PRÉFACE DE LA T ÉDITION
i Quelques semaines ajDrès la publication de la première édition de ce Cours d’économie politique, la France, injustement attaquée, courait aux armes; et pendant cinquantedeux mois ses forces ne furent plus tendues que vers un . idéal suprême : chasser l’envahisseur, vaincre l’ennemi qui, depuis près d’un demi-siècle, s’était méthodiquement pré- ~paré à l’anéantissement de notre pays.
^ Le triomphe est venu, mais nous l’avons payé si chèrement, au prix de tels sacrifices, que la paix conclue nous <0*Nslaisse cruellement meurtris. L’effroyable conflit, par son ^ extension progressive, par sa violence et sa -durée, a d’ailleurs troublé profondément l’ensemble du monde, et ses ré- Ç percussions multiples atteignent aujourd’hui toutes les nations, même celles qui restèrent neutres jusqu’au bout de la lutte.
Un désordre considérable en est résulté, aussi bien au point de vue moral et social que sur le terrain économique et politique, et de longues années d’un labeur assidu seront nécessaires pour y porter remède. Chacun, en sa sphère, doit s’appliquer à l’œuvre de reconstitution : l’économiste y peut collaborer efficacement en donnant des directives sur la manière dont les initiatives auront à s’exercer pour’ rendre un cours normal à la production et à la circulation des richesses.
A vrai dire, les enseignements de la science économique ont été sérieusement discutés ces temps derniers. Beaucoup ont pensé, certains même ont écrit, que l’observation des faits de la « période tragique » prouvait l’inanité de ses prétendus principes et démentait ses théories jugées les plus solides»
PRÉFACE
Il est incontestable que les prévisions des plus hardis économistes se sont trouvées dépassées. Sous la pression des circonstances, les peuples ont dû faire à tous égards des expériences que jusqu’alors on estimait irréalisables. L’intervention de l’Etat, partout, fut poussée à des limites qu’on n’aurait point osé tracer dans nos sociétés fondées sur les t notions de liberté individuelle et de concurrence; l’emploi
du papier-monnaie s’est répandu au-delà de tout ce que l’on pouvait imaginer; l’utilisation du crédit a revêtu des formes inédites; les innovations financières et fiscales les plus extraordinaires ont vu le jour. Et malgré ces pratiques absolument contraires à destraditionsséculaires, les groupements humains ont continué à vivre.
De là à proclamer la faillite de l’Economie Politique il n’y avait qu’un pas. D’aucuns l’ont franchi allègrement : n’hésitons pas à les en blâmer !
Car si l’on ne se contente pas des apparences et si l’on examine les événements du dernier lustre avec le recul actuel, on constate que, loin d’en être ébranlées, les conclusions de notre science reçoivent, par ce qui se passe maintenant, une confirmation éclatante. La hausse et l’instabilité des prix, la crise des changes, l’insécurité des transactions, l’insuffisance de la j)roduction, les dérèglements de la consommation, le malaise financier, la tension des rapports du capital et du travail, tous ces phénomènes sont la conséquence directe de la violation des règles d’antan, et la seule atténuation que l’on aperçoive aux maux du moment consiste précisément dans le retour à l’organisation passée, avec rétablissement d’une mc-nnaie saine et restitution aux activités privées des fonctions ([ui leur avaient été enlevées temporaii ement
Mais si la grande guerre consacre ainsi, en dépit de leurs détracteurs, la vérité universelle et absolue des principes essentiels de la science écunomiqiie, si l’analyse attentive et impartiale des faits tourne sûrement à leur avantage, la
t»RépACE
même étude positive de la vie concrète souligne plus nettement que jamais le caractère relatif et national de Varl économique.
Pour réunir les ressources matérielles indispensables à la guerre et pour la financer, les divers belligérants ont usé de procédés fort différents, adaptes aux conditions de milieu dans lesquelles chacun évoluait. 11 y a là, pour l’économiste, une source d’observation comparée, d’expérimentation indirecte, qui ne saurait être négligée en un livre conçu, comme le nôtre, dans un esprit absolument réaliste.
Les doctrines d'économie nalionale ne rencontraient pas, avant 1914, d’unanimes partisans: il n’est plus permis, désormais, d’en méconnaître la très haute valeur, et il convient qu’on s’en inspire pour préciser, à propos de chaque problème, les solutions répondant le mieux aux besoins présents et futurs de notre patrie.
Avant la guerre, la France se distinguait par une harmonie parfaite. Sans, peut-être, exceller en aucune, nous occupions une place honorable dans toutes les branches de 1 activité; nous arrivions sensiblement à nous suffire pour les denrées alimentaires; notre déficit en certaines matières premières se trouvait à peu près compensé par l’excédent d’autres produits de notre sol; nos fabrications, infiniment nuancées, satisfaisaient la consommation largement; les qualités d’épargne de la race nous assuraient une position très brillante sur le marché mondial des valeurs mobilières; notre circulation monétaire et nos changes avaient une solidité universellement admirée ; nos finances publiques demeuraient saines; nous ])ossédions un empire colonial plein de ressources, dont la mise en valeur, à peine entreprise, autorisait les plus beaux espoirs. L’agression allemande a bouleversé de fond en comble cette organisation si mesurée, et au désiquilibre de guerre a succédé un désiquilibre d’aprèsguerre, aussi néfaste; la fièvre spéculative, l’insécurité des relations internationales, l’instabilité fiscale et les perturbations cambistes ont compliqué les transactions au point de
PREFACE
déterminer une crise délicate, dont nous ne sommes point encore sortis.
Pour surmonter ces épreuves, un très sérieux effort devra être poursuivi avec méthode et persévérance : les études des économistes pourront le guider, si elles sont orientées dans un sens vraiment pratique, si, se détournant des chimères, elles abordent franchement chaque question avec la volonté de lui trouver une solution nationale.
Fidèle o la méthode objective que nous avons appliqaée dans la première édition de ce Cours, nous nous soidjfees attaché, pour éclairer autant que possible nos lecteurs sur la réalité présente, à étudier les faits économiques de la.guerre et à dégager leur répercussion sur les diverses natiires d’institutions.
Bien des passages de notre ouvrage ont dû, à cet effet, être remaniés, et il nous a fallu citer nombre de chiffres nouveaux, très différents de ceux sur lesquels nous avions travaillé autrefois. Nous nous sommes efforcé de grouper en chaque chapitre une documentation suffisante : les lacunes des statistiques récentes ne nous ont point toujours permis d’être aussi complet que nous l’eussions voulu. Nous croyons cependant avoir réussi à présenter, de l’état présent de la production, de la circulation, de la ré[>artition et de la consommation, un tableau assez fidèle.
Nous avons été stimulé, dans notre tâche, par le désir de remercier les étudiants de l’accueil fait à notre première édition, depuis longtemps déjà épuisée. Nous avons été soutenu aussi par la pensée que cette nouvelle édition serait un hommage à la mémoire de ceux — trop nombreux, hélas ! — de nos élèves tombés au champ d’honneur pour le salut de la patrie : puissent leurs cadets s’inspirer de leurs généreux exemples pour hâter, d’un labeur ininterrompu, le relèvement du pays !