CHAPITRE VH
De l'aniformité de» monnaies dans le monde elvilisé.
La monnaie, outre les autres caractères particuliers qui lui sont propres, est une mesure. A ce titre elle rentre, au sein de chaque État, dans le système général des poids et mesures. La diversité des monnaies dans les diverses parties d'un même État aurait de grands inconvénients, il y a longtemps qu’on s’en est aperçu ; c’est pourquoi, chez chaque nation, l’unirormité des monnaies dans toute l’étendue du territoire a été de tout temps l’objet de la sollicitude de l’autorité et du législateur. Il n’y a été dérogé que dans un petit nombre de cas et pour des motifs qui étaient au moins plausibles. Dans le Moyen-Age, un des plus grands soucis des souverains fut de faire disparaître les monnaies locales que frappaient les différents seigneurs et de bien affermir ce principe, que battre monnaie est un des attributs essentiels de l’autorité royale, ce qu’on appelle un droit régalien.
Aujourd’hui que les relations de toutes sortes sont tellement multipliées et se développent avec tant de rapidité entre les différents peuples, l’idée d’un système de poids et mesures, qui soit uniforme pour tous les peuples civilisés, a une opportunité qui chaque jour devient plus évidente. Émise d’abord par quelques philosophes qui faisaient leur métier en devançant l’opinion générale, elle fut adoptée par l’Assemblée Constituante de France en 1790. Le gouvernement royal, en cela imité par les gouvernements révolutionnaires, sollicita le concours des autres cabinets. On obtint, en effet, la collaboration de quel-
qu£s-uns, ceux avec lesquels on n’était pas en guerre. C’est ainsi que naquit le système nommé décimal ou métrique, dont la supériorité est aujourd’hui bien reconnue, et qui, à l’heure qu’il est, a réuni les suffrages d’un grand nombre de gouvernements dans les deux hémisphères. L’unité monétaire figure dans le système métrique au même titre que l’unité de longueur ou l’unité de poids. 11 est donc naturel qu’en adoptant le système métrique, les nations civilisées se rangent sous la loi d’une même monnaie. Ce n’est même pas exagérer que de dire qu’en aucune autre matière peut-être le besoin d’uniformité n’est plus vivement senti : dès l’ancien régime, pour les voyageurs, la variation des monnaies était un ennui et une vexation continuelle; chaque fois qu’on passait d’un territoire à un autre, on perdait par le change, si bien que celui qui serait entré en Allemagne ou dans l’ancienne Italie avec une certaine somme, et qui l’aurait changée chaque fois qu’il traversait une frontière, serait arrivé à l’autre extrémité tout juste avec rien, en supposant qu’il n’eût rien dépensé pour le transport et l’entretien de sa personne.
Cependant, en adoptant le système métrique, les autres peuples hésitent souvent à comprendre la monnaie dans la transformation qu’ils s’imposent. On voit, il est vrai, les États secondaires se rallier le plus souvent à la monnaie d’un puissant voisin : ainsi la Belgique, la Suisse et le .Piémont, avant la formation du royaume d’Italie, s’étaient approprié la monnaie française. De même de grandes confédérations substituent une monnaie com mune àla variété des monnaies locales; la confédération germanique en a offert il y a peu d’années un frappant exemple. Mais tandis qu’il n’a été fait aucune réserve pour l’ancien pied ou l’ancienne livre, lorsqu’un État s’est rallié au système métrique, on voit au contraire des exceptions
stipulées en faveur de l’ancienne unité monétaire. Ainsi la Hollande a conservé le florin plutôt que de prendre le franc. La Confédération germanique qui, pour mesure de poids fédérale, a adopté le kilogramme et qui a décidé en outre que l’unité de poids serait la base de l’unité des monnaies, a gardé cependant deux unités, le florin et le thaler, qui ne sont liées par aucun rapport simple. De plus, elle a résolu le problème, qui au premier abord semble insoluble, de partir, pour la fixation du poids de l’un et de l’autre, du kilogramme ou du demikilogramme, et d’arriver à ce résultat qu’aucun des deux ne soit en rapport simple avec le franc. On a ainsi dépensé beaucoup d’art pour aboutir à une conclusion qui ne supporte pas l’examen.
• ' Il est permis de prévoir maintenant que le système métrique deviendra européen, universel. Cette année même (1864), à la suite d’une enquête parlementaire remarquable par l’unanimité des membres du comité quand il s’est agi de conclure, l’Angleterre lui a ouvert son territoire. Elle ne l’a pas rendu impératif, encore moins lui a-t-elle donné l’autorité exclusive sur son territoire. Elle l’a simplement déclaré facultatif, en ajoutant même cette clause, qu’une faveur égale était accordée d’avance à tout système décimal quelconque. 11 est digne de remarque cependant que l’unité monétaire portée au système métrique, le franc, est exclue, par voie de prétérilion, de l’adoption consacrée par l’acte du Parlement. Mais ce que vient de faire le Parlement est un premier pas après lequel vraisemblablement il y en aura d’autres.
Il semble donc qu’il ne faudrait pas un bien grand effort pour réunir tous les suffrages en faveur d’un système monétaire consistant à frapper des monnaies, soit d’or, soit d’argent, qui fussent d’un nombre rond de gram-’ mes et au titre de neuf dixièmes. Dans ce système, le franc
continuerait de subsister, avec celte différence qu’il pourrait, dans certains États, être remplacé par une pièce double (1), ou par une pièce quintuple (2). En ce qui concerne l’or, l’unité serait une pièce entièrement nouvelle. Si elle était du poids de 5 grammes, elle vaudrait, en supposant le rapport de 1 : IS ‘/a entre les deux métaux, 15 francs 50’cenlimes; du poids de 10 grammes, elle vaudrait 31 francs. L’adoption par la France de cette nouvelle unité offrirait un avantage précieux, celui de donner à notre nation l’occasion de faire, elle aussi, un changement conforme aux principes, changement que les autres peuples considéreraient comme un bon procédé pour euxmêmes, et qui leur montrerait une fois de plus qu’en celle affaire la France poursuit non pas un vain succès d’amour-propre, mais bien la satisfaction d’un intérêt universel. I.Æ pièce d’or de 20 francs est une erreur dans notre système des poids et mesures, elle est un écart des principes, et de notre part il sera de bon goût et de bon exemple de la répudier. v" • ■ ■ . : >
(1) Assez analogue au florin hollandais et au florin allemand.
(2) Assez analogue à la piastre et exactement semblable à la pièce de cinq francs.