‹ Cours d'économie politique [microform]Chapitre 7 sur 55 · LA PRODUCTION ET SES CONDITIONS · texte numérisé non relu

LA PRODUCTION ET SES CONDITIONS

On peut même dire, en confondant la définition de la production matérielle et celle des services en une formule plus concise, mais sur laquelle il serait dangereux de raisonner si on ne se rappelait pas toujours que travail implique deux éléments bien distincts, puisqu’il signifie à la fois travail proprem^-nt dit et capital : ,

La production est du travail {travail et capital) créant de l'utilité.

Tout travail n’est donc pas nécessairement une production, puisque produire ne consiste pas à se donner un mouvement stérile, mais à créer de l’utilité. Le résultat seul tranche la question. En travaillant l’homme consomme des produits, sa subsistance et son entretien personnel d’abord, en second lieu ses matières premières, ses outils qu’il use; il détruit par conséquent des utilités, et il n’a réellement produit que si, tout compte fait, la somme des utilités quil a créées est supérieure à la somme des utilités qu'il a détruites.

Qu’a-t-il produit dans cette hypothèse? Précisément l’excédent de l’utilité créée sur l’utilité consommée. L’utilité créée s’appelle le produit brut; l’excédent s’appelle le produit net. Mais, si l’utilité créée est moindre que l’utilité consommée, il y a perte de richesse et appauvrissement.

G est par le produit net que les individus et les sociétés s’enrichissent. Cependant la considération du produit brut est très importante pour juger de l’économie générale d’une nation.

Nous étudierons successivement les trois éléments de la production : travail, capital, nature.

RÉSUMÉS

L’homme, pnnei^e actif, et la nature, principe passif, sont les sources premières de la production des richesses industrielles.

Les trois éléments de la production sont : travail, capital, nature.

La production est du travail [travail et capital) créant de rutilité.

LE TRAVAIL

Sommaire. — 16. Le travail. — 17. Le travail musculaire. — 18. Le travail intellectuel. — 19. L’art et la science dans l’industrie. — 20. Le rôle de la science dans la production. — 21. Le bon marché et la gratuité des services de l'intelligence. — 22. Le capital intellectuel. 23. La propriété industrielle. — 24. L’instruction et l’éducation.

i«. Le travail, — C’est le travail qui est la principale source de la production. Le rôle prédominant appartient en effet à l’homme dans celte œuvre; la nature est l’instrument passif, tandis que le travail est l’agent actif. C’est en mettant en lumière cette vérité fondamentale ([u’Adam Smith a mérité le titre de père de l’économie politique.

L’homme est à la fois un corps et une intelligence ; quand il travaille, le corps se meut et l’intelligence le dirige. Aussi distingue-t-on deux espèces de travail : le travail mmculalre et le travail intellectuel.

En réalité, tout travail, quel qu’il soit, suppose une coopération du corps et de l’esprit. Car, d"une part, le travail le plus matériel, celui du manœuvre tournant une manivelle, ne pourrait avoir lieu, si son cerveau ne commandait aux muscles de ses bras et ne réglait la direction et la vitesse du mouvement; d’autre part, le travail le plus intellectuel, la leçon du professeur ou la pensée de l’écrivain, ne pourraient se manifester si la bouche n’exprimait les paroles ou si la main ne conduisait la plume.

Pséanmoins la distinction est fondée ; elle signilie prédominance de l’action musculaire ou de l’action intellectuelle.

l'ï. Le travail imiseuiaire. — Nous avons dit qu’à quelque travail que l’homme se livre, il est obligé -de faire agir ses muscles. Nous pouvons ajouter que, quelque aidé qu’il soit par des machines dans le mouvement à imprimer à la matière, il faut toujours que ses bras ou ses pieds commandent et dirigent ce mouvement .

LE TRAVAIL

On appelle ordinairement travail manuel, c’est-à-dire travail des mains, tout travail dans lequel prédomine l’action musculaire. Or, il n’est pas de produit industriel qui n’exige une dépense plus ou moins considérable de travail musculaire; le travail manuel est ainsi un des facteurs essentiels de la production.

En traitant de la répartition, nous dirons combien on le paye; il suffit ici de voir comment il agit. 11 peut être accompli par diverses espèces de personnes, soit des artisans travaillant pour leur propre compte, soit des ouvriers et des employés travaillant pour le compte d’autrui.

Il peut être plus ou moins efficace suivant l’objet auquel on l’applique et suivant l’outillage dont on l’arme. ]\Iais l’ouvrier ne fait d’ordinaire qu’obéir à la direction qu’on lui donne, et la question des facultés de travail inhérentes à l’homme est distincte de celle de l’outillage; nous traiterons plus loin de la direction et de l’outillage.

L’efficacité du travail en lui-même dépend surtout de la force musculaire du travailleur, de son habileté et de son application .

La première condition est toute physique. Le sexe et Vâge établissent à cet égard de notables différences entre les individus : c’est pourquoi le travail des femmes et celui des enfants sont en général moins rétribués que le travail des hommes. La race exerce aussi une influence marquée; ainsi on a calculé que les terrassements de chemin de fer dans l’Inde revenaient au même prix qu’en Angleterre, quoique les ouvriers hindous fussent payés 4 pence 1/2 à 6 pence par jour, tandis que les ouvriers anglais gagnaient près de dix fois plus, et cela à cause de la différence de productivité du travail des deux races. Les conditioîis climatériques, chaleur, humidité, miasmes paludéens, exercent aussi une influence considérable en raidissant ou en amollissant l’énergie des populations. Entre plusieurs personnes de même race, de même sexe et de même âge, il y a des différences qui tiennent à la vigueur individuelle et qui influent sur la quantité de travail.

Toutefois ces différences ont pour limite supérieure la force

corporelle des hommes les plus vigoureux, laquelle s’élève rarement au double ou au triple de la force d’un homme ordinaire.

Les qualités intellectuelles et morales mettent entre les homrnes des différences beaucoup plus grandes que les qualités corporelles. Une po[)ulation, qui, ayant de bons salaires, se donne une nourriture substantielle, un certain bien- et] e^ et contracte des habitudes de propreté et d’ordre, est capable d un travail plus efficace qu’une population misérable. Des indiv'idus qui ont appris leur métier par une longue pratique ou par un sérieux apprentissage, ceux qui ont l’esprit développé par une instruction générale et professionnelle, ceux auxquels la nature et l’exercice ont donné une dextérité d’organes particuliers ont plus (['adresse et d'habileté. et leur travail est plus productif.

Il ne suffit pas d avoir la force et l’intelligence nécessaires pour le travail : il faut avoir aussi la volonté de travailler et 1 empire sur soi-méme. Le flâneur, pendant qu’il est au travail, se laisse distraire souvent; le paresseux, qui, préférant son plaisir à son ouvrage et même à son gain, chôme le lundi, fournit au bout de la semaine une somme de travail insuffisante. Celui, au contraire, qui a le sentiment du devoir, qui emploie consciencieusement son temps à l’atelier et qui y vient assidûment, est un ouvrier qui rend plus de services.

Le milieu social dans lequel les ouvriers vivent exerce à cet égard une grande influence sur leurs mœurs. S’ils sont au milieu de flâneurs et de paresseux, les esprits faibles — et c est d ordinaire le plus grand nombre — finissent par prendre aussi de mauvaises habitudes. S’il y a, au contraire, une forte discipline dans les manufactures de la contrée, si la population ouvrière se fait â elle-même une obligation de la régularité et du travail, les enfants et les jeunes gens prennent de bonne beui’e et conservent le pli du bien. C’est ce qui se voit dans certaines localités industrielles des États- Unis, où des jeunes filles, convenablement élevées et ayant le sentiment de leur dignité personnelle, ti’availlent dans les filatures et les lissages. C’est ce (jui a lieu souvent aussi

LE TRAVAIL 25

quand les ouvriers ont un intérêt personnel quelconque au succès de l’entreprise; le travail â la tâche, bien organisé, peut produire des effets analogues. Un économiste anglais a dit avec raison : « Partout où vous trouverez un pays riche, soyez certain qu’il y a un peuple soumis â la loi morale et obéissant au devoir. »

La surveillance et l’action intérieure que le travailleur exerce sur lui-même par sa volonté ont une influence beaucoup plus directe et plus efficace pour le résultat de la production, au double point de vue de la qualité et de la quantité des produits, que la surveillance extérieure des contre-maîtres et du patron, que les règlements d’atelier et même que les primes promises à l’activité. Ce qu’on appelle la conscience de V ouvrier peut être considéré comme la qualité maîtresse du travailleur et surtout du salarié.

18. i.e travail intellectuel. — Si tout travail manuel suppose une certaine action de l’intelligence, tout travail intellectuel, avons-nous dit, ne se manifeste extérieurement — et il faut qu’il devienne extérieur pour contribuer â créer un produit ou pour rendre un service — que par une certaine action musculaire.

Pour décider si un travail est intellectuel, il y a non seulement une question de degré, mais une question d’espèce. Un bon ciseleur qui déploie une habileté et un goût dignes d’un artiste, fait cependant un travail manuel, h' artiste, qui de ses mains a composé la maquette d’après laquelle le fondeur a coulé le bronze et le ciseleur lui donne le fini, a

fait un travail intellectuel : l’art l’emporte sur la maind’œuvre.

Dans une grande fabrique, Vingénieur qui est chargé de la direction des machines et qui, par ses observations et ses calculs, invente une disposition des arbres de couche et des poulies de renvoi qui augmente la quantité de force disponible ou économise la dépense du combustible, fait un travail intellectuel très profitable; ce sont des ouvriers qui, par un travail manuel, exécuteront ses plans. Le patron qui lit sa correspondance à chaque courrier, qui donne â ses commis ses instructions pour les réjtonses â faire et p»uir les comptes

à dresser, qui expédie ses ordres d’achat et fait ses offres de vente, qui se promène dans ses ateliers en surveillant les contre-maîtres et les ouvriers, fait un travail intellectuel qui est de la plus grande importance ; car c’est de lui que dépend principalement le succès ou l’insuccès de l’entreprise, et c’est la gestion de l’entrepreneur qui fait que toute la somme des efforts et des capitaux dépensés dans sa maison aboutit à une création d’utilité ou à une perte.

Artiste, ingénieur, patron font les uns et les autres des travaux intellectuels.

Les qualités que réclame le travail manuel -s’appliquent aussi au travail intellectuel. Mais il y en a une qui domine incontestablement et de très haut toutes les autres : c’est V intelligence.

Nous montrerons plus loin quelle puissance exerce l’intelligence dans l’œuvre de la production. Nous pouvons cependant dire déjà que, si les différences entre les qualités corporelles sont très limitées, si celles qui proviennent de l’babileté manuelle sont limitées aussi, quoique leurs bornes soient plus reculées , les différences qui peuvent exister entre deux individus sous le rapport du travail intellectuel sont illimitées., comme le sont les perfectionnements de l’industrie par la science.

Les principaux effets de l’intelligence appliquée à la production sont :

1° Sur la matière : découvrir

des matières ou des forces

inconnues; donner de nouveaux emplois et partant plus d’utilité à des matières et à des forces connues ; prévenir le gaspillage de la matière ou de la force employée ; perfectionner r outillage.

2° Sur V homme : accroître

l’habileté individuelle du

travailleur; diriger le travail manuel ou lui donner une

direction plus profitable; tirer un parti })lus avantageux des forces combinées pour la production par une division et une organisation meilleures du travail.

iî>. L’ai't et la seîeiiee dans riiidusteie. — ■ BailS tOUS les

pays et dans tous les temps, l’industrie bumaine a reçu sa lumière d’en haut : l’intelligence est en (fueb|ue sorte des-

LE TRAVAIL

cendue sur le travail manuel et l’a fécondé en lui inspirant, par les règles de l’art, le sentiment du beau, et, par les méthodes de la science, les moyens les plus économiques d’atteindre Yutile.

Mais l’intelligence n’a pas toujours fait sentir son action bienfaisante de la même manière et avec la même puissance.

L’art varie avec les temps. Il se perfectionne, se raffine, dégénère comme les sociétés dont il exprime certaines tendances et dont il résume l’esprit; dans ses efforts pour traduire par des formes sensibles l’idée du beau telle que la conçoit chaque siècle et chaque civilisation, il est plus instinctif ou du moins plus spontané que la science qui exige de longues réflexions et des expérimentations accumulées. C’est pour cette raison que l’antiquité, dont le trésor scientifique était encore peu considérable, a pu briller dans l’art d’un si vif éclat et laisser des modèles dont la pureté et la simplicité n’ont jamais été dépassées. C’est aussi pour cette raison que l’industrie a eu l'art pour premier maître avoué, et qu’elle s’est mise docilement, dès les temps les plus reculés jusqu’à nos jours, sous sa discipline, bâtissant les demeures, façonnant les meubles et les ustensiles conformément aux types que l’art, et surtout l’architecture, la sculpture, et la peinture, proposaient à son imitation. L’industrie a donné ainsi à ses productions un cachet particulièrement distingué aux époques où l’art lui-même a été le plus florissant, comme en Grèce au temps de Périclès, en Italie et en France au temps de la Renaissance.

Le goût artistique est un des modes de l’application de l’intelligence au travail que développent le spectacle des chefs-d’œuvre et l’étude du dessin : toute nation désireuse de conserver ou de donner à ses productions le cachet du beau doit le cultiver et le perfectionner avec le plus grand soin.

La science s’est tenue longtemps éloignée du travail, parce que le travail manuel était généralement dédaigné autrefois et parce que la science elle-même n’avait pas une assez pleine possession des secrets de la nature pour tracer des règles à la pratique.

Nous parlons ici, bien entendu, de la science proprement dite, celle qui est professée par les savants; car, si nous comprenions sous ce nom toute connaissance raisonnée des choses, rinlluence scienlifique s’étendrait sur tous les temps sans exception, parce que tous les outils relèvent d une pensée scientifique. C’est une pensée de ce genre qui a appris aux premiers sauvages à attacher avec une arête de poisson la peau de bête dont ils se couvraient, aux hommes des habitations lacustres à percer un os pour s’en faire une aiguille et aux hommes civilisés à remplacer cet os par une me tige d acier . c est ce qui constitue Y art industriel II lautbien distinper l’art proprement dit, dont nous venons de parler, et l’art industriel qui consiste dans l’ensemble

des procédés employés par l’industrie et qui dérive de la science.

G est au xyiii« siècle que la science proprement dite a fait pour ainsi dire, son entrée dans la manufacture : Watt et Lavoisier ont été ses introducteurs, apportant, l’un la machine cà vapeur, l’autre la chimie. La machine à vapeur, substituant aux bras des manœuvres et aux manèges une’force régulière et considérable, a peu à peu transformé les fabriques dont tous les engins ont été soumis aux lois mathématiques de la mécanique ; la chimie, en mettant les éléments des corps a la disposition de l’industrie, n’a pas moins contribué à transformer les fabriques dont beaucoup sont devenues de véritables laboratoires. Actions mécaniques et actions chimiques, c est-à-dire mouvements et combinaisons de la matière s’accomplissent aujourd’hui dans l’usine avec la même régularité que dans le laboratoire du savant; l’industriel a

comme le savant, la connaissance raisonnée de leurs causes et de leurs effets.

Il ne se fait pas aujourd’hui une découverte dans le domaine de la spéculation théorique qui ne passe presque aussitôt dans le domaine de l’application pratique, qui n’y soit

1 ' ... 11. ^ est jugée bonne, une

des armes ordinaires de l’arsenal indusiriel. La pralique enrichie par la spéculation, fournil à son lour à celle-ci un immense champ d’expérinienlalion, la presse de queslinns el

LE TRAVAIL

l’oblige à préciser et à compléter ses découvertes. Il s’établit ainsi entre la science et Vindustrie un courant continu qui profite à Vune et à l’autre : c’est un résultat de l’élude méthodique de la nature et un des traits caractéristiques du travail au xix° siècle.

Page 1