‹ Cours D'economie PolitiqueChapitre 59 sur 132 · III · texte numérisé non relu

III

couns D’ÉCONOMIE POLITIQUE.

Trente ans ne s’étaient pas écoulés depuis la découverte, que déjà le Potosi donnait, d’après l'estimation la plus modeste, près de 200,000 kilog. d’argent, environ 45 millions de francs, indépendamment de tout ce qui s’en allait en lingots sans payer les droits au Roi. Le total excédait 50 millions et peut-être GO.

Les mines du Potosi sont celles d’où l’on a tiré les plus vastes trésors; en embrassant tout l’intervalle compris entre la découverte et l’époque actuelle, ou trouve qu’elles ont fourni en argent, sans or, 6 à 7 milliards de notre monnaie. L’effet produit sur les marchés européens fut bientôt celui d’une inondation d’argent. Le Pérou devint, dans l’opinion des hommes, le pays de la richesse par excellence, et son nom en reste encore le synonyme dans notre ' langue. Presque en même temps, on mettait en exploitation au Mexique les mines du district de Zacatecas, de Sombrerete, et puis le fameux filon de Guanaxuato, où les travaux datent de 1558. Le Mexique tendait à se mettre au pair avec le Pérou.

Ce qui est aussi essentiel à remarquer icijqué la grandeur de la masse de métaux précieux livrée par lè Nouveau- Monde à l’Europe, en comparaison de ce que celle-ci en possédait avant 1492, ce qui explique mêrtie comment une pareille quantité put trouver des acquéreurs sans que les vendeurs fussent forcés de céder à perte, c’est que l’exploitation des mines présenta en Amérique des facilités inouïes. Les frais de production étant fort amoindris, il fut possible d’échanger avec profit l’or et l’argent contre des quantités beaucoup moindres qu’antérieurement des autres marchandises; autrement l’extraction, au lieu de grandir extrêmement, se fût bientôt arrêtée d’elle-même.

A Paris, par exemple, un hectolitre de blé, auparavant, s’obtenait en échange de 14à 16 grammes d’argent; pour

» se le procurer, il fallut donner successivement en argent le double, puis le triple et, avec le temps, plus encore. Toutes les denrées éprouvèrent de même une hausse analogue dans leurs prix, puisque le prix d’un objet est la quantité d’or ou d’argent contre laquelle il s’échange. 11 paraît que le changement se révéla presque subitement après la première moitié du seizième siècle, parce que ce fut à ce moment que tout d’un coup la production de l’argent, qui était en Europe la monnaie la plus courante, devint surprenante d’abondance et de ♦ facilité dans le Nouveau-Monde; les affleurements des filons du Potosi étaient d’une richesse exceptionnelle.

Par l’effet de cette baisse de l’argent et de l’or, toute personne dont le revenu consistait en une redevance fixe d’argent ou d’or fut appauvrie. Les débiteurs, en supposant qu’ils eussent un très-long délai pour se libérer ou qu’ils ne dussent qu’une rente, s’acquittèrent avec une quantité de métal qui représentait une quantité de travail ou de jouissances beaucoup moindre que ce qu’on avait pu prévoir à l’origine des engagements. Les fermiers, dans les pays où ils avaient des baux à très-long terme et où ils payaient en argent, firent des profils extraordinaires; ce fut ainsi que, dans la Grande-Bretagne, se forma la richesse d’une fraction du tiers état. Il faut lire dans les récits contemporains le désappointement des uns, la satisfaction des autres, la stupéfaction de tous, car on ne distinguait pas la cause du changement dont on était, selon la position qu’on occupait, la victime ou le bénéficiaire.

M. Jacob (1) a cité, comme un des curieux documents de cette époque, au sujet des métaux précieux, les sermons prêchés par l’évêque Latimer devant le roi d’Angle-

(1) On the Preciout Metals, t. 11, p. 77.

terre, Édouard VI (1), où ce prélat expose, par des exem- • pies tirés de sa propre famille, combien tous les prix étaient transformés, et à (juel point les existences de certaines classes en étaient affectées.

Il résulterait de celte pièce que personne alors n’apercevait l’origine de celte espèce de révolution. Le prédicateur se plaint, par exemple, de ce que le fermage payé par son père était monté de 5 livres 6 schellings à 14 livres 2 schellings pendant l’intervalle de 1497 à 1548, sans remarquer que les denrées qu’il récoltait et vendait avaient dû augmenter de prix dans la même proportion. Il s’en prend à l’avidité des propriétaires qui, au contraire, devaient souffrir plus que les fermiers, tant que duraient les anciens baux (2).

Je, serais porté à croire cependant que M. Jacob s’est mépris en attribuant aux arrivages de métaux du Nouveau- Monde, et à eux seuls, les faits qui excitent la plainte dç Latimer. Probablement il serait plus exact de les imputer, pour la majeure part, à la pratique d’altérer les monnaies, à laquelle s’était livré, à celte époque, Henri VIII, et dans laquelle persévéra un moment son iils Édouard VI. De là nécessairement un grand changement nominal dans les prix, car ceux-ci devaient monter tout juste autant que baissait la quantité de métal fin contenue dans les pièces de monnaie (3). 11 est peu croyable qu’en 1548, l’in-

(1) Monté sur le trône en 1547, et mort en 1553. Le plus remarquable des sermons de Latimer est du 17 janvier 1548.

(2) Latimer, dans un de ses sermons, conjure les propriétaires de ne pas hausser le lojer de leurs terres au renouvellement des baux ; il n'en connaît qu'un, dit-il, qui se soit abstenu de demander un plus fort fermage, et il exhorte les Seigneurs de l’auditoire à ne ne pas le laisser seul comme un phénix.

(3) Dans la monnaie courante de l’an 1548, l’argent fin était diminué

dans le rapport de 2,664 à 800, ou de 333 à 100. Pour l'or, l’abaissement était dans la proportion de 150 à 100. *

L’augmentation du fermage, signalée par Latimer, ét^t dans le rap-

fluence des mines de l’Amérique se fût fait sentir à ce point qu’un fermage de 5 livres 6 schellings fût monté à 14 livres 2 schellings, c’est-à-dire à près du triple. Elle ne dut agir avec quelque énergie qu’un peu plus tard. C’est l’opinion formelle qu’Adam Smith s’est faite, à la suite d’une analyse détaillée, que, jusqu’en 1570, l’action des mines de l’Amérique sur les prix fut nulle en Angleterre; il est même disposé à penser que, dans l’ensemhle de l’Europe, elle avait été jusque-là assez peu sensible (I). Mais, du point de vue où nous sommes ici, peu importe que l’influence des mines de l’Amérique se soit manifestée en Europe un demi-siècle plus tôt ou plus lard. Elle fut très-forte; elle eut des conséquences politiques et sociales, non moins que commerciales ; M, Jacob estime que la dépréciation des métaux précieux ne fut pas étrangère aux difficultés dont furent semés les règnes de Jacques I" et de Charles I", et qui se résolurent en une révolution sanglante. Une partie des revenus de la Couronne était en redevances fixes d’argent ; par l’abaissement de la valeur des métaux précieux, les princes se trouvèrent fort appauvris, et dans un État les embarras financiers sont le prélude de tous les désordres.

La réduction énorme qu’éprouvèrent les frais de production de l’or et de l’argent rend compte de la hausse qui s’est révélée dans les prix. Cependant, pour mieux apprécier le phénomène politique et commercial qui s’est passé à la suite de la mise en œuvre des mines américaines, examinons-le en nous plaçant au point de vue culminant, celui de l’offre et de la demande comparées.

Pour que la diminution des frais de production d’un article agisse sur la valeur relative qu’il a sur le marché,

port de 266 à tOO (Voir Mac-Culloch, Dictionnaire du Commerce, article Coins) .

(I) Richesse des Nations, liv. I, chap. xi.

il faut que le rapport entre l’offre et la demande soit changé; autrement le producteur n’aurait aucune raison de ne pas profiter des anciens cours et de ne pas les perpétuer. Dès l’origine, les arrivages des métaux précieux de l’Amérique trouvèrent l’Europe occidentale dans un mouvement ascendant d’industrie et de prospérité. Les échanges étaient de plus en plus nombreux et actifs entre tes États et entre les provinces de chaque État, et réclamaient une plus grande quantité de monnaie en circulation. Les ^ arts utiles éprouvaient la même renaissance que les beauxarts. La rustique simplicité des premiers âges des monarchies européennes faisait place au goût du luxe, la grossièreté des barbares à l’élégance. Les métaux précieux étaient donc en grande demande, tant pour les monnaies que pour le faste des princes et des particuliers. Aussi quelques-uns dos savants qui se sont occupés de déterminer les variations des prix dans ce temps-là, ont-ils remarqué que, pendant le demi-siècle de prospérité qui précéda immédiatement la découverte du nouveau continent, le prix des denrées de première nécessité, et du blé notamment, avait baissé dans une proportion sensible (1) ; circonstance qui s’explique par renchérissement relatif des métaux précieux, cet enchérissement étant lui-même

(1) On peut consulter les tableaux du prix des grains en Angleterre, qu'Adam Smith a placés à la suite du chap. xi du liv. I de la Riche$se du Nations; on y verra que les prix habituels de la deuxième moitié du quinzième siècle sont moindres que ceux du temps précédent. Les renseignements que donne Dupré de Saint-Maur, pour la France, accusent une différence dans le même sens. On peut considérer le milieu du quinzième siècle comme l'époque où le blé s’échangea contre le moins d'argent : un hectolitre se troquait, à Paris, contre 1 1 grammes d’argent fin. C’est donc le temps de la plus grande cherté de l'argent. Un peu plus tard, dans les premières années du seizième siècle, sans doute par l’effet de l'exploitation des mines européennes, l'argent valait sensiblement moins. Un hectolitre de blé s’échangeait contre 14 à 16 grammes d'argent fin.

provoqué par un grand développement de la demande.

Après les voyages de Christophe Colomb et la mise en ■ exploitation des mines, pendant un certain nombre d’années, une offre plus grande rencontrant une demande à peu près proportionnée, il n’y avait pas de motif pour que l’or et l'argent baissassent de valeur en comparaison des autres denrées. D’ailleurs, il y a lieu de douter que les frais de production fussent, à l’origine, aussi faibles à beaucoup près, qu’ils le devinrent plus tard, lorsque la prodigieuse mine du Potosi fut exploitée et que Médina eut trouvé son procédé. Enfin les métaux précieux ne se répandaient pas instantanément de leur point d’arrivage, qui était l’Espagne, dans les autres États. On comprend ainsi comment, dans l’ensemble de l’Europe, le prix des grains, c’est-à-dire la quantité d’or ou d’argent qui s’échangeait contre unemesure de blé, autant que le blé peut servir de point fixe, n’aurait éprouvé en moyenne aucun abaissement entre le commencement et le milieu du seizième siècle, et comment en Angleterre, par exemple, la baisse des métaux, ou, ce qui revient au même, la hausse des prix, ne commença que vers 1570.

Mais, lorsque la mine du Potosi eut été quelque temps en pleine activité, et que le procédé de l’amalgamation à froid se fut répandu, l’équilibre se rompit. D’une part, la baisse des frais de production fut bien plus marquée; d’autre part, la quantité offerte excéda tout ce qui pouvait s’écouler aux anciennes conditions, même en ayant égard au progrès de la richesse, du luxe et des arts. Dès lors la valeur relative des métaux précieux descend, ce qui s’exprime par la hausse des prix des autres articles, toutes choses égales d’ailleurs.

C’est l’opinion d’Adam Smith que, sous la pression de la masse toujours croissante qu’on retirait des mines, la baisse des frais de production mit soixante ou soi.xante-dix

ans à obtenir son plein effet, à dater de 1570, d’où il fait partir, pour l’Angleterre du moins, la hausse du prix des marchandises. 11 est fort probable que l’effet fut plus prompt en Espagne (1). Pour la France, Dupré de Saint- Maur est d’avis que le résultat était complet après une cinquantaine d’années (2). Il y eut ensuite partout un temps d’arrôt. Adam Smith le fait dater, pour la Grande-Bretagne, de 1636 ; il pouvait aussi bien dire de 1620. Il cite le prix du blé qui, d’après les relevés authentiques du marché de Windsor, a atteint, pendant les seize années de 1620 à 1636, une élévation qu’il n’a point franchie ensuite, car la moyenne des prix de 1636 à 1700 est sensiblement la même que celle des seize années précédentes. Pour le blé de qualité ordinaire, la moyenne des seize années de 1620 au 1*'' janvier 1637 a été de 16fr. 56 c., ou de 74«',52 d’argent fin par hectolitre (1 liv. 19 s. 6 d., le de Winchester). De 1637 à 1700, les mercuriales

du même marché donneraient, par hectolitre, 35 centimes de plus en moyenne, somme insignifiante (1). En supposant que le blé ait été produit moyennement dans les mêmes circonstances, pendant ces deux périodes, l’une de seize ans, l’autre de soixante-quatre, ou que les variations en plus ou en moins se soient balancées, il restera démontré que les métaux précieux ont eu, sur le marché anglais, la même valeur échangeable, le môme pouvoir pendant un grand laps de temps, après le premier cinquième du dix-septième siècle.

Il y aurait bien quelques observations à faire sur le prix moyen de 1 637 à 1 700. On peut les lire en détail dans la Richesse des Nations, et nous les indiquerons dans la suite de cet exposé. 11 en résulterait que le prix apparent,

(1) On en verra la preuve plus loin par l’édU de Médina, scct. VIII, chap. dernier.

(2) Essai sur les monnaies, p. 68.

□Igitized b

qui ressort de la cote du marché, est au-dessus du prix réel ; mais Adam Smith considère qu’elles D’infirment pas la conclusion précédente (1).

Probablement le marché se serait plus vite saturé d’or et d’argent après le milieu du seizième siècle, si l’espace, sur lequel les métaux précieux de l’Amérique se répandaient, n’eût été successivement agrandi par la diiTusion de la civilisation et par l’extension du commerce.

Mais, depuis cette époque, il s’est opéré, dans la politique et le commerce des diverses parties du globe, des changements qui se sont poursuivis, avec des caractères divers, jusqu’à nos jours, et qui ont modifié profondément, de manière à l’agrandir sans cesse, la demande des métaux précieux. C’est ce que nous essayerons de montrer dans le chapitre suivant.

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