‹ Cours d'économie politique [microform]Chapitre 44 sur 209 · SUISSE · texte numérisé non relu

SUISSE

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nous distinguons comme tout à l’heure les petits, les moyens et les grami.s établissements, nous trouvons que la première catéi eorie représente, selon les pays, de 28 p. 100 à 34 p. KX) du

LA CONCENTRATION DES ENTREPRISES

personnel occupé, la seconde de 21 p. 100 à 30 p. 100, la tioisième de 17 p. 100 à 37 p. 100. Il y a un contraste saisissant entre la faiblesse numérique des moyens et des grands établissements et l’importance du personnel qu’ils occupent. Encore, comme dans le premier tableau, l’importance des petits établissements se trouve-t-elle majorée par le fait d’avoir compté comme petits établissements les travailleurs isolés (1).

Les chiffres donnés dans les tableaux ci-dessus sont des moyennej valables pour l’ensemble des industries extractives et de transfermaCon. Mais il y a entre les groupes industriels de grandes différences. La concentration est particulièrement forte dans les groupes suivants ; les mines, les industries chimiques, les industries textiles, la métallurgie et le travail des métaux ordinaires, le travail des pierres et terres au feu. Elle tombe au point le plus bas dans les groupes suivants : les industries du vêtement et de la toilette, les industries de l’alimentation, la vannerie, la si>arterie, le cannage, les industries du bois (2).

^1. — Les causes de la concentration. Les éléments de supériorité

des grandes exploitations.

La concentration a ses raisons d’être dans deux catégories de faits. 11 > a, d’une part, les faits qui assurent la supériorité technique des grandes exploitations; il y a, d’autre part, les modifications qui se sont produites dans le milieu économique et dans l'état des besoins, et sans (juoi la supériorité technique de> grandes exploitations n’aurait pas pu se développer.

(1) Au point de vue de la constitution économique de la France, il est intéressant de noter qu’elle se caractérise par une propoition très élevée des petits établissements et du personnel occupé dans ces établissements. Mais, si on ne compte que les établissements d’au moins six personnes, la constitution de la France est tout à fait analogue à celle des autres pays cités au tableau : l’effectif moyen par établissement d’au moins six personnes y est de 37, contre 30 en .Vllcmagne et 34 en .Autriche.

(2) Les résultats des recensements allemands qui sont parmi les plus complets, et la répartition en .Allemagne des exploitations industrielles, commerciales, agricoles, par ordre de grandeur, en 1882, 1893 et 1907, sont exposés de la façon la plus détaillée dans la collection Statistik des dcutschen Reichs. Pour les autres pays, on trouvera dans Bourguin, op. cit., Annexes I, IV, V, de nombreuses indications, ainsi que dans le HandiL'ôrti^rbudi der Staatsii'issenschaften, 3^ édit., article Bvruf iind Berufsstatistik.

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l’organisation de la production

A. La supériorité technique des {grandes exploitations tient à des faits multiples.

La décomposition du travail soit entre les forces humaines, sont entre les forces mécaniques, peut être poussée plus avant dans la grande exploitation. Celle-ci bénéficie donc plus complètement des avantages qui y sont attachés.

2° Les avantages du machinisme — en élargissant le sens de ce mot pour y englober tout l’ensemble des progrès techniques — sont aussi mieux assurés à la grande e.xploitation. Les installations et les outillages complexes et coûteux, la mise au point des procédés nouveaux, les essais aléatoires et souvent infructueux, cela suppose une puissance de capital que ii’ont pas les petites entreprises. En ce qui concerne les machines proprement dites, il est constant que le prix de revient jiar unité de force produite est en rapport avec la puissance de la machine et varie en sens inverse; la spécialisation des machines de travail, qui remplace de plus eu plus l’ancienne division du travail décrite par Adam Smith, dépend dans une large mesure de la grandeur de l’exploitation.

3“ La grande entreprise, à raison de l’ampleur de ses affaires et des rémunérations qu’elle peut offrir, attire à elle les meilleurs techu'ciens, les capacités les plus éprouvées. L’intelligence est, dans h: jeu des affaires, un atout nécessaire, et on ne l’obtient qu’en la payant très cher; les grandes entreprises paient le prix qu’il faut et elles sont gouvernées par une élite.

4° Il y a dans toute entreprise des frais généraux, c’est-à-dire des dépenses qui se répartissent sur l’ensemble de l’exploitation, sans pouvoir être mises au compte de tel produit en particulier. C'est, par (‘xemple, le loyer ou le ]>rix d’achat des locaux; ce sont les dépenses de chauffage, d’éclairage, d’assurance; ce sont les salaires de certaines catégories de personnel, telles que caissiers et comptables. Ces dépenses ne s’accroissent pas proportionnellement au chiffre des affaires faites; elles sont relativement moindres peur les grandes entreprises.

5“ La grande exploitation est en situation d’obtenir de meilleures conditions pour ses achats ou ses ventes ou le crédit dont elle a besoin. Pour les achats, parfois pour les transports, elle bénéficie du traitement de faveur que l’on fait aux gros clients. Pour les ventes, elle peut se pass.er d’intermédiaires onéreux, entrer par ses propres agents en relations directes avec la clientèle, forcer de nouveaux débouchés en faisant des sacrifices; elle jieut accepter les commandes les plus considérables et les plus

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LA CONCENTRATION DES ENTREPRISES

urgentes, en portant sur leur exécution tout l’effort de son jiersonnel et de son outillage.

()“ Il est loisible à la grande exploitation de prendre sur chaque affaire un bénéfice moindre, puisqu’elle fait beaucoup d’affaires, de sorte que, toutes choses égales, elle peut consentir des prix plus bas.

Ce sont là les éléments les plus généraux de la supériorité des grandes entreprises. Si l’on examinait séparément chaque catégorie d’exploitations, on en trouverait d’autres qui sont propres à chacune d’elles. Par exemple, dans quelques industries, les sous-produits, l’ulilisalion des déchets, sont um- source de bénéfices où n Ont accès que les grandes exploitations, parce qu il faut pour cela des fabrications importantes. Dans les grands magasins de ' ente au détail, la variété des articles, leur renouvellement rapide, sont un attrait pour la clientèle, en même temps que la rotation accélérée du fonds de roulement est avantageuse pour l’entreprise. Dans les grandes banques à succursales multiples, il y a la compensation des risques par leur diversité et leur morcellement; la constante utilisation des capitaux qui sont envoyés, selon les circonstances, d’une succursale à une autre; le prestige tiré par la maison de la grandeur de son capital, du

chiffre de ses dépôts, de la multiplicité des guichets ouverts sur tous les points du territoire. Pour les chemins de fer, la difficulté de faire une concurrence efficace à un réseau bien constitué, l’avantage évident des ententes et des fusions, la nécessité d’olilenir une concession de l’Etat, ont été des causes actives de concentration.

B. Tous ces éléments intrinsèques de supériorité de la grande exploitation ne pouvaient agir que dans un milieu économique favorable; le milieu économique moderne est très propre à permettre et favoriser l’essor de la grande exploitation. Il fallait pour cela un marché élargi. Il y a une corrélation certaine entre l’état des besoins et l’organisation de la production. Aux anciens marchés locaux, n’exprimant chacun qu’une faible somme de besoins, était adaptée la production artisane. A un marché devenu national, et dans bien des cas mondial, un autre mode de production était nécessaire. L’organisation de la production s’est dilatée à la mesure du marché agrandi. La concentration et l’uniformisation des besoins ont créé les larges débouchés nécessaires à la production par masse qui est le propre de la grande industrie moderne. Il fallait aussi un milieu juridique qui n’entravût pas le développement de la production, et ce. milieu c’est celui que résume le principe de libre concurrence. La grande industrie, à

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travers bien des résistances, a forgé l’organisation juridique indis- I)ensable à son développement. C’est un fait remarquable qu’en Angleterre la^ première industrie parvenue à l’état de grande industrie a été l’industrie cotonnière; de date récente, elle était relativement libre; elle n’était pas soumise à la protection oppressive qui pesait sur la vieille industrie nationale, l’industrie lainière. Plus vite que celle-ci, qui était alourdie par ses privilèges

et sa réglementation, elle a évolué de la forme artisane à la forme industrielle (1).

L’énoncé des causes de supériorité de la grande exploitation pe'inet de comprendre pourquoi dans le commerce la concentration est en général moindre que dans l’industrie. La supériorité que la grande exploitation tire du machinisme est inexistante en matière de commerce. La décomposition du travail, en outre, joue dans le.- exploitations commerciales un rôle moins important que dans l’industrie. Il y a encore autre chose qui peut expliquer l’éiat de moindre concentration du commerce. C’est le petit commerce de detail qui, malgré la concurrence des grands magasins et des maisons à succursales multiples, résiste à la concentration; c’est lui qui fait apparaître dans les statistiques cette multi-

tude d’exiilvitalions infinies. Il conserve pour bien des gens, iiourviis d un très modeste capital, beaucoup d’attrait; il est pour eux l’indépendance et, malgré tous les déboires éprouvés par ceux qui tentent cette chance, l’espoir de réussir là où d’autres ont échoué; on croit volontiers, bien à tort, que la conduite d’une petite exploitation commerciale suppose un moindre degré de capacité professionnelle acquise que celle d’une petite exploitation industrielle, .\insi se renouvellent sans cesse ces petits établissements, dont beaucoup n’ont qu'une existence éphémère, et qu’on ne croirait pas devoir rester si nombreux, si l’on s’en tenait à la seule censidération des forces économiques en jeu.

§ 2. — Les modes de réalisation de la concentration. Les fusions. Les maisons à succursales. L’intégration.

^ Supposons une entreprise en voie de croissance; elle peut s’agrandir par divers procédés.

A. L’entreprise peut grandir par croissance interne, créant ellemême les éléments nouveaux qui viennent s’ajouter à l’exploitation originaire. Elle peut aussi grandir par fusion avec d’autres entreprises. La fusion peut s’opérer de telle manière qu’une nou-

(1) Manfoux, op. cit., Ire part., chap. i ; 2® part., chap. n.

LA CONCENTRATION DES ENTREPRISES

qui font l’opération: par exemple, deux entreprises de puissance égale fusionnent; en général, la raison sociale et l’administration de l’entreprise nouvelle ne seront celles ni de l’une ni de l’autre des eutreprijcs anciennes, mais un composé des deux. Dans d’autres cas, la fusion est une incorporation de l’une des entreprises à l’autre; la jilus grande absorbe la plus petite, la fait disparaître, mais .^ans (|ue cela porte atteinte à sa propre individualité qui en reçoit seulement un afllux de forces nouvelles.

Par le développement des sociétés par actions, les fusions de tout ;enre sont devenues bien ]dus faciles; échange d’actions, renijilacement des actions d’une société ancienne par celles d’une société nouvelle, ce sont des opérations financières fréquentes. L’entreprise jiar actions rend plus aisées, non pas seulement les fusions proprement dites, mais des sortes de demi-fusions, des alliances d’intérêts, toutes sortes de combinaisons industrielles et financières qui amalgament à des degrés divers les intérêts de doux ou plusieurs entreprises; c’est une forme d’entreprise beaucoup ])lus souple que l’entreprise individuelle, bille permet encore de réaliser i i fusion économique de deux ou plusieurs entreprises sans faire disparaître l’individualité juridique de chacune d’entre elles. Lue société par actions qui détient la majorité des actions d’une autre gouverne celle-ci, puisqu’elle est maîtresse de la nomination des administrateurs; de même, un groupe financier qui détient la majorité des actions de plusieurs sociétés fait en réalité de celles-ci, malgré leur autonomie apparente, une entreprise unique soumise à sa volonté; les trusts ont usé de ce procédé.

B. L’entreprise peut grandir en développant sur place l’établissement originaire; ou bien elle peut essaimer, créer des succursales, les créer de toutes pièces ou bien acquérir en divers lieux dei exploitE lions déjà en fonctionnement. Nous sommes alors en présence de l’entreprise à établissements multiples, forme économique qui. dans certains cas, naît du développement d’une entreprise originairement simple, qui, dans d’autres cas, est, dès l’origine, msliti.ée comme telle.

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C’est en matière de commerce et de banque que le système de la multiplicité des établissements a pris le plus d’ampleur : la maison à succursales est un type commercial dont les caractères sont intéressants (IL Pour ce qui est des banques, le système

(1) Monde, Tes maisons à succursales muWiAcs en France et à Vétranger, Paris, 1913 ; NesUer-Tricoche,f.e5 magasins à succursales multiples et Vorganisaüon du commerce de détail aux Etats-Unis, in Revue d’économie politique. 1921.

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L ORGAMSATIOX DE LA PRODUCTION

des succurs-'iles sera étudié plus tard {infra, liv. III, chap. iv). l’our ce qui est du commerce, c’est dans le commerce de détail que le systune est le plus florissant. En Angleterre, en France, en Allemagne, il y a un grand nombre d’entreprises à maisons de vente multq<!es : dans les divers commerces de l’alimentation, dans la cordonnerie, l’habillement, la pharmacie, la librairie, etc... Il y a en France des entreprises qui ont jusqu’à cinq cents succursales; en .Angleterre, on en cite qui dépassent le millier.

La raison d’èlre du système, c’est, poui le commerçant, de se rapprocher de l’acheteur. Tandis que le grand magasin genre « Louvre » ou « lion .Marché » s’efforce d’attirer l’acheteur jiar sa masse impressionnante et sans cesse accrue, la maison à établissements multiples se disperse pour aller à lui, chez lui. Les deux procédés peuvent d’ailleurs se comliiner, et tel « grand magasin » ])aiâsien a des succursales tlans diverses villes de province. Se disperser pour aller à la clientèle c’est aussi se différencier, s’il le faut, selon la clientèle. Telle entreprise aura des succursales d'allure sinqile pour la petite ville et les quartiers populaires des grandes villes, et en aura d’éclatantes pour les quartiers de luxe; ni la qualité de la marchandise, ni surtout les prix n’y seront pareils. Le grand magasin à local unique, vise aussi plusieurs clientèles, mais ne peut aller aussi loin dans la différenciation.

Les points faibles du système, c’est, d’une part, qu’il coûte cher, car vingt, cinquante ou cent locaux de grandeur médiocre font à l’entreprise plus de .frais qu’un très grand local unique; c’est, d’autre part l’organisation des relations entre les multiples établissements et la maison mère ou 'l’administration centrale. A la tète de chaque établissement, il y a un directeur ou gérant; il n’est pas toujours aisé de concilier ce que le directeur ou le gérant doit avoir d’indépendance avec la nécessité d’une subordination des parties à l’ensemble; il y a place ici pour bien des modalités.

Dans l’industrie aussi nous rencontrons des entreprises à établissements multiples; les cas les plus intéressants sont ceux où il y a intégration (voir infra, même paragraphe); mais il peut y avoir multiplicité d’établissements sans intégration. A’oici, par e.xemple, une entreprise qui exploite plusieurs papeteries, ou plusieurs fdatures de coton, ou plusieurs tissages de soie. Pourquoi cette dispersion d’efforts.^ Pourquoi fonder de nouvelles exploitations au lieu d’agrandir les anciennes? Ou pourquoi, dès l’origine, en fonder plusieurs? Il peut y avoir à cela divers avantages : s’établir dans une région où la main-d’œuvre est abondante et

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•experte; se rai)procher des centres d’approvisionnement en matières jiremières, se {ilacer à la source d’une force motrice comme, par exemple, la houille blanche (c’est ainsi que l’utilisation des forces motrices hydrauliques a beaucoup développé l’industrie dans les régions montagneuses comme le Dauphiné), ou encore se mettre a la portée de la clientèle. Le changement incessant des conditions économiques fait naître toutes sortes de raisons pour une <-ntreprise de se disperser plutôt que de s’agrandir sur place.

Les droits de douane jouent parfois an rôle important ici; quand un marché est fortement protégé par une barrière de douanes, les maisons étrangères, au lieu d’exporter, peuvent trouver des avantages à y fonder des succursales ou des liliales. Diverses maisons françaises ou belges ont procédé de cette façon en Russie. Il y a, d’autre part, des pays qui, très fortement industrialisés et jiarvenus, j)our ce (]ui est du marché intérieur, à un point de saturation, jirojettent au dehors des succursales ou des fîliîdes; certaines industries suisses font ainsi. Mouvement d’attraction vers certains pays, mouvement d’expansion hors de certains autres, les deux mouvements se complètent.

L. La concentration ]>eut être accompagnée eu non d’intégration. Qu’est-ce que l’intégration? L’intégration suj)|;ose essentiellement la diversité des objets de l’exploitation dans l’unité d’entreprise, mais ce n’est pas une condition suffisante. Quand, entre les divers clqets de l’e.xj)loitation, il n’y a aucun lien nécessaire, c’est une jiarticularité sans intérêt propre et qu’il suffit de mentionner. Par e.xenijtle, le même entrepreneur se trouve diriger à la fois, par suite des circonstances, une fabrique de sucre et un lissage de coton, ou bien une entreprise fondée pour extraire le sel des eaux marines et qui a de grands terrains au bord de la mer en utilise une partie à la culture de la vigne

Rien plus nombreux et plus intéressants sont les cas où les diverses sortes d’exjiloitalions réunies dans une même entreprise concourent à une même fin économique. Une compagnie de chemins de fer a des ateliers où elle répare elle-même son matériel, et elle a des hôtels pour recevoir les voyageurs qu’elle transporte. Une société métallurgique acquiert une mine de houille ou de fer pour assurer son approvisionnement. Une maison d’édition a une imprimerie et une librairie. Toutes les fois qu’avec la diversité des exploitations il y a l’unité de fin économique, on est en présence du fait appelé intégration (I).

(1) Tîourguin, les systèmes socialistes et l’évolution économique. Taris, T. — Écon. pol. — I. 12

L ORGANISATION DE LA PRODUCTION

Ia'S cas d’intégralion peuvent se ramener à deux catégories,, selon (jue les opérations économiques diverses par leur objet et réunies dans la même entreprise se succèdent ou ne se succèdent pas dans le lemi»s.

He[irésen-rns-nous la production comme un mouvement continu qui amène les biens de l’état de matières premières à celui de produits achevés et les distribue entre les consommateurs; le blé se tiansforme en farine, et la farine en pain; le minerai de fer devient de la fonte, et la fonte de l’acier. Ces mouvements combinés se décomposent en une série de transformations partielles, qui sont comme des étapes successives. Si le produit franchit dans la même entreprise plusieurs étapes, c’est de l’intégration de la première catégorie, que nous appellerons intégration verlicale : une entreprise métallurgique extrait de ses mines son charbon et son minerai de fer, fait avec son charbon du coke, avec son coke et son minerai de la fonte, avec sa foule di' i’acier.

A une même étape des transformations industrielles un produit lient servir à divers emplois; avec de l’acier, on peut faire une lime, une idaqiie de blindage, un obus, une paire de ciseaux. Si les divers emplois possibles- d’une même matière voisinent dans une même entreprise, c’est une intégration de la seconde catégorie, que nous appellerons intégration, horizontale. Tel est le cas du grand magasin tle vente au détail où 1 on trouve de tout : articles de ménage, outils, jouets, vêtements, bijoux, meubles, livres, photographies, appareils de chauffage ou d’éclairage..., bref de tous les produits achevés destinés à la vente par petiles quantités. Indifférent quant à la chose vendue, le grand magasin tire son unité de ce qu’il vend des oiijets destinés à l'acheteur au détail, au public non professionnel.

Les deux sortes d’intégration iieuvenl d’ailleurs se combiner. Lue mande lirme métallurgique fait de l’intégration de la ].remière sorte quand elle exploite à la fois des mines, des liants fourneaux, des aciéries, des laminoirs et elle fait de l’intégration de la seconde sorte quand elle, exploite eu même temps diverses usines de produits achevés, où elle transforme en biens de consommation sa fonte, son fer et son acier. Un grand magasin de vente au détail qui, jiar la variété de ses raxons, est un type excellent d’intégration de la seconde sorte, en fait aussi de la

3"! .'‘(lit., 1007. clmp. XI. sect. i ; Passnina L'intégrition dn travail. I ormv&ni’iivellvs de la concentration industrielle, Paris, 1010.

LA CONCENTRATION DES ENTREPRISES

première soite s’il entreprend de faire fabriquer dans ses ateliers ou par des travailleurs salariés à domicile quelques-uns des jiroduits qu’il offre an public.

L’intégration se réalise par toutes ‘iortes de procédés. Une entreprise i>eut, dès l’origine, avoir été fondée comme entreprise intégiéè à objets multiples; ou bien, entreprise simple à l’origine, elle réalise l’intégration en étendant son activité à de nouveaux ol jets. En fait, l’intégration étant un phénomène assez récent, c’est surtout sous cette seconde forme qu’elle s’est réalisée. Dans l’industrie métallurgique par exemple, qui est une des plus fortement iiitégrées, c’est par différenciations et agrandissements successifs que se sont constituées les grandes firmes actuelles eu France, en Angleterre, en Allemagne, aux Etats-Unis, en Belgique (1). Ues agrandissements successifs se font eux-mêmes de diverses manières ; l’entreprise peut constituer une exploitation entièrement nouvelle; elle peut acquérir une exploitation fonctionnant déjà; elle peut aussi la prendre à bail, ce qui n’implique pas une mise de fonds aussi importante; elle peut fusionner avec une autre. Dans t| autres cas, l’intégration sera réalisée par une entente entre deux ou plusieurs entreprises, et il y en a de nombreux exenqdes dans l’industrie métallurgique. Par e.xemple, des sociétés métallurgiques françaises ont cédé à des sociétés belges ou allemandes des participations dans des mines de fer, et ont oblenu en échange des participations dans des charbonnages; plusieurs entreprises s’entendent pour rechercher en commun des gisements de houille et, si elles en découvrent, fondent une filiale pour obtenir la concession et l’exploiter.

Le mouvement très vif d’intégration qui s’est iiroduit dans

diverses industries à la fin du xix® siè( le et qui continue, s’explique par let avantages que l’intégration procure.

Ces avantages sont d’abord ceux de la concentration, (pii nous sont connus. Mais il y a d’autres avantages attachés au fait que, dans une même entreprise, des exploitations différentes sont groiqu^es en vue d’une fin commune. Dans l’intégration de la première sorte, il y a la supiiression des antagonismes que fait naitre la scission, en entreprises séparées, du processus de la production : antagonisme entre le producteur de matières premières et le producteur de demi-fabricats, entre celui-ci et le producteur de biens achevés, etc. Par exemple, il y a avantage.

(I) Vignes, Le bassin de Brieij et la politique de ses entreprises sidérurgiques ou minières, in Revue d'économie poh‘tique,.1912 et 1913.

L ORGANISATION DE LA PRODUCTION

pour une entreprise qui exploite des hauts fourneaux, à les alimenter de coke et de minerai par ses i»ropres mines et cokeries et a leur donner comme déhouchés ses proj)res aciéries; ce sont des piix plus lias, jilus stahles, et c’est soustraire la matière preniière aux tentatives d’accaparemejit que ])ourrait faire un trust ou un cartel (sur les cartels et les trusts, voir infra, chai), v). Itans l’intégration de la seconde sorte, l’avantage est d’atteindre par la diversité des exploitations une clientèle plus étendue, plus différeiK'iée, et d’atténuer ainsi les risques commerciaux en les compensant les uns par les autres; on craint moins la mévente si l’on prociuit des articles divers que si l’on en produit un seul. Lu p'irliculicr, dans le cas du grand magasin de vente au détail, 1 étalage cote a côte de tant d’aiticles différents est jiour racheleur une tentation, <>t tel qui entrait là pour faire une seule emplette, en sort ayant dépensé pins qu’il n’eùt voulu. Et cela permet encore, parmi tant d’articles, d’en sacrifier un qu’on vendra à perte, mais qui servira d’amorce.

.Vussi l’entreprise intégrée esl-elle un organisme économique plus puissar.t que l’entreprise simple; elle est plus forte pour la défense et au besoin pour l’attaque. Au point de vue de l’économie nationale, l’intégration est une simplification; elle supprime des rouages inutiles et procure une économie d’efforts.

è *- 1 c m (, a ses limites : d’une structure plus complexe, l’entreprise intégrée, toutes autres choses égales, est plus difficile à manier (jiie l’entreprise simple. Formée d’exploitations distinctes ayant chacune son objet propre, sa technique, son personnel, sa direction, il faut qu’un organisme central fasse de ces fragments un ensemide et assure l’unité nécessaire. La difficulté est de même ordre que pour les entreprises à établissements multiples, mais aggravée par la diversité des objets.

Le phénomène de l’intégration n’est-il jias en contradiction avec le iihénomene précédemment décrit le la division du travail? La division du travail sépare et spécialise les activités, tandis que l’inlégratioii groupe dans une mêiiu' entreprise les activités appliquées à des objets dissemblables; là où il y aurait eu plusieurs entreprises distinctes, une entreprise minière, une fonderie, une forge, une aciérie, la grande firme métallurgique absorbe tout en une entreprise unique. Le grand magasin de vente au ilétail fait de même. En réalité, il n’y a aucune contradiction. C(‘ que la division du travail différencie, ce sont les activités envisagées dans leur technique, et l’intégration consiste à grouper dans cet ensemble économique et juridique qu’est une entre-

l.A CO.NCEXTR.ATION DES ENTREPRISES 181

priée des activités qui demeurent, au point de vue technique, tout à fait distinctes. La mine de houille ou de fer intégrée à des hauts fourneau.x garde la technique et l’organisation du travail d’une mine autonome; la cordonnerie au détail annexée à une fabrique de chaussures se compoite, au point de vue de la technique commerciale, comme un magasin autonome; dans le grand magasin de vente au détail, chaque rayon se comporte, à bien des égards, comme une maison de commerce qui aurait son existence propre. .Vinsi se concilient l’intégration et la division du trakail.

SEC'IION Ilf

§ 1. — Les conséquences de la concentration. Prolétariat ouvrier

et classes moyennes.

La croisjance des grandes entreprises, l’effacement relatif des petites entreiirises dans l’ensemble d(' la vie économique, ont eu des conséquences étendues.

Une meilleure organisation de la production, voilà l’effet essentiel de la concentration; par là, le rendement du travail a été accru et des sources de progrès techniques ouvertes, et la somme des bien matériels est devenue plus grande qu’à aucune aidre époque. Concentration, division du travail, machinisme, production par masses et à bas prix, tout cela se tient.

Mais les transformations mêmes (pie la grande entreprise o^ière dans l’organisation de la production ont posé de nouveaux problèmes ou changé les données des problèmes anciens.

Les questions ouvrières ont pris une ampleur et une gravité qu’elles n’avaient pas auparavant. Ce n’est pas que la condition économique des salariés soit moins bonne dans la grande industrie que dans la petite; il est constant qu’elle est meilleure en général, soit pour ce qui est des salaires, soit pour ce qui est des conditiens et notamment de la durée du travail; la productivité accrue du travail, effet d’une organisation plus forte de la production, profite au salarié comme à l’entrepreneur et comme au public consommateur. Mais la grande entreprise a changé la condition sociale du salarié. Tandis que là où domine la petite industrie artisane, la condition sociale et le mode d’existence des compagnons ne sont jias extrêmement différents de ceux des maîtres et que le compagnon sait qu’à son tour, s’il est laborieux et de bonne conduite, il accédera a la maîtrise, dans un régime de grande entreprise le salariat est pour la majorité des

L ORGANISATION DE LA PRODUCTION

hommes la base juridique permanente de leur existence; le genre de travail, les ressources, le mode d’existence des salariés sont devenus très différents de ceux de leurs employeurs. L’industrie moderne a aggloméré par grandes masses les travailleurs manuels et a dévelopi)é chez eux l’esprit de classe; les revendications ouvrières, la législation ouvrièn;, la lutte du travail et du capital, comme on dit, remplissent notre époque. Ce sont des questions que nous aurons à étudier plus tard. Les doctrines socialistes du xi.x® siècle sont tout imprégnées des phénomènes de concentr.ation. Le socialisme français de la première moité du siècle attaquait la « féodalité industrielle »; c’était le cas notamment de Considérant et de l’école phalanstérienne. Dans la construction de la doctrine marxiste, la concentration a fourni tes matériaux essentiels : la plus-value forme l’accumulation capitaliste, raccumulalion capitaliste engendre le paupérisme et la surpopulation, de sorte (pie le régime capitaliste va nécessairemeut à sa ruine et aboutit à la socialisation des moyens de production; c’est là le schéma de la doctrine marxiste.

La croissouce des grandes entreprises a posé aussi la question des classes moyennes. Omiment faut-il entendre cela.^ La question de> classes moyennes n’est pas celle des revenus moyens; il ne s’agit pas de savoir si les revenus moyens sont menacés de disparaître ni, ce qui est encore une autre (piestion, si la répartit'on des biens devient plus inégale. Que la répartition des biens tende vers un état de plus grande ou de moindre inégalité, c’est une question qui ne peut pas être traitée ici (infra, t. II, liv. v). Quant à rinlluence de la concentration sur l’existence et l’importance des revenus moyens, il est certain qu’elle ne les fait l»as disjiaraître. A quelque degré de développement qu’on suppose la coricentrrdion parvenue, elle ne peut avoir pour effet que de changer la .source et la nature de ces revenus moyens; au lieu d’(‘tre fornu's ]»ar les proFds tirés d’une exploitation autonome, dans l’hypothèse où la classe des artisans et des petits commerçants aurait disparu, ces revenus seraient tirés des grandes entrejirises elles-mêmes. Il y a dès maintenant dans les grandes entre- (trises industrielles et commerciales une hiérarchie bureaucratique (pii comporte un grand nombre de traitements moyens et quelques traitimients e.xirêmement élevés, et la croissance de cette bourgeoisie salariée est un fait considérable. Pendant longtemps on a paru tenir pour identiques la notion de salarié et celle de travailleur manuel; cela est de moins en moins exact. Tïtre salarié, ce n’est pas une condition sociale, c’est une situation

LA CONCENTRATION DES ENTREPRISES

juridique. Pour ce qui est des revenus du capital, la grande entreprise n est, la jilupart du temps, un grand capital que par agglomération, formé par l’association de multiples capitaux individueis. Une société de crédit, une conqiagnie de chemins de fer ou de navigation, une mine de charbon, une entreprise métallurgique, c’est, derrière la façade du grand capital formé, pai l’association, une foule d’obligataires et d’actionnaires dont les un.s peuvent être opulents et les autres très modestes. Le revenu de l’entreprise, avec les formes modernes de l’entreprise, se dissémine jiarmi des patrimoines individuels en giand nombre. Il est donc iiie.xact de considérer comme liées la question de la concentrât io’i des entreprises et celle de la concentration des

forluiies.

La question des classes moyennes est tout autre. 11 s'agit de savoir ce que la concentration implique de menaces et de périls jiour l’exist'iice, dans le commerce et l’industrie, de la classe moyenne autonome, de ces exploitants indépi'iidaiits dont le revenu n’est pas un salaire: petits commerçants, artisans, et ces petits industriels dont la condition est bien proche de celle de l’artisan proprement dit. Cette classe moyenne autonome est demeurée très nombreuse, dans le commerce plus encore que dans l’industrie, malgré la croissance des grandes entreprises; rien ne permet de dire (pi’elle soit en voie de disparaître. C’est une erreur de croire (pie la grande entreprise naisse et se développe nécessairement aux d(*pens de la petite. Sans doute, il y a des cas où celle-ci périt par l’action de sa rivale; elle est minée et éliminée, ou bien elle est rachetée et alisorbée. Mais dans d’autres cas, grandes et petites exploitations peuvmd vivre côte à C(jte; une promenade dans les mes d une ville comme Paris, l>ar exeinjile. montre combien il y a de petits magasins ouverts, et non ]ias seulement dans le commerce de l’alimentation, mais dans d’autres aussi, notamment dans le commerce de l’babille-

ment, lingm-ie, ganterie, modes, couture, etc...

L’artisan jirojirement dit est, a cou]i sur, jilus menace que le jietit comnirrçanl. 11 l’est par l’infériorité de sa technique, par l’impossibilité d’avoir le même outillage compliqué et coûteux que l’usine. 11 l’est aussi par le changement survenu dans les habitudes de la clientèle; le client ne va plus chez l’artisan faire une commande dont il faut attendre l’exécution et qui ne réiiond ■ lias toujours à son désir; il aime mieux choisir dans un magasin •des articles tout faits. D’ailleurs, le magasin reçoit aussi les commandes et souvent les fait exécuter par des ouvriers à doini-

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