SYSTÈME INDUSTRIEL
Ce fut en 1776 c^Adam Smith ^ sorti de cette école écossaise qui a donné tant dé savans du premier ordrp, publia son livre intitulé : Reàherches sur
la nature et les causes de la riclfesse des nations [a). «Quand on lit cet ouvrage, dit J.-B. Say, on s'aperçoit qu'il n'y avait point d'économie politique avant Smith; entre la doctrine des économistes et la sienne , il y a la même distance qui sépare le système de Tycho- Brahé de la physique de IS^ewton. Avant Smith on avait avancé plusieurs fois des principes très-vrais :
(a) An Inquiryinto the nature and causes ofthe weaUk qf nations. H en a paru sept éditions en Angleterre et plusieurs contre£açons dans l'étranger ; cet ouTra|;e a été traduit trois fois en français, deux fois en allemand y etc. Parmi les traductions françaises y celle de Gamier (Paris, 1802 en 5 vol. ), est la seule qui soit digne de l'original. La traduction . russe que nons en iftvons, laisse beaucoup à désirer. — Toutes les fois que je citerai l'ouvrage de Smith , ce sera d'après la 7* édition anglaise. Londres , 1793 /en 3 volumes. ( Note de V auteur J)
Addition à cette note: Il 'vient de paraître (1832) chez madame ^euve Agasse , à Paris, une nouvelle édition de cet ouvrage où les notes de Garnier , qui ne formaient qu'un yolume, ont été augmentées au point d'en former deux. J.-B. $.
t4l I^REMIÈRS PAUTIEs
il a montré le premier pourquoi ils étaient vrais. Or bn sait qu'une vérité appartient , non pas au premier qui la dit , mais au premier qui la prouve (a). Smith a fait plus qu'établir des vérités : il a donné la vraie ibiéthode de signaler les erreurs ; il a appliqué à Téco*homie politique la nouvelle manière de traiter les l^ciences, en ne recherchant pas ses principes abstractivement , mais en remontant des faits les plus constamment observés, aux causes que décoiwre le raitonnement rigoureux et non de simples présomptions. Son ouvrage est une suite de démonstrations qui ont élevé plusieurs propositions au rang de principes incontestables , et en ont plongé un bien plus grand nombre dans le néant (b). »
— — — I I— — ^« n I ■ ri II
, (a) Les résultats de la doctrine des économistes , par rapport à la condaite du gouvernement , sont souvent conformer à ceux de la doctrine de Sinitli ; mais on en est bien autrement tonvaineu quand on a suivi les démonstrations de cet auteur. C'est donc une vaine prétention aux économistes de nos jours^ de soutenir que toutes les grandes vérités que Smith a proclamées, se trouvent déjà dans les écrits de leur système. Il est encore probable que Smità les aurait trouvées , i^nd même les économistes n'auraient rien publié. Le docteur Quesaay donna sen Tableau écçuornique en 1758 , et Smith commença ses leçons sur l'économie politique en i^Sa, quoiqu'il ne fit paraître son ouvrage que vingt-qtuitre ans après. Il existe d'aitteturs m manuscrit de la nuiin de Smâth, écrit «b 1755, et présenté alors par l'auteur lui-même à une société dont il était membre. Dans cet écrit, plusieurs des opinions ks plus importantes qu'il a depuis publiées dans ses Recherches , se trouvent déjà exposées en détaiL ( Voyez la Fie d^ SmM dont Gamier a fait précéder sa traduction. )
(6) Say : lyaiié^ etc., 2® édit.^ tom. I , p. xlix.
IITTRODUCTIOir. Il5
Ce qui établit la différence entre la doctrine de Smith et celle des économistes, c'est le point duquel elles partent l'une et l'autre pour déduire des conséquences. Les économistes n'avaient reconnu d'autres sources primitives à la richesse que la terre et le travail agricole ; Smith prouva que tous les travaux industriels sont productifs, et il les comprit sous le nom de travail (labour). C'est ce travail qu'il regarde comme la source primitive des richesses , sans exclure hi terre ^ laquelle, dans son système, est d'une influence secondaire. Il montre ensuite que , pour devenir rîcbe, il ne suffit pas de l'action de ces deux causes ; qu'il faut encore que Xéconomie épargne les richesses produites et les accumule, afin que le travail puisse les employer à en créer de nouvelles* Les richesses accumulées et appliquées à la production , sont comprises par Smith sous le nom de capitaux; et dans sa doctrine ils forment la troisième source de la richesse nationale.
Au premier coup d'œîl on voit combien cette théorie doit l'emporter sur celle des éconofnistes. Ces philosophes avaient fait de l'économie politique une science purement naturelle; Smith l'éleva au rang des sciences morales (i). Si la terre et le travail agricole étaient les ^seules sauroes des richesses, leur multi^
(x) Smtth. a fait phts : il a éleiré réconomie politique IM^ xvr% cLes sciences expérunentales. Ses raisonnemiexis reposent tov.joors sur des faits. Remente-t-il aux causes ? Il commence par bien constater le fait qu'il observe; il montre ensuite par des raisonnemens rigoureux , qu'il dQpend d'un autre fait égale-
Il6 PREMIERE PARTIE.
plication dépendrait toujours en dernière analyse de l'étendue et de la fertilité du sol , et au delà du terme ique prescriraient ces avantages naturels , l'industrie iiumaine serait impuissante et stérile. Au contraire , lorsqu'on reconnaît avec Smith le travail de l'homme comme l'agent principal de la création des richesses, il s'ensuit que leur multiplication n'a d'autres bornes que celles presqu'indéfinies des facultés humaines et de leur développement; et cette théorie est bien plus conforme-à l'expérience que 'Celle des économistes^ N'avons-nous pas vu des peuples placés sur un territoire ingrat' et borné, des peuples purement manufacturiers et commerçans , s'élever à un degré d'opulence que leur enviaient les nations les plus riches ' en produits de la terre (a)? — Mais ce n'est pas sur
ment constaté , qui est sa cause. Ses principes sont toujours déduits à posteriori de l'observation. Quand il fait une supposition, ce n'est point une supposition gratuite; elle représente toujours -un cas possible et même fréquent, de la réalité duquel chacun a vu des exemples. J.-B. S.
(a) Turgot., dans ses Observations sur Je Mémoire de M. Graslin ( Œuvres ^ tom. iv, p. 355 ), cite un raisonnement de cet^auteur qui contient la même objection contre le système des économistes. « Si l'industrie manufacturière et commer* çante, y est-il dit, ne produisent point de ricbesses, comment les nations qui ne sont que manufacturières et commerçantes, vivent-elles ? Gomment s'enrichissent-elles ? Si l'impôt ne peut être pris que sur le produit net des terres, comment ces nations paient^elles des impôts ? Est-ce que les manufactures et le commerce seraient productifs dans un pays manufacturier et commerçant, et ne seraient pas productifs dans un pays agricole?»
cette comparaison à peine ébauchée que vous devez juger de la préférence que mérite la doctrine de Smith; le cours d'études que nous allons faire vous en convaincra d'une manière plus solid^.
Cependant, malgré cette supériorité évidente, le système industriel renferme quelques points qui sont susceptibles de controverse. Dans ce système, eomme dans celui des économistes, le principe productif des richesses est encore censé être la source et la mesure de leur valeur. Les économistes , comme nous l'avons vu, prétendent que les richesses ne tiennent leur valeur que de la matière; Smith soutient qu'elles. ne la doivent qu'au travail (a). Chez les uns la valeur échangeable d'un objet matériel se mesure sur ta quantité de matières brutes que le possesseur peut
La réponse de Turgot est une nouvelle preuve combien il faut être en gardé contre l'esprit de système, même quand on fait profession de ne tenir à aucun système. Cet homme éclairé ne dédaigne pas dé recourir, pour réfuter cette objection , à la distinction puérile que les économistes avaient imaginée entre les nations productives et les nations salariées; mais il l'habille un peu autrement. Il distingue les' états des nations : tous les états qui ne peuvent subsister que par les manufactures- et le commerce, sont censés appartenir aux états limitrophes qui sont agricoles et former avec eux ce qu'il appelle une nation. -^ Nous avons vu de nos jours 1q gouvernement impérial de France alléguer cette même distinction pour justifier l'incorporation de la Hollande au grand empire : M. Turgot, en écrivant ces lignes, sq serait>il jamais douté qa'on en ferait une application si sérieuse ?
(a) Cependaiit Smith n'est pas le premier qui ait énoncé cette opinion ; elle se trouve déjà indiquée dans un Traité de
Il8 ^^REMIÈRE PARTIE.
se procurer par son échange; chez l'autre, la valeur échangeable d'un pareil objet est égal à la quantité de travail que cet objet met en état d'acheter ou de çomms^nder. N'est-ce pas également confondre l'origine des choses qui peuvent avoir une valeur, avec l'origine de la valeur que ces choses peuvent avoir ? Ija nature et le travail sont très - incontestablement les sources des richesses; mais pour cela ils ne sont pas encore les sources de leur valeur (a). Les richessesçnt de la valeur , non parce qu'elles contiennent de )a matière *ou qu'elles sont le fruit du travail , mais patrce qu'elles sont utiles et que leur utilité est re« connue {b). Si les sources des chosesmatérielles étaient fnn^me temps les sources de leur valeur, toutes les choses de Cj&tte espèce auraient infailliblement de la valeur, et leur valeur se mesurerait toujours sur la quantité de matière ou de travail qu'elles contiennent: cependant nous voyons une inGnité de choses maté-. ]çielles qui n'ont nulle part de la valeur; nous en voyons qui ont de la valeur dans telle contrée, et qui n'en ont point dans telle autre ; celles même dont la valeur •est le plus universellement reconnue, diffèrent dans les degrés de valeur , non-seulement dans les diffé-
l'abbé Galiani: Deîla moneta, qui parnt en i75o; et elle est développée avec plus de clarté et d'une manière plus sediaisante dftns un mémoire de M. Turgot , intitulé : Valeurs
et monnaies y qui se trouve dans le 3« volume de ses Œuvres*
Ce mémoire est antérieur à la publication de l'ouvrage de
Sjnith. (a) Voyez les notions sur la valeur 9 chap. III 9 p. 4^* (è) Say : Traité^ etc. , i'« édit. , tom. I, p. a4.
IWTRODUCTIOW tig
reos lieux, mais encore dans le même endroit en dif? ferens temps.
Vouiez- vous des exemples ? Un coup d'œîl rapide sur les différentes productions de la nature et du travail nous en fournira mille. L'écorce qui donne le quinquina , la plante dont on prépare le tabac , ont été produites par la nature pendant bien des siècles sans qu'on leur ait attribué la moindre valeur; et cependant ces objets n'étaient pas composés de moins de matière alors , qu'ils ne le sont aujourd'hui. Ce n'est que du moment qu'on a reconnu les qualités qui les rendent utiles , qu'ils ont acquis de la^, valeur.
Le travail est-il nécessaire pour procurer de la valeur à un objet ? Voyez cette belle forêt que la nature a plantée satis le secours de l'homme ; est-elle sans valeur? Et lorsque le propriétaire se décide à vendra sur pied les arbres qu'elle renferme, n'en reti^erat-il pas un prix uniquement dû à la nature ?
S'il existe des chosesauxquelles le travailn'a aucune, part et qui ont cependant de la valeur, nous envoyons d'autres, créées par le travail, qui n'ont nulle part de k valeur, ou dont la valeur ne se règle nullement, sur le travail qu'il a fallu pour les produire. Tel auteur a mis plusieurs années à composer un ouvrage qu'aucun Jibraire ne lui achète. Les marchandises coloniales dont l'Angleterre regorgeait pendant le blocus continental, ne se vendaient- elles pas souvent au-dessous du prix du travail qu'elles avaient coûté à produire? L'ingénieux horloger de Pétersbourg; l'inventeur de l'orchestré mécanique , a -^ t - il trouvé
110 PREMi:àB£ PARTIE.
des acheteurs pour son produit admirable , le fruit d'un travail de dix années (a) ?
Les produits du travail peuvent avoir de la valeur dans. une contrée , et n'en pas avoir dans une autre. IjCs meubles de commodité et de luxe les plus recber* chés en Europe , ne se vendraient guère en Chine ; ceux de ce pays ne trouveraient point de marché en Europe. '
La vogue que les produits du travail ont aujour* d'hui, peut cesser demain, et ils cesseront d'avoir de la valeur. La poterie d'étain dont se servaient.autrefois les gens d'une foi'tune moyenne , n'a plus de valeur depuis que l'usage de ïa faïence d'Angleterre s'est généralement introduit. Les manufactures de Lyon, de Manchester, ont souvent leurs magasins remplis d'étoffes qui ne se vendent plus. Une marchande de modes, dont par hasard le commerce seraitinterrompupendantquelquesmois, derichequ'eUe était , se verrait peut-être réduite à faire banqueroute. Enfin les produits du travail qui avaient cessé d'avoir de la valeur, peuvent en acquérir de nouveau. Les soieries et les brocards de Lyon , que l'austérité des formes républicaines avait jadis condamnés en France, sont de nouveau des marchandises très -recherchées depuis que la monarchie y est rétablie. Les ouvrages de l'art des anciens, que l'ignorance des peuples du moyen âge avait privé de leur valeur^ sont
(a) L^iorloger mécanicien, dont je parle ici) est M. Strasser. IJe trouvant point d!occasion de vendre son orchestre mécanique, il l'exposa publiquement pendant quelque temps, et s'en défit à la fin par la voie d'une loterie.
IWTRODUCTIOir. 121
reSevenus des choses précieuses depuis que l'Europe moderne a su les apprécier. .
Il serait inutile de multiplier les exemples pour étayer une vérité évidente par elle-même, savoir que la valeur ne dépend point des causes qui font exister les choses , mais de l'opinion des personnes qui veulent les faire servir à leurs besoins. Ainsi le travail industriel n'est pas productif, comme Smith le prétend, j^arce qu'il produit une valeur, mais il est productif lors qu'il produit une valeur. Toutes les industries indistinctement peuvent être productives, mais elles ne le sont pas nécessairement. Et quand elles le sont, ce n'est pas, comme Smith le soutient, par la raison que le travail est une peine , qu'il suppose le sacrifice d'une portion de notre repos, de notre liberté , de notre bonheur ; mais par la seule raison que leurs produits sont utiles et que cette utilité est reconnue par l'opinion. Le travail est toujours productif quand il produit une valeur, quelque insignifiante que soit la peine qu'il exige; il ne l'est jamais quand il ne produit point de valeur, quelque grands que soient les sacrifices qui l'accompagnent.
Cependant , cette considération même que le travail est une peine, pourrait vous conduire à regarder comme une subtilité oiseuse la distinction que je viens d'établir entre l'opinion comme source de la / valeur, et le travail comme source des choses susceptibles d'en acquérir, a Si le travail est une peine, me direz-vous peut-être, personne ne s'y soumettra que dans la perspective d'une récompense ; et l'on ne peut compter sur une récompense qu'autant que le
travail a de la valeur. Ainsi tout homme taisomiâble tendra toujours à produire des valeurs; et si c'est là
' le but unique du travail , n'est-il pas indifférent de nommer le travaifoq l'opinion la source de la valeur? » !Non, Messeigneurs 9 cel^ n'est pas indifférent. Supposons pour un moment que le travail ne puisse jamais manquer son but , qu^il soit toujours pt'oductif ; il existerait encore entre lui et l'opinion cette différence essentielle que l'ofiinion agit comme cause , et le travail comme effet. Le travail se règle sur Topir nion, mais cette dernière n'est jamais réglée par le travail : ainsi ces deux principes ne sauraient être confondus sans obscurcir upe matière qui déjà, par sa nature abstraite, présente des difficultés considérables. Mais ce n'est pas tout. Le travail n'est pas la seule source des richesses ; la nature coopère à leur pro-» duction : ainsi en confondant l'opinion avec le travail, il faudrait encore la confondre avec la nature , et
* ' admettre deux sources de valeur ; et deux sources qui tantôt seraient des sources de valeur et tantôt ne le seraient point. •
Enfin la supposition que nous venons de faire , est inadmissible. Le travail , il est vrai , tend toujours à produire dés valeurs , mais il ne réussit pas toujours à en produire , il n'en produit pas nécessairement. Ceux qui voudraient soutenir le contraire, argumen-
. teraient en dépit du. bon sens et de Fexpérieijce journalière («).
{a) Voyez, p. 119, les exemples qnc j'ai cites à Tappni de cette assertion.
iiTTÂODUctioir, laî
De même que le travail n'est pas la source de la valeur des richesses , il n'en est pas non plus la mC'sure. Une marchandise n'est pas pour cela plus chère qu'une autre , parce qu'elle a coûté plus de travail , mais parce qu'elle a coûté plus de frais à produire» Or les frais de production, comme nous le verrons dans la suite, ne sont pas toujours en raison du tra-; vail. De plus y en admettant même que le prix nécessaire des marchandises fût réglé par le travail, com-^ ment parviendratt-ou jamais à connaître avec qu6lqi|e vraisemblance la quantité de travail, c'est-à-dire d'efforts et de sentimens , que la production d'une marchandise exige communément de la part des travailleurs ? Et s'il y avait moyen de parvenir à cette cohn naissance, de quelle manière exprimerait-on cette grandeur abstraite ? et quel serait le terme de comparaison entre cette mesure idéale et le prix de la marchandise qui doit être mesuré par elle?
Les imperfections que je viens de relever dans la doctrine de Smith, et qu'elle a de commun avec celle des économistes, ont également leur source dans la marche des idées de leurs auteurs. Au lieu de considérer les ricjbesses comme des valeurs , ils les ont envisagées simplement comme des objets matériels; au lieu de rechercher d'abord la cause qui leur donne de la valeur, ils se sont appliqués de préférence à découvrir la causé qui les fait exister. Cette cause primitive, les économistes avaient cru la trouver dans la nature; Smith la chercha dans lé travail. Tous les deux s'attachent principalement à développer l'effet de ces causes*; et dans toute cette partie de leurs recher-.
ches, Smith est infiniment supérieur aux économistes. Mais lorsqu'il s'agit ensuite d'indiquer l'origine du prix des richesses, ce philosophe, à l'exemple des économistes , se laisse insensiblement entraîner à la persuasion , que la même cause qui fait exister les choses matérielles , était encore la source et la mesure de leur valeur (i).
(i) La'Yraie mesure d'ane valeur est la quantité de chacune des choses que l'on consent généralement à donner pour l'obtenir. La mesure de la valeur d'un habit est indifféremment, ou cinq hectolitres de blé, ou vingt- cinq livres de bougie , ou vingt pièces de cinq francs , si l'on donne l'une ou l'autre de ces choses pour l'acheter. Sous ce rapport le travail est une aussi bonne mesure des valeurs que toute autre chose , car, dans l'exemple proposé, l'habit peut acheter cinquante journées .de travail, si, le vendant cent francs, on acquiert par cet habit le moyen d^cheter cinquante journées de deux francs chacune. Le tort de Smith n'est pas là ; il consiste à avoir, voulu faire du travail la mesure invariable des valeurs ; à avoir dit, par exemple, que^dans quelque pays et à quelqu'époque que le produit de dix journées de travail eût été exécuté, ce produit valait autant que tout autre produit qui coûte aujourd'hui dix journées de travail. Or cette proposition n'est pas soutenable. Outre que la valeur de dix journées de travail diffère beaucoup de la valeur de dix autres journées d'un travail d'une qualité fort supérieure, ou fort inférieure , la seule circonstance du besoin , cqmme l'observe fort bien M. Storch, change considérablement la valeur du travail et par conséquent du produit auquel il est appliqué.
A vrai dire il n'y a point de mesiu:e également applicable à deux objets séparés par les temps et par les lieux, parce qu'il n'est aucun objet qui de change considérablement de valeur en passant d'un lieu, ou d'un temps, dans un autre.
Quant à la mesure de la valeur de deux objets qui sont en
IlfKJlODUCTION. 125
Si sa méditation avait pris une autre marche; si, dès le début de ses recherches, il eût tâché d'approfondir l'origine de la valeur des richesses, non-seule^ ment il est probable qu'il eût évité les erreurs dont nous venons de fs^ire l'analyse; mais on peut encore supposer avec raison que cette route, lui eût ouvert un champ plus vaste , et qu'il eût conçu l'idée d'une science qui eitibrasse toutes les valeurs, les biens in^ ternes comme les richesses. Tel qu'il nous a donné son ouvrage^ c'est proprement une théorie de la richesse nationale ; cependant il y a mêlé une foule d'observations neuves , justes et importantes concernant le développement des facultés humaines et la production des valeurs immatérielles. Plus on est forcé d'admirer dans ces recherches la sagacité et la profondeur qu'il y a développées, plus on s'étonna que l'idée d'une théorie de la civilisation lui soit restée absolument étrangère, et qu'il ait rétréci, ^ pour ainsi dire à dessein, l'horizon que le coup d'œil de son génie pouvait embrasser.
Lies économistes avaient borné la notion du travail productif 2Xi seul travail agricole : Smith l'étendit à tous les travaux industriels; mais pour achever la ré-
Il I ■ m I I I i I " ■ ■ I ,
présence, leurs deux valeurs se mesurent Tune par Tâutrek Si Ton a dix livras de blé pour une livre de café , le café vaut dix fois autant que le blé; et chacune de ces choses est la mesure de l'autre. La monnaie n'a à cet égard aucun privilège -Trente sous sont la valeur d'une livre de café , et une livre de café marque la valeur des trente sous aussi bien que les diverses choses que Ton peut acquérir avec cette monnaie*^
taé il^RBlClilBE PARTIE.
forme de la science , il ne. fallait pas s'arrêter là. En prouvant contre les économistes que les travaux ma» nufacturiers et commerçans sont productifs comme le travail agricole , c'est-àrdire que tous produisent des valeurs, Smith était tout près de cette vérité, que tout travail quelconque est productif^ aussitôt qu'il pro- -iduit une valeur. Il ne la sentit pas, et voilà pourquoi, dans tout le cours de son ouvrage , il regarde comme stérile le travail qui s'applique à produire des biens internes, quoique cette opinion soit aussi peu fondée que celle des économistes , qui frappaient les manu* factures et le commerce de répidiète avilissante de stériles. II est incŒicevable comment un philosophe d'un jugement si exquis a pu ranger sous la même catégorie les rois et* les mendians, le magistrat et- le joueur de gobelet, le savant laborieux et le fainéant, en un molles classes les plus respectables et lies plus viles de la société; comment il ne s'est pas aperçu que dans cette classe qu'il appelait stérile y âe trouvaient compris, et des travaux qui sont utiles, infiniment utiles, et d'autres qui sont inutiles ou nuisibles {i).
Yoilà lé principal dé£aUt qu'on peut repnocher à l'ensemble de la doctrine de Smith; j'jMtrai occasion, dans la suite de ce cours, de vous faire remarquer ceux de ses principes qui ont été combattus avec succès
(i) Smith n*a point mis dans la inêBi« caliégorie les rois et tes mendians, le savant laborieux et le fainëatit; car les mendians y îes fidnéans , ne font pas même un travail improductif. Son tort est d*aToir appelé knprodactives lies fonetioBS de roi , de magistrat; car lorsque ces fonctions sont bien remplies 9
JWTROJDUCÎIOir. 12^
par d'autres écrivains, ou sur lesquels l'étude et l'expérience m^ont fourni des doutes que je crois fondés. Quelque grande que soit la réputation du philosophe écossais^ quelque réel que soit son mérite, l'admiration et la reconnaissance ne doivent point nous ei)traîner à suivre aveuglément ses traces. Exercer un scepticisme raisonnable sur sa doctrine , c'est profiter de son exemple et de ses préceptes; c^r jamais écri-^ vain n'a mieux connu le doute que lui, et n'a moins prétendu en imposer par l'autorité de son nomi
Si le fond de la doctrine de Smith n'est pas exempt d'imperfections 9 la forme dont il l'a revêtue ne Test pas non plus. Ses disciples les plus zélés conviennent que son ouvrage manque de méthode , et que l'auteur a négligé cette précisi<m de langage qui est doublement nécessaire quand il s'agit de présenter une doc* trine nouvelle. Nulle part des définitions exactes ; les notions fondamentales y sont si peu éclaircies , qu'il faut avoir lu et médité l'ouvrage entier pour les bi^i concevoir. C'est ce défaut de notions bien établies qui a causé la plupart des débats au sujet de sa doctrine, et qui a fait dire à quelques-uns de ces adversaires que l'auteur n'avait point d'opini<»i arrêtée sur les principes fondamentaux de son système; accusation ridicule, mais que Smith aurait pu éviter.
lorsque par leur moyen les droits et rinnoceuce des citoyens sont efficacement protégés , ce que la société leur paie est réquivalent d'un véritable service qu'ils rendent à la société. Je n*examine pas si , parfois, ce service n'est pas payé un peu chèrement , ni s'il est toujours aussi bien €X?écuté qu'il devrait rétre. J.-B. S.
\2S PReMli^.B£ PARTIX.
Malgré toutes ces imperfections, les Recherches de 'cet auteur sont encore aujourd'hui la source où puisent, et ceux qui professent l'économie politique comme instituteurs ou comme écrivains, et ceux qui veulent s'instruire dans cette science. Elles méritent cet honneur, moins par l'ensemble du système qu'elles présentent, que par les développemens des principes, par la profondeur des vues, par la finesse des aperçus, par l'enchaînement des effets aux causes et des résultats aux«principes. Jamais écrivain n'a possédé dans un plus, haut degré le talent d^observer, l'esprit d'analyse et de combinaison qui est nécessaire pour découvrir les rapports des faits et pour en déduire des conséquences ; enfin ce jugement sain et pénétrant qui sait distinguer , parmi les résultats , ceux qui sont vraiment utiles d'avec ceux qui ne servent qu'à nourrir une curiosité frivole. C'est la réunion de ces qualités rares qui est la cause de cette sura^ bondance d'idées dont se plaignent tous les lecteurs de Smith. Gomme les faits en apparence les moins instructifs , deviennent sous sa plume féconds en conséquences neuves et importantes , il se laisse souvent entraîner à des digressions fort longues sur des matières analogues. Ainsi les recherches de l'auteur ne se bornent pas seulement à ce que nous appelons l'économie politique; la ^plupart des objets de la science du gouvernement ont été également approfondis par lui, et on retrouve dans ces digressions la même profondeur, la même sagacité et la même force de raisonnement qu'on ne peut s'empêcher d admirer dans le corps de l'ouvrage. En un mot, Smith a ré-
, INTRODUCTÏOir.- t i^
paxiàix une nouvelle lumière, non-seulement $ur la science de la richesse nationale, mais sur la politique en général ; et si cette branche . des connaissances humaines fait aujourd'hui quelques progrès, c^est en grande partie à lui qu'on en est redevable.
Depuis Smith, une foule d'ouvrages a paru sur la doctrine de la richesse nationale, dans presque tous les pays de TEurope. Les meilleurs, esprits, les hpmmes les plus éclairés, se sont rangés sous ses bannières : plusieui^ d'entre eux ont commenté son système , ils ont tâché de Téclaircir , de le rendre populaire, de le perfectionner (a); d'autres, en l'appli-
(a) Tels sont surtout les auteurs des b.uvrages suivans : A œmplete Jnaljrsis o/Dr, Smith's Inquiry^ etc. by Je&emiah JoTCE. Cambridge^ ^1^1'
Traité çT Economie politique^ par Je ait-Batiste Sa y. Paris, 1^3. % To). Seconde édit. entièrement refondue , Pari^y i8i4 » s vol. U en a paru depuis deux autres éditions. La dernière se trouve ckez Detervilie, libraire^ à Paris.
De la richesse commerciale ^ ou principes d économie politique appliqués à k^ législation du comtnerce , par J. C. L. SiMONDE ( DE SisuovDi J, Genève^ i8o3. ft voL
Ueber Natiorud^Industneund SUuUswirthscha/tynach Ad, Smith ^ von A. F. Luepbb. Berlin, 1800. 3 vol.
Grundsatze der National-Oecônomie f von L^ H. Jacob ^ Halle y 1^0^.
Lie National'Oeconomie y von JuLivs G&Airsir voh Soden* Zei/7^^, i8o5, 3 vol.'
Neue Grundlegung der Staatswirthschaftskunst y von G* HuEBiiAKo. Gieseny 1807.
Staaêswirthschiift f von Ch. J, KAkvSi- Konigsberg y 1808. 4 vol*
l3o PREMIÈRE FAiItIE.
quant aux pays oîi ils vivaient et aux circonstances actudles où ces pays se trouvaient, ont donné des :Oonseils salutaires. Queic[ues auteurs, à la vérité, ont essayé de combattre les résultats de la doctrine de Smith ou sefa principes les plus essentiels. (a); mais leurs attaques, loin de les renverser, ont contribué au <;oQtraire à les affermir, ten fournissant à d'autres bons écrivains un motif de les justifier par de nouveaux développemens plus lumineux. Enfin oh a cherdié à concilier la doctrine de Smith, tantôt avec le système mercantile (é), tantôt avec celtii des économistes (e) :: ces 'efforts n'ont point eu le succès qu'on s'en promettait. Un seul auteur a osé reproduire toutes les erreurs surannées du système mercantile, et les défendre contre le raisonnement
(a) Je né vous en cite que les plàs remarquable» : Thé essendal principks ofthe weaiih ùf naUôHii iOasirated
m (^position to somefaUe doctrines- of Dr. A, Smith
ahd others. London^ <79T* €et écrit àticmyine est de
Ghat.
An Inqnv^ into the nature and origiH of.pubUe tt^alih,
hy the Êarl'qfhàvti-kKVàlui. Edinhurgh^ 1804 • Des systèmes d'écom^ltde poUtique , de leurs incohpéniens^
de leurs avantages et de la doctrine la plus fitoorable
aux progrèrde tarichesse -des nations , par Cr. 6 iirfLH.
Paris ^ 1809. a vol.
{b) TeHe a été la tàehe de M. DuTfiWS^ dans son livre : 'Analyse raisonnée des principes fondameniaux de Véeonome
polit. Paris y 1804.
{c) Cette tentative a été £aite par pltnienrs éenvàâis: Abrégé élémentaire des principes de f économie poUt. Paris ^
1796. Cet ouvrage est de GABKisa* Dans lea notés que
lî^TRODUCTIOÎT. l3t
victorieux tJe Smith (ût) :les sophismes de cet écri,vani oirt excité la pitié des gens éclairés, qui y ont FacilenFént reconnu une tentative commandée par le pouvoir, pour justifier le système soi-disant continental et les malheurs qui devaient en être la suite.
J^aî commencé par vous donmer une idée de Tensemble de la doctrine économique et des principaux systèmes qui ont divisé ses disciples. Peut-être auraisje dû terminer par là mon Cours; peut-être cette esquisse voUs a-t-elle paru obscure en plusieurs endroits. En effet, comme les idées générales ne se composent que d'idées particulières, ce n'est qti'après avoir étudié en détail les principes d'une Science, qu'on peut se flatter d'eU saisir T^nchainem^it. Si j'ai suivi pour le moment une route opposée, c'est que j'ai cru que cet aperçu général vous servirait à classer par la suite les idées, à mesure que vous en feriez l'acquisition, et qu^il.vous offririerit des points fixes auxquels il vous serait facile de les rattacher. Cet avantage est assez
lé même auteur a jointes à son excellente traduction de Smitliy il fait égaUment de vains efforts pour concilier ces cleux systèmes.
fjébér Nàriùnal'EinkotnMen , i>on F. Cl. TutDA. Btutt^rd^ i8o5.
Uanâbath der Steuitswit^hschaft^ von Th. S^hiialz. Berlin^ i8o8*
(a) Du gouvernement considéré dans ses rapports avec le commerce y par Fereier. Paris ^ i8o5.
l3a PREMIÈRE PARTIE.
important pour justifier ma méthode. D'ailleurs l'obscurité qui peut-être enveloppe encore quelques-unes des notions dont nous nous sommes occupés, se dissipera insensiblement avec les progrès que vous ferez dans l'économie politique, et je me flatte qu'après avoir achevé ce Cours, vous reviendrez avec plus d'intérêt et d'utilité sur cette Introduction.
Résumons maintenant les points fondamentaux des trois systèmes que je viens de vous faire connaître; cette récapitulation vous fera mieux sentir, Messeignéurs., en quoi ils diffèrent.
Le système mercantile fait consister la richesse dans l'accumulation des métaux précieux ; il regarde comme sfà source primitive le commerce étranger.
Suivant le système agricole^ la richesse consiste dans les produits du soly et il envisage la terre et le traitait agricole comme ses sources primitives.
Le système industriel distingue la richesse des oIh jets dont elle se compose. Ces objets comprennent toutes les substances matérielles qui ont' une valeur échangeable,. et la terre ^ le trai^ail et le^ capitaux sont les sources qui concourent à leur > production^r La source de la richesse ou de l'accumulation, c'est réconomie.
Telle est la base de la doctrine que je' vais vous exposer : il ne me reste que de vous indiquer la marche que je tiendrai pour en développer les principes.
Vous savez que la théorie de la^richesse nationale a pour objet de faire connaître les lois naturelles qui déterminent la production , Taccumulation , ladistri-
INTRODUCTION. l3^
bution et la consommation des richesses. En considérant les richesses sous ces quatre points de vue différens, nous sommes sûrs qu'aucun des phénomènes qu'elles présentent ne peut nous échapper, et que ceux-ci s'offriront à notre observation dans Tordre 'le plus simple et*le plus naturel, savoir dans celui de leur génération. Dans le nombre immense de ces phénomènes , nous ne soumettrons à l'analysé que ceux qui ont un rapport sensible avec la richesse nationale.
En conséquence de ce plaii général, la doctrine de la richesse nationale sera présentée en huit Livres :
Lsi production des richesses sera l'objet dû Liyre I.
Le Livre II traitera de leur accumulation ou des fonds.
La distribution des richesses doit être considérée de deux manières : comme distribution primitive, qui se fait entre les propriétaires des sources de la production , et d'où résultent les retenus primitifs de la société; ensuite comme distribution secondaire, qui se fait entre tous les membres de la société : cette dernière porte le nom de circulation ^ et elle suppose deux grands moyens pour s'opérer, le numéraire çt le crédit. Ainsi les matières relatives à la distribution des richesses feront le sujet de quatre Livres, savoir du np, qui traitera de la distribution primitive ou des revenus; du IV®, qui s'occupera de là distribution se-
condaire ou de la circulation; enfin des V®etVP,qui auront pour objet les instrumens de la circulation, le numéraire et le crédit.
Le VII® Livre développera les lois de la consom^ mation.
Enfii;^ le VIII® Livre présentera le tableau de&pror grès naturels de la richesse nationale : tableau dans lequel je tacherai de résumer tous les principes fondamentaux, et de Içs. réuQÎip sous u» pbint de vue historique.
Pour faire mieux comiaître la méthode que je suivrai par rapport aux matières qui sont le sujet de qe Cours, il est nécessaire d'ajouter l'observation suivante. Je vous ai déjà prévenus, Messeigoeurs^, que d^ tout^Si les conditions que suppose l'avancement de la prospérité nationale, la première et la plus indispçi^ble q'est la sUretéy c'est-rà-dire la liberté ipdividn^lW et la piçoprié^é (a). Sans la sûreté y point de richesse y point de ciifilisation! Cette grande vérité (Bist tellep^^nt liée à touisî les principes de l'éçopomie p.o}itiq^^^ que j^ serai obligé d'y revenir bien spu- Yen|; m^sce sera seulement pour vous avertir de sou influence,, et sans entrer ^ans aucun détail sur lès s^uites funestes qu'entraîne son oubli. Lorsqu'il s'agit d'approfondir les causes de la prospérité natiojfiale, i) io;iporle de les séparer de toutes le^ causes contraires, qui ne doivent occuper l'observateur que lorsqu'il est W état d apprécier l'action des caqses favorables. Cette marche des idées qu'une saine logique prescrit, nous l'adopterons dans 1«^ théorie de I4 richesse nationale. Ce n'i3st qu'après avoir reconnu quels sont les progrès naturels et non entravés de l'opulence pu^ blique et privée, que nous examinerons l'influenqe de toutes les circonstances contraire!^ qyi j^rrêtent
(/?) Discours préliminaire, p. 5.
INTRObUCTION. l35
son développement, ou qui la font rétrograder. L'examen des causes favorables à la richesse nationale est proprement l'objet de l'économie politique : quant aux autres, elle se borne à montrer leur influence pernicieuse ; elle ne fait que les dénoncer au législateur comme autant de causes malfaisantes qu'il est appelé à faire cesser, abandonnant à la législation économique le soin d'indiquer les mesures les plus convenables qu'il peut employer à cet effet.
VSSI