LES BESOINS, EXTENSIBILITÉ ET SATIABILITÉ DES BESOINS
L’aclivité économique a pour fin la satisfaction de nos besoins par la production des biens; elle est donc, dans sa direction et ses modalités, déterminée par la notion de besoin. C’est une notion qui relève de la psychologie et de la physiologie; ici il n’v a lieu que de marquer, parmi les caractères des besoins, ceux qui peuvent servir à expliquer certaines manières d’être de la vie économique. Il y a deux caractères des besoins qui, à ce point de vue,
sont essentiels : le caractère d’extensibilité et le caractère dé satiabilité.
C’est une vérité courante que de proclamer l’extensibilité des besoins ou désirs des hommes, et que nous ne sommes jamais satisfaits. Pans cette notion d’extensibilité des besoins, il y a plusieurs choses. Que nos besoins soient extensibles, cela signifie d’abord la complication croissante de leurs modes de satisfaction. Considérons le besoin élémentaire par excellence, celui de manger. Les primitifs se repaissent, et rien de plus. Au Français de notre temps, même pauvre, il faut la régularité des repas, une certaine variété dans les aliments, du pain blanc, d’autre boisson que l’eau, un minimum d’ustensiles et d’apprêt, le plaisir de manger en compagnie de ses semblables, et s’il n’a pas tout cela, il n’est pas satisfait. Au Français riche, il faut les tables fleuries, le linge éclatant, les serviteurs empressés et stylés. Le paysan moderne ne mange pas comme le primitif, ni le mondain comme le paysan. Successivement, au besoin élémentaire ont été surajoutés des besoins adventices qui du superflu ont passé, l’habitude prise, dans la catégorie du nécessaire, s’incorporant au besoin élémentaire, parfois le recouvrant et devenant presque
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LES NOTIONS DE BESOIN ET DE VAI.EVR lo
plus imjiérienx que lui-même : que de gens pour qui la façon de manger vaut mieux que ce que l’on mange! Même complication croissante pour le logement, le vêtement, pour tous les besoins élémentaires.
L’extensibilité des besoins signifie encore l’apparition de besoins tout à fait nouveaux, comme, ]tar exemple, celui de voyager jiour son ]>laisir, qui s’est si iirodigieusement accru depuis un siècle, comme celui de la lecture, comme celui du journal quotidien, comme celui de la correspondance. .V vrai dire, c’est en cela que peut se résumer toute la notion de l’extensibilité des besoins; la complication des besoins élémentaires n’est }»as autre chose (jue l’apparition de besoins nouveaux. L’extensibilité ainsi comprise est pratiquement illimitée; ce qui était le confort et le luxe il y a cinquante ans paiaît aujourd’hui mesquin. La liste des besoins s’allonge à mesure que s’accroissent les moyens de les satisfaire.
Cela n’est [las sans doute un caractère nécessaire et permanent dt* la nature humaine. 11 y a eu des époques et des races immobiles, où l(‘s générations se succédaient sans que de l’uue à l’autre le mode de vie fût changé. 11 n’est peut-être pas impossible que, selon le vœu de Stuart Mill, tout l’effort humain aboutisse un jour à l’étal stationnaire, bien (ju’à coup sûr il n’y en ait actuellement aucun signe. Mais pour l’époipie où nous sommes et pour les l)euples du type de rEuro]»e occidentale l’extensibilité des besoins est un trait essentiel d*' la conslitution économique. Nés dans les classes aisées de la population, les besoins nouveaux se propagent dans les autres par l’imitation, dans la mesure où les ressources le permettent, et avec des altérations plus ou moins profondes; leur formation incessante donne l’élan à la vie économique, incit<' aux progrès de la technique, et ceux-ci à leur tour provoquent l’apparition de besoins nouveaux en réalisant jiar avance les moyens de les satisfaire. Si nos désirs étaient limités, la vie économique serait assurément tout autre qu’elle n’est.
Fn autre caractère, eu apparence opposé, des besoins, est leur satiabilité. A mesure qu’un besoin reçoit satisfaction, il perd de son intensité et finalement tombe à zéro. Exemple : le besoin de manger ou de dormir. On a même fait remarquer qu’il y a un ])oint limite au delà de quoi le besoin est remplacé jtar son contraire; en face d’un repas qui ne finirait j)as, l’appétit le ]dus robuste à la longue demanderait grâce. Cette satiabilité des besoins, évidente pour les besoins physiologiques considérés dans leur forme élémentaire, paraît moins certaine quand on passe des formes simples aux besoins si nuancés et complexes qui sont
NOTIONS GÉNÉRALES
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ceux (lo riiomine civilisé moderne, ou que l’on s’attache aux i.esoms intellectuels ou moraux. Le désir de s’instruire grandit à mesure que ce que nous apprenons nous révèle l’immensité de nos ignoi-ances, au moins chez les individus aptes à la curiosité intellectuelle. Dans le domaine du luxe, les convoitises paraissent souvent s’aviver plutôt que s’éteindre par la possession. Le désir de richesse, d’honneurs, de puissance, n’est, chez certains hommes jamais rassasié. Tout cela est vrai, mais n’est-ce pas seulement que nous parlons ici une langue un peu trop lâche et qu’il ne s agit pas dans ce cas-là d’un besoin unique nettement déterminé, mais d un complexe où une analyse plus fine discernerait une riche diversité de besoins et de jouissances.» I.e désir du luxe est, eu effet, insatiable s’il comprend le désir de toutes les choses qui peuvent flatter la sensualilé ou la vanilé; et plus encore le désir de liche.sse ou de jmissance, puisque la richesse ou la puissance, c est la possihililé de satisfaire n’importe quel désir. Mais il reste que SI nous poussons l’analyse- assez loin pour isoler un besoin déterminé et le bien déterminé qui y satisfait, nous rencontrons toujours, à un moment quelconque, la satiété. Si passionnée de parure que soit une femme, le^ deuxième collier de perles lui semblera probablement un peu 'moins désirable que le premier, et le j.bis enragé des aulomobilistes, s’il a déjà une demi-douzaine ' d’aulomobiles, ne se souciera que peu d’en acquérir de nouvelles.
Il n’y a d’exception peut-être que pour l’argent envisagé comme forme abstraite de la richesse; il n’est pas sûr que le dixième million de francs soit moins désiré par le capitaliste que le premier, ni le \ingtième moins ifiie le dixième. Mais c’est que l’argent est la richesse toujours prête à se muer en n’importe quelle autre, et <1111 résume par conséquent rimniensité des désirs humains.
SECTIOX II
LA VALEUR. VA LE l R d’ÉCIIANGE ET VALEUR u’uSAGE. LA FORMATION