevra dans la société qne les oovriHrs et les maîtres qui observeront ponctuellamnot lears devoirs religienx et recevront, annoellement, les saints Sacrements; on en eielara avec soin cent qni seront convaincas de risquer lenr argent an jeu. — Ord, des taih leurs de pierre de Strasbourg, 1459. (Histoire des clauses ouvrières en France, par Em. LeTâssenr. T. I*'. Us Corps de métiers, ~ les Confréries, —te CanpagTkonnage,)
47« COURS D*ÉGOIfOMIE POLITIOOB.
rienres déclinaient tandis que les classes moyennes s'éleTaient» elles maintenaient entre les consommations de ces deux catégories sociales des distinctions qui avaient cessé d'avoir une raison d'être dans la différence de leurs situations et de leurs revenus; cela tenait encore à ce qu'elles continuaient de limiter la consommation de produits et de denrées qui» à l'époque où elles avaient été établies, étaient des articles de grand luxe, mais que les progrès de l'industrie et du commerce avaient rendues successivement accessibles à toutes les classes de la société. Elles entravaient donc, par leurs règlements surannés, le progrès industriel et commercial, tout en imposant à la masse des consommateurs des privations inutiles sinon nuisibles, et elles devaient, en conséquence, devenir doublement impopulaires.
De nos jours, la plupart des restrictions que Tancien régime opposait à la liberté de la consommation ont disparu, mais est-ce à dire que la consommation ait cessé d'avoir besoin d'une règle? Non à coup sûr. II en est, sous ce rapport, de la consommation comme de la reproduction. Parce qu'elle n'est plus réglée d'autorité, il ne s'ensuit pas qu'elle ne doive plus être réglée; que chacun puisse aveuglément et indifféremment, en matière de consommation comme en matière de reproduction, obéir à ses penchants; qu'il suffise de laisser faire la natore. Non ! A la règle imposée il faut substituer une règle volontaire, mieux ajustée à la situation de chacun et plus mobile, mais non moins formelle et non moins rigide, sous peine de subir et de faire subir aux autres des nuisances analogues à celles que l'antique réglementation de la consommation avait pour objet de prévenir.
La nécessité d'une règle en matière de consommation étant bien démontrée, il reste à savoir si toutes les individualités
dont se composeni dos sociétés possèdent et la capacité nécessaire ponr rétablir et la force morale requise pour Tobserver? Nous ne le pensons pas. Nous pensons que la multitude a encore besoin, quoique à des degrés divers, d'une tutelle pour suppléer à l'insuffisance de sa capacité et de ses forces morales dans le gouvernement de sa consommation, et nous en trouvons la preuve dans rimpossibilité où elle se trouve de couvrir ses frais d'existence sans recourir à l'assistance, dans le travail hâtif ou excessif dont les chefs de famille des classes ouvrières accablent les mineurs qu'ils ont l'obligation d'entretenir, même lorsque leur salaire utilement employé pourrait suffire pour subvenir aux besoins de la famille. Si cette multitude incapable du self government était libre de se placer sous la tutelle qui lui est encore nécessaire, il y a apparence qu'elle n'y manquerait point; qu'elle échangerait d'elle-même sa condition aiisérable et précaire contre une tutelle qui se résoudrait pour elle en une assurance libre contre le paupérisme.
Quant aux individualités qui possèdent la capacité et la force oQorale requises pour gouverner elles*mémes leur consommation aussi bien que leur production, la tutelle leur serait nuisible, d'abord en ce qu'elle les assujettirait à une règle générale toujours moins exactement ajustée aux besoins de leur gouvernement individuel que ne pourrait l'être la règle spéciale qu'elles s'imposeraient k elles-mêmes, ensuite, en ce qu'elle entraverait le développement de leurs facultés morales et intellectuelles, en les privant du débouché du sel/* grovemm^n^ maintenant à leur portée. Il importe, en conséquence, de laisser ces individualités capables du self government pleinement libres de gouverner leur consommation aussi bien que leur production, sauf répression en cas de nuisance.
La répression eu cas de ouisance dans Texercice da êélf §Qvemment privé peut être de deux sortes : morale ou matérieHe. La répression morale s'opère au moyen de riniervention de Topinion publique. Sans doute l'intervention de Topinion publique dans le self government privé peut être parfois abusive et nuisible dans la pratique; mais elle n*en est pas moins légitime et utile, en principe. Du moment, en eflet, où un homme se conduit de telle manière qu'il résulte de sa conduite une nuisance pour autrui, l'opinion publique, qui représente l'intérêt commun auquel il porte atteinte, est fondée à exercer sur lai une censure et à lui infliger soit un blâme, soit toute autre pénalité morale ou sociale, en proportion avec la nuisance commise. Que si une pénalité de ce genre ne suflSt point, — et on peut espérer qu'elle suffira un jour, — il y a lieu de recourir aux pénalités matérielles.
Cette question du self government individuel divise aujourd'hui profondément les esprits. Les uns sont d'avis non seulement que tous les hommes ont droit au self govemmentj maïs encore qu'il faut le leur imposer, même quand l'expérience a démontré qu'ils ne possèdent ni l'intelligence ni la force morale requises pour le pratiquer; quand, en conséquence, ils préfèrent être gouvernés plutôt que de se gouverner. Les autres, au contraire, refusent d'une manière non moins absolue aux individus l'aptitude à se gouverner eux-mêmes, conformément à la justice et à l'utilité générale, et ils révent le rétablissement, sous d'autres formes, des antiques régimes de tutelle qui soumettaient toutes les individualités au gouvernement de la société. La vérité est entre ces deux thèses opposées de Vmdividualisme et du socialisme. L'observation et l'expérience démontrent qu'il n'est pas vrai, comme l'affirment les indivi-
dualistes, que tous les hommes soient capables de se gouyerner; qu'il D*est pas vrai, noo plas, comme l'affirment les socialistes que tous les hommes soient incapables de se gouverner. D*où la conclusion qu'il faut les laisser pleinement libres, soit de pratiquer le self gotemmMt, soit de ne le point pratiquer.