CHAPITRE PREMIER
La valeur et le prix.
Avant d’aller plus loin, nous avons h définir certaines expressions qui reviennent sans cesse dans les discussions sur les monnaies. Ce sont d’abord celles de valeur et de prix appliquées, non-seulement aux marchandises en général, mais aussi bien spécialement aux monnaies et aux métaux précieux qui en sont la matière. Il conviendra aussi de s’arrêter un moment sur les mots de prime, de cherté ou de bon marché relativement aux mômes objets, les monnaies et les métaux précieux.
Dans la langue de l’Économie politique, le mot de valeur a un sens plus défini que dans le langage ordinaire.
La valeur est une qualité de relation, qualité dont la cause déterminante est l’échange. Lorsqu’on parle de la valeur d’un objet, on suppose toujours qu’on le compare à un autre avec lequel il s'agit ou il peut s’agir de l’échanger. Si je dis que la viande vaut quatre fois plus que le pain, c’est un rapport que j’établis entre la viande et le pain, je rapporte la viande au pain.
Toutes les fois que l’on parle de la valeur d’un objet.
il faudrait, pour donner un sens précis au discours, faire connaître à quel autre objet on le compare. Souvent il est sous-entendu qu’on le rapporte, non pas à tel ou tel autre article, mais à l’ensemble des autres marchandises, ce qui donne au mot de valeur un sens assez indéterminé. Souvent aussi c’est le prix qu’on veut dire, et nous indiquerons bientôt ce que c’est que le prix, et en quoi la notion du prix diffère de celle de la valeur.
Il suit de ce qui précède que, dans un milieu où il n’y aurait pas d’échanges, lanotion de la valeu r n’existerait pas. Tel serait le cas d’une famille vivant dans l’isolement. Tel serait même celui d’une agglomération plus considérable, à peu près comme ont pu être les missions organisées par les Jésuites au Paraguay et dont les membres, ne travaillant pas pour leur compte, mais bien pour celui de la communauté, déposaient les produits de leur labeur dans des magasins, d’où ils étaient répartis ensuite par les soins de l’autorité. Mais aussitôt que se produit le phénomène du trafic, du commerce, de l’échange enfin, la notion de valeur surgit et se dessine de mieux eu mieux.
11 ne faut pas de longues réflexions pour reconnaître que la valeur est profondément distincte de l’utilité, si, ainsi qu’il convient, l’on mesure celle-ci, pour chaque objet, au rapport qu’a cet objet avec les nécessités ou les besoins de notre existence. Au point de vue de l’utile, il est bien peu de choses qui priment l’eau. L’eau cependant a très-peu de valeur, car en échange d’une petite quantité de la plupart des marchandises, môme communes, on obtient habituellement une très-grande quantité d’eau. L’air qu’on respire est d’une utilité plus grande encore, car l’homme ne peut pas rester privé d’air plus de quelques minutes, sans perdre l’existence. L’air pourtant n’a aucune valeur ; il me suffit, pour en prendre la quantité dont j’ai besoin, d’ouvrir la bouche, sans donner rien
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en échange. Le diamant, au contraire, aune valeur prodigieuse. Tel diamant, qu’un enfant cacherait dans sa main, pourrait s’échanger contre une montagne de blé, contre des masses énormes de fer et de plomb, et même, quelque valeur qu’ait l’or, contre une , quantité de ce métal qui ferait la charge d’un grand nombre d'hommes robustes (1).
C’est que la valeur est fixée, pour chaque objet, par le rapport de deux éléments qui sont : l'un, l’énergie du désir que les hommes ont de cet objet, ce désir étant d’ailleurs accompagné des moyens de le contenter; l’autre, la quantité qui s’en offre sur le marché, et la disposition des détenteurs à s’en départir. Dans les sociétés civilisées où les hommes, sous l’inspiration de leurs goûts et de leurs passions, se sont créé un grand nombre de besoins qu’ils ont à cœur de satisfaire, en s’imposant même des sacrifices considérables, on serdt fondé à dire qu’il n’y a plus aucun rapport entre la valeur des choses et leur utilité.
^a loi que nous venons d’indiquer ici au sujet des causes efficientes de la valeur s’exprime ordinairement d’une manière succincte en ces termes, que la valeur d’un objet est déterminée par le rapport entre l’offre et la demande. Nous aurons lieu de revenir sur ce point.
Le prix d’un objet ou d’un service, de toute chose enfin qui s’achète et se vend, est la valeur de cette chose spécialement rapportée à une substance particulière qui est celle dont la monnaie est faite. Pour parler plus nettement, le prix d’une chose est la valeur de cette chose rapportée à un certain objet déterminé en substance et en quantité, qui est l’unité monétaire.
Il suit de là que le prix d’un objet est la quantité d’or ou
(I) Le diamant Régent, de la valeur de six millions, s'dchangerait contre un peu moins de 2,000 kilogrammes d’or monnayé ; ce qui, à 50 kilogrammes par tête, ferait la charge de 40 hommes.
d’argent monnayé qui s’échange contre cet objet. C’est le rapport entre la valeur de l'objet et celle du métal dont la monnaie est faite, en y ajoutant le montant, ordinairement très-faible, des frais qui sont inhérents à l’opération du monnayage ou qui l’accompagnent. Le prix de toute chose est variable : quand il monte, c’est que l’objet se trouve avoir plus de valeur en comparaison du métal, or ou argent; quand il baisse, c’est que l’objet, relativement au métal, vaut moins qu 'auparavant.
De la sorte, les mots valeur et prix expriment tous les deux une relation. Mais le premier est général, et par la multiplicité des rapports auxquels il peut s’étendre, il reste vague; le second indique une relation spéciale bien déterminée ; quoique représentant des idées distinctes, ils sont souvent confondus, même dans des traités d’Éconoraie politique (1).
La baisse ou la hausse des prix, en un lieu déterminé, peut avoir sa source dans la variation de la valeur des métaux précieux ou de celle des objets. Avant d’avoir examiné les détails du cas, il n’est pas permis d’attribuer le changement à l’une plutôt qu’à l’autre de ces deux causes. Cependant, habituellement, les conditions générales de l’offre et de là demande, ainsi que celles de la production, restant à peu près uniformes à l’égard des métaux précieux pendant l’espace de temps qui répond à la durée de la plupart des transactions, on peut affirmer, à moins de circonstances extraordinaires, que toute forte variation de prix, en hausse ou en baisse, a son origine dans la rareté ou l’abondance relative de l’objet dont il s’agit. C’est un article manufacturé qu’une invention nouvelle aura per-
(I) Au sujet du sens qu’il faut attacher au mot de valeur, je renvoie le lecteur à on ouvrage d’un rare mérite, dû à un homme dont l’Économie politique déplorera longtemps la mort prématurée : les Harmonies économiques, de Frédéric Bastiat.
mis de fabriquer en plus grande quantité et à moins de frais, et dont, en conséquence, la valeur baisse; ou bien, c’est le blé ou le vin dont une mauvaise récolte aura produit la rareté et dont, par conséquent, la valeur monte. La preuve que la variation ne devra pas être imputée au métal dont la monnaie est faite, c’est que la hausse ou la baisse ne se sera révélée que pour un objet ou deux ; les autres n’auront pas varié, ou auront varié en sens contraires. Ou bien, si la hausse ou la baisse s’est manifestée dans un pays sur un grand nombre des articles, la variation ne se sera pas étendue aux autres contrées, ni au même degré, à beaucoup près, à toutes celles qui auront été atteintes. Si c'étaient les métaux précieux qui eussent subi le changement, les prix de toutes choses auraient varié dans le même sens universellement, et à peu près dans la même proportion partout.
Mais quand oneuvi.sage deux époques fort éloignées, il n’est pas aussi facile de décider si les différences de prix qu’on observe sont imputables aux métaux dont on fait la monnaie ou aux objets eux-mêmes, et il est fort malaisé de découvrir dans quelle proportion elles proviennent des uns et des autres. Les travaux des archéologues montrent que, du temps de Périclès, le prix du blé était moindre qu’aujourd’hui, c’est-à-dire que le blé s’obtenait en retour d’une moindre quantité d’or ou d’argent; mais il faut que je me livre à beaucoup de recherches pour être en position de dire si c’est que, depuis lors, le blé a pris plus de valeur, ou que l’or ou l’argent a perdu de la sienne, et, dans le cas plus probable où l’un et l’autre auraient changé de valeur, dans quel sens le changement a eu lieu pour chacun et quelleen a été, même approximativement, l’étendue. Pour être en droit de rien affirmer, j’aurai à mettre en parallèle, aux deux époques, les valeurs métalliques des denrées usuelles, des services les plus habituels que les hommes se
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rendent, et à faire le même rapprochement entre la valeur du blé et celle des autres produits ou des services. Il sera nécessaire de prendre en considération la différence survenue dans les moyens de production de l’or ou de l’argent d’une part, du blé de l’autre, et dans la demande dont ils sont l'objet. Il faudra en6n tenir compte de toutes les autres causes, si nombreuses, qui influent sur la valeur même de l’or et de l’argent par rapport à l’ensemble des choses qui s’achètent et se vendent; ce sera une tâche effrayante de complication, et, disons le mot, absolument impossible.
Si l’on considère des localités diverses, les différences des prix d’une chose déterminée peuvent venir de causes propres aux métaux précieux eux-mêmes, indépendamment des causes inhérentes à la marchandise dont on compare les prix ici et là. Sans donte, la valeur de l’or et de l’argent tend à se niveler partent, mais cette tendance est contrariée, jusqu'à un certain point, par les frais de transport; elle peut l’être aussi par d’autres causes. Dans les contrées éloignées des mines de métaux précieux, ces métaux doivent avoir, toutes choses égales d’ailleurs, une valeur supérieure à celle qu’ils ont dans les centres de production mêmes. L’écart, qui a cette origine doit être plus grand pour l’argent que pour l’or, puisqu’à valeur égale, l’argent étant beaucoup plus lourd, les frais de transport qui l’affectent sont beaucoup plus sensibles ou beaucoup moins insignifiants. Ainsi, de ce qu’une montre qui, à Paris, vaudra 1,000 grammes d’argent, se vendra 2,000 à Mexico, capitale d’un État renommé pour l’abondance de ses mines, on n’est pas autorisé à conclure que la valeur de cet objet est exactement double à Mexico de ce qu’elle était dans lé fjQü^in de la rue Vivienne ; car la marchandise argent, ré&due à Paris, a une valeur plus grande qu’à Mexico, puisqu’il' a fallu des frais pour l’y amener. Je fais
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ici abstraction des frais que la montre a dû subir pour être transportée de la capitale de la France dans celle du Mexique. Des causes plus artificielles , telles que les lois de douane qui établiraient des taxes sur la sortie des mé> taux précieux, ou des règlements sur les monnaies, en vertu desquels seraient prélevés des droits sur les métaux à monnayer, peuvent aussi modifier les prix dans une certaine mesure, et les faire varier d’un État à un autre.
Le terme de 'prix courant, fort en usage dans le langage ordinaire, comme dans celui de la science économique, signifie le prix tel qu’il est réglé sur le marché, chaque jour,, à chaque instant.
On trouve, dans les traités d’Économie politique, le terme prix naturel, par opposition au prix courant; on dit aussi, dans le même sens, prix originaire. Par là, on entend le montant des frais de production, le prix qui serait attribué aux choses, si l’on n’envisageait que les circonstances particulières à l’acte de la production, et si l’on faisait abstraction des effets que provoquent l'éten- ’■ due et l’énergie, petites ou grandes, de la demande d’un côté, de l’offre de l’autre. Selon l’observation de Ricardo, pour la plupart des produits, le prix courant tend, d’une manière permanente, à se rapprocher du prix naturel et à se confondre avec lui (1). Par rapport au prix naturel, le prix courant est comme un corps en mouvement sous l’impulsion d’une force centrifuge sans cesse contenue, dans ses écarts, par une force centripète. Lorsqu’une industrie est déjà passablement ancienne dans un pays, que l’on y a du capital disponible, et que, à la faveur de ce capital, les entrepreneurs ont pu se faire
(<] Il s'agit ici du prix courant en gros, le seul qui soit consigné sur les relevés des marchés. Le prix du détail est notablement plus élevé; quelquefois la différence est du simple au double, et môme plus forte encore.
librement concurrence, le pri.\ courant sur chaque marché s’éloigne assez peu, ordinairement, du prix naturel, à moins cependant qu'il n’y ait, dans la nature des choses ou dans les lois, un obstacle à ce que de nouveaux entrepreneurs puissent indéfiniment faire concurrence aux anciens, en se plaçant dans les mêmes conditions de production (1).
Le prix rémunérateur est celui dont un producteur a besoin pour rentrer dans ses débours et obtenir, en outre, la récompense de sa peine. On rencontre aussi quelquefois, dans les traités, la dénomination de prix nécessaire qui a le même sens. Ce sont des expressions qu’on a beaucoup employées dans les discussions sur la liberté du commerce. Je m’écarterais de mon sujet, si j’essayais d’exposer ce qu’on en a dit des deux côtés. Je me bornerai à dire ici que les mots de prix rémunérateur et de prix nécessaire ont été mis en avant, le plus souvent, dans le but de soutenir et de légitimer des prétentions contraires à l’intérêt public.
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