‹ Cours d'économie socialeChapitre 157 sur 310 · I. Paradoxa · texte numérisé non relu

I. Paradoxa

a. C'est ce qu'exprime ce proverbe de la Sainte Ecriture : Mendîcitatem «i éiritiat n* dederi» mihi : tribue mihi tantum victui meo necestaria (Prop.j XXX. 8).

ANALYSE DE LA PRODUCTION 3oi

Considérée objectivement, la richesse représente une abondance de biens matériels qui surpasse le nécessaire, abondance toute relative, selon les besoins, la position sociale et le degré de civilisation de l'homme.

De là résulte ce paradoxe que J.-B. Say considérait à tort comme insoluble : « La richesse d'un pays, disait-il, étant composée de la valeur des choses possédées, comment se peut-il qu'une nation soit d'autant plus riche que les choses y sont à plus bas prix ? » En réalité la richesse d'un pays n'est pas composée de la valeur des choses possédées, mais de l'abondance des biens économiques. L'idéal de la richesse se trouverait dans un pays où rien n'aurait de valeur, parce que tout serait offert gratuitement.

Un grand nombre d'économistes appellent richesses toutes les choses matérielles qui peuvent satisfaire les besoins de l'homme, c'est-à-dire qui sont douées d'utilité ou d'agrément. Celte définition nous paraît inacceptable, car, sans aucune utilité pour la science, elle est, de plus, en contradiction avec là manière courante de parler. N'est-il pas singulier de dire qu'un homme plongé dans la plus noire misère possède des richesses, économiques, je le veux bien, mais enfin des richesses ? Question de mots, direz-vous? Soit... pourvu que vous reteniez que les richesses, dans le sens de l'économie classique, ce sont les biens économiques réels, biens d'usage ou bien d'échange*.

Artîclb a. — Théorie de la valeur.

L'économie politique ayant pour objet la richesse sociale, on devrait attendre des économistes, sur l'objet même do leur science, la richesse ou la valeur, des idées claires et des définitions précises. Vain espoir. «Qu'est-ce que la valeur, demande Rossi, qu'est-ce que la richesse? Si le bon sens répond facilement à ces questions, les livres y répondent de tant de manières diverses que l'esprit de critique a eu quelque raison d'affirmer qu'ils n'y répondent pas du tout^ »

i.Gonf. RoscHER, § 9; — Neumann, dans Schônbergs Handb., t. I, p. i63 ; -« Wagner, Lehr-und llandb., t. I, p. 3i.

i. Econ polit. ^t. I, p. 71.

L ORDRE KeONOMIQUE

Interrogez les savants d'outre-Rhin, ils vous répondront que la théorie de la valeur est le dragon qui garde l'entrée de la science économique \ « Valeur, notion terrible, dit M. Frédéric Passy, le plus difficile des problèmes économiques » ; et Neumann déclare que « connaître la notion de la valeur, c'est posséder la moitié de la science économique*. » S'il en est ainsi, essayons de déterminer la notion de la valeur en général, pour en déduire celle de la valeur dans l'ordre économique.

De la valeur en g'énéral. — Gladstone est un homme politique de haute valeur. La vertu surpasse en valeur tous les biens matériels. Ce cheval a une valeur de cent louis. Peuton discerner, sous des sens si différents, une notion commune de la valeur? Oui, car nous découvrons, en soumettant à l'analyse ces locutions et d'autres semblables, deux éléments communs à toutes les significations du mot valeur.

1° La valeur suppose, de la part de l'objet, une certaine bonté, de l'utilité, des qualités estimables; le mal n'est pas susceptible de valeur. Par conséquent il n'y a pas, comme le pense M. Bourguin, un obstacle infranchissable entre les deux notions : utilité et valeur*;

2' La valeur ne consiste pas uniquement dans la bonté, l*utilité,la perfection intrinsèque ou extrinsèque de la chose; mais elle ajoute à ces éléments une relation à l'estimation, à l'appréciation, nous pourrions dire à l'évaluation. Quelle est cette relation ? L'estime est un jugement de l'intelligence qui reconnaît la bonté, les avantages d'une chose et, le plus souvent du moins, provoque le désir. D'ailleurs il n'est pas nécessaire à la notion do valeur que le jugement d'estime soit actuel, sinon la valeur d'un objet deviendrait un simple phénomène subjectif. Voilà pourquoi nous ne dirons point : « la valeur est l'estim.ation d'un bien », mais : « la valeur est l'aptitude à être estimé *. »

I. V. Cosr k-RossKTTi, Allgemeine Grundlagen, p. 54; — Wagner, Lehr-und Handb., p. iio; — Necma^k, dans Schônbergs Handb., p. i38.

a. Grundlagen der Volkswirtschaftslehre, ou Schônbergs Handb.

3. La mesure delà valeur et la monnaie (Revue d'écon. polit.. 1893, p. 229).

4. V. Bohm-Bawerk, Uandwôrterbuch de Conrad, art. « "Werth » ; — Essai sur ja valeur (Repue d'écon. polit., 1894, p. 5o3).

ANALYSE DE LA PRODUCTION 3o3

Réunissant ces deux éléments, nous pouvons définir la râleur : la capacité des choses à être estimées par leurs avantages intrinsèques ou extrinsèques. Ou encore par une formule plus brève : la valeur est l'estimabilité d'une chose à cause de sa bonté absolue ou relative.

Dès lors la valeur sera morale, esthétique, politique» économique, suivant que les avantages appartiennent à l'ordre moral, esthétique, politique ou économique. Ainsi définie, cette notion de la valeur en général évite deux écueils : elle n'est ni entièrement objective, ni purement subjective.

Valeur économiqne *. — Pour obtenir delà valeur économique une notion exacte et précise, il suffit d'appliquer à l'ordre économique, c'est-à-dire à l'ordre de la prospérité matérielle, la notion de la valeur en général. Dès lors, par valeur économique, il faut entendre l'estimabilité des biens économiques. Mais le bien économique, c'est l'utilité économique d'un bien approprié; par conséquent, la valeur est l'estimabilité d'une utilité économique appropriée. On ne peut rejeter cette définition qu'en niant la notion de la valeur en générai ou celle des biens économiques, telles que nous les avons établies.

Valeur d'usage et valeur d'échange. — Les biens économiques se divisent en biens d'usage et biens d'échange. La valeur se divisera donc elle-même en valeur d'usage et valeur d'échange, selon qu'elle a pour fondement l'utilité d'usage ou l'utilité d^échange*. Enfin la valeur d'usage ellemême peut être : i" individuelle ou sociale; 2* personnelle ou commune; 3* abstraite ou concrète; 4* valeur de production ou de consommation, suivant la nature de l'usage ou d'après les personnes auxquelles elle se rapporte. De ces notions découlent plusieurs conséquences importantes.

I** La valeur n'est pas nécessairement une propriété absolue; elle peut être souvent relative et extrinsèque. L'utilité des biens économiques ne dépend-elle pas, en grande partie, des conditions sociales, des habitudes, des moeurs,

I. Conf. Théories de la valeur, par Petit ; — la Mature de la valeur, par BouB* enir.

a. Conf. Adam Smith. Rîchette des Nation*, liv. I, cb. it.

3o4 l'ordre économique

des exigences changeantes de la mode, du climat, et de mille autres considérations? Ainsi s'expliquent les nombreuses variations de la valeur d'un même objet;

2° La valeur, ordinairement objective, peut, dans certains cas, être purement subjective, ce qui a lieu dans ce qu'on appelle le pretium affectionis. Telle est, par exemple, la valeur attachée à un souvenir mortuaire;

3° Ne confondez pas l'utilité et la valeur, quoique celle-là soit le fondement de celle-ci. Une chose utile à quelqu'un peut n'avoir pour lui aucune valeur. L'enfant attribue une grande valeur à ses jouets, peu utiles, et refuse toute valeur à un remède désagréable qui doit lui rendre la santé. Les sabots, chaussures très hygiéniques, n'ont point de valeur pour les paysans d'Angleterre.

Pour mieux mettre en relief la notion de la valeur, telle que nous venons de l'exposer, il ne sera pas inutile de passer rapidement en revue les principales théories qui lui sont opposées.

Notions inexactes de la valeur. — i* La valeur ne consiste pas, comme le prétendent Storch et Macleod, dans l'estime d'une chose; elle n'est pas purement subjective, suivant l'opinion de J.-B. Say et, semble-t-il, de M. Block*.

2° La valeur n'est pas seulement la valeur d'usage. Confondre l'utilité avec la valeur, c'est prendre la cause pour TefFet; c'est Terreur de Turgot : « La valeur, dit-il, exprime cette bonté relative à nos besoins par laquelle les dons et les biens de la nature sont regardés comme propres à nos jouissances et à la satisfaction de nos désirs *. »

Pour M. Ott, la valeur n'est autre chose que l'utilité sociale ; elle se mesure sur l'appoint fourni à « la conservation sociale ». C'est inexact, attendu que l'usage individuel existe indépendamment de l'usage social et détermine la valeur individuelle '.

3° Un grand nombre d'économistes rejettent à tort la valeur d'usage et n'admettent que la valeur d'échange. Citons Stuart-

I. J.-B. Say, Cours complet, I, g, 78 ; — Block, Pro^èi, p. 114. a. Œuvres, édition Guillaumin, t. I. p. 7g.

3. Traité d'économie sociale, t. I, p. 90; — Principtê d'économie politique, t. l, p. 481

ANALYSE DE LA PRODUCTION 3o5

Mill*, Cairnes*, Walker, Jevons, Gourcelle-Seneuil', Mangoldt, Cohn, Leroy-Beaulieu *, etc.

N'est-il pas certain que l'échange suppose la valeur? Avant d'échanger deux objets, on compare leur valeur, on les estime; on peut acheter des choses au-dessus ou au-dessous de la valeur.

4" Une singulière théorie de la valeur est celle de Bastiat, adoptée par quelques économistes contemporains'. « La valeur, dit Bastiat, c'est le rapport de deux services échangés. » Comment mesurer ce rapport? a Le service rendu, répond Bastiat, doit compenser les Irais ou la peine épargnés à celui qui reçoit le service*. » Comme le remarque très justement Ch. Gide'', o cette explication de la valeur n'est qu'une tautologie. L'or a plus de valeur que la houille, parce qu'en me cédant un kilogramme d'or on me rend un plus grand service qu'en me cédant un kilogramme de charbon, c'est là un fait indubitable. Mais pourquoi le service rendu est-il plus grand, sinon parce que l'or a plus de valeur que le charbon? En d'autres termes, ce n'est pas le service rendu qui détermine la valeur, mais c'est par la valeur que s'estime l'importance du service rendu. Aussi bien la théorie de Bastiat conduit à des conséquences inadmissibles. Si la valeur était égale au travail épargné, quelle fortune ne faudrait-il pas pour se payer un habit de drap? Et, pour aller en chemin de fer de Paris à Marseille, le prix du voyage serait égal au total des frais que ferait une personne pour parcourir en voiture la distance qui sépare ces deux villes* ».

5" Mentionnons, enfin, la théorie de la valeur limite {Grenzwerth^ marginal value) ^ dont le principe a été posé par Bernouilli, et qui a été développée par les subtiles ana-

I , Some leading prineiple», ch. I.

a. Political Economy, ch. I.

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