Les rapports des entrepreneurs et des salariés
Ouvriers et patrons vivent de la production : ils profitent les uns et les autres d’une production plus économique et plus abondante et souffrent les uns et les autres de la langueur de l’industrie. Leurs intérêts sont harmoniques.
Mais le lien qui les unit est un contrat de louage de travail dans lequel l’un est vendeur et l’autre acheteur. Sous ce rapport, leurs intérêts sont différents, le patron cherchant à avoir la main-d’œuvre à bon marché afin de gagner le plus possible, et l’ouvrier à gagner le plus possible en obtenant un gros salaire. De là une cause d' antagonisme à laquelle s’ajoutent d’autres causes, telles que la subordination qui résulte du contrat même et que nécessite la discipline de l’atelier, et l’envie que peut faire naître dans le cœur d’ouvriers peu fortunés le spectacle de la richesse ou même seulement celui d’un bien- être plus grand des patrons. Ces difficultés sont de l’ordre moral proprement dit plutôt (jue de l’ordre
LA RÉPARTITION
Sous le régime des corporations industrielles, ces difficultés auraient du etre plus grandes qu’aujourd’hui, puisque l’ouvrier pouvait alors se plaindre des barrières légales qui l’enipechaient de jouir des qu’il s’en croyait la force, des avan-
barrWrës^'' ® ®“PPr™é toutes les barrieies artificielles et permis à tous de s’élever, quand ils
le peuvent et comme ils le veulent, à tous les degrés de la
hiérarchie industrielle et de la fortune; mais elle n’a nas
supprime les difficultés morales. Sans doute, il y avait L-
trefois des coalitions d’ouvriers , des interdits ^o™ ncés
contre certains patrons; mais il y avait moins d^ouvriers
parce qu il y avait moins d’industrie, et il y avait surtout peu
oo omerations considérables d’ouvriers sous la main d’un
meme entrepreneur, parce que la grande industrie était
encore dans I enfance; la plupart des maîtres étaient des
artisans, travaillant avec un petit nombre de compagnons
etee n est pas le plus souvent dans ce milieu — pas plus au-
Le" ran“l‘ 1““'® ~ <P>’éclatent les crises du Liariat. Le ^rand développement qu^a pris de nos jours l’industrie
fortement les oppositions et avivé l’envie; il n’est nas de
progrès ou d’évolution de l’état social qui n’engendre des diificultes d un ordre particulier.
Fermele, justice, bienveillance, trois qualités que l’on peut recommander au patron pour faciliter ces raiiportsexactitude, application, intelligence des lois de il nroduction, qualités désirables chez V ouvrier.
La liberté n’exclut pas une certaine intel vention de la loi ans les rapports d’ouvrier à patron. On peut en donner
a se munir d un livret, comme garantie de son identité. si»né par chaque patron qui l’emploie, quoique contestée dans son principe, justement critiquable dans certaines parties et pneralement peu observée en b’rance aujourd’hui • les lois sur le travail des enfants et des filles mineures et sur I apprentissage qui se justifieni pleinement, parce
que l’Etat a le devoir de protéger, jusqu’à une certaine mesure, ceux qui, étant mineurs, sont incapables de stipuler pour eux-mêmes.
La liberté du travail a supprimé les longs apprentissages qui avaient pour but de rendre ardu l’accès du métier. D’ailleurs, le temps requis pour l’apprentissage a toujours varié suivant la profession : métier facile, apprentissage court ; métier difficile, apprentissage plus long. Le contrat d’apprentissage stipule naturellement un plus grand nombre d’années si les parents ne payent rien, parce que, dans ce cas, le travail de l’apprenti, devenu productif vers la fin du temps stipulé, est la rémunération de la peine que le patron a prise pour les débuts de l’enfant.
Si l’inobservation de cette condition a découragé certains patrons de former des apprentis, la faute en est à des apprentis qui, se fiant au défaut de sanction de la loi, ne donnent qu’à regret ou cherchent à ne pas donner leurs dernières années.
Aujourd’hui, la demande de travail plus considérable et la division du travail qui multiplie les emplois faciles ont fait que les maîtres payent en général plus tôt de jeunes ouvriers ou employés.
Les coalitions. — Le taux des salaires n’est pas arbitraire. Le travail, comme les produits, a sa valeur; mais cette valeur, comme celle des produits, ne saurait être convenablement fixée que par un débat très libre entre l’offrant et le demandant, et dégagé de contrainte et de toute apparence de monopole. La liberté absolue des contractants, de part et d autre, est un idéal que les faits économiques,
^ même en l’absence de monopoles légalement constitués, ne reproduisent que d’une manière imparfaite.
Les patrons jouissent de deux avantages : ils ont un capital sur lequel ils peuvent vivre quelque temps pendant le chômage; ils sont relativement peu nombreux, parce qu’il y a toujours plus d’ouvriers que de patrons. Par conséquent, soit qu il y ait entre eux entente directe, ce qui est rare, soit qu’il y ait simplement désir de la part de chacun d’eux en particulier de ne pas surélever les salaires dans leur pro-
ÉCONO.MIE POLITIQUE. 1(J
^46 la répartition
fession, Ipur action sur le. prix du travail rentre en partie dans le cas oh le nombre des vendeurs est illimité et celui des acheteurs restreint.
Isolé, l’ouvrier qui ne possède pas un talent exceptionnel n’a en général qu’à accepter le prix du marché, tel qu’il est établi par les conventions antérieures. Il ne peut faire valoir ses prétentions à un supplément de salaire que dans certains moments où le travail de sa profession est tout à coup très demandé et où l’entrepreneur ne veut pas laisser échapper l’occasion passagère d’un gros profit.
Réunis, concertant leur demande d’augmentation et leur refus de continuer leur travail si l’augmentation n’est pas accordée, les ouvriers disposent, au contraire, d’une force capable de contre-balancer les avantages des patrons.
En France, le législateur a longtemps craint de remettre aux mains de la population ouvrière cette force qui jieut devenir une cause de désordres. Cependant, convaincu que, s’il appartient à l'Etat de protéger chaque individu contre la Violence et la fraude, il ne lui appartient pas de gêner la liberté du travail et d’intervenir, au profit d’une partie, dans la fixation des prix, parce que c est en meme temps inter\enir au détriment de l’autre partie, il s’est décidé à promulguer la loi de i 864, laquelle a établi que le fait de coalition 7i est pas un délit .
La coalition est en effet un droit qui dérive logiquement du principe de la liberté du travail, c’est-à-dire de la liberté d’offrir son travail à tel ou tel prix, de travailler ou de ne pas travailler, de conseiller à un camarade, dans un intérêt commun, de cesser également le travail et de ne le reprendre qu’à des conditions déterminées. Ainsi pratiquée, la coalition n’est qu’une manière d’être de la liberté individuelle. Elle peut contribuer, et elle a contribué plus d’une J fois, à relever les salaires dans certains cas.
Mais la coalition est une véritable guerre, et, qui pis est. une guerre civile. Lorsque les ouvriers coalisés ont posé leurs conditions et que, n’ayant pu les faire accepter, ils persistent néanmoins, leur arme est la grève, c’est-à-dire l’abandon simultané de tous les ateliers. Or, dès que les ateliers sont déserts, tout le monde s’appauvrit; l’ouvrier dévore ses
épargnes et s’endette pour manger; l’entrepreneur voit son activité paralysée; le capital chôme, et, si c’est un capital emprunté, il s’amoindrit, parce qu’il faut prélever les intérêts sur le fonds ; le matériel se rouille et se détériore. Appauvrissement de l’ouvrier et de l’industrie : voilà souvent la conséquence de la grève.
On doit d’autant plus se pénétrer par avance de cette funeste conséquence que, lorsque la guerre commence, ouvriers et patrons ne tardent pas à être emportés par la passion jusqu’à méconnaître, ne voulant pas céder, leurs véritables intérêts, et à perdre le respect des droits d’autrui. Les ouvriers sont plus exposés que les patrons à commettre certaines fautes de ce genre. Ils se concertent; mais, si quelquesuns d’entre eux ne sont pas disposés à suivre la masse dans le projet de déclaration de guerre, ils prétendent leur imposer la décision de la majorité; ils cherchent à les intimider, et quelquefois ils les maltraitent. Quelquefois même ils s’ameutent et se portent à des violences, sinon contre la personne, du moins contre les biens de leurs patrons, cassant les machines ou détériorant le matériel des fabriques.
Gomme ils obéissent parfoisàdes passions politiques plus qu’à de véritables intérêts économiques, les grandes agglomérations ouvrières sont exposées à se laisser entraînera des soulèvements qui, sous couleur de règlement de salaires, visent à troubler l’ordre social et les grèves deviennent alors un danger public.
C’est bien mai comprendre le principe de la coalition, lequel est la liberté individuelle, que d’asservir la liberté des uns aux résolutions des autres et de violer la propriété. La loi punit justement ces violences. Il y a d’ailleurs là un péril politique qui peut obliger un gouvernement à prendre des mesures répressives, afin de sauvegarder la sûreté de l’État, plus précieuse encore pour la liberté individuelle que le droit de coalition.
La coalition est donc un droit ; mais, comme le droit de guerre pour les nations, c'est un droit dont il ne faut user qu'à la dernière extrémité, après s’être bien assuré qu’on a raison et avoir épuisé tous les moyens de conciliai ion, et cela dans l’intérêt des deux parties.
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'îS. Les critiques du salariat. — Le Salariat a été amèrement critiqué, comme étant un mode inique d’exploitation du travail par le capital.
Le salariat n'est pas une exploitation du travail par le capital, mais une sorte d'association du travail et du capital. Sans le travail, avons-nous dit, le capital ne peut rien ; sans le capital, le travail est impuissant, et le travail est d’autant plus fécond et mieux rémunéré que le capital est plus abondant ; voilà la vérité.
Le salariat n est ni une exploitation ni un esclav'a^e, mais un contrat libre; l’bomme exploite la matière, et, depuis que la liberté individuelle a été proclamée avec l’abolition du servage en 1789 sur la terre de France, avec l’abolition de l’esclavage dans nos colonies en 1848, le Français n’a plus d’autres esclaves que les forces de la nature appropriées par son industrie ; avec ses semblables, il passe des marchés dans lesquels les parties contractantes défendent leurs intérêts. L ouvrier ne peut pas plus dire qu’il est exploité par son patron, que le patron ne peut le dire de son banquier, le détaillant du négociant en gros, l’acheteur du marchand.
Sans doute la position du capitaliste est souvent plus avantageuse dans le débat du taux du salaire et, comme l’a fait remarquer Bastiat, est préférable à celle de l’ouvrier. Ce dernier avantage est justice ; car, si le capital est une puissance capable d accroître la force productive et le revenu d’un individu, il est le résultat d’une vertu, l’épargne, justement récompensée par l’accroissement du bien-être de celui qui a fait l’épargne ou de ceux en vue desquels l’épargne a été faite. Aussi le salarié doit-il s efforcer de devenir luimême, par l’épargne, un capitaliste.
II l’est quelquefois. Un grand nombre d’employés, de contre-maîtres, de domestiques ont des économies qu’ils placent en actions ou autrement. Tout en restant salariés, ils touchent le revenu de leur capital, et ils doivent comprendre qu’ils ne sont ni exploiteurs nr exploités.
Cependant, comme tous les modes de l’activité humaine, le salariat a sans doute ses inconvénients. Un des plus graves est le peu de ressort qu'il donne au sentiment de la res-
ponsabilité et de Tintérèt personnel. Tel ouvrier travaille mollement et ménage mal les matières premières qui lui sont confiées; tel employé croit suffisamment s’acquitter de son devoir s il fait acte de présence chez son patron aux heures réglementaires. Leur négligence ne les empêchera pas de toucher le prix de leur journée ou de leur mois.
Le ti avail à la tache, qui rémunère l’ouvrier proportionnellement à la besogne faite, remédie en partie à cet inconvénient. Mais tous les genres de travaux ne peuvent pas se compter ou se mesurer avec exactitude, et d’ailleurs if se faut garder d un autre danger, celui de la besogne bâclée, c’est-àdire faite avec précipitation et sans soin.
Mais ce n’est pas sur ces inconvénients qu’insistent le plus ceux qui critiquent le salariat, et celui-ci n’en reste pas moins une forme légitime de l'organisation industrielle et un mode équitable de répartition de la richesse.
^4. Les doctrines socialistes. — Les problèmes que la répartition de la richesse soulève ont fait critiquer non seulement le salariat, mais l’organisation'sociale tout entière, et inspiré à des publicistes la pensée de refaire la société sur un plan tel que la misère et toutes fes difficultés économiques en seraient bannies. Pour atteindre ce but imaginaire, tous ont substitué à la répartition naturelle par la liberté une répartition artificielle par voie cC autorité, soit pour la totalité, soit pour une portion de la richesse; et la plupart ont confié à 1 État le soin de cette répartition, en 1 investissant du droit d intervention plus ou moins absolu dans la production, dans l’échange et même dans la consommation. Ces théories, très diverses d’ailleurs et souvent contradictoires, constituent ce qu’on appelle, par opposition à 1 économie politique proprement dite, le socialisme, mot qui, dans son sens étymologique, indique seulement le fait de 1 état social, mais qui, dans l’usage, a pris l’acception particulière que nous venons de définir. Le socialisme, comme économie politique , traite de la science économique ; mais, par un examen incomplet des données du problème, il aboutit généralement à des conclusions contraires à la liberté, et il aboutirait, s’il était pratiqué, à des ronsé-
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quenees diamétralement contraires au progrès de la richesse.
Saint-Simon et Fourier, dont les principaux écrits datent de la Restauration, époque où le développement de l’industrie commençait à attirer les yeux sur les graves problèmes relatifs à la richesse, ont fondé en France deux écoles fameuses de socialisme.
Le Saint-simonisme demandait que tous les capitaux, mobiliers et immobiliers, cessassent d’être des propriétés individuelles et fussent remis, ainsi que tous les produits successivement créés, aux mains du chef de l’Etat, dit Prêtre social. Le Prêtre social, par lui-même ou par ses agents, remettrait ces capitaux à ceux qu’il jugerait les plus capables de les faire valoir ; il distribuerait de sa pleine autorité les rangs et les fonctions dans la société ; enfin, à mesure que les produits seraient créés et lui seraient remis, il les donnerait à consommer à ceux qu’il jugerait les plus dignes. Par là, le Saint-simonisme espérait tirer des capitaux existant un beaucoup plus grand revenu et détruire les inégalités résultant de la naissance.
Il ne s’apercevait pas qu’il y aurait substitué les inégalités, toujours odieuses, de la faveur; <{u’en retranchant l’intérêt personnel que chacun a, dans le régime de la liberté, à épargner, à conserver, à accroître ses propres capitaux, il serait arrivé bientôt à l’anéantissement de capitaux que personne n’aurait eu intérêt à ménager et que chacun aurait, au contraire, été disposé à gaspiller ou à consommer improductivement, qu’il y aurait eu des fraudes continuelles sur le produit qu’on aurait cherché à dissimuler en partie, afin de ne pas le livrer au Prêtre social, et qu’en définitive le Samtsimonisme, supprimant la liberté, créait une société uniquement composée de salariés, mais de salariés rémunérés arbitrairement, à la merci d'un despote et de ses agents.
Le Saint-simonisme, au milieu de ses erreurs, a eu cependant le mérite de mettre en relief l’influence de la science
dans l’industrie, et surtout la puissance de l'association, à une époque où cette influence et cette puissance n’étaient qu’à leurs débuts.
J.e Fouriérisme proposait de liarmir toute obligation mo-
raie, même celle de travailler pour vivre, et d’associer tous les hommes par groupes, dits phalanges, en laissant à toutes les passions humaines leur libre essor et en se confiant au jeu naturel de ces passions pour la production de la richesse et l’accomplissement de toutes les fonctions sociales. Chaque phalanstère, où une phalange de dix-huit cents per.sonnes aurait été installée, se serait composé de constructions symétriques, aussi élégantes que des palais, et de vastes terres de culture. Chacun y aurait eu droit à un minimum de subsistance; mais ce minimum se serait accru selon le travail, le talent et le capital de chaque phalanslérien, dans la répartition annuelle des produits agricoles et industriels de la communauté. Sous prétexte de ne pas gêner la liberté, l’auteur de ce système rejetait toute idée de devoir et de contrainte; il ne voulait même pas qu’on imposât aux enfants la nécessité de s’instruire et il prétendait rendre les hommes beaucoup plus laborieux qu’ils ne le sont dans les sociétés actuelles par le seul attrait d’un travail volontaire et continuellement varié.
En réalité, le Fouriérisme n'organisait que la licence, et il autorisait la paresse, deux vices qui sont mortels à la richesse et dont le premier est destructif de toute société.
Le Saint-simonisme préconisait un despotisme théocratique absolu, le Fouriérisme une anarchie complète.
M. Louis Blanc et d’autres théoriciens, après la Révolution de 1848, ont proclamé le droit au travail, c’est-à-dire le droit qu’aurait tout homme de vivre en travaillant; ce droit aurait eu pour corollaire le devoir pour l’Etat de « fournir du travail aux hommes valides qui ne peuvent pas s’en procurer autrement ». Ils pensaient ainsi supprimer la misère avec le chômage.
Si l’Etat était le seul entrepreneur, comment arriverait-il à connaître et à satisfaire les besoins infiniment variés des consommateurs mieux que la concurrence des entrepreneurs ne le fait? S’il y réussissait moins bien, le système serait condamné par là. S’il y réussissait aussi bien, — supposition toute gratuite — comment, faisant exactement la même chose, assurerait-il plus de travail aux ouvriers que le régime
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de la liberté? S’il pj’oduisait davantage dans certaines indus^ tries qu’il exploiterait, il devrait, pour écouler ses produits, forcer les consommateurs à acheter plus qu’ils ne voudraient; avec quoi payeraient-ils? Si l’Etat ne s’engageait à faire travailler que ceux qui ne trouvent pas de travail ailleurs, il verrait affluer dans ses ateliers la masse des incapables et des fainéants, qui viendraient y chercher, ainsi qu on la dit, le droit de vivre sans travailler : ce serait un encouragement à la paresse.
Le dvoit au travail est une utopie irréalisable comme application générale, dangereuse comme application partielle, a laquelle on a ajouté une autre utopie, qui n’est pas plus pratique et qui est foncièrement injuste, V égalité des salaires.
Proudhon, en imaginant, vers la même époque, la gratuité du crédit., pensait obtenir l’amélioration du sort des travailleurs par la suppression de la part du capital et de celle de 1 entrepreneur dans la répartition. Nous savons que penser de la gratuité du crédit. Il est facile d’écrire que le capital n a droit a rien ; l’impossible est d’obtenir sa coopération en ne lui offrant rien.
Karl Marx, en Allemagne, a soutenu une thèse à peu près analogue en demandant que les instruments de travail fussent mis a la disposition des travailleuis, et en disant que le travailleur a droit à Vintégralité du produit qu’il a fabriqué, et que la part prélevée sous les noms de rente, intérêt, profit est un détournement fait à son préjudice. Prétendre, comme il le fait, que le capital est inefficace ou n’a qu’une valeur sociale et n a pas de valeur comme propriété privée, que le travail de main-d’œuvre est l’unique créateur de la totalité de la valeur du produit, c’est méconnaître entièrement la
nature du phénomène de la production et le rôle qu’y jouent les divers éléments.
Ces doctrines ne sont pas le communisme proprement dit ; mais elles sont des tendances vers le communisme ; celui-ci nie grossièrement toute propriété et toute appropriation individuelles, et ne reconnaît qu’à la communauté, c’est-à-dire à l’Etat, le droit de posséder et de répartir la richesse produite par tous. Une des maximes favorites du communisme, qui
LES RAPPORTS Dü CAPITAL ET DU TRAVAIL lo3
se divise lui-même en plusieurs sectes, est : « A chacun suivant ses besoins. » Nous avons dit où aboutirait la pratique de cette maxime, qui surexciterait sans fin des besoins toujours inassouvis et qui alanguirait l’énergie productive des individus réduits à n’avoir plus la perspective de recueillir directement et sûrement le fruit de leurs efforts.
Tous ces systèmes sont faux, et d’autant plus faux qu’ils violent davantage les droits de la liberté et qu’ils en repoussent les conséquences, qui sont la propriété individuelle, la concurrence, la rémunération de chacun suivant ses œuvres et par ses œuvres. Tout autre système que celui de la liberté individuelle., protégée dans ses manifestations diverses par la puissance de VÈtat., comprime l'essor de la richesse.
Les doctrines socialistes, qui se sont développées de notre temps au spectacle du développement de la richesse, ont eu peut-être le mérite apparent de fouiller plus curieusement que l’école économique les abîmes de misère que l’on rencontre toujours dans les bas-fonds de la société et ont attiré l’attention sur quelques graves problèmes. Mais elles ont exagéré l’étendue de ces abîmes, méconnu la véritable harmonie du progrès social, et elles ont porté le trouble dans un grand nombre d’esprits séduits par ce double motif qu’elles condamnent le présent et qu’elles rêvent un avenir parfait : l’homme qui souffre sur celle terre — et qui n’a pas ses souffrances? — aime à croire que la faute en est à une société mal organisée plutôt qu’à lui-même ou à l’enchaînement des circonstances, et se repose volontiers dans la contemplation d’un idéal meilleur. Les doctrines socialistes mettent sur la terre cet idéal que la religion place dans le ciel.
Les sociétés coopératives. — Oll a proposé, pour améliorer ou réformer le salariat, des remèdes moins radicaux et plus pratiques que des théories de transformation sociale , notamment les sociétés coopératives , que nous avons déjà citées. Les premières se sont formées en France après la Révolution de 1830; mais l’idée n’a pris faveur qu après le succès de l’association des Pionniers de llochdale fondée en 1860 en Angleterre, et celui de M. Schullze- Delislsh, qui a répandu l’idée de coopération et fondé en
LA REPARTITION
Allemagne en grand nombre de petites sociétés de ce genre.
Au fond, la société coopérative n’est autre chose ffu’une association de capitaux et de travailleurs, et, en principe, elle semble n’avoir pas de caractère nouveau. En réalité, elle '
se propose des effets distincts de ceux que produisent les grandes associations de capitaux et les associations en nom collectif, formées par quelques industriels. C’est aux plus ,
humbles qu’elle offre ses services sous un triple aspect : 9?
Société de crédit mutuel, elle les engage à lui déposer, comme à une caisse d’épargne, leurs petites économies; elle les y stimule même, les y oblige en leur imposant une cotisation mensuelle, et elle leur promet, en échange, indépendamment de la conservation de leur argent, un crédit qui, grâce à la solidarité de l’emprunleur avec un ou plusieurs associés, peut s’élever au double ou au triple de leur dépôt;
Société de consommation, elle leur offre, par l’achat en commun des denrées, le bénéfice qui résulte des opérations faites en gros et la garantie d'une qualité meilleure ;
Société de production, elle les pousse à se réunir pour exploiter par eux-mêmes une industrie, à employer leurs i
épargnes pour se former un capital, et, si le capital est insuffisant, à le créer peu à peu à force de travail et de privations.
De ces trois formes, la première est excellente, quand des idées étrangères au but primitif ne faussent pas l’institution.
L’épargne est le pivot du progrès social. Tout ce qui peut y pousser la société, surtout les ouvriers qui sont plus imprévoyants parce qu’ils ont en général devant eux un horizon plus borné, est digne de toute la sollicitude des amis de l’humanité. Ce qu’on doit seulement recommander aux ouvriers, c’est de surveiller le maniement de leurs fonds, de ]
ne faire que des placements solides, et de limiter les prêts : car la faillite des sociétés de crédit peut avoir le funeste résultat non seulement de détruire des épargnes, mais encore d’ébranler l’esprit d’épargne.
La seconde a réussi sur quelques points et échoué sur d’autres. Elle est, en effet, d’une utilité moins générale et d’une pratique plus difficile. Dans les grandes villes, la clientèle de ces sociétés est souvent trop disséminée et les mardi ands en I
détail, qui ne s’enrichissent pas autant que le supposent quelques critiques naïfs, leur font une trop rude concurrence. La ménagère aime mieux aller chez la fruitière, sa voisine, ou chez le boulanger du coin que de courir, quand elle rentre fatiguée de l’atelier, jusqu’au magasin coopératif; d’ailleurs, chez son fournisseur, elle obtient au besoin un crédit qu’il ne serait guère prudent d’ouvrir dans la société lie consommation. Enfin la société elle-même ne peut donner des produits de qualité meilleure qu’à la condition d’avoir |
un gérant capable de les bien acheter et de les bien manutentionner. Or, on ne naît pas marchand; tout métier doit être appris, et il est à craindre que celui qui l’a appris ne mette ses services à un trop haut prix, ou que celui qui le sait mal ne compromette le capital de l’établissement.
La troisième forme est le rêve suprême des coopérateurs ; car le but dernier est éi affranchir l’ouvrier du patron et de supprimer le salariat.
On ne supprimera pas le salariat, parce ([u’il y aura toujours des industries et des travailleurs pour lesquels cette forme de rémunération sera la plus convenable. On peut même ajouter que la coopération dont l’usage est jusqu’ici très-limité, ne paraît destinée à remplacer le salariat dans aucune industrie. L’idée coopérative ne transformera donc pas le monde économique ; mais, pour peu qu’elle réussisse sur certains points, elle prendra une place utile parmi les divers modes du travail libre. Voici en quoi consiste cette utilité.
L’homme travaille d’autant plus et d’autant mieux qu’il est plus stimulé par l’intérêt personnel et plus soutenu par la responsabilité ; or ces deux conditions existent à un beaucoup plus haut degré dans la coopération que dans le salariat. — Première considération.
Pour travailler, le coopérateur s’aperçoit promptement qu’il ne suffit ni des bras, ni de l’intelligence. Il faut du capital, beaucoup de capital, et, s’il a la ferme volonté de réussir, il redouble d’efforts et de privations pour créer, pour grossir ce fécond capital. Il est ainsi stimulé à l’épargne beaucoup plus que par le plus éloquent sermon, et il comprend aussi, d’une manière générale, beaucoup plus sûrement
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par sa propre expérience que par les meilleurs raisonnemenls economiques, la part À laquelle te capital a droit dam la rémunération. - Seconde considération, il peut donc en résulter pour le coopérateur ce qui résulte
TuL :rd uL' niur‘^“"
riehesse et fiTaîe^'ent d^ent^é^f ' ^
Et pour les ouvriers qui resteront dans le salariat^ Si les salaries voient que les coopérateurs gagnent bLconn P us qu eux, ils auront un excellent argument pour demander me élévation du prix de la journée à leurs pa'troi's sTuf s e pation refuse, a entrer eux-mêmes dans quelque associa ion. .Mais s ils voient que, peinant beaucoup, les coopéra leurs ne font pas des journées sensiblement plus lucraüves que les leurs, ils seront mal venus à se pliindre de lenr condition et a accuser leurs patrons. La soLté coopérative pouna jusqu a un certain point servir de thermomètre
des salaires et prévenir quelques-unes des guerres intestines qu on appelle des grèves. - Troisième considératln Mais, pour que ces sociétés réussissent, il faut que ceux qui les forment aient des vertus particulières. Il ne faut pas
”Da*’nri-T'r‘^r 'extension qu’elles peuvent prendre.
Dans 1 état actuel de nos mœurs, la société coopérative de pr^uction convient mal à la grande industrie.
Dans la petite industrie même, deux ou trois associés en se partageant le travail, parviennent à s’entendre; Ss quinz"
beaucoup plus de peine à y parvenir ; ce sonrôl “e ou
dîrf eimmûne’et «e pour ainsi
jours -être ;”L ènreMer
apprendre à reTpeîeri’autoril'ret ’la ^versiir d^ olcmn ‘ tions, tout en maintenant l’égalité : ce qui paraît difficile' à
laut savoir héroïquement supporter, même quand on es innocent du ma accompli : toutes les âmes ne sont pa trempees de manière rà résister à l’épreuve.
Comme la société commence toujours avec un très petit capital, elle est condamnée à se débattre d’abord dans la gêne : il faut avoir la patience d’attendre.
Donc, les sociétés coopératives, surtout les sociétés de production, rencontrent de graves difficultés de V ordre économique et de V ordre moral, qui en limiteront nécessairement le nombre et l’importance.
De tout ce qui précède, on peut conclure que les sociétés coopératives de crédit, de consommation et de production ne supprimeront pas le salariat, mais que, dans les cas où • elles parviendront à surmonter les difficultés inhérentes à leur nature, elles pourront être utiles aux ouvriers associés.
'Î6. La participation aux bénéfices. — On a proposé Uli autre moyen ; la participation aux bénéfices. Elle repose sur ce double principe : l’intérêt personne! est le meilleur stimulant de l’activité humaine ; à chacun suivant ses œuvres. Elle consiste dans une part que l'entrepreneur réserve à ses salariés sur le profit de l'entreprise, indépendamment de leur salaire et le plus souvent au prorata de ce salaire.
Cette part, fixée d’avance à raison de tant pour cent sur les bénéfices, leur est attribuée généralement comme une manière de dividende après l’inventaire. La quote-part de chaque salarié intéressé est proportionnelle aux bénéfices réalisés, et il n’y a participation qu’autant qu’il y a eu bénéfices. Les employés de tout genre savent donc que s’ils sont laborieux, s’ils économisent le temps, la matière première et les outils, si les clients sont satisfaits et si les commandes affluent, le profit qui résultera d’une bonne gestion sera en partie pour eux. Ils ont donc un intérêt personnel à faire des efforts consciencieux et à se surveiller entre eux. Mais ce moyen n’est efficace qu’autant que la quote-part est assez importante, en cas de réussite, pour éveiller réellement l’intérêt personnel et contrebalancer les inconvénients du salariat.
La participation n’est pas une association , comme la société coopérative. Le patron reste seul maître de son entreprise. Il n’admet même pas ordinairement tous ses sala-
ries a ce bénéfice, et il fixe lui-même certaines conditions de
stage dans ses ateliers ou de chiffre moyen de salaire. Gepen-
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flani e esl un conlral, et la participation promise est due. En cela, elle diffère de la gratification que certains patrons donnent a leurs employés au jour de l’an ou après l’inventaire et elle constitue un mode de rémunération plus certain.
Il y a longtemps que les grandes maisons de commerce et les grandes fabriques l’ont pratiquée à l’égard de quelques employés supérieurs, qui sont dits, à cause de cela, intéressés • beaucoup de magasins de nouveautés, par exemple, donnent aux employés tant pour cent sur les unités qu’ils font et aux . chefs de rayon nu intérêt sur le total des affaires de leur compte. L application de ce système cà la masse des ouvriers ou des employés d’un établissement est beaucoup plus récente.
Sans doute ce moyen ne conviimt pas à toutes les entreprises et il ne saurait être appliqué avec les mêmes règles à toutes les entreprises auxquelles il peut convenir. Mais il mente d être connu et propagé; car il constitue un des meilleurs modes dimtéresser le travail salarié au succès de I entreprise, parce que, bien appliqué, il est profitable aux deux parties, d abord au salarié, qui y trouve un supplément de bien-être, un motif de stabilité dans la même maison, et un jugement plus juste sur la mesure des profits en pneral ; ensuite au patron, qui y trouve, avec un travail meilleur, une ample compensation au sacrifice pécuniaire qu’il a consenti cà faire.
patronage. — Le patron a un interet direct au bien-être et à la moralité de ses ouvriers
comme a 1 ordre dans l’atelier. Il doit en conséquence exercer, dans toute 1 acception du mot, un patronage à l’égard de ceux qui sont ses subordonnés. S’il est ricbe, il doit ne pas oublier qu’un des meilleurs usages qu’il puisse faire de sa lor une est de venir en aide à ses semblables et qu’il ne
fait richT^^^ liienfaits que dans l’industrie qui l’a
Dans une grande ville où dominent la moyenne et la petite industrie le patronage direct est difficile à pratiquer, parce que les ateliers sont trop petits, les ouvriers trop mobiles et souvent trop ombrageux pour accepter même l’apparence < une tutelle. Cependant il y a des exemples qui prouvent
qu’il n’est pas impossible. Il y a d’ailleurs toujours place pour le patronage indirect, qui consiste à s’intéresser de sa personne et de sa bourse à des institutions et à des œuvres profitables, sinon aux employés de sa propre maison, du moins <à la classe des salariés en général.
Dans les petites villes et dans les manufactures isolées, le patronage direct est ordinairement possible, et souvent il est non seulement une obligation morale, mais un bon calcul économique. C’est ainsi que le patron peut fonder ou aider à fonder des caisses d’épargne de manufacture ou des caisses d’épargne proprement dites qui mettent les petites épargnes de l’ouvrier à l’abri des tentations journalières, des sociétés de secours mutuels qui lui garantissent une indemnité pécuniaire et des soins en cas de maladie, des caisses de retraite qui assurent une rente à sa vieillesse, des cours qui complètent son instruction, des bibliothèques, des jeux même et des récréations qui le détournent du cabaret. Les institutions de ce genre peuvent varier beaucoup suivant les lieux et les populations. Toutes exigent du patron une dépense de temps ou d’argent; mais, outre la satisfaction du bien qu’il accomplit ainsi sans y mettre pour condition une reconnaissance qu’il n’obtient pas toujours, il a autour de lui une population plus saine et, par suite, plus apte à fournir un bon travail.
RÉSUMÉS
Les intérêts des ouvriers et des patrons, du travail et du capital, sont harmoniques, malgré la cause d’antagonisme résultant du débat sur le taux du salaire.
La coalition est un droit qui dérive logiquement du principe de la liberté individuelle; mais c’est comme le droit de guerre, un droit dont il ne faut user qu’à la dernière extrémité.
Il est faux de dire ; Le salariat est une exploitation du travail par le capital. Car le salariat est une sorte d’association du travail et du capital. — Quoiqu’on puisse.
LA RÉPARTITION
ui reprocher de donner peu de ressort au sentiment de la responsabilité et de l’intérêt personnel, il est une forme légitime de l’organisation industrielle et un mode équitable de répartition de la richesse.
Les doctrines socialistes substituent à la répartition
naturelle par la liberté une répartition artificielle par
voie d’autorité, soit pour la totalité, soit pour une portion de la richesse.
Parmi les principales doctrines du socialisme sont • le Saint-simonisme, qui prétendait organiser un de^^potisme théocratique absolu ; le Fouriérisme, qui rêvait une anarchie complète; la théorie du droit au travail qui est une utopie irréalisable; celle de la gratuité du’ crédit, celle de l’intégralité du produit à l’ouvrier, qui ne le sont pas moins et qui sont des formes plus ou moins déguisées du Communisme. — Tout autre système que celui de la liberté individuelle, protégée dans ses manifestations diverses par la puissance de l’Etat comprime l’essor de la richesse. ’
Les sociétés coopératives de crédit, de consommation ou de production ne supprimeront pas le salariat* mais, dans les cas où elles parviendront à surmonter les difficultés inhérentes à leur nature, elles pourront être utiles aux ouvriers associés.
La participation aux bénéfices, qui consiste dans une part que l’entrepreneur réserve à ses salariés sur le profit de l’entreprise, indépendamment de leur salaire et le plus souvent au prorata de ce salaire, constitue un des meilleurs modes d’intéresser le travail salarié au succès de l’entreprise.
Le patronage, que le patron a un intérêt direct à exercer, comprend, entre autres œuvres, la caisse d épargne, la société de secours mutuels, la caisse de retraite, les cours d’instruction.
LA CIRCULATION
l’échange et la valeur
Sommaire. - 78. L’échange. - 79. La loi de l’ollre et de la demande. — 80. Les conditions fondamentales de la valeur — 81 Des
causes de variation de la valeur. - 82. La distinction entre valeur et richesse — 83. Le prix.
HH. L’échange. — Dans une société civilisée, il n’y a pas de production qui ne soit accompagnée d’échange; le fait seul du salariat implique un échange de travail contre du capital. Cependant on peut théoriquement concevoir la production sans l’échange : Rohinson, seul dans son île, produisait et n échangeait pas. Produire et consommer sont les deux seuls phénomènes économiques absolument nécessaires à la vie humaine; c’est le principe et la fin de l’évolution économique. L’échange est la phase intermédiaire. Cherchons à définir, par des exemples, divers modes
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d’échange.
D Paul est chasseur; Pierre est pêcheur. Isolés, ils sont réduits à une nourriture monotone. Si, guidés par un intérêt réciproque, ils entrent en relation d’affaires, ils peuvent se procurer 1 un et 1 autre, sans plus de travail, des aliments plus variés. « J’ai passé ma matinée à pêcher cette dou-
LA CIRCULATION
zaïne de soles, dit Pierre; tu as passe la tienne à tuer ce Iievre. J ai d autres soles ; tu as d'autres lièvres. Faisons un échangé; donne-moi un lièvre pour mes douze soles et chacun de nous aura sur sa table viande et poisson. . Paul accepte, et l’échange a lieu. N’examinons pas eu ce moment SI les conditions seront toujours réglées de cette manière. Voila le principe : il suffit d’abord de comprendre que la forme élémentaire de l’échange consiste à donner un produit pour avoir im produit équivalent.
Si, à côté de Pierre et de Paul,’ avaient vécu Jacques le charpentier et Simon le potier, les rapports, pour être un peu plus complexes, n’auraient pas changé de nature. Jacques, naturellement, ne mange pas son bois, pas plus que Simon ses pots; mais Jacques aurait construit et réparerait la cabane de Pierre et de Paul, parce qu’il serait plus habile qu eux dans le maniement de la cognée. Pierre et Paul lui donneraient en échange une part de leur pêche et de leur venaison proportionnelle à son tra^ail et conforme aux stipulations quils auraient faites entre eux; de même, Simon
fournirait d ustensdes de ménage ses voisins qui lui bâtiraient sa chaumière et lui fourniraient des vivres.
S ils n étaient que quatre, les échanges ne seraient pas assez multiplies pour que chacun, surtout Jacques et Simon put vivre entièrement de son industrie spéciale. Ils seraient réduits a ne s y adonner qu’une partie de leur temps et à employer 1 autre a se procurer directement le reste de leur subsistance : c est encore ce qui a lieu, dans nos contrées civilisées, pour un grand nombre d’industries de campagne que les memes individus exercenl concurremment avec la culture de la terre. S’ils étaient cent mille, Jacques et Simon auraient toujours de la charpente et de la poterie à faire et rouveraient à se procurer par l’échange, dans la mesure’ de leurs ressources, tout ce dont ils auraient besoin.
Ce mode d’échange s’appelle troc quand l’échange a lieu en nature, produit contre produit, et vente quand il se fait civec de 1 argent, produit contre monnaie.
2® Survient Jean, qui s’établit charpentier à côté de Jacques. Mais Jean est jeune; il a moins d’expérience et moins
l’échange et la valeur
de capital que son devancier; ses outils sont moins nombreux ou moins bons ; il manque de bois, et son travail n’est pas fait avec le même art ; aussi risque-t-il beaucoup de chômer une partie du temps et peut-être de mourir de faim. Jacques le tire d’embarras. « Veux-tu échanger le travail de ta journée contre une subsistance assurée? lui dit-il. Je fais marché avec toi. Je te prêterai une partie de mes outils; je guiderai ton inexpérience, et je te ferai exécuter sous ma direction les travaux que de toutes parts on me confie et que probablement on ne viendrait pas te confier. Tant que les conditions que nous faisons en ce moment nous conviendront réciproquement, ton travail m’appartiendra pendant le nombre d’heures fixé entre nous, et tu recevras de moi en échange une certaine quantité de produits, soit en nature, soit eu argent. » La convention est faite. Jean travaille pour le compte de Jacques, et tous deux s’en trouvent bien, parce que Jean, ayant désormais un travail régulier, au lieu de chômages fréquents, peut vivre, et parce que Jacques, pouvant avec quatre bras faire plus de besogne qu’avec deux, entreprend plus d’ouvrage, et, tout en rémunérant son compagnon, gagne lui-même davantage.
Voilà une seconde forme à ajouter, celle de Véckange éCmt Iravail contre un produit. Nous en avons déjà parlé en traitant du mlariat.
3“ Ges deux formes sont les plus saillantes; mais elles sont loin d’être les -seules. Si Jacques s’est construit une cabane plus grande que ses besoins personnels ne le comportent, il peut en céder une partie à* Simon, en lui disant : « Simon, il t’en coûterait trop de te construire une cabane. Voici la mienne, où tu peux facilement te loger. Je n’entends pas du tout me dessaisir de ce qui est à moi, ni te donner une partie de ma propriété; mais, si tu veux me payer un prix convenable, je te céderai, pour un temps déterminé, l’usage d’une portion de cette propriété. Tu échangeras ainsi ton produit, poterie ou argent, contre la jouissance temporaire de mon bien. » Simon accepte et fait un contrat de louage, c’est-àdire échange la possession d'un produit contre la jouissance temporaire d'un autre produit .
LA CIRCULATION
4° Jacques, qui a beaucoup à travailler et qui n’a pas le temps de donner ses soins aux détails de la vie, prend un domestique et stipule que, moyennant la nourriture et une certaine somme payable par mois ou par an, ce domestique lui rendra dans son intérieur les services personnels dont il aura besoin. Encore une nouvelle forme, laquelle consiste
dans 1 échange de 'produits contre des services personnels. '
Jacques est malade ; il fait appeler un médecin qui indique les remèdes propres à le guérir. Jacques a un fils* il fait appeler un professeur qui lui donne des leçons. Il paye le médecin et il paye le professeur, échangeant encore des produits contre des services déterminés. Mais le médecin consulte Jacques sur la manière de bâtir sa maison, sur le meilleur plan à suivre, et Jacques, rendant avis pour avis,
peut s acquitter ainsi, échangeant un service contre un service.
Bastiat s’est appliqué à ramener à l’unité ces formes diverses, et il y a réussi. Les hommes échangent des produits contre des produits, ou des produits contre des services, ou des services contre des services. Or, qu’esl-ce qu’un produit? Cl est le résultat d un travail, et le produit lui-même ne vaut que par la quantité d’utilité qui y est contenue; nous ne nous le procurons par l’échange qu’en vue de l’utilité que nous y trouverons, c’est-à-dire du service qu’il nous rendra ou, en remontant au principe, du service que nous rendra, par . 1 intermédiaire de ce produit, le créateur du produit. Nous achetons doue en réalité un certain service dont la source est dans le travail d’un ou de plusieurs hommes. Ainsi fait, d autre part, le patron qui achète le service de l’ouvrier; ainsi fait le maitre qui achète le service de son domestique ; ainsi fait tout homme qui, en quelque circonstance que ce soit, se procure à titre onéreux le service d’autrui. C’est pourquoi l’on peut rassembler ces divers modes de l’échano-e en une même formule et dire que, dans les sociétés humaines, les services s’échangent contre des services.
■îîl. La loi de l’otlre et de la demande. — B’après
règles l’échange se fait-il? L’observation des faits so-
l’échange et la valeur 165
ciaux peut seule répondre, et elle répond d’une manière différente selon les cas.
Elle est une conséquence de la liberté. Sans liberté, en effet, il peut y avoir répartition de la richesse, mais il ne saurait y avoir échange. Ainsi, un maître donnait autrefois des aliments, des vêtements, en un mot de la richesse à consommer à ses esclaves, et il leur imposait un certain travail; il y avait réparation en vertu de V autorité, il n’y avait pas échangé; au contraire, un esclave qui, avec l’argent de son maître ou avec son propre argent, achetait des légumes au marche, faisait un échange. De même, un père qui nourrit ses enfants et qui les fait travailler, ne fait pas un échange, a moins que les enfants ne travaillent chez lui à des conditions déterminées, comme des gens de service; il fait une répartition' de richesse par autorité. Pour que l'échange se
tee en vertu de la liberté, il faut que les parties puissent débattre les termes du contrat.
Pour que le débat soit sérieux et que les conditions stipulées ne soient pas dommageables à l’un ou à l’autre, il est nécessaire qu’il y ait concurrence, autrement dit que le marche soit assez étendu pour que, dans le même temps et dans le même lieu, plusieurs offrent et plusieurs demandent le meme produit ou le même travail. C’est alors que les divers intérêts en présence trouvent leur équilibre le plus naturel et que la loi de l’offre et de la demande produit ses plus larges conséquences.
1 Prenons d abord un exemple où la concurrence n’apparaisse pas encore. Dix hommes ont fait naufrage sur un rocher, a une assez grande distance de la cote pour ne pouvoir esperer aucun secours, tant que sévira la tempête. Ils ont froid et faim. Un seul d’entre eux a quelques biscuits et une gourde de rhum; il est disposé à en céder la moitié à un ou deux de ses compagnons d’infortune. Mais à quel prix^ lous se disputent cet aliment qui peut entretenir en eux la vie jusqu a ce que des sauveurs arrivent de terre, et ils donneraient s’il le fallait, pour l’obtenir, tout ce qu’ils possèdent. ' A quelques lieues de là peut-êire, au marché du village des paysans ont apporté des quantités considérables de fruits
LA CIRCULATION
mûrs et qui ne tarderont pas à se gâter, s’ils les remportent. Il y a pen d’acheteurs. Supposons même qu’il n’y en ait qu’un; celui-ci obtiendra la quantité de fruits qui lui conviendra pour un prix très minime, chacun lui en offrant et aimant mieux retirer de son produit une légère rémunération que tout perdre.
Dans les deux cas, il y a dommage pour une des deux parties, pour les acheteurs dans le premier, pour les vendeurs dans le second, forcés de subir, quelles qu’elles fussent, les conditions qui leur étaient imposées. C’est le cas des monopoles^ dans lequel l'offre restreint la demande en élevant le prix. Il faut éviter les monopoles.
2° Examinons le phénomène tout contraire, celui où la concurrence serait, de part et d’autre, presque infinie. Du côté des acheteurs, rien de plus facile à supposer, si la population est suffisamment nomlireuse; car la plupart des hommes cherchent à se procnrer le plus grand nombre possilde de satisfactions, et ils ne sont arrêtés dans leurs consommations que par la limite de leurs ressources. Cette limite sera naturellement d’autant plus vile atteinte que le produit sera plus cher.
La vente se réglera, dans ce cas, sur la facilité d’acquérir que les marchands donneront aux acheteurs par le bon marché.
Supposez une population étagée en manière de pyramide, et chaque couche de celle pyramide formée par des personnes ayant même revenu, les jdus riches au sommet et les plus pauvres à la base; ces derniers sont naturellement les plus nombreux, et la pyramide a nécessairement une base très large.
Représentez par une nappe d’eau de niveau variable l’obstacle à la consommation, c’est-à-dire le prix qui interdit l’achat à tous ceux qui ne sont pas assez riches pour acquérir l’objet.
Si le prix est considérable, autrement dit si l’obstacle est très haut, le niveau de la nappe peut atteindre le sommet de la pyramide. Il n’y aura alors qu’un seul acheteur à qui sa fortune ])erinettra en quelque sorte d’émerger de manière à être
l’échange et la valeur
dans la zone de consommation; tous les autres seront en quelque sorte noyés dans l’impuissance et ne figureront pas comme acheteurs possibles. Mais l’acheteur privilégié sera loin de jouir des bénéfices d’un mononole ; car il ne demeure seul que par l’élimination de tous ceux qui, comme lui, auraient pu désirer le même objet, et il ne l’a que parce qu’il peut payer plus cher qu’eux.
Supposez ensuite que le prix, qui était 4, tombe à 3, soit parce que la production est devenue moins coûteuse sur place, soit parce que le marché est mieux approvisionné et que la concurrence des vendeurs est devenue plus grande.
Couche de 1 personne 4
L’obstacle, autrement dit la nappe d’eau, s’abaisse, et les couches supérieures, émergeant jusqu’à celle qui se compose de 15 000 personnes, se trouvent dans la zone de consommation : la demande augmente. Que le prix descende à 2, à 1, la nappe s’abaisse jusqu’à la couche de 60 000, puis jusqu’à celle de 135 000 consommateurs ; la demande augmente progressivement.
Descendez jusqu’à 0, c’est-à-dire supprimez par la pensée tout obstacle; faites ^ ce qui est irréalisable — que le nombre des produits soit infini et que, leur possession ne coûtant plus aucun effort, la couche infime de la population, supposée de 250 000 personnes, puisse elle-même y prétendre. Vous aurez autant de consommateurs ou du moins de consommateurs possibles que .d’habitants, parce que nul peut-être ne se refuserait des satisfactions qui ne coûteraient aucune peine ni dépense. «
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Donc, dans le cas de concurrence, V offre étend la demande à mesure qu elle abaisse le prix. La demande est en effet d'autant plus grande que le produit est à meilleur marché; elle s accroît même, en général, dans une proportion plus rapide que la diminution de prix de la marchandise offerte y il n y a pas seulement proportion, il y a progi'ession
On voit d’ailleurs que, dans l’un et l’autre cas, c’est 1 offre qui détermine la demande.
Pour exercer son effet, il n’est pas nécessaire que la concurrence soit toujours réelle et, pour ainsi dire, matériellement présente; il suffît qu’elle soit possible.
Voici un marché de grains; il est approvisionné par les campagnes du canton ; mais défense expresse a été faite aux cultivateurs de ce canton de porter ailleurs leur blé, comme aux cultivateurs des cantons voisins de faire pénétrer leurs denrées sur ledit territoire. Sur ce marché isolé, le prix du blé haussera et baissera sans aucun rapport avec les prix des marchés dans les cantons voisins, et ces variations exposées à être très fortes et très subites, dépendront uniquemeni
de l’etat de la récolte sur place et des spéculations des quelques fermiers du canton.
Qu’on supprime les défenses, qu’on laisse les grains entrer et sortir librement, qu’on fasse de bonnes routes, et tout sera changé sur le marché, sans peut-être qu’on y voie de nouveaux visages. Voici ce qui se sera passé. Les fermiers voudraient bien vendre encore, comme au temps de la défense, leur blé très cher; mais ils savent que, s’ils tiennent l’hectolitre à 1 franc seulement au-dessus du prix des cantons voisins, des fermiers accourront de vingt marchés différents pour profiter d’un bénéfice extraordinaire ; par suite, ils sont obligés de se maintenir au niveau commun, c est-à-dire au prix courant, pour conserver la possession d’un marché désormais ouvert à tous. Dans ce cas, la concurrence est virtuelle; mais ses effets n’en sont pas moins réels.