LA MOA.XAIE, LE CREDIT ET LA FORMATION DES PRIX
blés sans monnaie. Il y a eu dans le passé, il y a encore maintenant des échangés sans monnaie; c’est le troc. En Mandchourie par exemple, les commerçants russes livrent des colonnades dé la quincaillerie, de la bimbeloterie, contre des bêtes à cornes’ des peaux, des fourrures, de la laine (1). Mais cela est compliqué- Si je veux échanger A contre B, il faut que je trouve quelqu’un’ qui, au meme moment, désire échanger B contre A. Et puis si les deux objets ne sont pas d’égale valeur, il faut combler la diffélence par une soulle en d’autres marchandises. L’intervention (le la monnaie, en décomposant l’opération ihi troc en deux opérations, la vente et l’achat, facilite beaucoup les choses; je vendrai mes cotonnailes a I‘aul, qui me paiera en monnaie, et avec cette monnaie j achèterai des fourrures à Jacques; cela est plus cominode que de trouver quelqu’un qui, à la fois, désire avoir de la cotonnade et ceder des fourrures. Quant à la mesure des valeurs il est aise de voir ce que l’intervention de la monnaie v apporté lie précision et de rapidité. Stanley devons fait remarquei- qu’entre cent articles, il n’y a pas moins de quatre mille neuf cent cin- .pianle echanps possibles (2), ce qui, à défaut de monnaie, exigelait autant d évaluations distinctes; une liste des juix de ces cent articles donne le moyen de comparer leur valeur d’un coup 1 œil. Il est impossible de concevoir comment, sans la monnaie
notre organisation économique de production pour l’échange aurait pu se former.
l>e ces deux fonctions de la monnaie, une troisième a suivi nature lement: la monnaie est devenue un instrument d’épargne.
L épargné, dans la vie moderne, se pnisente sous la forme d’un surplus de revenu exprimé en monnaie, un excédent des recettes sur les dépenses. Elle est une somme de monnaie ou un droit à une somme de monnaie déposée dans une banque, et c’est sous cette forme qu’elle précède le placement; le placement transformera la monnaie épargnée en tel bien que l’épargnant aura voulu ajouter à son patrimoine, un champ, une valeur mobilière, etc La monnaie, considérée dans sa première fonction, cellé d’intermediaire dans l’échange, est nécessairement une monnaie reelle, monnaie réelle qui peut d’ailleurs être faite de matières très (hverses, or, argent, cuivre, papier... Mais, considérée dans sa deuxieme fonction, celle de mesure des valeurs, la monnaie peut remplir son office sans être monnaie réelle; on conçoit aisément
(1) Economiste français, Lettre d’Angleterre. 1912, 1er semestre, page B06.
U) Stanley Jevons, op. cit, chap. i.
LA MONNAIE MÉTALLIQUE ET LES SYSTÈ.MES .MONETAmES
que l’unité de compte ne soit pas représentée par une monnaie réelle; elle n’est alors que monnaie de compte sans existence matérielle. C’est ainsi qu’en Crèce le talent était simple monnaie de conqile. de même dans l’ancienne monarchie française la livre tournois (1). Li's anciennes banques de Venise, de Cènes, d’Amsterdam, de llaïubourg ont fait une intéressante ajiplicalion de l’idée de iiionnaie de compte. Comme elles recevaient des monnaies de tous les pays de la chrétienté, monnaies de poids, de litres, de modèles divers, elles imaginèrent de tenir les comptes de leurs clients en une monnaie de compte invariable, le marc banco, qui exprimait la valeur d’un jioids détermine d’argent lin. Le client qui faisait un dépôt à la banque était crédité d’autant de marcs banco que les espèces métalliques versées par lui contenaient de fois ce poids d’argent, et à une époque où la diversité et les changements de monnaie étaient grands, cela donnait l’avantage d’une unité monétaire fixe.
Dans les systèmes monétaires modernes, jiresque toujours l’unité monétaire de compte existe comme monnaie réelle; i»ar
e.xemple le franc. Il y a tout au moins coexistence en ce sens que la monnaie réelle représente des multiples de runilé de compte; jiar oxeiuiile en .Vlleniagiie, il n’y a pas de monnaie reidle d’un mark d’or, qui est l’iinilé monétaire, mais il y en a de dix et de vingt marks.
Nous laisserons de côté dans ce chapitre les questions très délicates relatives à la monnaie comme mesure des valeurs; elles
seront traitées dans les chapitres consacrés à la formation et aux mouvements des prix. Nous n’envisagerons la monnaie que comme moyen de règlement.
II y a deux catégories de monnaies: l’une formée de monnaies qui, par la matière dont elles sont faites, ont en soi une valeur et dont le type est la monnaie métallique, principalement la monnaie d’or ou d’argent; l’autre formée de monnaies dont la matière est sans valeur, eu égard à la somme pour laquelle elles sont reçues dans les échanges; le type de cette seconde catégorie, c’est la monnaie de papier. Les monnaies de cette sorte sont appelées fiduciaires, parce que celui qui les reçoit en paiement fait confiance à celui qui les a émises, et aussi qu’il fait confiance par avance à tous ceux qui v-oudront bien les recevoir après lui.
(1) Les monnaies réelles en circulation étaient tarifées par le souverain en livres, sous et deniers. Ce qu’on appelait augmenter la monnaie, c’était augmenter la valeur légale d’une monnaie réelle en livres, sous et deniers, sans augmenter le poids ou le titre des pièces de monnaie.
LA M0N>'AIE, LE CREDIT ET LA FORMATION’ DES PRIX
à i’assentimenl commun qui lui permettra de les échanger contre des biens ayant une valeur réelle.
L’état normal des monnaies de papier est d’être convertibles, à la volonté du porteur, en monnaie métallique; ce sont des promesses de payer, soit tout de suite, soit à une échéance déterminée, en monnaie métallique, la somme inscrite sur le papier. Tout titre constatant une créance exigible immédiatement ou à très court terme, payable en monnaie métallique, ou constatant un droit quelconque aisément réalisable en monnaie métallique, peut a l’occasion servir de monnaie; il en est ainsi des valeurs mobilières à large marché, et surtout des coupons de ces valeurs. Mais l’office monétaire est rempli principalement par diverses espèces de litres ([u’on appelle effets de commerce, chèques, billets de banque; en particulier, les billets de banque sont institués tout exj)rès pour servir de monnaie; ils sont la monnaie de papier par excellence.
11 \ a pour les monnaies de papier un état pathologique caractérisé pai‘ le fait qu elles ne sont pas convertibles en monnaie métallique, soit qu’à l’origine elles aient été émises comme inconvertibles, soit que, convertibles à l’origine, elles aient par la suite perdu ce caractère.
O qui a trait aux monnaies de papier est trop étroitment lié au système du crédit et des banques pour en être détaché. Il ne sera donc question, dans la suite de ce chapitre, que des monnaies métalliques, qui d’ailleurs sont la base ferme où s’appuient tous les moyens de règlement.
11 n’y a pas de forme de la richesse qui prête plus aux confusions <‘t à l’illusion que la monnaie. Nous le verrons surtout à l’occasion de la monnaie fiduciaire; mais cela est vrai même de la monnaie métallique. Il faut avoir soin de distinguer toujours, pour apprécier l’utilité de la monnaie, le point de vue de l’individu et le point de vue de la collectivité.
Pour 1 individu, la inouuaic est une foi’me de la richesse qui permet d’obtenir toutes les autres; elle est la marchandise avec quoi on achète tout, une sorte de bon assigné sur l’ensemble de la ju’oduction. Elle est aussi un instrument d’épargne; par la faculté qu’elle a de se conserver indéfiniment sans altération, par la condensation de valeur ([u’elle présente, valeur considérable eu égard au volume et au jmids, par la certitude qu’elle donne d’être accejdée en tous lieux pour la valeur du métal, elle est la forme sous la([uelle il est le plus aisé de mettre des biens présents en réserve pour l’avenir.
LA MONNAIE MÉTALLIQUE ET LES SYSTÈMES MONÉTAIRES 33i>
Pour la collectivité, la monnaie n’est qu’un instrument d’évaluation et d’échange; il faut à la collectivité une certaine quantité de monnaie comme il lui faut une certaine longueur de routes, de canaux ou de voies ferrées. Mais il n’y a aucun intérêt pour un peuple à détenir plus que le stock métallique nécessaire au bon • fonctionnement de l’organisme économique; c’est seulement comme élément de cet organisme et non pour elle-même que la monnaie est désirable, beaucoup d’erreurs se sont formées en cette matière parce qu’on a appliqué à la société des notions qui ne sont vraies que' i)our l’individu; comme, l’individu évalue et le plus souvent Ijerçoit son revenu en monnaie, il a semblé que la société aussi était riche à proportion du stock monétaire qu’elle avait; le commerce extérieur, par exemple, a été jugé avantageux seulement quand il laissait un solde créditeur payable en numéraire et nuisible dans le cas contraire. Ce sont là des notions qui, insoutenables en raison, sont encore vivaces dans beaucouj) d’esprits.
1. — La monnaie métallique. Les qualités monétaires de l’or et de l’argent. Monnaies pesées et monnaies frappées.
La monnaie métallique est faite d’une matière ayant une valeur propre, indépendante de la fonction monétaire; les métaux monétaires par excellence, l’or et l’argent, servent à d’autres emplois que la monnaie, et celui qui détient des pièces d’or ou d’argent a le sentiment de posséder quelque chose dont la valeur ne dépend pas d’une convention révocable et précaire. Mais bien d’autres monnaies ont existé, faites comme les monnaies métalliques d’une matière ayant en soi une valeur; avant d'employer l’or et l’argent, les liommes se sont servi, pour l’usage monétaire, d’autres espèces de biens, non pas toutefois de toutes les espèces de biens indifféremment. Il n’y a de propres à l’usage monétaire que les biens dont l’emploi est assez général pour que tous les hommes soient disposés à les accepter, que l’on peut aisément conserver et transporter, qui sont assez divisibles pour servir commodément aux paiements et aux échanges. Dans les sociétés pastorales, c’était le bétail; chez les peuples pêcheurs, le poisson salé; au Tbibet, c’est encore le thé comprimé en briques; même à l’époque où la monnaie métallique est d’usage courant, il y a des cas où d’autres biens peuvent servir de monnaie, et .\d. Smith rapporte que de son temps, dans certains villages d’Ecosse, les clous remplissaient cet office. Sur le continent africain, les cauris.
LA MONNAIE, LE CHÉDIT ET LA FORMATION DES PRIX
les feuilles île lahac, les noix tle kola, les arachides, le mil, servent de monnaie; mais tout cela disparaît devant l’installation européenne.
Par une sélection progressive, le rôle monétaire s’est trouvé dévolu à un certain nombre de métaux ou alliages métalliques, et jtarmi ceux-ci à 1 argent et à l’or, qualiliés de métaux précieux; dans ia seconde moitié du xix® siècle, la sélection continuant, l’argent a perdu une grande partie de ses fonctions monétaires, et il n’est plus aujourd’hui, comme le bronze, le cuivre ou le nickel, qu’une monnaie subalterne. La seule monnaie des peuples riches et la seule qui ait une valeur internationale, c’est l’or.
Les métaux précieux ont été désignés à leur rôle monétaire par un ensemble de qualités. Leur éclat les rendait propres à satislaire le goût pour la parure et l’ornement que les hommes ont toujours eu, en même tenqis que leur rareté leur conférait le prestige des objets de luxe. Ayant une grande valeur pour un poids et un volume médiocres, c’étaient des marchandises de transport facile et relativement peu coûteux. Puis, les métaux précieux s’altèrent peu; certains alliages leur donnent une durée pratiquement indéfinie. Ils sont homogènes, ne présentent pas ces diffé-' rences de qualité qu’il y a dans d’autres marchandises et qui seraient dans leur emploi une cause de complication Ils sont divisibles et peuvent être divisés sans perdre de leur valeur, ce qui permet d’en faire des monnaies de modèle et de poids assez divers jiour s’adapter à tous les besoins de l’échange. Ils sont ehfm assez aisément discernables, à la couleur, au poids, à la sonorité, etc....
et par la se jirètent moins à la fraude que beaucoup d’autres marchandises.
L’or et l’argent circulent aujourd’hui sous la forme de disques d’un volume, d’un poids, d’un titre, déterminés par l’autorité publique, et les empreintes dont ces disques de métal sont revêtus attestent le caractère officiel de leur fonction monétaire. Mais il n’en a pas toujours été ainsi, et ce caractère officiel n’est pas indispensable à la fonction monétaire. Pendant longtemps, l’or, l’argent, ou les autres métaux employés à l’usage monétaire ont circulé en lingots sans forme régulière ni empreinte déterminée, dont il fallait chaque fois vérifier la valeur marchande en les pesant et en les essayant (I). Ç’a été un grand progrès que l’apposition sur ces lingots de marques qui en attestaient la nature et le poids; ces marques ont souvent été apposées par des maisons
(1) Dans le droit romain, le cérémonial de la mancipatio, avec la balance, le lingot de cuivre et le litripens, évoque le souveinr de la monnaie pesée.