CHAPITRE IV
Des variations que les deux métaux précieux ont éprouvées dans leur valeur, l'un relativement à l’autre, en même temps que leur valeur changeait par rapport aux autres produits.
Les variations qu’ont déjà éprouvées l’or et l’argent, dans leur valeur relative, ont été très-fortes ; c’est un avertissement qui ne doit point être perdu pour l’avenir, et il en ressort la condamnation à toujours, du système du double étalon monétaire. Dans les foyers antiques de notre civilisation occidentale, alors qu’ils jetaient le plus d’éclat, on peut estimer, d’après les savantes recherches de MM. Letronne, Bœckh, Dureau de la Malle, Lenormant et autres, que le rapport était le plus ordinairement de 1 à 12. En Grèce et dans les pays circonvoisins, l’immense butin en or, rapporté parles compagnons d’Alexandre le Grand, venant après le pillage du trésor de Delphes et la mise en exploitation
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des mines de la Thrace, réduisit le rapport accoutumé à la proportion de 1 à 10, qui était celle de l’Asie et qui subsista approximativement pendant près de deux siècles. Quand l'Empire Romain fut sur le penchant de sa ruine, l’or enchérit de nouveau en comparaison de l’argent. On trouve sous Valentinien, en 367, le rapport de 1 : 14 */s* Sous Honorius, l’or hausse encore; mais la différence devient moins forte sous les monarchies barbares (1). En Europe, pendant les siècles qui précédèrent la découverte de l’Amérique, selon Humboldt, la valeur de l’or oscillait communément entre 10 ViO et 12 fois celle de l’argent. Dans les deux siècles qui se terminent à l’époque actuelle, elle a flotté, mais son mouvement général l’a de 14 environ portée à près de 16. Pendant la dernière moitié du dix-huitième siècle, c’était de 15 à 15 ‘/j. niais quelquefois sensiblement moins (2). Au début du dix-neuvième siècle, la proportion de 15. Va semblait acquise; de là à 1848, date de l’exploitation des mines d’or de la Californie, le rapport se rapprocha communément de 1^ ®/* ; par moments il fut de 16.
Au milieu des variations générales, il y en avait, en outre, d’accidentelles. C’était une fluctuation qui ne cessait jamais, que les violences d’hommes puissants, les chances de la guerre ou du commerce, mille hasards enfin, renouvelaient constamment. Après la conquête de la Sicile par les Romains, l’argent est plus abondant; le rapport est de 1 à 17. César rapporte en Italie l’or qu’il a pillé dans les Gaules, et force XÆrariwn , où la prudence
(t) On ne s’entend pas assez sur tout ce qui touche aux poids et aux mesures de l'antiquité. Chacun des savants qui s’en sont occupés-donne des résultats différents. Je renvoie donc à leurs écrits le lecteur qui voudrait approfondir la question ; mais les variations, tant générales qu’accidentelles, sont incontestablement dans le sens indiqué ici, si elles ne sont pas exactement de la quotité que nous signalons. .
(2) A la refonte des monnaies anglaises, en 1774, on le mit à IS. 21.
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du Sénat avait enfermé, à ce qu’il paraît, une très-grande quantité de ce métal ; l'or s’avilit momentanément et le rapport est de 1 à 9 (1). Il faut lire dans les monuments de l’histoire comment d’un prince au suivant, du commencement d’un règne à la tin ou seulement au milieu, le rapport des deux métaux changeait dans les étals de l’Europe, jusques à une époque assez moderne. A l’égard de l’Angleterre, lord Liverpool a reproduit tous les traits de ce tableau changeant. La falsification des monnaies tendait à accroître l’amplitude des oscillations. Ainsi l’altération énorme qu’IIenri VIII et Édouard VI firent subir plus encore aux espèces d’ai^ent de l’Angleterre qu’à celles d’or, surtout dans l’intervalle de 1543 à 1550, aurait missuccessivement, si le commerce se fût conformé aux caprices de ces princes, le rapport des deux métaux à :
L^apport entre la valeur de l’or et celle de l’argent est variable parce que, chacun des deux suivant sa propre loi qui lui imprime un mouvement propre, il n’est pas possible qu’ils restent liés par un rapport absolu et constant. Iæ valeur d’un kilogr. d’argent n’est absolument égale, à chaque instant, qu’à celle d’un kilogr. d’argent placé dans des conditions semblables ; il n’y a aucune raison pour que ce soit constamment et partout le dixième ou le seizième d’un kilogr. d’or. Sans doute l’or et l’argent sont dans une certaine mesure solidaires et réagissent à ce titre l’un sur l’autre, à cause de l’emploi simultané qu’on en fait pour le monnayage; mais ils n’en sont pas moins, à beaucoup d’égards, isolément soumis aux causes
(1) Selon lord Liverpool, A Trtatiu on tht Coins etc., page 274, la dépréciation de l’or aurait été beaucoup plus forte : le rapport aérait devenu i : 7 1/2.
qui déterminent la valeur particulière de toute marchandise. En termes générau.x, à chaque instant la valeur de l'or et celle de l’argent dépendent du rapport qui existe, pour chacun d’eux, entre l’offre et la demande. Toutes les fois que l’un des deux métauxa baissé, c’est qu’il était plus offert : soit qu’on eût découvert des mines plus riches, plus faciles à exploiter et offrant un plus vaste champ à l’industrie humaine; soit, ce qui revient à peu près au même, que l’art du mineur et celui du métallurgiste se fussent perfectionnés; soit que le commerce, en s’étendant, eût ouvert des relations avec des contrées qui en contenaient de grands approvisionnements ; soit que la guerre et le pillage en eussent jeté sur le marché des quantités inaccoutumées, dont les conquérants ou les spoliateurs se défaisaient sans y regarder beaucoup, parce qu’elles ne leur avaient coûté que la peine de prendre. Ou encore certaines personnes en grand nombre qui, dans des temps de troubles ou de désastres, avaient enfoui une notable proportion de ce métal, le retiraient de leurs cachettes; ou bien la démonétisation, dans quelque Etat important, en rendait disponible subitement une forte masse. Toutes les fois qu’une hausse s’est manifestée, au contraire, c’est que les mines s’étaient appauvries et étaient devenues d’une exploitation plus pénible ; ou elles avaient été abandonnées par suite d’une invasion étrangère ou de désordres civils; ou le commerce, tant indirect que direct avec les pays qui renferment les mines, avait été suspendu ; ou un régime de violence ou d'anarchie avait déterminé les détenteurs à enterrer les métaux précieux ; ou une branche spéciale du commerce d’importation acquérant de vastes proportions, sans qu’il y eût un retour correspondant, avait provoqué l’exportation de beaucoup d’or ou de beaucoup d’ai^ent; ou encore la prospérité publique, et par conséquent la demande des métaux précieux, pour le service des échanges
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ou pour les besoins du luxe, s’étant grandement développée, la production n’avait pu se mettre à l’unisson ; ou enfin une circonstance quelconque avait occasionné une demande extraordinaire. Or, parmi toutes les causes que nous venons d’indiquer et parmi celles qu’on pourrait ajouter à cette énumération, il en est qui sont de nature à agir sur l’un des deux métaux précieux seulement, pendant qu’une cause différente agirait en sens inverse sur l’autre. En supposant que la cause en action fit sentir ses effets sur les deux métaux à la fois, il n’y a guère de rai> son pour qu’elle opérât exactement avec la même intensité sur l’un et sur l’autre. C’est ainsi que le rapport des deux métaux a dû être, a été en effet, et sera toujours en variation perpétuelle.
Si l'on considérait en particulier chacune des crises qu’ont subies les métaux précieux dans leur valeur réciproque, on reconnaîtrait qu’elle s’explique par quelqu’une des causes qui précèdent ou par quelque raison analogue. Prenons la plus notable de ces crises, celle qui se présente aussitôt à l’esprit, car ce fut une révolution. Après la découverte du Nouveau-Continent, les métaux précieux ont grandement baissé de valeur l’un et l’autre; mais la baisse a été moins forte pour l’or que pour l’argent, et, par conséquent, relativement à l’argent, l’or a acquis plus de valeur. On en est venu à donner 15 à 16 kilog. d’argent, au lieu de 10 ou de 12, pour un kilog. d’or. C’est que l’exploitation des mines du Nouveau-Monde changea les conditions delà production de l’argent beaucoup plus que celles de l’or et que les circonstances de l’offre et de la demande permirent à la diminution des frais de production de faire sentir toute son influence.
C’est cependant un fait historique constaté, que la découverte de l’Amérique, qui était destinée à amener un grand changement dans la valeur relative des deux raé-
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taux précieux, en faisant baisser l'argent par rapport à l’or, eut d’abord un effet diamétralement opposé. L’or fut le seul des deux qu’on trouva dans les grandes Antilles, après que Colomb y eut abordé ; c’est de l’or qu’on exploita à Saint-Domingue, dès qu’on y eut mis le pied. Le métal, produit de cette exploitation, eut en Espagne une influence sensible qui causa la baisse de l’or en comparaison de l’argent. Le fait est attesté par l’édit de Médina, rendu par la reine Isabelle, dès 1497, obligée qu’elle se vit de changer le rapport légal des deux métaux, parce que leur rapport était changé dans le commerce (1).
Il n’est pas superflu d’en faire la remarque, ce fait prouve que l’Espagne, jusque-là, possédait bien peu d’or ; car l’or donné par Haïti, qui alors formait en entier celui qu’on tirait du Nouveau -Monde, s’élevait à peine annuellement à 2,000 marcs de Castille (460 kilog.), qui feraient 1,583,000 fr. de notre monnaie, poids pour poids. L’édit de Médina réduisait à 10 la valeur de l’or par rapport à l’argent, laquelle, en Espagne, était auparavant de 11 ®/jo (2). La découverte de Haïti ne datait cependant alors que de quatre ou cinq ans (3).
Les variations des deux métaux précieux dans leur valeur, l’un par rapport à l’autre, ne sont pas à leur terme. Il est dans la nature des choses qu’elles n’y soient jamais. Après 1848 il a semblé que l’or, dont la production s’est développée énormément, dût baisser bientôt relativement à l'argent; et cependant une force opposée à ce mouve-
(1) Humboldt, Mémoire sur la production de l’or et de l’argent considérée dans ses fluctuations. (Journal des Économistes), 1848.
(2) Humboldt, Histoire de la géographie du Nouveau- Continent, III.No(« au bas des pages 330 à 335.
(3) 11 est bon de dire aussi que l'effet parait avoir été restreint à l’Espagne. Tout autorise à penser que, sur le marché général de l’Europe, l’influence des mines du Nouveau-Monde ne se fit sentir qu’après un laps de temps considérable. (Voir plus haut, page 373.)
ment pourrait bien se révéler sous peu : l’argent aussi pourrait être produit en bien plus grande abondance.
Des changements, non moins forts que dans notre Occident, ont affecté, chez les peuples de l’Orient extrême, la valeur comparée des deux métaux précieux. Pendant longtemps l’orn’aété coté en Chine, relativement à l’argent, que très-notablement au-dessous de sa cote > en Europe. Depuis l’ouverture du siècle actuel, et même auparavant, la Chine s’était, à cet égard, rapprochée du niveau du marché Européen. Les rapports des délégués commerciaux attachés à la mission de M. de Lagrénée en Chine constatent qu’à Canton, en juillet 1845, le rapport ôtait de 1 ; 16 ; en janvier 1844, c’était, dans lamêmeifiUe, de 1 : 1 7 . Cette cherté de l’or en Chine est confirmée, ajoute M. N. Rondot, par Milburn {Oriental Commercé^, et par le Gtjdde Commercial de M. Morrison et de M. Wi Williams (page 205) (1). En 1821, l’or le plus pur était, à Pékin, selon M. Timkowski, 1 8 fois plus cher que l’argent. j
D’après un travail de M. Rondot, d’une date postérieure (2), l’or éprouve de nos jours encore sur le marché chinois, ou du moins sur quelques-uns des marchésque présente cet immense empire, des variations marquées. Voici, suivant cet auteur, quel a été exactement le rapport des deux métaux, àChang-Haï, de 1849 à 1860 : r.
(1) Etvde pratique du Commerce d’exportation de ta Chine, par tet déléguée commerciaux, revue et complétée par N. Rondot, page 14.
(2) Article Pé-King du Dictionnaire du Commerce et de la Navigation, Guillaumin éditeur.
Ces variations, on le voit, sont plus accusées que celles qu’on peut signaler dans l’Europe moderne. Il faut noter que les différents marchés du vaste empire de la Chine sont, en cette matière comme en toutes les autres, beaucoup plus discordants que ceux de l’Europe, même appai> tenant à des États divers. 11 parait qu’en 1810 à Canton, l’or n’aurait valu que 10 fois l’argent. A une époque beaucoup plus reculée, vers la lin du treizième siècle (1285), le rapport entre les deux métaux aurait été de même de 1 à 10, et moins d’un siècle après, en 1375, il n’aurait plus été que de 1 à 4. Ce sont des variations dont nous n’avons pas l’idée en Europe. Un rapport tel que celui de 1 à 4, s’il a subsisté quelque temps, supposecequiexistaitalors, la clôture à peu près hermétique de la Chine. Par cela seul que la Chine était sans relations commerciales avec l’Europe, il n’y avait pas de raison pour que la valeur de l’or par rapport à l’argent chez les Occidentaux exerçât quelque influence sur le Céleste-Empire.
De nos jours, cet effet de l’isolement s’est retrouvé, pour le rapport entre l’or et l’argent, à un degré extrême, chez un peuple voisin de la Chine. L’empire du Japon avait jusqu’à ces derniers temps maintenu pleinement son existence solitaire. Mais nous sommes à une époque où une pareille séquestration d’un peuple entier est impossible. La barrière qui séparait le Japon des nations occidentales a donc été rompue. Une des curiosités qu’on a reconnues, après avoir forcé ainsi les portes de la civilisation japonaise, c’est que l’or y avait, auprès de l’argent.
une valeur exirôraement faible en comparaison de celle à laquelle les Occidentaux sont accoutumés. Ce n’était guère que le rapport de 1 à 3. Une lettre à la date du 6 juillet 1857, adressée par le consul des États-Unis à Simoda, M. T. Harris, à son collègue de Hong-Kong, porte expressément que le rapport entre l’or et l’argent n’est que de 1 à 3 V?* L’objet de la lettre était de faire connaître le fait aux citoyens des États-Unis qui commerçaient en Chine, afin qu’ils en profitassent. Le témoignage de M. T. Harris a été 'confirmé par une foule d’autres. Les négociants de l’Occident ont voulu exploiter la circonstance en venant troquer de l’argent contre l’or japonais et des difficultés ont surgi de là. D’un phénomène aussi imprévu que ce bon marché relatif de l’or, il est impossible de ne pas tirer la conclusion qu’il existe au Japon des mines d’or d’une certaine abondance. *
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