III. — Organisation scientifique des ateliers
Système Taylor*. — L'auteur, l'ingénieur américain Taylor, a résumé sa méthode en quelques principes : science au lieu d'empirisme, coopération au lieu d'individualisme ; mais ces termes un peu vagues ont besoin d'une explication rapide qui fasse connaître leur portée.
La coopération, dont il s'agit, est celle de la direction de l'entreprise avec la main-d'œuvre, à propos du travail luimême. C'est-à-dire que, dans tous les genres de travaux accomplis dans une usine, un atelier, la direction se livre à une étude préalable des meilleures conditions où peut s'exécuter la tâche. Dans ce but, et souvent par les soins d'un bureau spécial annexé à l'entreprise, elle poursuit une observation attentive et méthodique où le chronomètre
I. Des conditions de la vie économique et sociale de l'Ouvrier aux Etats-Unis, Commission indastrielle Mosely. Traduit par Maurice Alfassa, p. xii.
a. Voir Fr.-W. TatlOR, Principes d'organisation scientifique d«$ usinée. Préface de Si. li. Le Chateueb. Paris, Dunod, 191 1.
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détermine le temps nécessaire à chaque mouvement, où la physiologie enseigne à éviter les efforts inutiles, prescrit les repos convenables, où le calcul, coordonnant les données de l'expérience, tire les lois générales. Tous les travaux peuvent être soumis à pareille étude. M. Taylor nous raconte comment, à l'aciérie de la BetlUehem Steel Company, il a fait passer de 12 tonnes et demie à 47 tonnes le poids quotidien de fonte qu'un ouvrier chargeur mettait en wagon, comment, adaptant un modèle spécial de pelle à la matière remuée, réglant le travail de l'ouvrier, on augmente son rendement dans des proportions notables : comment, sur un échafaudage de maçons, on arrive, en disposant de façon idoine les briques, le bac à mortier et jusqu'aux pieds du travailleur, à réduire les a mouvements de dix-huit gestes par briques à cinq ou même, en certains cas, à deux », et à tripler ainsi le résultat final. Puis, passant du simple au complexe, il nous relate les recherches multiples, prolongées, dispendieuses, où sont intervenues les ressources des mathématiques les plus hautes et qui ont enfin découvert les meilleures conditions pour la coupe des métaux.
Lorsque la méthode est trouvée, toutes les difficultés ne sont pas résolues. La science a parlé et elle a pu corriger les erreurs de l'empirisme ou de la routine, mais la coopération entre les facteurs du travail n'est pas encore réalisée^ car il reste à former l'ouvrier suivant les méthodes nouvelles. Pour cela on lui montre le but à atteindre, c'est-à-dire qu'on lui fixe la tâche individuelle que normalement il doit accomplir dans un temps donné, en lui allouant déjà une prime pour l'exécution de cet ouvrage. Puis, grâce à un cadre d'instructeurs toujours prêts à fournir l'exemple, à redresser l'erreur, à encourager... grâce parfois à des instructions écrites préparées chaque jour par. le bureau spécial, on accroît progressivement le rendement de la main-d'œuvre.
Avantages du système Taylor. — L'inventeur n'a point de peine à montrer que le rendement des usines, où sa méthode fonctionne normalement, se trouve accru, parfois dans des proportions considérables. Il célèbre aussi la
LE TRAVA.il, principal AGENT DE LA PRODUCTION 877
bonne entente qui résulte de la collaboration continue entre la direction et la main-d'o&uvre. Il mentionne la hausse des salaires et tout ensemble la baisse de valeur marchande des produits fabriqués, puisque le prix de revient diminue.
Inconvénients du système. — Ce sont surtout les ouvriers français qui les mettent en avant.
Le chronométrage, qui détermine le temps indispensable pour un travail donné, sera souvent confié à des hommes incompétents, délégués de la seule direction, qui deviendront les arbitres du sort des travailleurs. L'ouvrier sera réduit à Tétat d'automate, privé d'initiative et attaché, sa vie durant, à une tâche identique, réglée dans ses moindres gestes. Le salaire n'augmente pas dans la proportion où croit la production, et le capitalisme prélève encore une part du rendement multiplié. Les ouvriers incapables de fournir la besogne assignée dans le temps fixé seront éliminés et, de toute manière, le nombre des travailleurs employés diminuera, puisque le travail individuel sera plus productif. Et c'est donc l'autorité de la discipline qui se fera plus pesante, dans une atmosphère où la rivalité sera rendue plus âpre entre les ouvriers qui, sous la menace du licencie-» ment, se jalouseront et chercheront à se supplanter.
A ces critiques, les partisans du système répondent que l'étude des temps par le chronomètre n'est nullement faite pour imposer à tous la vitesse maxima de l'ouvrier le plus habile, mais seulement pour éviter les mouvements fatigants et inutiles.
Ils disent encore qu'en adaptant au mieux les uns aux autres les rouages de l'usine, en supprimant les dépenses fâcheuses de temps et de force, en augmentant, par suite, la production, le système Taylor sert les intérêts de tous,, associe patrons et ouvriers, voire même consommateurs, dans une prospérité plus grande.
Ils soutiennent enfin que les éliminations d'ouvriers ne sauraient exister que pour une période transitoire. Ensuite et dès l'apprentissage, se fera le classement des métiers sans que d'ailleurs aucune cloison étanche entrave l'avancement puisque, tout au contraire, l'une des idées du système est de favoriser l'accès à des tâches plus délicates.
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Il semble que l'avenir ménagera des accords et des transactions entre ces arguments qui se heurtent. L'usage montrera la vanité de certaines craintes, soulignera la nécessité de certaines garanties Et l'organisation scientifique des usines se développera de façon plus régulière. Là encore, l'organisation professionnelle, avec ses conseils du travail, ses accords collectifs, pourra apporter à la main-d'œuvre les garanties voulues.
Méthode d'administration générale ^ — Prolongeant le système Taylor qui organise surtout le travail mécanique et humain dans l'atelier, se présente la méthode d'administration générale dont l'ingénieur Henri FayoP est actuellement le principal maître. C'est envisager, cette fois, l'entreprise par le haut, étudier la pensée dirigeante et lui rappeler les lois de son rendement le meilleur. On « commence par organiser la journée d'un directeur général et descend peu à peu dans les bureaux des chefs de services pour gagner, de proche en proche, le contremaître et l'ouvrier ».
C'est une méthode destinée à former, au-dessus de î'employé bon travailleur, du technicien habile, le chef qui dépasse les horizons restreints et domine l'ensemble.
Article 8. — Aides du travail (suite et fin). IV. — Synthèse industrielle du travail
Grande industrie'. — Ce qui caractérise le régime de la grande industrie, c'est, d'une part, la séparation du capital de la direction et du travail, et de l'autre, la production dans de grandes proportions. Yoici les principales formes que prend cette organisation du travail.
Le travail de fabrique est celui dans lequel l'entrepreneur
I. J. WiLBOis et P. Vanuxem, Essai sur la conduite des affaire* et la direction 'des hommes. Paris, Payot, 1919.
a. E. Fayol, Administration industrielle et générale. Paris, Dunod, 1917.
3. V. Lujo Bbentano, Réf. d'écon. polit,, 1889, p. 841 ; — Schulze-Gayernit Ja Grande Industrie.
s'occupe seulement de la partie commerciale et technique laissant la direction du travail manuel ou mécanique à des sous-entrepreneurs, nommés chefs d'atelier. Dans le régime de fubrique collective^ ^ les ouvriers travaillent à domicile et aux pièces; leur produit, souvent incomplet, reçoit chez l'entrepreneur l'adaptation et la forme définitive sous laquelle il sera livré au consommateur. Dans cette organisation industrielle, la famille ouvrière conserve la stabilité et une certaine indépendance. La situation du travailleur est intermédiaire entre celle du petit patron et de l'ouvrier proprement dit. A ce régime de travail appartiennent les armuriers de Solingen (Prusse rhénane) et de Liège, les couteliers de Londres et de Sheffield, les horlogers de Suisse et de Besançon, les canuts de Lyon.
h'usine est une organisation industrielle qui réunit les ouvriers dans de vastes bâtiments, pour y jouir des moyens ou auxiliaires communs de la production, tels que les moteurs et machines, le gaz, l'eau, etc. Ainsi sont rendues plus faciles la division du travail et la grande production.
Ces préliminaires posés, demandons-nous quels sont les avantages de la concentration industrielle.
Avantages de la grande industrie. — Le régime de la grande industrie a pour avantage incontesté de diminuer les frais de production, en réalisant des économies sur les différents facteurs de la production.
i" Economie de travail. — La division du travail est poussée plus loin, le groupement des travailleurs et des machines, est disposé de manière à éviter toute perte de temps. Cent maisons de commerce occupent chacune dix employés : réunissez-les en une seule, il ne faudra pas mille employés, ni cent caissiers, teneurs de livres, ou portiers.
a° Économie (V emplacement. — Dans les immeubles de l'industrie, c'est surtout le volume qui entre en ligne de compte.
La valeur du terrain dépend de la superficie, mais les surfaces ne sont pas proportionnelles aux volumes. Deux «ubes dont les arêtes sont dans le rapport de i et lo ontde.s
1. V. ScBWiEDLAND, Essai sur la fabrique collective (Revue iTécon. polît., iSgî. #•877)-
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surfaces comme i et loo, et des volumes comme i et i.ooo... Si, au lieu d'une grande manufacture, on établit vingt ateliers, il est hors de doute que ces vir/gt installations et locations coûteront plus qu'une seule, vaste et complète.
3° Économie d'agents naturels. — La grande industrie^ pouvant employer des machines plus puissantes, obtient un rendement plus que proportionnel sur les matières premières et le combustible.
On sait que la consommation de la houille diminue selon une progression décroissante avec le nombre de chevauxvapeur. L'éclairage au gaz ou à l'électricité coûte moins cher pour de grands espaces.
4" Economie de capitaux. — La grande industrie adopte fréquemment le procédé de l'association, et spécialement celui de la société par actions. Aussi elle offre au crédit une base large et solide à cause de la concentration du capital et des effets de la personnalité civile; l'argent dont elle a besoin sous forme d'escompte ou de prêt lui coûte moinscher que dans les petites entreprises.
Un marchand fait-il cent fois plus d'affaires qu'un autre, il ne lui faut pas cent fois plus de marchandises présentes à la fois en magasin; il suffit qu'il en ait dix fois plus, dix fois renouvelables; de plus, il fait ses approvisionnements par grandes masses^ à V avance, en temps opportun^ et, par suite, avec des réductions considérables. Enfin la grande industrie fait encore des économies sur les impôts, qui sont loin d'être proportionnels à la quantité de produits fabriqués.
Grands magasins. — Les grands magasins sont un type de la concentration industrielle appliquée au commerce; ils^ en réalisent tous les avantages tels que nous les avons énumérés plus haut. Le principe fondamental du grand magasin est celui que nous venons d'exposer : répartir les frais généraux sur une production très étendue, abaisser les prix de revient, en conséquence être à même de diminuer les prix de vente, gagner peu sur chaque article, mais gagner beaucoup, grâce à l'amplitude de la vente *. De ce principe,
I. Pour le panégyrique dos grands magasins, V. Mataja, Groasmagazine und Kleinhandel, et Revue d'écon. polit., 1891, p. 45i ; — Bohm-Bawerk. dans le Hand'
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fécondé par l'intelligence et le savoir-faire, sont sorties ces maisons colossales dont le renom et l'assortiment invitent à une sorte d'exposition perpétuelle tout un peuple de clients, venus de tous les points de la France, et jusque de l'étranger.
A côté des grands magasins (Louvre, Bon Marché...), on peut signaler aussi les « magasins à succursales multiples » très usités pour l'épicerie notamment, et qui ont pour but et pour avantage de se mettre à la portée de la clientèle.
Mais nous n'avons pas à juger ici l'entreprise commerciale. Un mot sur la portée sociale et économique des grands magasins. D'après les travaux très documentés de M. du Maroussem' : i" le régime des grands magasins conduit lentement à la disparition du petit commerce qui cependant peut lutter, parfois avec succès, grâce à la coopération ; a** il tend à abaisser les salaires en développant le sweatingsystem"^ ; 3° il provoque une répartition défectueuse des richesses, les énormes bénéfices s'accumulent dans un petit nombre de mains. — Vous direz peut-être : « Les grands magasins avantagent leurs employés. — Sur cent collaborateurs, répond du Maroussem, dix gouvernent, quatrevingt-dix obéissent ; dix s'acheminent vers le bien-être ; quatre-vingt-dix stationnent dans l'humilité primitive *. »
Inconvénients de la grande industrie. — On peut considérer les inconvénients de la synthèse industrielle dans deux cas. Ou bien l'usine laisse subsister l'atelier, ou bien la concentration industrielle s'établit triomphante sur les ruines de la petite industrie.
k Voici les côtés défectueux de la grande industrie dans le premier cas : i" les frais généraux étant irréductibles, la production ne peut s'arrêter sans causer de grandes pertes. En cas de crise, la petite industrie peut plus facilement reswôrlerbuch de Conrad, art. « Handel » ; — Georges Michel, Revue des Dense Mondes, \" janvier 1892, p. i35, seq., — d'Avenel, ibid., 14 juillet 1894, p. Sag, ■eq.
1. L'Industrie du jouet à Paris et les grands Magasins (Revue d'écon. polit., 1894,, p. gaa, seq.).