CHAPITRE II
Des mots de valeur et de prix dans leurs rapports avec les monnaies et les métaux précieux qui en font la substance. — La prime, la cherli et le bon marché, par rapport à ces mêmes objets.
La différence entre la valeur et le prix est incontestable après ce qui précède. Elle est très-saillante lorsqu’on rapporte ces mots aux monnaies ou aux métaux précieux dont elles sont faites. Elle devient telle alors qu’on
(I) Les observations qu’on lira bienldt au sujet de la mesure de la valeur, développeront et éclairciront ce qui est indiqué ici.
pourrait noter des cas où, pendant que la valeur d’un des métaux précieux baisserait, son prix augmenterait ; et il ne s’agit point ici de ces cas hypothétiques, imaginés pour l’agrément ou la variété des discussions de l’école; il s’agit au contraire d'un fait qui s’est présenté dans l’histoire sur de grandes proportions. Ainsi, depuis la découverte de l’Amérique, la valeur (je prends ici le mot, comme il convient, dans le sens général) du lingot d’or, ou de la monnaie de même métal, a diminué notablement, car de nos jours, une quantité déterminée d'or, en monnaie ou en lingots, s’échange contre une moindre masse de blé, de vin ou de toute autre denrée, ou contre un moindre nombre de journées de travail, et généralement de services humains. Cependant le prix de l’or, c’està-dire la valeur de l'or rapportée à l’unité monétaire qui, en France, est l’argent, a sensiblement augmenté. En nous exprimant ainsi, nous ne nous appuyons aucunement sur cotte circonstance que, les monnaies ayant été altérées, le poids de métal entrant dans l’unité monétaire était bien moindre sous Louis XYl qu’à la fin du quinzième siècle, lorsque les Européens pénétrèrent dans le Nouveau-Monde. De cet amoindrissement de l’unité monétaire résulterait un enchérissement considérable pour un poids donné d’or, comme pour tout objet de commerce; mais un enchérissement pareil n’est que nominal, et doit être écarté. Ce que je puis dire, sans crainte d’être démenti par personne, c’est que, en supposant que les monnaies françaises n’eussent éprouvé aucune altération, et que l’unité monétaire représentât, par le poids et par le titre, la même quantité d’argent qu’il y a trois siècles et demi, le poids d’or qui se serait échangé du temps du grand navigateur génois contre dix ou onze fois un poids égal en argent, trouverait régulièrement de nos jours à se troquer contre quinze ou seize
fois le même poids; c’est-à-dire que le prix de l’or s’est élevé, de l’an 1492 jusqu’à ce jour, dans le rapport de 10 Vt à 15 Vit tandis que sa valeur descendait.
Lorsqu’on traite du prix des métaux précieux, il y a lieu de distinguer entre les pièces de monnaie et les lingots. Il est nécessaire aussi d’indiquer l’espèce de monnaie à laquelle se rapporte le prix. S’il est question de l’or, par exemple, on ne doit pas seulement dire si c’est des lingots ou des pièces de vingt francs que l’on parle; il convient pareillement d’indiquer si l’on suppute le prix en monnaie d'argent ou en monnaie d’or. De la diversité de ces circonstances peuvent résulter des prix divers.
Dans l’hypothèse , plus que plausible aujourd’hui , d’une monnaie bien faite, toutes les pièces d’or de même dénomination, qui n’ont que peu circulé, se valent les unes les autres, et le prix, en espèces d’or de mille francs d’or monnayé, de cinquante pièces de vingt francs par exemple, ne peut être que de raille francs. Pour qu’il en fût autrement, il faudrait un de ces cas qu’on ne peut guère raisonnablement supposer dans le monde des affaires, tel que celui où, par l’effet d’un caprice, on voudrait la livraison immédiate de pièces de vingt francs d’un millésime donné, ou sorties d’un atelier monétaire plutôt que de tel autre. Mais si. au lieu de pièces de vingt francs, on envisage des lingots, il sera facile de citer des cas sérieusement possibles où ces lingots pourront, suivant la situation, valoir plus ou valoir moins que les pièces renfermant, poids pour poids et titre pour titre, la même quantité de métal. Le lingot vaudra plus, si, par l’effet de circonstances impérieuses ou supposées telles, il y a une grande demande de lingots pour le mounoyage, en présence d’une offre restreinte. Ce cas se présente rarement; mais nous en avons été témoins
dans ces derniers temps. Ainsi, du I" juillet 1855 au l" janvier 1838, la Banque de France a acheté d prime des matières d’or pour 1 363 millions, et la prime a été jusqu’à 15 p. 1000. La somme totale payée par la Banque en primes, pendant cet intervalle de deux ans et demi, a dépassé 14 millions.
Dans un cas semblable on dit que le lingot gagne une prime sur les espèces.
Le cas inverse, celui où les espèces gagnent une prime sur les lingots, est beaucoup plus ordinaire. Il est naturel en e£fet, que presque toujours le lingot vaille moins que les espèces de même métal, en supposant toujours celles-ci correctes de poids et de titre, parce que presque toujours le lingot afflue pour se faire monnayer. Il est tout simple que, dès lors, il subisse, par rapport aux pièces de monnaie, une différence en moins qui représente les frais prélevés pour le monnayage, et de plus l’intérêt du capital, soit pendant le temps que les matières sont retenues à l’hôtel-des-monnaies, soit pendant le trajet que fait le lingot pour se rendre à l’Iiôtel-des-monnaies et que font les espèces frappées pour en revenir. A l’intérêt du capital se joignent, en outre, les frais de transport.
Si le négociant en métaux précieux est à Paris, et par conséquent à deux pas de l’hôtel-des-monnaies, les frais de transport du lingot à l’hôtel-des-monnaies et les frais de l’etour des espèces monnayées sont insignifiants. De même, l’intérêt du capital pendant ce double trajet. Mais s’il s’agit d’un mineur exploitant un gisement d’argent dans les environs de Chihuahua ou de Durango, au Mexique, et ne pouvant faire monnayer ses lingots qu’à Mexico, ainsi que c’était sous le régime colonial, le cas devient autre : la différence alors est notable entre la valeur du lingot et les espèces monnayées; celles-ci valent davantage et d’une manière marquée. Un cas du même
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genre, plus forlemenl accusé encore, s’est présenté, il y a peu d’années, en Australie. C’était pendant la période qui suivit imnaédialeraent la découverte des mines d’or. La colonie ne possédant alors aucun hôtel-des-monnaies, il fal- ' lait, pour convertir les lingots en espèces, les envoyer à Londres, aux antipodes. Les espèces monnayées avaient, en revenant, la même distance à franchir, la même perle de temps h subir. 11 n’en fallait pas davantage pour que les pièces de monnaie gagnassent une prime énorme sur le lingot. Nous aurons lieu de revenir sur cet incident de la découverte des mines d’or en Australie.
Par contre, il serait possible d’indiquer de nouveaux cas où le lingot pourrait valoir plus que la monnaie, toujours dans l’hypothèse où celle-ci serait droite de poids et de titre. Supposons un pays dans lequel la monnaie d’or, par exemple, abonderait et d’où ce métal serait expédié vers d’autres contrées où la monnaie du pays exportateur, au lieu d’avoir cours, aurait contre elle un préjugé, fondé ou non, ou bien les prescriptions de la loi qui lui refuserait le cours légal, et ce refus est le cas général. Il serait un peu plus avantageux, dans ces circonstances, d’exporter des lingots, en ce que les espèces, pour atteindre leur destination, auraient à être, au préalable, converties en lingots; mais en pareil cas la différence serait très- bornée, car elle ne pourrait excéder le montant des frais de fusion qui sont très-faibles.
On peut aussi considérer comme parfaitement possible le xas diamétralement opposé , c’est-à-dire celui où la monnaie du pays exportateur jouirait, par l’effet d’un préjugé ou autrement, d’une faveur marquée dans d’autres contrées. Le commerce alors trouverait de l’avantage à faire sortir de ee pays les espèces monnayées de préférence aux lingots; ce qui revient à dire que la monnaie aurait une prime plus ou moins forte par rapport
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aux lingots. On a un exemple très-frappant de ce cas dans les piastres espagnoles, particulièrement les piastres dites à colonnes^ qui sont fort recherchées dans une partie de l’Orient, à ce point qu’elles y passent pour une valeur tout-à-fait disproportionnée à la quantité de métal qu’elles contiennent. Il n’en faut pas davantage pour que le commerce ramasse ces piastres, non-seulement dans les pays producteurs, mais aussi partout où il peut s’en rencontrer, en les payant plus, beaucoup plus même que des lingots.
Un autre cas, très-distinct de tous ceux que nous avons indiqués jusqu’ici, est celui dans lequel les pièces de monnaie, au lieu d’être restées droites de poids et de titre, auraient été usées par le fait de la circulation, de manière à perdre une partie notable de leur poids, et c’est ce qui arrive infailliblement après ün certain temps; nous aurons encore lieu d’en parler avec quelques détails un peu plus loin. 11 est bien naturel qu’alors un lingot d’or, par exemple, renfermant la quantité de métal fin qui répond à un certain nombre de pièces supposées intactes, vaille quelque chose de plus que ce même nombre de pièces, telles qu’on les trouve dans le courant de la circulation, affaiblies par l’usage, ou par la main coupable des rogneurs. Mais aussi, en pareil cas, la quantité de métal que contiennent les pièces puisées dans la circulation n’est plus en rapport avec leur dénomination légale. Des pièces de cinq francs, par exemple, qui auraient perdu le dixième de leur poids, ne seraient plus en réalité des pièces de cinq francs, quoique, par abus de langage, on leur en eût conservé le nom. Par conséquent, dans le commerce, on ne troquerait un kilogramme d’argent, au titre de neuf dixièmes de fin, qui est celui de nos pièces de cinq francs, que contre un nombre de pièces supérieur à 40, tandis que, sauf la petite différence représentant les
frais de monnayage, 40 pièces de cinq francs droites de poids et de titre sont l’équivalent d’un kilogramme de métal, au titre de neuf dixièmes.
Rien n’est plus fréquent dans l’histoire que les exemples de différences de ce genre entre le prix des lingots ou des objets de métal précieux, et celui des espèces. Pour observer ce phénomène dans toute sa pureté, si je puis parler ainsi, il faut consulter l’histoire de l’Angleterre, de préférence à celle des autres pays, parce que, hors de l’Angleterre, les faits relatifs aux monnaies se sont presque toujours compliqués d’incidents nés de la falsification des monnaies opérée pour le compte de l’État. 11 convient d’ajouter que la coupable industrie de la rognure semble avoir été plus pratiquée en Angleterre qu’ailleurs , ce qui rendait plus sensible la différence entre le cours du lingot et celui des espèces monnayées.
En Angleterre donc, l’abaissement de la valeur intrinsèque des pièces, par le fait du passage de main en main,
' et par celui delà rognure, a été tel quelquefois, que le lingot répondant légalement à un certain nombre de pièces contenait un quart, un tiers, et même beaucoup plus de métal que celles-ci, telles que les offrait le courant de la circulation. L’un des grands soucis du législateur anglais, à diverses époques, aété de triompher de ce mal qui gênait singulièrement les transactions. L’un des plus remarquables exemples qu’on en puisse citer s’est rencontré sous Guillaume III ; le lingot d’argent gagnait une prime très-forte : l’once d’argent, qui correspondait en ce moment à Sschellings et 2 deniers, se vendait 7 schellings et plus, en monnaie courante ; les pièces d’or, connues sous le nopadéguinées, passaient, dans les échanges, pour un nombre de pièces d’argent bien supérieur à ce qui aurait dû être et eût été, si la monnaie d’argent n’avait tant perdu de son poids: au lieu de valoir 21 schel-