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« quels sont les plus sincères collectivisles d'entre nous ? » Et les radicaux avaient ajouté avec une certaine ironie en s'adressant à M. Jaurès : « V«'yons, que contenait, en fin de compte, le programme collectiviste de Saint-Mandé ? »
Les points essentiels qui, de l'avis de M. Millerand, suffisaient à caractériser un programme socialiste, étaient les trois suivants :
1° Conquête des pouvoirs publics ;
2" Entente internationale des travailleurs ;
3° Intervention de l'Etat pour faire passer, du domaine capitaliste dans le domaine national, les diverses catégories des moyens de production et d'échange, au fur et à mesure qu'elles deviennent mûres pour l'appropriation sociale.
Mais le vieux programme radical ne peut-il pas se résumer dans la formule suivante : « La mainmise de l'Etat doit s'exercer sur toutes les industries qui ont tourné au monopole et quand ce monopole est de nature à affecter l'intérêt général ». Tout se réduit donc ici à une question de dosage et d'opportunité.
D'ailleurs, et tout en réclamant l'entente internationale entre les travailleurs, M. Millerand affirmait déjà son patriotisme et en des termes qui présageaient sa future attitude et sa séparation du parti.
Ce socialisme réformiste a vécu. La tendance marxiste s'est emparée, par ailleurs, du collectivisme français. Elle proclame la lutte des classes amenée automatiquement par l'évolution du « matérialisme historique ». Mais de plus nombre de socialistes et tous les syndicalistes révolutionnaires — également collectivistes — protestent qu'on les calomnie en les représentant comme des partisans de l'étatisme. Ils veulent, au contraire, assurent-ils, « reléguer la machine de l'Etat au musée des antiques », ils prétendent instaurer, quelle que soit la nuance qui les sépare, « une association où le libre développement de chacun sera la condition du libre développement de tous ». Ils n'ont garde de montrer, autrement que par ces affirmations faciles, comment la liberté s'accordera avec l'égalité totale restée plus que jamais à leur programme. Les anciennes théories socialistes, nettement centralisatrices, avaient au moins pour elles le mérite d'une logique moins fantaisiste.
232 l'ordre social
Quoi qu'il en soit, donnons acte des prétentions, si înjus» tifiables qu'elles nous paraissent, et voyons comment se répartissent, à Theure actuelle, les tenants du collectivisme français. Si l'on excepte la fraction des dissidents ou des excommuniés rebelles aux outrances de l'internationalisme, on trouvera toutes les forces socialistes groupées chez nous en deux formations : le Parti socialiste unifié et la Confédération générale du Travail.
Article i. — Le parti collectiviste.
Le socialisme, né il y a un peu plus d'un siècle, a connu, en F'rance, diverses formes et présente des nuances multiples.
Le socialisme utopique. — Citons, pour mémoire, le socialisme « utopique » de Saint-Simon et de Fourier. Le premier voulait organiser la production au mieux des intérêts de tous, et dans la paix solidement établie, par la persuasion. Cette organisation nouvelle serait amenée et conduite par une élite de savants, d'industriels, d'artistes, libres d'exercer toute leur influence sur une société débar- .rassée des parasites politiques. Grâce à ces bons meneurs, on réaliserait l'association universelle remplaçant les anciens antaoonismes, on remanierait le système de la propriété, surtout celui de l'héritage, source des inégalités durables.
Fourier se flattait d'avoir découvert le milieu favorable à l'épanouissement de la bonté naturelle à l'homme. Sur seize sociétés possibles (ainsi l'établissaient ses calculs) sept comportaient « la paix perpétuelle, l'unité universelle, la liberté des femmes » et le monde s'était pourtant obstiné à rester dans le désordre et la tyrannie. Désormais on allait instaurer « l'ordre sociétaire », l'association du capital, du travail et du talent \
Les violents. — Aujourd'hui les révolutionnaires ont des accents moins lyriques. Bien avant Saint-Simon et ses appels
I. V, Georges et Hubéît Bourgin, Le SocUlisme françai* de 1789 à 1848. Parii, Bacbetle, igia.
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à l'harmonie universelle, avait retenti d'ailleurs la clameur des riches contre les pauvres. Ce cri est de tous les temps il avait été poussé notamment par les extrémistes de la Révolution : Babeuf, Hébert, Marat, Danton. Si la propriété privée figurait officiellement parmi les « droits de l'homme » dans la fameuse Déclaration, nombreux, dès cette époque, se montraient ses adversaires. La poussée socialiste se dessinait, plus faite de passion que de théorie, plus soucieuse de partager la richesse acquise que d'en créer de nouvelles. Les mouvements des foules rencontraient les intellectuels qui établissaient l'analyse, la philosophie ou la littérature de l'agitation. Et le groupement révolutionnaire devenait le parti politique. Ce fut, par exemple, au milieu du siècle dernier, le parti blanquiste, résolument socialiste, où l'intérêt politique primait d'ailleurs l'intérêt économique. Avant tout il fallait assurer, par l'insurrection, le pouvoir au prolétariat, le reste suivrait sans que d'avance on dût s'astreindre à établir des programmes définis.
L'école proudhonienne. — A côté de ces partisans de l'action immédiate, peu soucieux des préparations lointaines, se trouvaient, vers 1870, les disciples de Proudhon. Ceux-ci étaient, au contraire, pleins de défiance pour une lutte purement politique et se préoccupaient avant tout des questions économiques. Proudhon estimait que le prolétariat devait s'affranchir par ses propres moyens, moyens pacifiques d'ailleurs : banques d'échange, institutions mutualistes, groupements corporatifs. « Les proudhoniens formaient eu France, sous le deuxième Empire, le véritable parti des ouvriers, tandis que les blanquistes étaient surtout un parti d'étudiants » ^.
Proudhon mourut en i865, un an après la fondation par Marx de l'Internationale, où ses disciples représentèrent d'abord la France, tandis que les blanquistes s'abstenaient. Dans cette Internationale, les proudhoniens apprirent de leurs camarades étrangers comment la lutte, même menée sur le terrain économique, utilisait les formations de combat, les syndicats et les grèves, que Proudhon réprouvait,