CHAPITRE m
Deaxlème période. — De 1620 à l'ineurrection des colonies espagnoies en 1810.
CCANAXUATO. — LE BBÉSIL.
Dans le courant du dix-septième et du dix-huitième siècle, les diverses circonstances delà production des métaux précieux, et l’importance relative des pays produc- “ leurs éprouvent des variations marquées; d’autre part, une plus grande demande s’en fait, par l’agrandissement du marché général, etunjourvient où la baisse de valeur des métaux précieux reprend son cours; mais ce n’est qu’après
(i) Richesse des Nations, liv. I, chap. xi.
quoique lemps. Il est môme possible de signaler, dans l’intervalle, un mouvement en sens contraire.
La progression des quantités extraites est continue, particulièrement pour l’argent, et, au sujet de ce métal, la primauté passe du Pérou au Mexique. Vainement on découvrit au Pérou des mines nouvelles, notamment celles de Yauricocha ou de Pasco, où l’abondance du minerai est extrême (1 630). Il est vrai que le Potosi ne soutint pas indéfiniment le vif éclat qu’il avait jeté, tandis que le succès des exploitations mexicaines allait toujours en grandissant. Dès la fin du dix-septième siècle, le Potosi rendait moins de 80,000 kilogrammes d’argent, qui feraient 17,667,000 fr.; ce n’était guère plus du tiers de ce qu’on en tirait un siècle auparavant. 11 baissa encore un peu pendant les premières années du dix-huitième siècle. Il se releva cependant de 1789 à 1800, de manière à excéder 20 millions de francs. Circonstance plus grave, la mine se présentait graduellement sous un aspect moins favorable, à mesure qu’on pénétrait plus avant dans les entrailles de la terre, de sorte que, toutes choses égales d’ailleurs, les frais de production devaient s’accroître.
Il en était autrement au Mexique ; au commencement du dix-huitième siècle, les mines de ce pays ne donnaient encore que 27 millions de francs (1), presque tout en argent ; alors les exploitations de Guanaxuato acquirent un grand développement, et se mirent à renouveler les merveilles des beaux jours du Potosi. En 1775, le Mexique atteignait 85 millions ; en 1788, 107; en 1795, 130. Dans cette extraction, l’argent dominait toujours au point d’en former lés neuf dixièmes en valeur, d’après le tarif
(1) Je rappelle que le mot d’un francse traduit par un poids d’argent fin de 4 '/, grammes. Lorsqu'il se rapporte expressément à l'or, il signifie 29 centigrammes de fin.
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actuel de la monnaie française, ou , en poids, 1 40 contre 1 .
Pour l’ensemble du Nouveau-Monde, Humboldt estime que la production moyenne en or et en argent, qui, pendant la première moitié du seizième siècle n’avait été que de 3 raillions de piastres, étaitmontéeà 11 (58,700,000 fr.) pendant la seconde moitié; l’accroissement est de 267 p. 100. Durant le siècle suivant, de 1600 à 1700, la moyenne annuelle est de 16 millions de piastres, ce qui, par rapport à la période précédente, n’est plus qu’une augmentation de 5 millions, au lieu de 8, ou de 45 p. 100, au lieu de 267. ‘
La supériorité prise par le Mexique sur le Pérou a tenu bien moins à une plus grande abondance des mines et à une plus grande richesse des minerais en général, qu’à un régime politique plus libéral, ou, si l’on veut, à un despotisme plus tolérable, ainsi qu’à un climat plus doux. Les Indiens, qui composent le fond de la population dans les deux pays, étaient mieux traités au Mexique; ils y étaient libres, tandis qu’au Pérou le travail des mines était forcé. *La plupart des mines mexicaines sont dans de fertiles conx^trées, où la vie est facile. Rarement elles sont situées à plus de 2,000 ou 2,300 mètres au-dessus du niveau des mers; celles de Guanaxualo sont dans un délicieux climat. Les mines du Pérou occupent une terre glacée en raison de son élévation extrême, et où les arbres même refusent de croître. On y touche de la main les neiges éternelles. Les abondantes mines de Pasco sont dans les hautes montagnes • où^e fleuve des Amazones prend sa source, à plus ^ 4,000 mètres de hauteur. La mine de Gualgayoc eqS 4,080 mètres. La mine du Potosi a été exploitée à u^‘ hauteur supérieur» au sommet du mont Blanc, le roi des Alpes; la montagne du Pol^a 4,865 mètres d’élévation au-dessus de la mer, et 945 ku-dessus de sa propre base ; le pays qui l’entoure est affreux, aride, inaccessible.
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380 COÜRS D’ÉCONOMIE POLITIQDE.
C’est la Sibérie sous l’équateur, la Sibérie sans ses forêts qui olTrcnt au métallurgiste un combustible inépuisable, la Sibérie sans ses plaines aisées à parcourir ; la Sibérie sans ses fleuves majestueux qui y donnent, pendant la belle saison, un système de communication plus commode encore que le traîneau sur les neiges de l’hiver; la Sibérie sans les étés où l’extraordinaire longueur des jours mûrit rapidement les moissons et procure à bas prix la subsistance de l’homme. Le désavantage permanent, irrémédiable du Pérou, auquel ici il faut assimiler la Bolivie, tient à la difficulté de vivre et de se mouvoir dans la région des mines. Parmi ces districts excessivement élevés au-dessus de la mer et effroyablement escarpés, tout déplacement est un labeur, et toute chose, môme la plus commune, est chère. Les frais de production de l’argent en sont grandement augmentés. A la rigueur du climat et à l’âpreté du sol se joignent, pour repousser des mines la population péruvienne, le souvenir de la contrainte qu’on exerçait sous le régime colonial pour l’y faire venir, et le ressentiment d’une oppression impitoyable (1). ^ Puisque j’énumère les circonstances naturelles par . lesquelles l’industrie argentière du Pérou est inférieure à celle du Mexique, je dois noter aussi une certaine compensation : il existe de la houille au Pérou, dans le voisinage du Cerro de Pasco, et notamment à Rancas et à Iluallay ; il y existe aussi de vastes tourbières (2). On cite un autre
•• bassin houiller auprès de Chonta, dans un département limitrophe de celui du Cerro de Pasco, celui de Junin où
(1) Le docteur Tschudi a donné des détails sur le traitement que subissaient les Indiens, à l’occasion des mines d’argent, sur les haines qu'on avait ainsi allumées dans leur cœur, et sur l’obstination avec laquelle ils dissimulent l’existence des mines qu’ils connaissent (Voyage au Pérou, chap. XII et xvi).
(2) Voir à ce sujet l’écrit déjà cité de M. Émile Colpaert.
l’on connaît des mines d’argent et des mines d’or en roche. M. Bosch Spencer, ancien chargé d’affaires de Belgique dans les États de l’Amérique du Sud, dit, en parlant de ce dernier gîte, qu’il est immense, et que la houille y est de très-bonne qualité (1). Jusqu’à présent, il ne paraît pas qu’on ait utilisé ces houilles pour la production de l’argent, quoiqu’elles fournissent le moyen de la transformer (2). Le Pérou compte aussi des mines remarquables de mercure à Huanca-Velica, à Chonta et ailleurs.
Pendant que l’extraction des métaux précieux au ^ Mexique recevait cette vive impulsion, d’autres contrées de l’Amérique, notamment celles où l’on avait reconnu des mines d’or, développaient aussi leur industrie minière : il en sera fait mention bientôt. Le Pérou lui-
même, pris en masse, ne rétrogradait guère, ou, s’il le ^ fit un moment, quand le Potosi fut en baisse, ce fut , pour se porter en avant de nouveau par l’exploitation d’autres mines. La soif de l’or et de l’argent ne cessait de faire émigrer d’Espagne au Nouveau-Monde un certain nombre d’hommes entreprenants, qui y avaient leurs coudées plus franches ou moins gênées quedans la Péninsule, où prévalait un régime ombrageux et restrictif au delà de toute expression.
Le débouché d’une production aussi extraordinaire, eu égard aux temps passés, s’agrandissait successivement, et c’est ce qui permettait à la production de s’accroître encore.
(1) Statistique commerciale du Chili, de la Bolivie, du Pérou, p. 336.
(2) Huniboldt rapporte {Estai sur la Nouvelle- Espagne, t. III, p. 350), qu'au commencement du siècle, avant les guerres de l’indépendance, il y a eu, à Pasco, des pompes à feu ; mais il semblerait qu’elles étaient alimentées par les tourbières du lau; Giluacocha, voisin de Pasco, et non par de la houille.
En Europe, non-seulement les pays où la civilisation, la richesse et le luxe avaient déjà pris un bel essor au seizième siècle, poursuivaient le cours de leurs progrès, mais encore d’autres États entraient dans la lice et s’y signalaient. L’Orient de l’Europe était encore barbare vers le milieu du seizième siècle : qu’étaient-ce en effet alors que la Russie et la Prusse qui ont obtenu une si belle place sur la scène du monde pendant le cours du dix-huitième? Le Danemark et la péninsule Scandinave ont continué d’avancer. Enfin l’Amérique , depuis lors, «l’est servie à elle-même de marché pour les métaux précieux. 11 n’y a pas fallu seulement de l’or et de l’argent, à l’état de monnaie; les progrès du bien-être et plus encore ceux du faste ont été surprenants au Mexique. Du seizième siècle jusqu’au moment où commencèrent les convulsions de la guerre de l’Indépendance, une grande quantité d’or et d'argent y a été convertie en bijoux, en ornements d’église, même en ustensiles de ménage; dans de mauvais gîtes où il trouve à peine à se nourrir, le voyageur qui parcourt le Mexique rencontre des couverts d’argent qui, selon toute apparence, sont fort anciens. Pour avoiiv4té moins brillante, la fortune des autres dépe;dd^ces de l’Espagne et aussi du Brésil n’a pas laissé que d'être fort remarquable. La période dont nous nous occuppns ici n’est pas encore celle où les États-Unis ont couvert de leurs essaims la moitié du nouveau continent, amenant partout, avec leurs mœurs solides et leur amour intelligent pour le travail, un certain luxe qui est élémentaire, mais qui nécessite la présence des métaux précieux en assez grande quantité, parce que tout le monde en a sa part. Cependant ils avaient fait des progrès trèssensibles avant 1810. Leur population se multipliait, et leur richesse se développait dans une proportion plus forte.
Le commerce des Iodes et de la Chine, qui n’avait jamais été complètement interrompu, mais qui, pendant quelques siècles, s’était fait péniblement et petitement par l’intermédiaire des Arabes, acquit, après la découverte du cap de Bonne-Espérance, exactement contemporaine de celle de l’Amérique, une splendeur qu’il n’avait Jamais eue du temps des Grecs et des Romains. Il reposa, de même qu’à l’époque des Ptolémée ou des Trajan, et qu’à celle de Salomon et de Hiram, sur les bases que l’auteur de Y Esprit des lois, les trouvant si anciennes, a supposé devoir être éternelles (1). L’Europe recevait beaucoup d’épices et de drogues, des tissus de soie ou de coton, et enfin du thé en quantité rapidement croissante, et, en échange, elle donnait des métaux précieux, de
• l’argent principalement et même exclusivement. Mais l’extrême Orient soutira à l’Europe, aux seizième, dixseptième et dix-huitième siècles, bien plus de matières métalliques qu’il n’en avait pris à l’Empire Romain
* au plus fort de sa prospérité et de sa richesse, c’està-dire pendant les premiers siècles de l’ère chré- * tienne.
Du temps de Pline, c’étaient cent millions de sesterces (2), ce qui, selon les tables placées par M. Dureau de la Malle dans son Économie Politique des Jtomains (3), ferait 2,500,000 fr. , et selon une estimation de M. Letronne, un peu moins de 2 millions. A l’ouverture du dixneuvième siècle, Humboldt calculait qu’alors la masse d’argent expédiée annuellement d’Europe en Asie montait à 25 millions et demi de piastres, ou 137 millions
(1) «Les Indes ont été, les Indes seront ce qu’elles sont à présent, et dans tous les temps ceux qui négocieront aux Indes y porteront de l'argent et n'en rapporteront pas. » (Esprit des Lois, liv. XXI, chap. i.)
(2) Histoire Naturelle de Pline, liv. Xll, chap. xviii.
(3) A la Qn du tome 1*'.
de francs, ou 612,000 kilogramnaes d’argent fm {!).
Ce seraient à peu près les trois quarts de l’argent qu’on tirait des raines d’Amérique. On n’en était arrivé là que par degrés, et, pour l’époque où Huraboldt a fait le calcul, on peut considérer cette somme comme un maximum.
Qu’on estime maintenant la quantité d’argent qui se dissipait par la circulation de la monnaie, par la déperdition quotidienne que subissent tant d’ustensiles en argent, ou en plaqué, par les naufrages et les incendies, par les sommes enfouies qui demeurent dans la terre; on comprendra que, à l’égard de l’argent, malgré l’accroissement continu de la production, pendant un long espace de temps après 1620, le surplus de demande aura permis aux mineurs des colonies espagnoles de placer à des conditions convenables tout ce qu’ils parvenaient • à extraire.
Quant à l’or, la présomption est qu’il en aura été de même, à plus forte raison, parce qu’il se produisait en bien moindre proportion que l’argent.
Par cet ensemble d’aperçus on est induit à tenir pour plausible cette opinion que, sur le marché européen, la valeur échangeable ou le pouvoir de l’argent aura cessé de décroître pendant un certain délai, depuis 1620 environ jusqu’à une époque qui reste à déterminer.
Pour mieux savoir qu’en penser, il est utile de s’enquérir de ce qu’a pu être le prix du blé pendant cet intervalle, en prenant, pour les comparer, les moyennes d'une
(t) Savoir :
Par le cap de Bonne-Espérance
Par la voie du Levant (une partie restant dans
le Levant même)
Par le midi de la Sibérie, ou le nord de la Chine
17,000,000 1/2 de piastres.
Total 23,000,000 1/2.
certaine suite d’années. Adam Smith l’a fait pour l’Angleterre, Dupré de Saint-Maur pour la France. Les relevés que le premier a puisés dans le Chronicon preciosum de l’évêque d’Ély, Fleelwood, et dans des documents postérieurs, indiquent, nettement même, que par rapport au blé, l’argent, au lieu de s’avilir, s’est sensiblement enclïéri. Telle mesure de blé (1), qui, pendant un premier espace de vingt années, de 1646 à 1665, s’était vendue
2 liv. 17 sch. 5d., s’est donnée moyennement, de 1726 à 1745, pour 1 liv. 19 sch. 8 d., ce qui suppose une baisse du blé ou une hausse de l’argent de 31 pour 100. Selon Dupré de Saint-Maur (2), le setier de Paris," qui pendant la période décennale de 1595 à 1606, répondait ti cinq onzièmes d’un marc d’argent fin, ne valait plus, de 1732 à 1743, qu’un tiers de marc. C’est une baisse du blé ou une hausse de l’argent dans le rapport de 21 pour 100. > , .> -
En présence de résultats semblables, Adam Smith avait bien raisoir de dire, à l’époque où il écrivait la Richesse des Nations (3) : « L’opinion qui représente l’argent « comme éprouvant dans sa valeur un abaissement con- « tinu semble donc n’ôlre point confirmée par l’obser- (< vation, quand on se rend compte des prix successifs du « blé et d’autres provisions (4). »
Au sujet de cette variation, Adam Smith et Dupré de Saint-Maur fout remarquer que, vers le milieu du dixhuitième siècle, l’Angleterre et la France jouissaient de
(1) Le vieux qiuirlcr Je iieuT boisseaux de 'Wincliester, qui ferait
3 hect. 17.
(2) Essai sur les Monnaies, p. 6S.
(3) La publication s’en fil en 1770.
(4) Richesse des jValioru, liv. 1, chap. xi. Le raisonnement d'Adam Smitli s’applique à une péiiode Icrminée en 1764. U reconnaît qu’à partir de là le prix du blé monte pendant une d>zaine d’années; il l’attribue à une suite de mauvaises récoltes.