SYSTÈME AGRICOLE
Dès le Goini|fienceinent du siècle demiei::, la marche plus grave et plus philosophique des idées en Europe prépara de loin la chute du système mercantile* L'étude de l'homme en société ^pr it le pas sur d'autres études moins importantes : les discussions sur la nature et les causes de la richesse des nations :se inulr tiplièrent, et quoique manquant jB^ïCore d'un fondement solide,, ik laissaient déjà, ei^tr^voii: que l'or et l'argent, regardés jusque-là commie la yéritahle richesse, n'étaient que les ipstriinneps de . sa circulation. Dans cette crise des opinions, mi homme d'un esprit subtil et; spéqylatif osa attaquer, de feront le système établi ; çt s'il n'eût pas Ja gloire de le renverser, il eut du moins le mérite de l'ébrginler jusque dans ses fondemens , et de donner que npuvelle impulsion aux idées^
Cet honune était le docteur Quesnafy médecin à la cour de Louis. XrV-ï, î^é dans line ferme, fils d'un propriétaire, cultiv-^teur^ ses méditations le portèrent sur l'agriculture, qu'il trouva partout en France dans un état déplorable. De tout temps cette bpanche intéressante de l'industrie avait eu à souffrir des institutions sociales de ce pays. D'anciennes lois provinciales embai'passaient 1« transport. du; bié. d'une province à l'autre ; des impôts arbitraires et avilissans se levaient presque partout sur les cultivateurs. Gcs causes, réunies à d'autres, tenaient l'agriculture dans un état bien différent de celui auquel la nature l'avait
INTRODUCTIOir. Io5
destinée à s'élever sur un sol aussi fertile et sous .un climat aussi heureux. Le système mercantile adopta par Colbert, ne contribua pas peu à empirer cet état de dégradation et de souffrance. Pour procurer aux habitans des villes le bon marché des vivres^ et encourager par-là les manufactures et le comrperce étranger, ce ministre avait totalement prohibé l'exportation des blés, et à ce moyen avait fermé aux cultivateurs tous les marchés étrangers pour la partie la^ plus importante de leur industrie. Le dépérissement de l'agriculture, suite de ces mesure^ of^préssives , allant toujours en croissant et se fais^^t:sentir dans toutes les parties du Royaume, éveilla l'attention des observateurs, et les porta à en rechercher les causes. De, ce nombre fut aussi Quesnay, qui prit tant de goût à ces recherches , qu'il s'y> voua préférablement à toutes ses autres occupations. Il s'aperçut bientôt qu'une des causes les plus actives du dépérissement de l'agriculture était, la préférence que les institutions de Colbert avaient domuée à l'industrie des villes sur çejle.des campagnes; et dès lors, .nonseulement il attaqua ouvertement le système mercantile, mais il lui en opposa jin^utre, plus ingénieux, à la vérité, et plus philosopnique , mais toujours en* core contraire à l'expérience et; à l'observation. En combattant l'excès de faveur dont les. arts et le com- ^lerce jouissaient par le système ipercantil^, Que^nay fut entraîné par 5on zèle au point de leur contester toute coopération directe à la formation des richesses, qu'il regardait uniquement comme l'ouvrage de l'agrijpulture. C'est pour cette raison que sa doctrine est
I06 PR'EMÎ'ÊÏIE l>ÂJftTÏE.
app€flée le i^itènië agricole oii- èconomiquB.^^\x%!Q râ'Qts- suffîrôfiit poui* éh^ expliquer fé Téhdéméifïl. • ' >^^\(lja'spu^ce de là ridhesî^eh'est'pbihtdàm'lè com- IMercé^ ipài^ce cru'il barhe toiitefé'^^ -ôpët^ftEôns 'â trarrs{>orterjd'iiTi tîeu à l'autre les 'prôdiSfits du sol et de rihdiiisti'îe; elle n'est pas 'non ^lui-^flàns lies arts Tnécanîques , parce' qii^îls' ne fbnt^uè ' donner- des formés aux productions' tetrîtonàles,^ sans 'aucune ûddîûon à leur quantité, et ipe lès 'prbdiiits de ces "arts n'ont d'autres vàleurs'qèé <ieHetîés^prôduTts ter-
•-<c-Eâ/<?/-/'6 seigle "est iévéril^W'eisè^ de la ri- 'cké&se ^' parce q^i'éllé reproduit 'urtei (jÈianti*é ' sUp^ 'tierfre à celle^ qui a ëté-cpnsbnîtiiéépdùr opét^er sa
ï-éîirôdtiètîôB^ Cet excédUtit de i>èprodûéti6n , ctpro- :dkitûetj iest le seul fonds qui arccrôît 'réellémefit la -Wèhesse dé là nation. ' ' ' • - *
" a« Par Une "conf^ëqtféncë nécessaire, lès travaux
à'èricoles isorit'séiils producéifsi io\x% lés autres sont ^/^r/feJ- ou irhprodiicîifôj ' ' i - • - : * » -^ > • ^
'''^« L'ëkcédarit dé îa-'prodùctîofaV'^"*^^^ ■gratuit dé Jà terré , doit a^'parteriW au*' prBpViétaîres rd^ la teiTé ; eux ^èttîs pfeiivferit lé dispenser aux tiu-. -tt-ès-'^çlàsses dë^lar société l et' cette âi^tt-ibiitîôn letir ^dèniié'Ie caractère âè sûlarîatfii y^\\ cetix.^ûi la reçôiveiît '/le feràdtèrè àè'lsûrdnés/-^'^^ i ^îi--- — V ' <f Par - mie coméqirenèe de' ièé principe*^ ^'lés^ prb- "priétairès salaWans déivehtsèulà- participer; au gou-
verrnemeiit: • - - - . .. iîlG-,
- :« Enfmie produit liet étâiitMa seule rîcliesse disponible, le revenu public hé péut'feè càn^osèr que
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d'uiie partie de ce proiduit, et toutes les contributioiis publiques doivent être fondues en un seul imp6t\ levé sur le produit de la terré. ». i^
Il ne sera pas difficile ,'Messeîgneui*s, dé vous faire 'sentir combien ce raisonnement est défectueux.' Son auteur regarde la terre et le travail agricbler comme les seules sources de la richesse, parce qu'ils produisent une quantité supérieure à celle qui a été consommée pour opérer la reproduction; il regarde comme stériles les arts et le commerce parce qu'ils n'augmentent point la ^wûTZ/iïe des produits territoriaux. Le laboureur, dit-il, qui, en côhsômmant une mesure de blé, en produit cinq, produit une valeur réelle dans les quatre mesures qui réstetit au delà dé sa consommation. L'artisan, le commerçant, au contraire , né produit rien : la valeur que son travail ajoute à celle des matières qu'il transforme ou qu*il fait passer d'un lieu à l'autre , c'est la valeur* deâ subsistances qu'il a consommées 'pendant 'âoti ti'avail. ^
Que veut dire tout ceci, sinon que la richesiie consiste dans la matière^ c'est-à-dirè -^que la matière seule a une valeur réelle ?'Or là matièi-e n'a pas tine valeur parce qu'elle est matière, maïs parce qu'elle est utile. Si elle né peut dévenir utile <î[U'à l^aidéd'ûii travail qui la tran3formé ou qùî la déplace , ce travail est tout aussi nécessaire 'potif en faire ùïi'éri^ chesse, que le travail qtii produit là matière' et' qujB cette matière elle-même, Le blé ri^est pas Uiieirichesse parce qu'il est matériel, fnais parce qu ôri en peut faire da piain, et que lé pain peut servir de nourriture aMX hommes; il rie serait jamais prcidtiit,
I08 PHEMIÈRE PÀHTIE.
s'il n'y avait ni meunier, ni marchand de blé, ni boulanger^ et si les hommes n'y avaient reconnu un moyen de subsistance. Sans le travail qui approprie la matière aux besoins , et sans ces besoins qui lui donnent de la valeur , elle ne serait qu'une chose inutik et sans valeur, c'est-à-dire l'opposé des ridièsses.
Ainsi toutes les industries sont nécessaires à la production des richesses, ou en d'autres termes, elles sont toutes productives. S'il est vrai qu'oii ne pourrait jamais fabriquer de la toile sans avoir antérieurement produit du lin:, il est vrai aus3i qu'on n'aurait jamais songé à produira cette matière si l'on n'avait pas prévu qu'elle pouvait être employée à la fabrication. Et lorsque les toiles ne peuvent pas se débiter dans le pays où on les fait , eii fabriquerait-on si le défaut de commerce empêchait de les envoyer pilleurs ? Le travail agricole n'est pas plus productif que tous; les autres travaux industriels; et s'il est productif, ce n'est pas pour la raison qu'il fournit un produit i^et ou qu'il augmenta la quantité de la matière, comme Quesnay se l'imaginait, mais parce qu'il produit une valeur dans la matière. « La masse des matières dont se compose notre globe , n'augmente ni ^e diminue jamais; il ne se perd pas un atpme ; il ne s'en crée pas un seul. Je sème un grain de blé.: il en proc^uit vingt , cela est vrai ; mais il ne les tire pas du pé^i^t; il détermine une opération de la nature par laquelle différentes substances, auparavant répan- 4ues <lans la terre, dans l'eau, dans l'air, se changent en grains de blé. Ces différentes substances, toutes séparées, n'étaient d'aucun usage; elles en ac-
INTRODUCTION. tog
quîèrent un en devenant grains de blé (a). » Vous voyez que le travail agricole lui-même n'augmente point la matière ; qu'il ne fait ni plus ni moins que les autres industries , c'est-à-dire qu'il se borne à produire dans la matière une utilité ou une valeur. Ce raisonnement suffit pour démontrer la fausseté du principe fondamental de Quesnay; et du moment que ce principe est renversé, ses conséquences s'écroulent avec lui.
Cependant ce système, dans son origine, ne manqua pas de faire une grande sensation, et il était digne d'attirer l'attention des penseurs. C'était le premier essai de l'esprit humain pour réduire à des principes philosophiques une branche des connaissances humaines qui jusque-là n'avait été traitée que par des erapyriques ou des rêveurs. Quelque palpables que nous paraissent aujourd'hui les erreurs de ce système, dans le temps où il prit naissance, il était difficile de les éviter ; d'ailleurs ses auteurs n'en ont pas moins le mérite d'avoir proclamé une foule de vérités importantes , qui étaient neuves à l'époque où ils écrivaient. Malgré leur prédilection pour les travaux agricoles, ils sont loin de réclamer pour eux une faveur exclusive; au contraire, ils furent les premiers à démontrer que l'industrie, de quelque genre qu'elle soit , ne peut prospérer que sous l'égide d'une entière liberté. Si d'un côté leurs opinions flattaient l'orgueil d'une classe importante de la société, de l'autre, elles tendaient à adoucir lé sort de la deraière et de la
{a) Say : Traité ^ etc. , i*"® édit. , tom. I, p. a3.
IIO PREMIÈRE Ï»ART|E.
moins heureuse jd^ns tous les^ pays'(a) ; çtees efforts suffisenjt pour leur donner des droits à l'estime et à la reconnaissance de la postérité. Ce qui contribua le plus à décréditer . ce système^ que Smith lui-même appelle un système généreux et libéral^ ce fut l'enthousiasme de ses disciples pour le chef de leur école, le scrupule avec lequel ils suivirent toujours les mêmes dogmes et la chaleur qu'ils mirent à les défendre. C'est apparemment pour ces raisons qti'on les a regardés en France comme une secte et qu'on les a désignées du nom à^ Économistes, et de Physio^ croies (b).
Parmi les disciples de Quesnay qu'il faut excepter de ce nombre , la première place est due à Turgot^ ce ministre -philosophe dont Louis. XVÎ avait coutume de dire : // n'y a que M. Turgot et moi qui aimions le peuple. Témoin , pour ainsi dire , de la naissance du système agricole, Turgot lui voua.ui^e
{d) La devise du docteur Quesnay était : Pauvres paysans ^ pauvre royaume; pauvre royaume^ pauvre souverain. Il parvint à faire imprimer cette maxime à Versailles, de la main même de Louis XV.
\b) Yoici les titres des ouvrages français les plus estimes sur cette doctrine :
Tableau économique ^ et Maximes générales du gouvernement économique y par Fraitçots Quesnay. Versailles^ L*Ami des hommes , par Mirabeau. Paris , 1759. U Ordre naturel et essentiel des sociétés politiques , par
Mercier de la Rivière. Paris y 1767.
Physiocratie y par Dupont de I^emours. Paris , 1768. .
iNT'RopuQTïoîf.. m
étude partiçwUère , et âe pénétra: si: fort de se» principes qu'il ne les quitta plù§ ; tnais cette ciï*constance ne l'empêcha pas d'avoir des idées à lui , et de rectifier ses opinions par • une . étude constant^ €t.par l'observation dés jpaits. • Quoique ses écrits , portent partout l'empreinte du système qu'il professait , ils n'en sont pas. moins une des sourices. d'instruction les plus abondantes pour tous ceux qui éttfdient l'éconoraie politique, et parlicalièrement pour les personnes que leur sort appelle aux grands emplois de l'administration intérie^ure. Pouç connaître Je système agricole dans sa plus grande pfetfeOtion, il faut étudier les OEui^res de Turgot (a).
De tous les auteurs français ^ sortis de l'école des Economistes , Condillac est le seul qui se soit écarté de leur système au point d'en Créer un nouveau (i); mais ce système ne vaut pas celui que l'auteur a voulu repverseï;*, quoiqu'il y ait, pour emprunter une expressiôja de J.-B. Say , quelques hçnnes idées a rewdllir parmi le babil ingénieux de soft livre. Je passe sous silence les noms de quelques hommes d'état en France, qui, sans avoir écrit sur l'économie politique, ont cependant contribué, soit par leurs discours , soit par l'influence qu'ils ont eue sur l'admî-
(a) On en a publié une édition complète en 9 vol. , Paris , 1809 ^^ 18 10, Le 5' vôïunie renferme le« Réflexions sur là formation et la distribution des richesses y\t seul ouvrage de Torgot sur l'ensemble de Técopomie politique, et sans contredit le meilleur qui ait paru avant celui de Smitfa.
{by Le commerce et le gouvernement y considérés l'un rela^ tivement à l'autre. ( Voyez la note au bas de la page 67, )
lia PREMIÈRE PARTIE.
nistration de leur pays, à répandre des idées pluâ saines sur la nature de la richesse nationale et sur les moyens qui y conduisent.
Ce n^est pas seulement sur leurs conlpatrioteâ que les Économistes exercèi*ent quelque influence ; ils en eurent un^ très-marquéç sur des écrivains étrangers. Schlettweîn et le margrave Charles '-Frédéric de Bade tâchèrent de propager leur doctrine en Allemagne (a); ce prince fit même Tessai d'introduire l'impôt unique dans ses États; mais les résultats furent si contraires à ce qu'on s'était promis de cette mesure, qu'on fut bientôt obligé de l'abandonner.
En Italie, Beccariay le comte de f^erri el FHangieriy éclairés par la controverse entre les Économistes et les Mercantiles , firent des efforts heureux pour s.ecouer les préjugés des uns et des autres , et commencèrent à fonder leurs raisonnemens sur l'observation des faits (b). Mais c'est surtout en Angleterre que réconomie politique fit de véritables progrès. Les iàée% saine$ et lumineuses sur la nature et les sources de la richesse qui régnent dans les Quesfions de Berkeley (c) , dans les Essais voliiiques de
[et) L'oayrage du margrave de Bade, qui garda Tanonyme , parut en 177a, en français ; il porte le titre : Abrégé de f économie politique,
(b) Leurs écrits se trouvent recueillis dans la collection publiée à Milan sons le titre : Scrittori classici italiani di econo^ mia poUtica.
(c) Queries relating to the trade an^ prosperity qf Ireland, L'auteur, qui était cvéque de Cloyne , est encore connu par plusieurs ouvrages de métaphysique.
INTRODUCTION, Il3
Hume et dans les ouvrages de quelques autres ëcrivains anglais de ce temps ^ sont tellement au-dessus des méditations de leurs devanciers , qu^on peut les regarder avec raison comme les précurseurs de l'importante réforme de l'économie politique dont je vais vous rendre compte dans l'article suivant.