UE NOS JUGEMENTS DE VALEUR
Sur le marché où les uns viennent vendre et les autres acheter, les biens ont une valeur que nous appelons valeur d’échange. Lii valeur d’échange est le rapport de quantité suivant lequel sont échangés deux ou plusieurs biens; la valeur de 1 kilogr. de pain s’exprime en x kilogr. ou fractions de kilogr. de, viande, de laine, de 1er, de n’imporle quelle autre marchandise. Dans nos sociétés ■économiques modernes, la valeur d’échange a reçu la forme du
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prix, c’est-à-dire que, l’un des termes du rapport étant fourni par une marchandise .donnée, l’autre terme est toujours fourni par la monnaie. Au lieu d’exprimer la valeur de 1 kilogr. de pain en viande, eu laine, en fer, etc..., on l’exprime en monnaie, et on dira, ])ar exenqile : 1 kilogr. de pain vaut 8U centimes ce qui signifie que 1 kilogr. de pain s’échange sur le marché contre le poids de métal monétaire contenu dans 80 centimes. Nous aurons par la suite {infra, liv. III) à étudier la formation des prix.
Dans la vie moderne, la valeur d’échange est au premier plan; c’est de la valeur d’échange des marchandises que s’occiqient les gens d’affaires qui trafiquent, les industriels ou les agriculteurs qui produisent, le puldic qui achète pour consommer. Mais derrière la valeur d’échange qui occupe la scène du marché il y a la valeur d’usage. Le mouvement économique a pour fin la consomination, et le consommateur définitif, celui qui applique les biens à la satisfaction de ses liesoins, formule ses demandes sur le marché d’après l’estimation qu’il fait des biens pour cet usage; il cherche à ajiprécier le jilus exactement possible la propriété qu’ont les biens offerts sur le marché de satisfaire ses besoins; la valeur d’usage, ou utilité économique d’un bien, est l’estimation que font les hommes de sa convenance à leurs besoins (1). Elle est à l’égard du mouvement économique comme un aimant : il tend vers elle.
Dans la formai ion de nos jugements de valeur, il entre divers éléments. 11 y entre d’abord le fait que nos besoins perdent, comme il a été dit plus liant, de leur intensité à mesure qu’ils se satisfont. Supposons un homme jeté par un naufrage dans quelque île déserte et qui n’a pu sauver, des vivres que le navire portait, (ju’un sac de blé; ce sac a jiour lui la plus haule valeur parce qu’il suffira tout juste à lui assurer un peu de pain pendant les mois qui vi('nnent. S’il peut semer de ce Idé et obtenir une récolte abondanle, après cela le besoin qu’il a de blé, se trouvant largement satisfait, perd de son acuité jiremière, et le blé a pour lui
(1) I/uülité économique rrun bien, ou valeur d’usage, ne comporte aucune appréciation de la qualité du besoin h satisfaire. L’alcool considéré comme boisson a -une valeur parce qu’il y a des buveurs d’alcool et, par conséquent, sur le marché une demande de cette marchandise; il serait cependant d*un grand profit pour la collectivité que les hommes fussent des abstinents. Les besoins des hommes, sur bien des points, pourraient être tout autres qu’ils ne sont, à leur avantage et à celui de la société dont ils sont membres. Mais quand les économistes parlent de la valeur des choses, ils considèrent les besoins tels qu'ils sont, sans les apprécier moralement ou socialement.
T. — Écon. pol. — I.
NOTIONS GÉNÉRALES
une moindre voleur d’usage. Ce qui est vrai pour Roliinson est vrai ])our la société où nous vivons; la société eslime la valeur (Ctine catégorie quelconque de biens d’après l’intensité du besoin qu’elle en ressent, intensité qui varie en sens inverse de l’abondance où l’on est de cette catégorie de biens. C’est un fait d’expérience, ({ue sur le marché le prix d’une marchandise est plus élevé (piand elle est rare, plus bas quand elle est abondante.
Traduile en une formule précise, cette notion, tirée de la pratique économique, peut être exprimée dans les termes suivants. Etant donné un jiombre quelcomjue d’unités d’un bien, l’une quelcoiufue de ces unités a la valeur de celle qui répond au besoin le moins intense et qui a, par conséquent, le moins de valeur.
est la loi de la valeur marginale ou valeur-limite ( l). Il en résulte que plus il y a d’unités ou d’exemplaires d’un bien, moinilre est la valeur de chacun de ces exemplaires ou unités.
II se peut qu un bien j)uisse satisfaire deu.x ou plusieurs besoins; le blé, par exemple, sert à la nourriture des hommes et peut aussi être employé à celle du bétail. Un bien qui, d’abord employé aux besoins de la catégorie supérieure, sert aussi à raison d(‘ son abondance, aux besoins (ju’on peut appeler de seconde, jiiiis de troisième catégorie, etc..., a une valeur d’usage correspondante à la dernière catégorie de besoins qu’il satisfait, nuand b‘ blé est assez abondant pour être employé à nourrir le bétail, sa valeur d’usage est réglée sur cet eni])loi, et non pas sur son emploi à la nourriture des hommes. C’est un corollaire de la valeur marginale.
A côté de l’élément fourni à nos jugements de valeur par l’intensité décroissante de chaque besoin, il y en a un autre qui se rattache à la hiérarchie de nos besoins. Ce qui vient d’être dit à pro[(os des biens propres à satisfaire deux ou plusieurs besoins donne une inemière idée de cette hiérarchie. Nous ne plaçons pas
(I) La notion de valeur marginale a été approfondie surtout par les économistes se rattachant à l’école dite psychologique. Elle a fait l’objet de constructions doctrinales fort ingénieuses; entre des mains habiles, c’est une clé qui ouvre bien des j)ortes, mais souvent ce sont des portes derrière lesquelles il n’y a rien. On trouvera de remarquables exposés de ces théories dans ; Wiescr, I)cr natürliche Wert, Vienne, 1889; Rohm von Bawerk, Grunihügc (1er Théorie des icirtschaftlichen Güterwertes, in Jahrbücher fUr .\ntionalolionomie nnd Stalistik, 1886; Smart, The theorif of value, nouvelle édit., Londres, 1910. Le professeur Marshall paraît avoir tiré de res théories, sans y asservir sa pensée et en les étudiant avec beaucoup de largeur d’esprit, tout ce qu’elles peuvent contenir d’utilisable : Principes d’économie politique, traduction française, 1906-1909.
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tous nos besoins sur le même plan au point de vue de l’importance et de l’urgeuce qu’il y a à les satisfaire, et dans nos jugements de valeur il y a le reflet de la graduation des besoins. Cette graduation est d’ailleurs quelque chose de très complexe, parce que le besoin de la catégorie supérieure ayant déjà reçu une certaine somme de satisfaction, en général, avant de pousser plus avant dans la même voie, le consommateur préférera commencer à donner satisfaction à un besoin de la catégorie inférieure. En outre, elle n’est pas identique chez tous les hommes : de deux hommes dans la même condition économique et dont le revenu vient à s’accroître, l’un préférera améliorer sa nourriture et l’autre son logement.
Ce qu’est en fait la hiérarchie des besoins, on peut en prendre une idée sommaire par l’étude des budgets de famille. La façon dont plusieurs familles typiques, d’une condition sociale déterminée, répartissent entre les principaux groupes de besoins (alimentation, logement, vêtement, distraction, culture) le revenu dont elles disposent, est un indice de l’ordre d’importance selon ipquel leurs besoins se classent. D’assez nombreuses études de ce genre ont été publiées, principalement sur les familles ouvrières; mais les résultats obtenus ont peu de précision (1).
Dans l’appréciation que nous faisons de la valeur des choses, viennent encore s’exprimer les différences dans le temps. Entre le moment où nous formons un jugement de valeur et le moment où le bien qui en est l’objet sera à notre disposition, il peut y avoir coïncidence ; j’achète et je paie comptant un chapeau dont je me coiffe sans tarder; ce chapeau est un bien présent. Mais souvent il nous faut apprécier la valeur d’un bien futur, c’est-àdire d’un bien que nous ne pouvons utiliser que plus tard. Si j’achète aujourd’hui un poulain qui ne pourra être monté ou attelé que dans deux ans, ce poulain, en tant qu’objet économique, est un bien futur. Il en est de même d’un bois qui ne pourra être mis en coupe que dans dix ans. Il est clair que l’intervalle de temps qui se place entre le moment où la valeur est appréciée et celui où le bien pourra être utilisé influe sur l’appréciation. Le bien futur vaut moins, toutes autres choses égales, que le bien présent :
(\) ïîalbwachs, La classe ouvrière et les niveaux de vie, Paris, 1913, notamment Annexe 1; Porte, Budgets de famille et consommations privées, Grenoble, 1913; Bugé de Bernouville, Budgets de famille en divers pays, in Bulletin de la statistique générale de la France, t. III; le même, Enquête sur les conditions de la vie ouvrière et rurale en France en 1913-lOli. Ibidem, t. YI.
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le poulain vaut moins que le cheval fait, et le taillis moins que la futaie; c’est ce qu’on appelle la dépréciation du futur (1).
Nos jugements de valeur, fondés sur la hiérarchie de nos besoins et le degré de satisfaction déjà donné à chacun d’eux, ne déterminent pas seuls la conduite économique que nous tenons comme consommateurs et la façon dont nous répartissons nos ressources. Il y a aussi le sentiment de la peine qu’il faut prendre ou de la dépense qu’il faut faire pour acquérir les biens. L’homme qui produit lui-mème les choses dont il a besoin, par exemple le paysan qui consomme les produits de sa terre, met en balance la quantité de travail à fournir et la valeur de ce qu’il obtiendra en retour. L homme qui acheté sur le marché au lieu de produire pour luimeme, et c est la règle dans nos sociétés, met en balance avec cette valeur le prix à payer. Dans toute décision sur l’acquisition d’un bien, il y a donc un doit et un avoir. Le travail à fournir ou le piix à pajer, c est autant de moins qui sera disponible pour acquérir les autres biens. Ni notre faculté de travail, ni notre revenu ne sont illimités; lorsque nous acquérons un bien, nous nous privons d’un autre. Il faut donc choisir, et ainsi toute décision implique une comparaison entre la v aleur du bien à acquérir et la valeur de tous ceux qui, à sa place, pourraient l’être. Cette comparaison et le choix qui en est la conséquence sont des opérations mentales en apparence compliquées; cependant chacun de nous les fait chaque jour. Lorsqu’elles sont bien faites, il est facile de voir que notre revenu doit être dépensé de telle façon que les valeurs marginales des divers biens que nous acquérons soient égales; si elles ne le sont pas, comme la valeur marginale diminue pour toute espèce de bien à mesure que la quantité consommée s accroît, la valeur de ce que nous avons acquis en trop d’un coté est, par hypothèse, moindre que la valeur de ce que nous n’avons j)as acquis par ailleurs; nous sommes lésés. En fait, il est fréquent que l’opération soit mal faite : l’art d’aménager ses revenus de façon à en lirer le maximum de satisfaction est d’une jiratique malaisée.
Tandis que la valeur d’échange, se formant sur le marché, est essentiellement sociale, il semble que la valeur d’usage, issue du for intérieur de chacun de nous, ait le caractère d’un fait individuel. (.ependant elle est aussi, dans uik*. large mesure, un fait social. Nos besoins, leur intensité, leur Iiiérarchie, nos apprécia-
(I) On retrouvera cette notion de la dépréciation du futur dans l’exposé des théories de l’intérêt du capital (t. II, liv. V, chap. iii, sect. in).