CHAPITRE VI
De la circulation des monnaies étrangères. — I.a piastre espagnole en Chine.
C’est souvent un moyen de faciliter les transactions que de laisser circuler des monnaies étrangères. Les pays qui n’ont pas d’hôtel-des-monnaies ou qui, s’ils en ont, les laissent sans une activité suffisante, sont forcés de recourir à cet expédient. Longtemps après l’établissement de leur indépendance, les États-Unis n’avaient guère que
(1) L'exercice financier se clôt, pour le gouvernement fédéral, le 30 juin de chaque année. L’exercice 1858 a été terminé le 30 juin 1858.
(2) The executive documents printed by order of lhe Senale of lhe United States. Seconde session du trente-cinquième congrès, volume 6, page 60.
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de la monnaie étrangère et un acte du Congrès réglait à cet effet le cours légal des différentes sortes de monnaies les plus accréditées dans le monde. ' > r ■
Les petits États sont forcés de même d’accueillir > les pièces de monnaie de leurs voisins ; c’est ainsi que la Belgique, la Suisse et le Piémont (je parle de l’époque où il était encore seul), étaient inondés de monnaies françaises.
Il y a certaines monnaies dont la bonne qualité est reconnue et qui par ce motif sont admises en fait bien au delà des frontières' des États où elles sont émises. Ainsi pour les 'Voyageurs, le ducat de Hollande a été pendant longtemps une ressource fort à la mode, que les aubergistes recevaient avec empressement dans les grau- < des villes qui attiraient les étrangers. Deux autres pièces d’or, les souverains d’Angleterre et les napoléons partagent aujourd’hui ce privilège.
Dans le monde commerçant, la piastre d’Espagne, pièce d’argent, joue rôle extrêmement étendu; on peut dire que, en dehors de l’enceinte des grands États de l’Europe, c’est la monnaie commerciale par e.\cellence.
Dans chaque État les particuliers devraient être laissés libres de déterminer la monnaie qui servirait de base à , leurs transactions. C’est une liberté qui devrait leur être laissée, qu’ils pussent choisir, même, s’ils le voulaient, une monnaie étrangère. 11 manquera quelque chose aux libertés publiques tant que 1a faculté de choisir la sorte de monnaie qui soldera leurs comptes n’aura pas été reconnue aux particuliers et ne sera pas réputée inviolable.
Puisque nous sommes sur ce sujet de l’usage des monnaies étrangères, nous joindrons ici quelques renseignements sur la manière dont cet usage est compris dans un empire qui est, sans comparaison, le plus populeux du
monde et qui n’est pas un des moins industrieux; nous voulons parler de la Chine.
Cetle contrée offre en mille sujets le contraste d’opinions justes coudoyant les préjugés d’une routine grossièrement ignorante. Ainsi, à côté de l’idée bien acquise, que les métaux précieux sont des marchandises et que les pièces monnayées, par conséquent, ne doivent circuler que pour leur poids de fin, on y observe ce fait étrange, que le métal argent, qui y joue le plus grand rôle dans les transactions du commerce, soit reçu pour des valeurs fort différentes, par la seule raison de la forme, ou, pour parler plus exactement, de l’empreinte qu’il porte. Ainsi la piastre espagnole, la piastre à colonnes notamment, y est admise pour une valeur proportionnellement bien supérieure à celle d’autres monnaies tout aussi correctement fabriquées, et à celle de l’argent en lingot.
Les gros payements se faisaient en Chine avec de l’argent en lingots, lorsque, dans le courant du dix-huitième siècle, l’exploitation des mines d’argent acquit un grand développement dans l’Amérique espagnole et particulièrement au Mexique. Ce métal se répandait dans le monde sous la forme des piastres dites d’Espagne, quoiqu’elles fussent frappées dans les Hôtels-des-monnaies de Mexico, de Lima et des autres capitales des possessions espagnoles. Ces piastres unifornies dans leur type, leur poids et leur titre, gagnèrent la confiance des Chinois, et ce fut longtemps la seule monnaie d’argent qu’ils voulussent recevoir. On ne s'est décidé à Canton, écrivait M. Rondot en 1860, à recevoir les piastres du Mexique indépendant que depuis une quinzaine d’années et après bien des difficultés. « La piastre à colonnes, ajoute ce môme auteur, reste la seule monnaie qui soit accueillie avec faveur dans les ports et à l’intérieur. Les piastres mexicaines sont acceptées dans les ports. Les
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piastres du Chili, du Pérou, de la Bolivie, les roupies de l’Inde, les pièces françaises de 5 francs, les onces d’or d’Espagne, les souverains d’Angleterre sont dépréciés partout. Les fonctionnaires anglais en Chine ont éprouvé pendant plusieurs années, à leurs dépens, les effets de cette dépréciation, le gouvernement ayant payé leurs émoluments en piastres mexicaines, en roupies de l’Iode ou en souvepains, et la conversion de ces monnaies en piastres (fiEspagne leur ayant occasionné une perte de 15 20
p. 100. La piastre à colonnes a, à très-peu de chose près, le même litre cl le même poids que les autres piastres américaines...
«... La piastre Carolus, d’une valeur intrinsèques de 5 fr. 42 c. a été payée longtemps 6 fr. 25 c. en Chine et jusqu’à 10 fr. à Chang-Hai... Comme preuve de l'ignorance où l’on est encore, dans l’intérieur de la Chine, de la valeur véritable des monnaies étrangères, nous citerons deux faits contraires : 1“ l’ambassade des États-Unis a constaté que la piastre mexicaine, dont il est entré en Chine des quantités considérables, est presque inconnue à Pékin où l’on ne voulait la prendre en 1859 que pour 58 candarins d’argent Saï-ci (1), tandis qu’elle passe pour 75 à Chang-Hai ; 2® sir John Bowring s’est assuré, sur le parcours du fleuve Tien-téou, que la piastre mexicaine y est de beaucoup préférée à la piastre Carolus. »
La préférence donnée à la piastre espagnole n’affecte pas seulement les autres monnaies de l’Europe et de l’Amérique, elle se manifeste aussi par rapport aux lingots essayés et poinçonnés, môme à ceux d’argent qu’on regarde comme purs, ou argent Sdi-ct. Une lettre adressée au ministre anglais sir John Bowring parles négociauls américains établis en Chine, à la date du 5 novembre 1856,
(t) J'écris ici ce nom selon la prononciation française au lieu d’écrire Sycee, selon l’orthographe qui se rapporte à la prononciation anglaise.
porte ce qui suit au sujet de la prime que gagne l'ancienne piastre espagnole, et qu’obtient même la piastre mexicaine par rapport au lingot :
« A Canton, on achète 100 liang (le liang est un poids d’environ 38 grammes) d’argent fin avec 108 liang de piastres mexicaines, et il faut 1 12 liang de ces mêmes piastres pour faire 100 liang d’argent fin. La prime gagnée par les piastres mexicaines est donc de 4 liang,.. A Chang-Hai on donne 74 piastres Carolus pour avoir 100 liang d’argent Saï-ci, tandis qu’il faut 112 piastres pour faire 100 liang de cet argent . La prime est donc de 38 liang. »
«Les Chinois, dit encore M. Rondot, n’accordent pas la même valeur à toutes les piastres d’Espagne. Les piastres de Charles IV sont plus estimées que celles de Ferdinand VII; mais dans les piastres de Charles IV, comme dans celles de Charles 111, il y en a qui sont plus recherchées que les autres ; des lettres monétaires servent à les reconnaître. 11 y a même des piastres de Ferdinand VII réputées égales aux bonnes marques de Charles III. La recherclie de ces types particuliers est importante dans le commerce, car telle piastre sera prise avec une prime de tO à 20 pour 100, et telle autre ne sera reçue qu’au pair ou moyennant un escompte plus ou moins fort. »
Ce que ces divers usages ont de contraire à la raison et à la justice n’a pas échappé aux fonctionnaires et à une partie des commerçants chinois. Le gouverneur du Fo-Kien, Lu-Tsiouen-Soun, justement étonné du privilège en vertu duquel les piastres espagnoles jouissaient d’un cours bien supérieur à leur valeur, proposait au gouvernement impérial de fabriquer des pièces exactement semblables, afin de mettre fin à ce privilège qu’il considérait comme contraire à l’intérêt public.
Voici, d’après M. Rondot, le texte même du rapport de ce fonctionnaire chinois :
« Les exemplaires de celle monnaie pèsenl 7 tsien 2 fen. Celle monnaie est frappée dans tonies les conlrées de l’E«rope, el est appelée fan-ping et hoa-pien^ le terme générique étant gang-lsien. Chaque pièce ne donne à l’essai que 6 tsien 5 fen d’argent pur. Originairement, une piastre valait un peu plus de 7 tsien ; la valeur s’est élevée graduellement à 8 tsien, et dépasse maintenant 9 tsien. Le peuple ne tient compte ni du titre ni du poids. Cette monnaie est d’un usage très-commode, el tout le monde s’y est accoutumé, de sorte que son haut prix ne diminue pas la faveur qu’elle a acquise. Elle est recherchée nonseulement dans les grandes villes, mais aussi dans tous les. villages. On la préfère à l’argent Saï-ci... Ainsi, celte moanaie étrangère, qui ne contient que 6 tsien 5 fen d’argent fin, a cours pour plus de 9 tsien de notre argent fin. Cela est une grande source de profits pour les étrangers, et la cause d’une grande exportation d’argent. La prohihition de l’usage ou derimporlaliou de ces monnaies serait sans effet. Le plus simple et le plus sûr, ce serait de frapper une monnaie tout à fait pareille.... »
Le gouverneur Lu-Tsiouen-Soun exagérait quand il disait que la piastre espagnole était frappée dans toutes les parties de l’Europe. 11 n’est pas douteux cependant qu’il en a été fabriqué en dehors des hôtels -des-monnaies régulièrement institués. La spéculation était trop belle el trop facile pour qu’on ne s’y livrât pas. On ne saurait môme affirmer que ce fût une fraude, en ce que les Chinois professent ne rechercher dans la monnaie que la quantité de fin; or dans les piastres d’imitation qui ont été ainsi frappées, le poids et le titre correspondent exaclemeul à la monnaie espagnole faite sous Charles 111 et Charles IV dans les üôtels-des-monuaies de Mexico et de Lima. On manque de données exactes sur ce monnayage clandestin ; on a lieu de croire qu’il a été poussé très-loin el qu’il se
fait aussi en Europe. M. Rondot rapporte que le gouvernement espagnol s’est refusé à le pratiquer, quoiqu’il eût été en droit de se servir des coins de Charles III et de Charles IV. M. Rondot ne repousse pas absolument l’opinion que le gouvernement cliinois lui-même ait eu recours à cet expédient. Il donne môme comme certain que de pareilles émissions ont eu lieu en Chine avec l’autorisation du gouvernement. Plusieurs tentatives de ce genre ont été faites à Canton, une entre autres en 1854. Sir John Bowring envoya à Lord Clarendon, à titre d’échantillons, quelquesunes de ces piastres, qui furent soumises à l’essai à la Monnaie de Londres; on constata qu’elles valaient les anciennes piastres espagnoles; quant à la forme, l’imitation laissait peu à désirer; mais les Chinois, qui ont l’œil trèsexercé, ne confondirent pas longtemps la copie avec l’original et les pièces imitées tombèrent bientôt fort au-dessous de leur valeur réelle (1).
Malgré tous ces écarts de l’opinion et des praticiens, la force de la vérité finira par l’emporter même en Chine., L’usage s’y est déjà introduit, dans le commerce, d’avoir une monnaie de compte, qui est le taêl ou once d’argent , à un titre déterminé; ce titre est tout près de 1000 millièmes quand il s’agit des taëls du trésor. L’emploi d’une monnaie de compte bien définie doit faire disparaître toute préférence injustement attribuée à un type monétaire par rapport à d’autres monnaies fabriquées tout aussi loyalement.
(I) Les renseignements empruntés à M. Rondot, dans le présent chapitre, sont extraits de l'article Pé-Kikc qu’il a fourni au Dictionnaire du Commerce et des Marcfutttdises publié parla librairie Guillaumin.
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