PREMIÈRE PARTIE
la matière sur laquelle il exerce son activité, .l’ensemble des conditions nécessaires à la production et les forces de toute espèce qu’il approprie et qu’il dirige en vue de la satisfaction de ses besoins. L’importance du rôle de la nature dans la production a été appréciée d’une manière bien différente suivant les époques et suivant les auteurs, lies philosophes comme Montesquieu, des naturalistes et des historiens comme Cuvier et Michelet, ont été portés à exagérer l’influence exercée sur 1 état social par le milieu physique. Telle est également la tendance de l’école de la science sociale *. De nos jours, l’attention des économistes devait être particulièrement sollicitée sur l’importance du rôle joué dans la production par la nature, car la science a mieux, pénétré les lois qui régissent la matière et le développement de l’esprit d’invention a permis de tirer iin large profit de l’utüisation des forces naturelles.
Le rôle de la nature dans la production se présente en réalité sous un double aspect ; il implique, d’une part, l’influence exercée sur l’homme par le milieu ]>hysique; d’autre x»art, la réaction de l’homme sur ce milieu.
îli. Influence exercée sur riioiniue par le milieu physique-. — Cette influence se manifeste au triple point de vue ; des conditions dans lesquelles s’effectue la production; delamatière, objet de l’activité humaine; et des forces que l’homme asservit pour les appliquer à la satisfaction de ses besoins.
95. 1 ® Les conditions naturelles de la production. — Elles sont de diverses soites : climatériques, géographiques, géologiques. L’influence exercée par les conditions climatériques sur l’état social est considérable. Montesquieu notamment l’a démontré d’une manière saisissante. Le développement économique ne saurait être le même sous tous les climats. Dans la zone tropicale, le travail est insuffisamment encouragé par la nature. Celle-ci, prodigue de ses dons, assure une satisfaction trop facile à la plupart des besoins humains. L’élévation et la constance de la
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1. \ . plus liant, n® 64, \ . également Jean Brunhes, L'esprit géographique dans les sciences économiques, sociales et historiques, dans la Revue économique inlernaiiojialey 1910.
2. \'. Cauwès, Cours d'économie politique, 3® édition, t. I, n™ 128 et suiv.; Villey, De rinfluence du milieu sur le développement de l’homme, dans la Revue d hconomie politique, 1899; Gide, Cours d' Economiepolitique édilïoii, 1918, t. I, pp. 96 et suiv.
température réduisent au minimum les efforts nécessaires pour le logement et pour le vêtement. L’aUmentation elle-même résulte pour la plus grande iiart des fruits spontanés de la terre. Assuré du nécessaire par la générosité de la nature, l’homme ne saurait, d’autre part, songer à développer ses besoins en soumettant à son usage les forces naturelles. Celles-ci le dominent de trop haut; dans leurs manifestations habituelles, cyclones, ouragans, inondations, elles se révèlent à lui avec une puissance irrésistible. Sous ce climat, l’homme a renoncé à réagir sur le milieu physique; il en subit passivement l’influence.
lai zone glaciale n’est pas plus favorable au développement économique. Ici, l’effort de l’homme, toujours nécessaire et souvent considérable, rencontre dans la nature des obstacles si nombreux et si difficiles à surmonter qu’il peut à peine aboutir à la satisfaction des besoins les plus essentiels.
C’est à la zone tempérée qu’appartient de beaucoup la supériorité au point de vue économique. Grâce à l’alternance des saisons, qui assure au sol une distribution régulière de chaleur et d’humidité, la culture des plantes alimentaires a pu y être généralisée. Sans se montrer aussi exubérante dans ses dons que sous les tropiques, la nature, du moins, s’y laisse solliciter plus facilement que dans la zone glaciale et la fertilité de la terre y est suffisante pour encourager le travail. Les forces naturelles s’y manifestent aussi avec moins de fougue que dans la région tropicale; elles sont plus à la portée de l’homme et se laissent plus facilement asservir par lui. Aussi la zone tempérée est-elle celle de la vie économique et de la civilisation. C ’est dans cette zone que l’espèce humaine s’est multipliée de préférence et que se sont fondées les sociétés les plus avancées et les plus prospères.
Les conditions géographiques et géologiques n’exercent pas une moindre influence sur la production. Il convient de leur attribuer en grande partie la spécialisation plus ou moins complète des différents peuples dans les diverses natures de travaux industriels. C’est à la richesse de leur sol en houille et en minerais que l’Angleterre et les Etats-Unis doivent le développement considérable de leur production manufacturière. C’est leur situation géographique qui, jadis, assura aux villes delà Phénicie, puis aux républiques italiennes et à la Hollande, la suprématie commerciale, et c’est à cette situation qu’aujourd’hui l’Angleterre doit, en matière de transports maritimes, d’occuper le premier rang parmi les nations. La configuration de son réseau
yo l'HKMIÈRE P/VRTIE. CHAPITRE PREMIER
fluvial, la faible pente et la profondeui des voies d’eau qui le constituent, sont pour beaucoup dans le développement du trafic intérieur et du commerce de transit de l’Allemagne. Tandis que les peuples dont le sol est riche en phosphates et en matières fertilisantes s’adonnent de préférence à l’agiiculture, les légions de pâturages naturels, telles le Turhestan et certaines parties de notre domaine africain, maintiennent les populations à l’état pastoral.
ï Même à l’intérieur de chaque pays, la différence dans les con-
ditions géographiques et géologiques a son contrecoup sui l’état économique. Ce sont des raisons de cette nature qui expliquent les spécialisations régionales, qui font par exemple de la Bour- '' gogne, de la Champagne et du Bordelais des centres de produc-
I tion vunicole, et de la région des Flandres un pays de produc-
’ tion houillère. Ainsi qu’on l’a fait maintes fois observer, la
plupart des grands centres de poimlation doivent leur empla- ' cernent à une situation géographique heureuse et leur aspect
' particulier à la composition géologique de leur sol.
j nfi. 2® Action du milieu physique quant à la matière. — La ma-
tière que la nature met à la disposition de l’homme est diversement répartie suivant les régions et cette inégalité naturelle exerce sur la production économique une influence très sensible. Alors, par exemple, que l’absence â peu près complète de bêtes de somme et de trait a rendu particulièrement difficile la pénétration du continent africain et contribue à y maintenir, malgré tous les efforts, les régimes de l’esclavage et de la corvée, l’Europe, grâce à la variété considérable des espèces susceptibles de domestication, a depuis longtemps substitué à la force humaine, pour certaines natures de travaux, la force musculaire des animaux. La diversité n’est pas moindre en ce qui concerne le règne végétal et il en résulte des différences profondes dans le genre de vie et l’état social des populations. A ce point de vue, l’Europe et l’Amérique, grâce à l’extrême variété de leurs productions alimentaires et de leurs cultures industrielles sont encore privilégiées de la natuie par rapport aux autres partiesdu monde.
Mais c’est surtout par la composition de leur sous-sol, par l’abondance et la diversité de leurs richesses minières, que les différentes régions sont, au point de vue de la production, tributaires de la nature. La houille et le fer, notamment, matières premières d’un grand nombre de travaux industriels, constituent pour les pays dont le sol est en abondamment pourvu un
avantage d’une extrême importance. Or, la répartition naturelle de ces richesses minérales est fort inégale entre les divers Etats.
En 1913, la production de la houille, qui est en France de 41 millions de tonnes environ et de 23 miUions on Belgique, atteint en Allemagne 279 millions de tonnes, en Angleterre (y compris l’Ecosse et l’Irlande) 292 millions de tonnes et, aux Etats-Unis, ;
517 millions de tonnes. Pour les minerais de fer, notre pays a, par rapport aux autres Etats, une situation un peu moins désavantageuse. Sa production est, en 1913, de 22 millions de tonnes ^ <
environ, contre 16 milUons à la Grande-Bretagne, 28 millions à l’Allemagne, et 63 millions aux Etats-Unis. Le traite de \ er- i
sailles aura sans doute pour effet, dans un avenir plus ou moins éloigné, de modifier ces proportions et d’améliorer sensiblement tant au point de vue de la production houillère que de la production sidérurgique, la situation comparative de la France.
97. 3» Action du milieu 'physique quant aux iorees. — Le travail de l’homme, source essentielle de toute production, n’est lui-même que l’action d’une force naturelle, musculaire et intellectuelle. Mais en dehors de cette force, l’homme doit à la nature la force musculaire des animaux, qu il utilise à la traction et au transport, les forces atmosphériques, physiques, chimiques, insensibles et inlassables, dont le concours lui est d autant plus précieux qu’il n’a pas à les ménager. Observons toutefois que, livrées à elles-mêmes, ces forces sont sans frein et constituent des agents de destruction plus que de production.
Pour que l’homme puisse en faire usage, il faut qu’il se les soit appropriées, qu’il ait domestiqué les animaux sauvages, qu’ü ait construit les moulins grâce auxquels il utilisera la force mo-
trice du vent et de Teau courante.
Le développement économique d’une société sera donc d’autant plus rapide que les forces naturelles se montreront plus accessibles et opposeront un moindre obstacle aux efforts humains. C’est là, nous l’avons dit, une des causes qui assurent à la zone tempérée la supériorité sur les autres régions, au point de vue des progrès de la civilisation.
08. Réaction de l’homme sur le milieu physique \ — 1° Am point de vue des conditions de la production. — En ce qui concerne les conditions cümatériques, il semble que l’action de l’homme