Le rôle de la scieiiee dans la iiroductioii. — Il est
utile de remarquer qu’en général les muscles de l’homme * servent beaucoup moins à façonner directement les produits
qu’à mettre en jeu d’une manière convenable les forces de la nature qui le façonnent. C’est ordinairement l’outil qui tra- ! vaille ; les muscles, mus par l’intelligence, n’ont qu’à le diriger. ! Exemple. — L’enfant qui lance une pierre à la main dé-
. pense lui-même une force égale à celle qu’il communique au
^ projectile; mais, s’il se sert d’une fronde, la force centrifuge fait une part de la besogne ; s’il se sert d’un arc pour décocher une flèche, l’élasticité du bois en fait une part plus grande; s’il se sert d’un fusil pour envoyer une balle, la force d’expansion des gaz en fait une bien plus grande en- ' core; avec un très léger effort qui consiste simplement à
poser la cartouche et à presser la détente, il projette une ^ masse de plomb à une distance et avec une vitesse dont 1 n’aurait jamais pu approcher l’effort le plus énergique de l’homme le plus robuste,
Autre exemple. — Un homme porte sur son dos dans une 1 hotte — laquelle est déjà un instrument ingénieux inventé
J par l’intelligence humaine pour faciliter le transport des far-
J deaux — environ 60 kilogrammes et fait moins de quarante I kilomètres dans sa journée. Le même homme, avec une
I brouette — instrument plus ingénieux que la hotte , —
I porte facilement une centaine de kilogrammes. Un cheval muni d’un bât en portera 200; attelé à une charrette, il en I tramera 700; mais, pour atteindre ce résultat, il a fallu déjà
I que l’homme eût fait du cheval un animal domestique ,
I qu’il eût inventé la cbarretle et construit des routes pour
la circulation des voitures : autant d’efforts de l’intelligence et du travail dont chacun représente une étape de la civilisation. Ce n’est pourtant rien encore à coté de la locomotive, qui, dirigée par deux personnes, le chauffeur et le méca-
Tlicien, peut remonjiier un train avec un poids de 700 000 kilogrammes et avec une vitesse plus que décuple de celle d’un piéton. Trois personnes (en comptant le conducteur du train) font, grâce à l’invention des chemins de fer, un travail qu’une armée de dix mille portefaix ne parviendrait pas à faire, puisqu’elle pourrait bien charger le fardeau dans ses hottes, mais non le transporter en une journée à la même distance.
Plus les outils se perfectionnent, plus, en général, l'ac^ tion musculaire des travailleurs tend à diminuer et V action intellectuelle à s'accroître.
Or, ce qui perfectionne les outils, c’est la science, et, par ce mot, nous entendons cette fois, d’une part, Vart industriel à tous ses degrés, depuis l’art tout élémentaire du cordonnier (jui a imaginé, depuis bien des siècles sans doute, de se servir d’une courroie appelée tire-pied, pour maintenir sur son genou le soulier qu’il fabrique et conserver la libre disposition de ses deux mains, jusqu’à la machine électrique qui donne de la lumière ou de la force, et, d’aulre part, la science pure, depuis la science d’observation du chimiste qui dans les fermentations de la matière découvre le secret de la guérison des maladies jusqu’à la science du mathématicien, qui, en fixant les lois du calcul infinitésimal, seconde puissamment l’astronomie et, par suite, la navigation. Grandes ou petites, toutes les inventions industrielles se rattachent à la science pure qui les a, directement ou indirectement, engendrées et qui les explique.
On voit déjà, sans plus de détails, (combien vaste est ce domaine, qui est, en quelque sorte, l’arsenal de la civilisation, et combien est grand le rôle de la science et de l'intelligence dans la production. L’homme ne saurait faire aucun acte personnel sans son intervention, ni agir sur la matière, fût-ce seulement pour remuer une pierre de taille, sans prendre dans cet arsenal une idée et un outil.
îJI . I^e 1)011 murolié et la j»i‘atiiité «les services de Tin-
leiüa'oiice. — Si nous voulons faire comprendre avec plus de j)récision l’importance des services de l’intelligence par le bon marché qu’elle procure, nous devons anticiper sur un
LE TRAVAIL 31
sujet que nous étudierons en traitant de la répartition et du prix.
Pour produire, il faut du travail et du capital; il faut aussi une certaine science qui dirige le travail et qui en règle le meilleur emploi. Travail et capital doivent être toujours rémunérés, et cela d’autant plus largement, comme nous le montrerons, que la production est plus abondante. Il n’en est pas de même du troisième élément : la science donne au début ses services au rabais; bientôt elle les donne gratuitement.
En effet, pourquoi une invention, c’est-à-dire uue création nouvelle de la science, se fait-elle accepter dans une industrie? C’est évidemment parce qu’elle permet de créer un produit nouveau, ou de fabriquer le meme produit à moins de frais, ou d’obtenir avec les mêmes frais un produit meilleur; de toute manière l’invention adoptée implique une diminution de l’effort nécessaire pour atteindre une certaine satisfaction et, par conséquent, une raison d’économie. De cette diminution profite tout d’abord le vendeur qui a plus de bénéfice ou l’acheteur qui achète l’objet à un moindre prix, souvent l’un et l’autre à la fois dans une certaine mesure. Quoi qu’il en soit, on peut dire que la science a permis à l'industrie de donner ses produits à bon marché.
Gomment de là passe-t-on à la gratuité des services de
l'intelligence?
Dans cent ans ou dans mille ans, il faudra payer le capital qui s’use et se renouvelle sans cesse. On le payera peut-être d’autant moins cher qu’il sera plus abondant ; néanmoins il faudra lui assurer toujours une rémunération suffisante pour déterminer les hommes à épargner et à créer des capitaux. D’ailleurs, comme nous le montrerons, une industrie perfectionnée emploie beaucoup de capitaux et a, par conséquent, une grosse somme d’intérêts à payer.
Il faudra payer aussi le travail ; car l'ouvrier qui donnera son temps et sa force aura toujours besoin de dépenser pour vivre. Nous pouvons même affirmer qu'on le payera d’autant plus cher que les progrès de l’industrie seront plus grands. Il faut se féliciter de cette tendance : un bien-être plus
répandu est précisément une des meilleures consé(^uences du développement de l’industrie.
Peut-on donc payer davantage tous les facteurs de la production et avoir cependant le produit à bon. marché? Cette question a embarrassé les premiers économistes qui l’ont étudiée, et plusieurs ont déclaré qu une hausse générale des salaires était une absurdité. En effet, si le total de la production restait le meme, comment serait-il humainement possible de donner plus à chacun, plus à l’intérêt du capital, plus au salaire de l’ouvrier, voire même plus au profit de l’entrepreneur? Si les métaux précieux surabondant perdaient la moitié de leur valeur, on pourrait sans doute donner aux uns et aux autres 2 francs au lieu de 1 franc; mais chaque franc ne procurerait plus qu’une quantité de marchandises moitié moindre, ce ne serait pas la solution du problème.
Cette supposition rappelle un des procès qu’eut à vider Sancho-Pança dans son gouvernement de l’île de Barataria. Un paysan défiant, ayant donné à un tailleur la quantité de drap nécessaire pour faire un clia])eron, voulut voir si le tailleui ne le trompait pas et n’était pas homme à garder pour lui une partie du drap; il lui demanda en conséquence
s il pouvait, avec la même étoffe, faire deux chaperons.
Oui, je le puis, répondit le tailleur. — Le paysan, étonné de cette réponse, et toujours défiant, demanda si l’on en pouvait faire trois. — Oui. — Et quatre? et cinq? — Oui, quelques jours après, le tailleur, ayant conscien-
... * 1 f . . 1*.. AA
cieusement employé toute l’étoffe, apporta cinq chaperons propres à coiffer des poupées.
Il est, en effet, évident que, tant <|ue le total des produits reste invariable, on ne saurait augmenter le nombre des narts qu’en faisant chaque part plus petite. ^
Ce que les premiers économistes n’avaient pas vu, c’est que dans la production industrielle l’étoffe s’agrandit. Car l’étoffe, c’est la richesse nationale, et cette richesse, on n en saurait douter, a beaucoup augmenté depuis un siècle dans les sociétés modernes, beaucoup plus que le nombre des co-partageants, en France particulièrement à cause du
lifcgL ^
LE TRAVAIL 33
lent accroissement de la population. Tandis que la population française augmentait dans la proportion de 1 à 1 1/2, le commerce extérieur , qui est un indice de la production , s’est élevé dans la proportion de 1 à 7 1/2.
A l’intelligence et à ses services gratuits est due en grande partie cette progression. Nous ne payons plus l’intelligence dépensée il y a cent ou seulement il y a cinquante ans, quoiqu’elle soit toujours pour nous une très efficace collaboratrice.
Dans cinquante ans, on ne payera plus l’intelligence que nous dépensons aujourd’hui et qui, tombée depuis longtemps dans le domaine public, continuera à faciliter gratuitement les travaux de nos petits-enfants, comme les efforts d’intelligence de nos pères facilitent les nôtres.
C’est ainsi qu’on se sert du levier en payant simplement la valeur de la barre de fer et la journée de l’ouvrier qui la manœuvre, mais sans avoir rien à donner à l’inventeur, quel ([u’il ait pu être.
Que penseriez-vous d’un constructeur qui, supputant la puissance de sa machine, dirait : « Elle vous rendra autant de services que cent chevaux; il est juste que je vous la vende cent fois plus cher qu’un cheval de trait. » Vous ririez de lui et vous iriez chez le constructeur voisin, qui, calculant d’une manière plus raisonnable, dirait, comme ses concurrents : « Ma machine m’a coûté tant en matières premières, tant en salaires; j’y ajoute tant pour mes frais généraux et pour mon bénéfice; le total est le prix auquel je vous la cède. » Vous achèteriez à ce dernier, et vous profiteriez gratuitement de l’idée d’employer la vapeur comme force motrice. Rien de plus légitime, puisque cette idée est tombée dans le domaine public, et que le constructeur en avait lui-même profité gratuitement pour établir sa machine.
Ainsi ce facteur qu’on nomme intelligence se distingue des deux autres en ce qu’i/ tend à fournir proniftement sa coopération à titre gratuit^ sans que la valeur intrinsèque du service qu’il rend devienne pour cela moindre.
La démonstration sera rendue plus sensible par un exemple numérique. Supposons une fabrique de calicots qui, dans le principe, fonctionnait avec un petit nombre de métiers
ÉCONOMIE l'OLITIQl'i;.
à bm el qui, grâce aux perfectionnemenls de la science. » est transformée en une grande manufacture avec une machine a vapeur et un grand nombre de métiers mécani-
Cm ^ ® "T seulement comme premier élablisse-
ment, mais comme fonds de roulement, la production est P us considérable. C’est précisément l’outillage nouveau
dCstaCnfeurr
Dlus el m ^ P®™«‘ t'e produire
fe^ps
iieies de l mteiet des capitaux et du profit de l'entreareneui-, il est possible, grdce à la science, de créer un piioduit a ieilleur marche, avec des matières plds chères des salaires PLUS ELEVES, PLUS u’iNTÉRÊTs pouT le Capital et avec un FIT PLUS CONSIDÉRABLE pouf l’ entrepreneur
aiouté fonfr" T"’’' ™ que plus
Sque. ■■ “ "" “"‘'■o-sons arith-
-Mais, en examinant les chiffres du lableau ci-joint ou voit clairement qu’il y a là non un contre-sens, mais une
nro.CsC?''"® "PP*’*'"' <>’Parmonie el de
d’antaeonisme'**!*^** f* “ dissiper certaines crainles
exnriS aCre/’ 'a' '’’^PP«“''rissement des masses exprimées autrefois par des économistes.
11 est bon en examinant les chiflres du tableau de remar-
p^ràcuïrufr^f - p“
vrC r !? revenu trimestriel del’ou-
er, qui était égal a 4 pièces 1/2 de calicot (4,S4b4) est
presque égal a 14 pièces (13,888) et que l’ouvrier bénéficie
amsi doublement du progrès scientifique, parce qu’il vend
son travail plus cher et parce qu’il achète moins cher certaines marchandises.
LE TRAVAIL
20 fr. 18 fr. J 900 fr, lOt)
sa. Le caijital iniellectael. - Toute la masse des connaissances scientifiques, des inventions industrielles, des procédés et meme des tours de main de fabrique que les générations se transmettent et accroissent constamment dans une société civilisée, constitue donc un immense réservoir de forees productives. C’est assurément un des trésors les plus précieux de la civilisation et, ainsi que nous venons de le voir une des causes les plus efficaces de la multiplication des produits et de leur bon marché : c’est le capital intellectuel.
Tl y a un autre genre de capital dont nous parlerons plus loin . c est le capital matériel, celui pour lequel on réserve d ordinaire 1 expression de capital. En réalité, le capital social de C humanité se compose d’un fonds matériel et d’un fonds intellectuel, c est-à-dire de la somme des capitaux et de l’ensenible des idées et des intelligences. C’est sur ce double fondement que la civilisation est assise. Tous deux sont très précieux, et le devoir de chaque génération est de les conserver l’un et l’autre, de les accroître et de les transmettre augmentes a la génération suivante.
Le fonds intellectuel est le plus précieux des deux, parce
qu i est la source la plus abondante de la richesse, parce
qu il repartit avec le plus de libéralité ses bienfaits, et qu’il
est celui dont la perte se répare le plus malaisément. Quand
une armee ennemie vient à ravager le territoire d’une nation
civilisée, la nation se remet à l’œuvre après la retraite des
destructeurs, et quelques années suffisent parfois pour
ellacer la trace matérielle de leur passage : la France l’a
éprouvé en 1814 et en 1870. Mais, quand la barbarie vient
a etendre ses tenebres sur une belle contrée, comme après
I invasion germanique au v« siècle, il faut de longs siècles
pour la tirer de la misère et pour y faire de nouveau fleurir 1 intelligence.
Le capital intellectuel est en réserve dans les ouvrages des savants et, par conséquent, dans les bibliothèques. Il se transmet parla lecture et, par l’enseignement, soit l’enseio-nement direct et dogmatique des professeurs, soit les publications utiles de tout genre, la conversation, l’apprentissage et
LE TRAVAIL
les conseils des hommes expérimentés. Il opère pour la pro duction industrielle par l’organe de tous ceux qui ont reçu une instruction quelconque et qui travaillent. Il s’enrichit de toutes les découvertes théoriques et de tous les perfectionnements pratiques que l’incessante activité de l’esprit humain produit et qui, de nos jours, avec la facilité des communications et la multiplicité des rapports internationaux ne peuvent pas demeurer longtemps le secret d’un homme ou e privilège d une nation, mais qui circulent et entrent promptement dans le domaine de l’humanité.
23. La propriété h.du..trieiie. - Puisque le travail intellectuel créé le capital intellectuel et que la société a un si grand intérêt à la conservation et à l’accroissement de ce capital, il est juste et utile de protéger le travail intellectuel et de sauvegarder ses droits sur les créations qu’il enfante La propriété, comme nous le dirons plus loin, dérive orio-inairement et principalement du travail, qui est lui-même um émanation de la personne humaine; elle est aussi respectante que la personne, humaine.
Lorsqu il s’agit d un objet matériel, la question est facile à rancher : le fabricant est propriétaire du produit qu’il a fabrique, et sa propriété lui est garantie par la société.
Lorsqu il s agit d’une chose immatérielle, d’une idée c une invention, le problème est plus complexe. Car, pour reserver la propriété de l'idée à l’inventeur, il ne suffit pas e garantir a celui-ci l’emploi de l’idée, il faut interdire à toute autre personne de mettre cette idée en pratique. Gependant sans exercer aucune violence contre l’inventeur et Lns rien dérober dans son domicile, chacun, une fois instruit du P ocede, pourrait 1 appliquer et en retirer le même bénéfice que lui. Première difficulté, qui est d’ordre pratique Voici une autre difficulté, d’ordre juridique, qui est nlus
J • ^ avec certaine matière, a faif un
produit nul avec la même matière ne peut faire un produit emblable : la propriété est distincte et- certaine. Quand une
L^uimq M ^ possédée par un individu, elle ne
possédée par un autre individu.
- is, lorsqu un inventeur a imaginé une machine, il est pos-
sible qu un autre ingénieur, aussi inslruit que lui, invente (le son côté une machine analogue. Non seulement le fait est possible, mais il est probable, parce que les inventions industrielles ne sont en général que des perfectionnements et que, lorsque la mesure des connaissances dans une science ou dans une industrie est à une certaine hauteur, il ne faut qu un effort limité dont plusieurs hommes sont ou seront bientôt capables pour l’élever d’un degré de plus. Si la loi conférait à l’inventeur la propriété entière, par conséquent exclusive et perpétuelle, elle dirait au génie humain : « Tu ne monteras pas plus haut. » Tous ceux qui auraient pu trouver par eux-mêmes une idée semblable et l’appliquer seraient frustrés, et la société, qui aurait obtenu les services de cette idée à prix réduit par la concurrence des inventeurs, serait frustrée également. La liberté, qui est le fondement de la propriété, proteste contr(i une application abusive du droit de propriété dans le domaine de 1 intelligence | la vérité est que l'invention ne constitue pas une propriété entière et exclusive, c’est-à-dire une propriété dans la plénitude du sens de ce mot.
Nous reconnaissons pourtant l’immense influence qu’elle exerce sur la production de la richesse : le capital intellectuel est formé en grande paidie par l’amas des inventions successives. Il est donc juste et utile d’assurer une part de la rémunération à l’idée, qui a une si grande part dans la création du produit. C’est ce qu’a fait la loi des brevets d invention, qui garantit à l’inventeur \di jouissance exclusive de l idée, mais \ïi\Q jouissance temporaire j quand le privilège est expiré, 1 idée entre dans le domaine commun, et la publicité que l’État exige ne permet pas que le secret en soit perdu pour la société.
L’antiejuité et le moyen âge n’ont pas connu les brevets d'invention, la première parce qu’elle faisait trop peu de cas de 1 industrie, la seconde parce que l’industrie, organisée en corporations, était exploitée dans une sorte de communauté de procédés qui excluait l’appropriation individuelle. Le brevet d’invention est contemporain de l’émancipation de l’industrie; le xviie et le xvme siècle n’en avaient eu, en France,
LE TRAVAIL
([u’une idée confuse jjar l’institution des privilèges royaux. Il date, en France, de la loi de 1791, qui a posé le principe de la jouissance exclusive de t invention industrielle au béné fice de l’inventeur pendant une durée de quinze années au plus, et il est régi aujourd’hui par le loi du ^juillet 1844.
Les dessins de fabrique rentrent dans la catégorie des inventions industrielles; ils sont régis par une législation particulière (/oi du 18 mars 1806) qui en assure \di propriété pleine et entière à ceux qui en ont fait le dépôt au conseil des prud’hommes ; c’est une anomalie d’accorder à un simple dessin ou modèle un droit supérieur à celui que la loi reconnaît à l’invenlion d’un procédé industriel.
Les marques de fabrique sont d’une autre nature; elles ne reposent pas sur une invention, mais elles sont en quelque sorte la signature apposée par le fabricant sur son produit, et leur valeur est en raison directe du crédit dont il jouit lui-même sur le marché. Elles ont donc un caractère tout personnel, et partant elles constituent un droit de propriété individuelle. Prendre la marque de fabrique d’un autre, cc n’est pas faire acte de liberté, c’est tout simplement voler clandestinement la réputation d’autrui ; aussi les lois du 25 1857 et du 26 nov. 1873 garantissent-elles la pro-
priété exclusive de toutes marques de fabrique dont le dépôt a été fait au tribunal de commerce. '
84. L'instruction et l'éducation. — Ces démonstrations mettent en pleine évidence l’importance de l’instruction au point de vue économique. Si le travail intellectuel est le facteur le plus puissant de la production, si le travail manuel lui-même gagne beaucoup à émaner d’un travailleur intelligent, si le capital intellectuel est une cause si énergique de l’abondance et du bon marché des produits, combien n’importe-t-il pas de cultiver les intelligences, d’accroître le trésor des connaissances scientifiques et d’en répandre l’usage le plus largement possible?
Il faut ajouter qu’il n’importe pas moins de former et de fortifier le capital moral; l’éducation, comme l’instruction, intéresse l’économiste.
« Quand le corps est sain, l’esprit est sain, » a dit un an-
cien. Il faut donc d’abord faire V éducation du corps par l’hygiène, par l’exercice et la gymnastique, et même, s’il est possible, par le maniement de certains outils, afin de communiquer de bonne heure à l’adolescent la vigueur et
Vadresse.
Il faut faire I éducation morale de 1 enfant. Par de bonnes habitudes prises dans la famille et à l’école, cette éducation doit tendre à lui donner la probité et la loyauté dans les
rapports de la vie, la persévérance de la volonté, la force d’application au travail.
L’économie politique n’a pas de programmes à tracer à la pédagogie. Elle constate seulement qu’au point de vue de r œuvre économique, l’instruction à tous les degrés, primaire, secondaire, supérieur, technique, est nécessaire, et qu'elle est, dans V ensemble, très productive de richesse^ De là, cette conséquence que les sommes dépensées pour Vinstruction, quand elles sont bien employées, sont un placement très avantageux; la force productive qu’elles développent, autrement dit le capital intellectuel qu’elles créent, rend avec usure l’intérêt des capitaux matériels que l’instruction a coûtés.
^ Aussi, dans toutes les sociétés civilisées de notre temps, l’Etat s’est-il occupé avec une active sollicitude de l’instruction; les gouvernements, les communes, les particuliers s’imposent de grands sacrifices pour la répandre et la développer. L’instruction comprend :
Vinstruction primaire, qui comporte plusieurs degrés et que tous les enfants sans exception doivent recevoir, du moins au degré élémentaire, afin que tous puissent plus tard participer de la vie sociale;
2° L instruction secondaire, qui a des formes et des programmes différents suivant la diversité des buts, enseignement classique ou enseignement industriel;
3® ^ instruction supérieure, qui comprend des branches très diverses, parce qu’à mesure qu’on s’élève dans les
études scientifiques, il faut, pour approfondir, se spécialiser davantage ;
4® L instruction technique, qui a aussi des branches et
LE TRAVAIL
des degrés très divers, depuis l’école d’apprentis jusqu’aux grandes écoles d’ingénieurs et aux écoles d’art ;
5® Les collections, bibliothèques, musées, etc., où sont conservées les œuvres de l’art et de la science.
Pour composer une bonne armée, il faut de bons généraux qui commandent, de bons officiers qui transmettent les ordres, de bons soldats qui les exécutent. C’est la raison des divers degrés de l’enseignement, qui sont, les uns aussi bien que les aqtres, nécessaires à la formation de l’armée industrielle.
RÉSUMÉS
Le travail musculaire diffère selon l’âge, le sexe, la race, la vigueur individuelle et plus encore selon les qualités intellectuelles (adresse, etc.) et les qualités morales (assiduité, etc.). — Le travail intellectuel a une puissance beaucoup plus grande que le travail musculaire et, pour ainsi dire, illimitée.
L’art et la science sont les deux grands maîtres de l’industrie.
Plus les outils sont perfectionnés par la science, plus, en général, l’action musculaire des travailleurs tend à diminuer et l’action intellectuelle à s’accroître.
La science donne au début ses services au rabais, puis bientôt elle les donne gratuitement.
Paradoxe économique : Étant donné que le prix de vente d’un produit se compose du salaire des ouvriers, du prix des matières premières, de l’intérêt des capitaux et du profit de l’entrepreneur, il est possible, grâce à la science, de créer un produit a uneilleur rnavehé avec des matières plus chères, des salaires plus élevés, plus d intérêts pour le capital, et avec un profit plus considérable pour l’entrepreneur.
Aussi le capital intellectuel est-il un des trésors les
plus précieux de 1 humanité et une des causes les plus etfîcaces de la multiplication des produits et de leur bon marché. — Le capital intellectuel est protégé par le brevet d’invention, qui assure temporairement à l’inventeur la jouissance exclusive de son idée.
Le capital intellectuel se transmet et s’accroît par l’instruction.
LE CAPITAL
Sommaire. -- 23. L’épargne. — 26. La propriété. - 27. Le capital et le londs de consommation. — 28. Le renouvellement du capital. — 29. L’importance du capital dans la production. — 30. Le rôle du capital à 1 égard du travail. — 31. Les capitaux productifs etimprouuctifs. 32. Le capital fixe. — 33. Les machines. — 34. L’intluence des machines sur l’état intellectuel des ouvriers. - 35. L'influence des machines sur le déplacement des intérêts. — 36. Le capital circulant. ^
25. L’épargne. — Le travail est le premier élément de la production. Il n’est pas le seul, puisque dans tous les travaux de la civilisation, et même dans presque tous les travaux de l’état sauvage, l’homme s’aide d’outils et emploie des matériaux diversement préparés, lesquels représentent toujours un travail antérieur et une richesse déjà créée. Cette richesse figure aussi au nonrbre des éléments de la production : elle est le capital, et le capital a sa source principale dans fépargne.
Nous avons dit que l’économie politique était une science morale, ayant ses principes d’action dans des qualités inhérentes à la nature morale de l’homme. En effet, nous avons trouvé d ahord V activité laborieuse et intelligente qui crée. Nous rencontrons maintenant une seconde qualité, éga-
LE CAPITAL
lement indispensable, la prévoyance , donnant naissance à l’épargne, qui ménage, conserve et amasse.
Epargner^ c'est ne pas dépenser immédiatement pour la satisfaction de ses besoins personnels tout le pi'oduit de son travail ou tout son revenu; la partie réservée est précisément l’épargne. Celui qui ne réserve' rien est un imprévoyant. Celui qui, possédant un capital, productif ou non de revenu, ne se bornerait pas à consommer pour des satisfactions personnelles tout le revenu, mais ne saurait même pas s’abstenir de consommer immédiatement une partie ou la totalité du capital, et qui tuerait ainsi la poule aux œufs d’or, serait plus qu’imprévoyant : il serait prodigue.
Prenons pour exemple deux hommes vivant seuls dans une île, l’un pêchant, l’autre chassant, tous deux échangeant une partie de leurs produits, afin de varier leur nourriture. Supposons que l’un, le pêcheur, ait la vertu de la prévoyance, et que l’autre ne l’ait pas.
Le chasseur consomme, jour par jour, le gibier qu’il a tué ou le poisson qu’il a obtenu par échange, tantôt beaucoup, tantôt peu, selon la fortune; les mois s’écoulent pour lui sans améliorer son sort et sans le mettre à l’abri des horreurs de la faim, si la maladie le saisissait ou si la chance lui était obstinément défavorable. Ainsi agissent les peuplades sauvages ; c’est une des raisons pour lesquelles elles croupissent dans une profonde misère.
Le pêcheur, au contraire, fait constamment deux parts de sa pêche ou du gibier qu’il achète avec sa pêche. Il en mange une, jour par jour, pour se nourrir. Mais, dût-il se priver, il en réserve une autre, grande ou petite, comme il peut ; il la sale ou la fume; il fait, en un mot, des provisions qui d’abord lui assureraient sa subsistance, si le poisson venait à manquer pendant quelque temps, et qui ensuite lui permettent d’employer des journées entières à faire de meilleurs filets, à se bâtir une cabane. Ses provisions s’accumulent sous diverses formes, telles que celle du filet, qui est un outil destiné à rendre de longs services, de la cabane, qui abritera le propriétaire pendant le reste de ses jours. Ce propriétaire s’élève bientôt à une position très supérieure à
l■'^ ■ mi.i.^mii I
âi
celle du chasseur; il devient relativement riche : c’est à 1 eparçne qu il doit cet avantage. Non seulement il jouit de plus de commodités pour la vie, mais, ayant plus d’outils et de meilleurs outils, il fait désormais chaque jour une pêche beaucoup plus lucrative que la chasse de son voisin Cet exemple est une image des faits qui se reproduisent constamment et sous les formes les plus diverses dans l’état
* sont
, ' - épargné, çt^e Ion peut nommer le princine
o^eateur et le pinncipe comervateur de la richesse. ^
Il y a quatre états possibles à ce point de vue •
1° Un homme qui ne posséderait ni l’une ni l’autre vertu qui n aurait pas un capital dont le revenu, fructueusement place entre les mains d’un producteur, le ferait vivre ou une famille qui recueillerait son infirmité et sa vieillesse’
‘’i“" ““«“■'I™- «n I5lre inutile, on pour-
rait meme dire presque nuisible à la richesse sociale puisque
- '"".T, la masse
„ 'I"® ‘‘■“'■ail sans l’épanme
serait pour ainsi dire condamné à rouler le rocher de Sisyphe c est-a-dire à recommencer toujours la même œuvre
mécanisme de 1 échangé, une partie des fruits de son travail pourrait etre épargnée par d’autres et profiter à la société
3 Un homme qui s emploierait seulement à conserver les épargnés antérieurement faites par lui ou nar sef n^
serait utile à la société, par cela même qu’il lui assurerait la jouissance continue d’un certain capital. la
4» L’homine le plus utile à lui-même et à ses semblables dans les conditions ordinaires de la 1 ie économique, est celui qui reuni les deux vertus, produisant beaucoup et consommant moins qu’il ne produit. Chacun doit s’apidirer l honne heure, en contractant l’habitude de l’ac /vité et L 1 économie, a devenir un de ces hommes.
Ce qui est désirable pour chaque individu en particulier est indispensable pour les sociétés considérées Lns leur ensemble; toute société qui ne réunirait pas le travail et
LE CAPITAL
l’épargne serait infailliblement condamnée à végéter et à dépérir.
26. La propriété. — L’idée de propriété est intimement liée à l’idée d’épargne : c’est de l'épargne que vient le plus souvent la propriété.
« Voici mon gibier, dit le chasseur dans l’île déserte : Je l’ai tué ». « Voici mon poisson, dit le pêcheur : je l’ai pêché. » — « Il est le résultat de mon travail, ajoutent l’un et l’autre, et, par conséquent, il est empreint du cachet de ma personnalité; je puis dire : cette chose est à moi. En effet, je puis la consommer, l’anéantir, comme je puis la conserver. Ce caractère qu’elle a aujourd’hui, elle l’aura encore demain, après-demain et les jours suivants. Je me suis approprié par mon adresse, je veux dire par un genre particulier de travail, un objet de la nature qui n’était à personne. »
Dans une contrée où toute la terre est occupée et où la civilisation est développée, l’appropriation n’est qu’une exception. Mais le cultivateur peut dire : « Ce champ que mon père m’a laissé ou que je loue, je l’ai lahouré, ensemencé, moissonné, et j’ai obtenu par mon travail une récolte de blé: ce blé est à moi. » Le tisserand dit au même titre : « Sur le métier que je possède et avec le fil que ma femme a filé, j’ai tissé cette toile : cette toile est à moi. » L’ouvrier dira : « Pour prix de mon travail, j’ai reçu de l’argent, et avec une partie de cet argent j’ai acheté ce vêtement : ce vêtement est à
moi. »
Quelle que soit la forme que le travail ait revêtue, filet, cabane, blé, tissu, métaux précieux, le fruit en est toujours au travailleur, si la matière sur laquelle il s’est exercé ou à l’aide de laquelle il a opéré était déjà sienne ou n’était à personne; c’est sa chose propre, sa propriété.
Il s’en sert au même titre qu’il se sert de ses facultés personnelles, de sa force physique et de son intelligence, qui, elles aussi, peuvent être supérieures à la force et à l’intelligence de ses voisins, soit par une libéralité de la nature, soit par un effet de la prévoyance de ses parents qui ont soigné son enfance et de sa propre sagesse qui a ménagé, et développé ces facultés par le travail et la réflexion.
^ I hi
Ce propriétaire peut dire ; « J'ai payé de ma penonne celle propriété, puisque mon travail est une émanation de ma personne, puisque j’ai dépensé ma force et, par conséquem! e partie de ma vie pour la produire ou pour l’aclieter. .
On peut définir la propriété le droit d'user et de dis- ■ poser des choses; on pourrait ajouter : le droit absolu s’il n était et ne devait être limité, dans l’état social, par le res-
pect du droit des autres membres de la société*^! par les conditions necessaires à l’ordre social. ^
le humaine imprimé par
^iét7 “ * l« P>'o-
favenr' disposer, On a le droit de disposer en ' faveur d autrui comme d’user pour soi-méme ; le droit de
propriété implique le droit de vendre, de donner de lé-
fouTies droiinrp“er."''''“‘ ''
C’est la conscience de ce droit de possession qui adéterm né le pecheur à différer la jouissance. S’il n’alil pareil ce te conscience, ou s il avait su que certaines violences
soinnir '^" 1 empecberaienl d’user de ce droit, il aurait consomme immédiatement tout le produit de son travail ou ne se serait pas donné la peine d’en conserver le sÜrerllu ou
nient necessaire pour satisfaire ses besoins immédiats sans eûnÏrvaTnT prévoyance
On peut distinguer trois espèces de propriétés •
1» La propriété pour chaque individu de ses propres fa-
u tes, de sesidees, de son activité personnelle, laquelle n’est autre chose que la liberté du travail;
chêsse^s°nf,ir >l“i est la possession de ri-
chesses materielles, pouvant être déplacées et ayant le plus
le "availT “‘J‘iP>ieesÎr
portion' dCti'ef qui est la possession d’une
I r ♦ 1- • ' conséquent, dans une contrée
donnée, est limitée en quantité.
De quelque espèce qu’elle soit, la propriété dérive des rapports naturels d’un être libre et actif avec ses semblables et avec la nature passive, et partant elle peut exister indépendamment des lois humaines.
L’appropriation, tout au moins l’appropriation de certains objets matériels, tels que les aliments, est un fait nécessaire à la vie de l’homme : c’est en quelque sorte l’embryon de la propriété.
L’embryon en se développant devient la propriété collective ou la propriété individuelle. Les lois humaines qui régissent la propriété et la protègent, comme elles régis* sent les rapports du travail et protègent la liberté des personnes, peuvent varier suivant l’état de civilisation des peuples et les conditions de la politique. Tout en se soumettant au fait universel et nécessaire de l’appropriation de la nature par l’homme, elles peuvent favoriser davantage la propriété patriarcale, la propriété collective de la tribu et de l’Etat ou la propriété individuelle. Elles ont même pu, par une interprétation abusive du principe, étendre le droit de possession jusque sur l’homme et consacrer l’esclavage, en élevant, pour ainsi dire, un droit contre un droit, la propriété contre la liberté dont la propriété elle-même émane.
La propriété a son histoire, comme la liberté et tous les droits de l’homme ont la leur. En consultant cette histoire, on tire les conclusions suivantes :
1° Partout la loi consacre la propriété et en règle le droit en exerçant ainsi une grande influence sur la répartition de la r ichesse; mais le droit de propriété dérive naturellement des rapports économiques de Ihomme avec la matière et est logiquement antérieur à la loi. •
2° Le respect delà propriété est une des conditions et une
des causes les plus efficaces de la richesse dans les sociétés.
3° En règle générale, à mesure qu’une société s’améliore par la richesse, par l’instruction, par les droits civils et politiques, en d’autres termes, à mesure que la personne humaine vaut plus^ les lois protègent plus complètement dans leurs diverses manifestations la liberté et la propriété individ uelles ; la marche de la civilisation.
On a dit que la propriété avait pour fondement l’utile La proposition ainsi présentée n’est pas précisément exacte' puisque le véritable fondement philosophique de la propriété est dans 1 activité libre de la personne humaine qui s'incarne en quelque sorte dans la chose appropriée. Mais il est très exact d affirmer que l'idée de la propriété est liée par des rapports intimes à l'idée d'utilité. En effet, sans épargne, les individus et les sociétés seraient éternellement plongés dans une irrémédiable misère, et, sans le respect de la propriété, il n y aurait pas ou il y aurait peu d’épargnes ; donc la propriété est éminemment utile. Lorsque l’inlérét personnel est vivement sollicité par des mobiles honorables, que es fruits du travail sont assurés entre les mains du travailleur, que la securité de la possession est entière, l'homme est plus dispose a épargner, il produit et il accumule davantage, il s enrichit lui-même et il contribue à enrichir ceux qui ont avec lui des rapports; donc, le respect de la propriété individuelle, de quelque nature qu’elle soit, est éminemment utile. C'est là une des harmonies entre le juste et lutile que le philosophe conçoit dans sa généralité et que 1 économiste prouve par l’étude des faits sociaux.
ai.^ Le ea|iit.-il et le fonds de eonsomiiialioii L’épar-
gne n est que le premier terme d’une évolution complexe; elle représente 1 abstinence, le sacriflce de la jouissance immédiate en vue d’un profit ultérieur ; mais elle ne constitue pas par elle-meme le profit, ün avare qui entasserait dans sa cave ecus sur écus pendant toute la durée d’une loimue existence ne tirerait pour son bien-être réel aucun avants de ses accumulations successives etjiriverait momentanément la société des richesses qu’il retirerait de la circulation. Les épargnés, une fois faites, peuvent être utilisées pour la production, cest-ù-dire employées en instruction, en outils, en matières premières, en salaires, en ■instruments de production, afin de former l’homnie, de seconder ou de payer son travail : c’est ce qu’on appelle capitaliser. Toutefois 1 expression de capital, sans qualificatif, est or-
dinairement réservée par les économistes et doit l’être afin d’éviter la confusion du langage, aux capitaux matékels;
LE CAPITAL 40
I les sommes dépensées pour l’instruction ne figurent pas dans
, cette catégorie, parce qu’elles sont employées à enrichir le
capital intellectuel, lequel se compose de forces productives.
Toutes les épargnes ne sont pas immédiatement capitalisées. Chacun, en pareille matière, est juge de l’opportunité ; l’économie politique se borne à poser comme principe qu’i/ ^ est bon que le plus épargnes possible soient le plus promptement possible capitalisées.
Dans le langage ordinaire, le mot capital a un sens plus large et plus vague , il désigne toute espèce de richesse. Nous ne lui donnerons pas ce sens, parce qu’il est bon de désigner des choses distinctes par des expressions distinctes.
Toute richesse n’est donc pas nécessairement du capital et n est pas destinée à le devenir. Les revenus des rentiers ne sont pas des capitaux. Quoique les salaires soient payés par le capital, ils ne sont plus un capital des qu ils sont en la possession des ouvriers et que ceux-ci les dépensent pour vivre. Il y a ainsi une grande partie du revenu d’une nation qui forme le fonds de consommation, c’est-à-dire la portion de la richesse dépensée pour l'entretien personnel et pour les consommations de luxe. Certains économistes, employant
• une expression plus explicite, disent fonds de consommation ' de jouissance. ’
^ On conçoit qu’une même somme puisse passer d’une caté-
gorie à l’autre; ainsi, au moment où le patron tire de sa caisse l’argent pour la paye de ses ouvriers, c’est un capital qu’il donne, et, lorsque l’ouvrier donne cet argent à son boulanger, c’est dans son fonds de consommation qu’il puise.
Dans quelques cas, relativement rares, le capital peut avoir une autre origine qu’un produit du travail humain. C’est “ ce qui a heu quand, par droit d’accession, une bande de terre s’ajoute à la propriété d’un riverain, ou quand, dans
une contrée inhabitée, le premier occupant ensemence un champ.
Pour qu’il y ait capital, il faut trois conditions : l’homme matérielle appropriée par
2o L'épargne de ce produit;
KCONOMIt: POMÏIQITF. j
3® L emploi en vue d'une production ou , suivant un terme fréquemment employé, en vue de la reproduction, puisqu il s’agit presque toujours d’un produit destiné à être consommé pour créer un produit nouveau.
Les deux premières sont les conditions préalables : d’elles dépend l’abondance ou la rareté du capital. Si l’on produit peu, il sera de toute impossibilité qu’il y ait beaucoup de capital ; d autre part, si, tout en produisant beaucoup, on épargüB peu, on sera encore réduit à n’avoir pas beaucoup de capital ; car production, épargne, consommation, capital sont des termes liés entre eux par des rapports étroits.
La somme totale des capitaux d’une nation se compose de toutes les épargnes accumulées antérieurement et qui, n’ayant pas été encore détruites par l’usage ou par le temps, sont utilisées ou propres à être utilisées présentement. Quand le corps social est dans l’état de santé, c’est-à-dire quand la société n’est pas sous le coup d’une crise passagère ou dans une période de décadence, a cette somme totale des capitaux préexistants, conservés ou renouvelés, s’ajoute annuellement la somme des capitaux formés dans l’année. Cette dernière provient de X épargne de l'année, laquelle eü égale à l'excédent de la production sur la consommation improductive. Si 1 on a beaucoup produit et beaucoup consommé, l’excédent est faible et peut être nul ; si l’on a beaucoup produit et beaucoup épargné, l’excédent est considérable.
Il peut arriver qu’on n’épargne pas du tout et qu’on consomme plus qu’on n’a produit dans l’année; alors le corps social n’est pas en état de santé, et la nation est obligée
pour subsister de commencer une portion des capitaux antérieurement formés.
Les capitaux, comme la propriété qui les fournit, peuvent être distingués en mobiliers et immobiliers. Considérés en eux-mêmes, ils se présentent sous deux aspects principaux : celui de capital fixe, lorsqu’ils sont immobilisés dans les bâtiments, les machines d’une manufacture ou d’une autre manière, celui de capital circulant, lorsqu’ils sont sous
forme de numéraire, de matières premières, de produits fabriqués.
LE CAPITAL
88. Le renouvellement du capital. — La troisième Condition, l’emploi, est celle qui caractérise essentiellement le capital. Toute épargne, qu’elle soit sous forme de produit ou d’argent, lorsqu’elle est appliquée à la production, devient par là même capital. Elle peut être appliquée sous des formes très diverses. Cependant tous les capitaux ont comme trait commun d’être des avances à la production et, partant, de devoir être récupérés, immédiatement et en totalité, ou peu à peu et par parties, sur le produit qu'ils servent à créer.
Quand on parle des capitaux accumulés, il ne faut pas se les figurer comme un monceau de richesses entassées, soigneusement mis en réserve, à l’abri de tout péril et de toute cause de destruction, et grossi d’année en année par une nouvelle addition de capitaux, comme le serait une pyramide d’Égypte à laquelle chaque génération superposerait successivement une assise de pierres. Ancien ou récent, le capital est toujours en activité, et cela par essence, puisque la richesse épargnée ne devient capital qu’autant qu’elle est employée. Les capitaux ne sont productifs qu'à condition d'être consommés.
Des capitaux que nous possédons aujourd’hui, lesquels nous viennent de nos pères? A l’exception des grands monuments qui sont demeurés à travers les âges et des travaux d’utilité publique, jetées, ports, routes, constructions, qui datent aussi quelquefois de loin, mais qui ne sont en état de servir que grâce à de fréquentes réparations, c’est-à-dire à des apports de capitaux faits par les générations successives, nous serions bien embarrassés de le dire. Les capitaux de nos pères ont été consommés pour créer des produits qui, devenant capitaux à leur tour, ont été consommés euxmêmes pour donner naissance à de nouveaux produits. C’est un renouvellement perpétuel et une chaîne sans fin.
Voici une machine à vapeur : c’est du capital. Comment a-t-elle été construite? A l’aide d’un capital qui a payé les salaires, le fer et les autres matériaux. Ce capital lui-même, d’où venait-il? Peut-être d’un propriétaire qui l’avait prêté à l’usine et qui l’avait formé par des épargnes faites sur ses
récoltes annuelles. Comment avait-il pu faire ces épargnes? Sans doute parce qu’il était laborieux et vigilant; mais aussi parce qu’il avait un bon outillage, acheté avec les capitaux que lui avaient légués ses pères, et des terres assainies et amendées par les travaux de plusieurs générations, c’est-àdire par du capital incorporé dans le sol.
Nous récoltons 100 millions d’hectolitres de froment Estce une pure création tirée du néant par le travail des cultivateurs durant une année? Non certes. Ces ‘cent millions n existent que parce qu’il existait un capital, un peu moindre, il faut l’espérer, mais considérable cependant, qui a été employé en engrais, en semences, en nourriture et entre tien de journaliers, en outils, en animaux de travail et qui était lui-même récemment né de la transformation de capitaux antérieurs. On en dirait autant des 17 millions de tonnes de houille que nous extrayons, des centaines de millions de inètres de tissus que nous fabriquons, et de tous les produits de notre agriculture et de notre industrie.
« Si le capital existant, a dit John Stuart xMill, se transmet d année en année, de siècle en siècle, ce n'est pas par sa conservation, mais par sa reproduction perpétuelle ^accroissement du capital est semblable à l’accroissement de la population. Tout individu qui naît meurt bientôt; mais le nombre de ceux qui naissent dans l’année excède le’nombre de ceux qui meurent. »