CHAPITRE V
le principe d'une épargne, par la constitution d'un capital né de l’accuniulation des bonis. Au point de vue moral, faire réducation de la classe ouvrière, en prélevant sur les bénéfices réalisés annuellement par la Société une certaine part qui, au lieu d’être distiribuée entre les associés, serait affectée à des œuvres sociales. En 1850, ils étaient déjà GüO; le capital social dépassait oO.OOO francs, et le chiffre d'affaires, 300.000 francs. En 1891, leur nombre atteignait 12.000, et les profits réalisés dépassaient 1.300.000 francs.
Depuis cette première expérience, les sociétés coopératives se sont multipliées dans un grand nombre de pays, groupant des millions d’adhérents*. C’est l’Angleterre qui vient en tête, sinon quant au nombre de ses sociétés, du moins quant à l’importance de leur clientèle et de leurs opérations. Le nombre des sociétés coopératives anglaises ayant pour objet le commerce de détail était, en 1917, de 1100, groupant 3.700.000 associés. Leur chiffre d’affaires dépassait 3.500 millions de francs, et leurs bénéfices nets 400 milUons. Elles avaient constitué entre elles deux fédérations, ou Waolesales, l’une en Angleterre, l’autre en Ecosse, en vue de l’achat en gros des marc-handises dont elles avaient besoin. Sociétés coopératives de gros et de détail avaient créé des usines et ateliers de fabrication. En outre, la plupart des coopératives de détail traitaient leurs opérations de banque par l’entremise de la Wholesale anglaise.
En France, le nombre des sociétés coopératives de consommation s’élevait, d’après la statistique officielle^, à 3.145 au 1***' janvier 1913, parmi lesquelles 1.248 s’occupant exclusivement de boulangerie. Elles groupaient un peu plus de 850.000 membres, et leur chiffre d’affaires s’élevait à environ 300 millions de francs. Les sociétés coopératives de consommation françaises ont constitué entre elles diverses fédérations, dont la plus importante, la Fédération nationale, a réalisé, en 1918,. pour 42 millions de ventes. Les sociétés de consommation ont rendu, pendant la guerre, de grands services tant aux consommateurs qu’aux pouvoirs publics eux-mêmes. En reconnaissance, une loi du 7 mai 1917 leur a donné un statut légal. Elles ont, en outre, obtenu de l’Etat un crédit pour avaucesjusqu’à concurrence de 2 millions de francs.
La coopération appliquée au commerce s’est également-
1, V. Gide, Cours (T économie poliiiqne^ 4*^ édition.
•2. V. Bulletin de l'Office du travail, 11)13 et 1911.
LK COMMKRCH INTHIUKIR //
répandue en Allemagne, en Belgique, au Danemark, en Rursie, ■en Italie, en Autriche.
En Allemagne, 2.500 sociétés environ, comprenant plus de 1.600.000 adhérents, faisaient avant la guerre un chiffre d’affaires supérieur à 500 millions de francs. Elles avaient créé des magasins de gros et constitué des fédérations dont l’une, celle 4e Hambourg, groupait plus de 1.100 sociétés.
En Belgique, le développement des sociétés coopératives de consommation présente ce caractère particulier d’être lié aux progrès des idées politiques et sociales. Il y a des coopératives socialistes et des coopératives catholiques. Pour les unes comme pour les autres, le côt'^ économique de l’institution paraît subordonné au but de propagande et d’éducation. C’est ainsi que la plus célèbre et Time des plus anciennes coopératives socialistes, le ’\’’ooruit, de Dand, consacre une grande partie de ses bénéfices à des œuvres sociales : bibliothèque, journal, réunions, théâtre. Le surplus, au lieu d’être distribué en argent aux adhérents, leur est remis sous la forme de jetons permettant de s’approvisionner d’objets de toute nature dans les magasins de la société. Cette organisation tend évidemment à créer entre la coopérative et scs membres des liens d’autant plus étroits que seront plus nombreux et plus divers les besoins recevant .satisfaction grâce à elle *
•519. L’orqaiiisation inlerne dos sociétés coopératives de eoii.somination: leur projjrainiiie économique. — En France, et dans la plupart des autres Etats, surtout en Angleterre, les sociétés coopératives de consommation s’ins])irent généralement des principes consacrés par les Ecpiitables pionniers de Hoehdale : vente aux associés et au comptant, à un prix .sensiblement égal à celui du commerce de détail, afin de permettre l’attribution ultérieure de « bonis ». Dans l’application cependant, ces principes comportent certains tempéraments. C’est ainsi que les coopératives françaises admettent fréquemment à participer à leurs opérations, non seulement leurs membres, mais de simples adhérents, associés éventuels provisoire- lient soumis au paiement d’un faible droit d’entrée, et même le public, n’ayant avec la société aucun lien ni actuel, ni éventuel. D’autres fois, en Angleterre notamment, on déroge à la règle
I. X’antlerv'oide, La coopération neutre cl la coopération socialiste. 1913; Léger, Les coopératives et Vorqanisation sncinlisle en Belgique, 1903.
DEL XtEME PARTIE. CHAPITRE V
de la vente an coiuptant, dans une mesure assez restreinte il est vrai, mais qui, semble-t-il, n’est eependant pas sans danger. Enfin les soeiétôs coopératives, au lieu de vendre au prix du commei’ce ordinaire, peuvent être tentées de vendre au prix d’achat en gros, simplement majoré du quantum afférent aux frais d'administration. En pareil cas, le but économique de la coopération se transforme: au lieu de pousser à l’épargne, elle n’est plus qu’un moyen de réduire la dépense. Son caractère éducatif se trouve par là sensiblement diminué.
.'îiO. (Juoi qu’il en soit, et sous les formes diverses qu’elle est susceptible de revêtir, la coopération appliquée au commerce peut présenter pour les consommateurs de multiples a vantages :
Tout d’abord, elle corrige le principal inconvénient résultant de la multiplicité excessive des intermédiaires, la surélévation du prix d’achat, puisqu’au cas même où la coopérative vendrait au même prix que les détaillants, elle restituerait du moins à ses membres, en bloc et sous la forme de « bonis ». laplus grande partie des prélèvements effectués à leur détriment.
En second lieu, les consommateurs trouvent dans la coopération une garantie efficace contre toute tromperie relative à la nature et à la quantité des marchandises achetées, puisqu’étant actionnaires de la société, c’est à eux-mêmes qu’il appartient d’en assurer et d’en contrôler l’approvisionnement.
Enfin, lorsqu’elles pratiquent la vente au prix du commerce de détail, les sociétés coopératives de consommation peuvent contribuer puissamment à parfaire l’éducation économique de leur clientèle, en développant parmi elle l’esiirit de prévoyance. Il est à penser que, dans bien des cas, le simple abaissement du prix d’achat eût entraîné simplement une consommation plus grande. En ne distribuant les bonis qu’à des intervalles assez éloignés, la société pourra mettre ses membres en possession d’un petit capital susceptible de placement.
521. Ces multiples avantages sont assez sérieux pour mériter aux sociétés coopératives de consommation l’attention et la sympathie des économistes. Ils seraient bien peu de chose cependant, aux dires de certains de leurs partisans, à côté du ,rôlt que ces institutions peuvent être appelées à jouer et de l’avenir qui les attend. Nous faisons allusion ici aux propositions connues sous le nom de « Programme de l’Ecole de Nîmes », du nom de la ville où elles ont été formulées pour la première fois sous une forme systématique, à l’occasion d’un congrès. Les
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sociétés de consommation, a-t-ou dit, sont l’instrument qut permettra de transformer complètement l’organisation sociale actuelle par l’abolition du salariat et l’attribution aux consommateurs de la direction de toute production. L’évolution est déjà commencée. Par le développement des sociétés coopératives de consommation, le commerce de détail est, en effet, de^ plus en plus monopolisé entre les mains des consommateurs. Un peu plus tard, les coopératives de consommation chercheront tout naturellement à s’affranchir du tribut que prélève le commerce de gros, en consacrant une partie de leurs bénéfices à fonder des magasins coopératifs d’approvisionnement, qui obtiendront leur clientèle exclusive. Puis elles s'efforceront de devenir leurs propres fournisseurs, en produisant dans des ateliers coopératifs les marchandises de toute nature qu’elles vendent. Dans ces ateliers, les producteurs, au lieu d’être des ouvriers salariés, seront des coopérateurs, se partageant tout ou partie des bénéfices de l’entreprise, comme le font actuellement les membres des sociétés coopératives de production L La coopération fera ainsi la conquête de l’industrie manufac turière, puis, à un stade plus avancé de l’évolution, celle des , autres branches de production, industrie des transports, industries extractive et agricole. Le résultat sera l’étaiilissement d'un nouveau régime éeonomique fondé sur les principes de justice et de solidarité. Ce que les socialistes attendent de la contrainte et de la violence, les « coopératistes » le demandent à l’initiative privée elle-même, et à l’association volontaire des individus
522. C’est là, il faut en convenir, un programme qui ne manque ni de séduction, ni de grandeur. Peste à savoir si l’idéal poursuivi est réalisable. On peut en douter, bien que les multiples manifestations de la coopération, ne remontant guère à plus d’un demi-siècle, ne ])uissent encore fournir d’argument décisif dans un sens ou dans l’autre. L’exemple des coopératives de consommation anglaises, parfois invoqué à l'appui du programme de Nîmes, n’est pas aussi probant qu’il pourrait paraître au premier abord. D’une part, les Wholesales anglaise et écossaise sont loin de tirer de leurs propres ateliers industriels la totalité, ni même la majeure partie des marchandises qu^ elles-
1 \\ |vius haut. t. 1, n® 132 et plus loin, 7ISi et suiv.