V. LiBEKATOP.E, Principes, p. 174, seq
9. M. l'abbé Féret défend cette opinion dans La Question ouvrière, p. 10,
Cette théorie s'appuie sur une fausse interprétation du droit des gens tel qu'il était compris par la scolastique. Dans le langage de l'Ecole, le droit des gens est intermédiaire entre le droit naturel strict et le droit civil. Il est facile de s'en rendre compte. Le droit naturel strict ou primaire comprend les premiers principes de la loi naturelle et ses conséquences immédiates ; le droit naturel secondaire auquel appartient le droit des gens, d'après les scolastiques, s'étend seulement aux conséquences éloignées de la loi naturelle. Le droit civil dérive du droit naturel strict non plus comme une conséquence, mais comme une détermination établie par l'autorité civile II s'ensuit que le droit naturel strict est entièrement immuable ; le droit civil, susceptible de changer suivant les circonstances ; le droit des gens, au contraire, en partie immuable, en partie variable suivant que ses règles se trouvent plus ou moins étroitement liées avec les principes du droit naturel strict.
Appliquons ces notions à notre sujet. La propriété privée appartient au droit des gens parce qu'elle est suggérée par la nature, non suivant une considération absolue, mais suivant une considération relative, c'est-à-dire par rapport au bien qui en résulte pour l'homme. Voilà pourquoi la propriété privée, nécessaire dans un état avancé de civilisation, ne l'est pas dans un état social rudimentaire, auquel la propriété collective commune ou familiale est mieux adaptée*. La propriété privée vient de la nature, non comme un commandement, mais comme une autorisation ; comme un pouvoir moral, et non comme une obligation; comme un droit individuel, et non comme un devoir. D'où vous concluez aisément : i* qu'il est loisible à chacun de renoncer au droit de propriété ; 2* que l'Etat n'a pas le droit d'abolir la propriété privée.
y Théorie du travail. — Cette théorie fonde le droit de propriété privée sur le droit inaliénable de l'homme aux fruits ou au produit de son travail : l'utilité nouvelle créée par le travail appartient à l'homme comme l'effet à sa cause. Telle est l'opinion de Locke, défendue par un grand nombre
I. Gonf. Cathrrïn, Moralpkiiosophie, Bd II, Abth. i, p. aîia; — Lïberatohk, Principe*, loc. cit. ; — Scbiffini, Dispuiatianes Philos, mot al., v. II, sect. IH.p. 148.
55a l'ordre économique
d'économîstes de Técole classique, Ricardo, Carey Bastiat, Portails. De cette théorie, les socialistes ont tiré la conséquence pratique : « A chacun suivant son travail. »
Que le travail soit une des sources légitimes de la propriété privée, c'est là une vérité que personne ne conteste ; mais soutenir que ce titre est exclusif, c'est là une affirmation inadmissible. Le travail, en effet, suppose une terre que l'on cultive, des matières premières sur lesquelles s'exerce l'industrie, des outils, des instruments, etc. ; mais toutes ces choses doivent être possédées avant que le droit autorise riiomme à y appliquer son travail. En outre le travail, j'entends le travail qui produit une utilité économique, n'est pas apte à acquérir tous les biens matériels. Parmi-ces biens, il en est qui sont d'une grande utilité économique sous la forme même où nous les offre la nature, comme les carrières, les prés, les bois. Les biens de cette nature, n'étant pas susceptibles de modification par le travail, ne pourront pas devenir des objets de propriété. Ajoutons que, dans certains produits, l'utilité et la valeur sont hors de proportion avec le travail dépensé ; tels sont les vins de haute marque, le pétrole, les métaux précieux, etc.
Vous direz peut-être : l'occupation est un travail, par conséquent les attaques que vous dirigez contre la théorie du travail se retournent contre celle de l'occupation. A cela je réponds : l'occupation n'est pas un travail au sens économique du mot, un travail productif ; elle est simplement l'exercice de l'activité humaine. En outre, l'occupation ne constitue pas le droit de propriété, elle détermine le droit inné d'acquérir.
Telles sontles principales théories inefficaces établies pour défendre le droit de propriété, et qui, en réalité, ouvrent un passage aux invasions du collectivisme scientifique. Il nous reste à repousser les attaques directes des adversaires de la propriété privée. Ecoutons leur réquisitoire.
Objections directes. — i° La terre a été douée par Dieu de fertilité pour que tous vivent de ses produits. Elle est donc un patrimoine commun ; se l'approprier est un véritable vol au préjudice du genre humain. — Le pape Léon XIII prévoit cette objection et y répond en ces termes : Qu'on n'oppose
pas non plus à la légitimité de la propriété privée le fait que Dieu a donné la terre en jouissance au genre humain tout euiif r, car Dieu ne l'a pas donnée aux hommes pour qu'ils la dominassent confusément tous ensemble. Tel n'est pas le sens de cette vérité. Elle signifie uniquement que Dieu n'a assigné de part à aucun homme en particulier, mais a voulu abandonner la délimitation des propriétés à l'industrie humaine et aux institutions des peuples. Au reste, quoique divisée en propriétés privées, la terre ne laisse pas de servir à la commune utilité de tous, attendu qu'il n'est personne parmi les mortels qni ne se nourrisse du produit des champs. Qui en manque y supplée par le travail'...»
Il importe de voir ici, pour répondre à l'objection la plus forte qu'on puisse dresser contre la propriété privée, comment la terre et tous les biens naturels ont été donnés par Dieu à la communauté humaine.
Il est possible que, dans l'état de perfection ou d'intégrité primitive, les hommes aient trouvé le meilleur moyen d'utiliser ce patrimoine, en restant dans l'indivision. Mais actuellement, après la faute originelle et le déséquilibre qui en est résullé, nous disons que le meilleur régime, le seul suffisant, pour laisser aux biens de la nature leur destination primitive, leur rendement, est celui de la propriété privée.
Sans elle, l'inertie paralysera les activités, les querelles s'élèveront fréquentes, les diverses fonctions ne trouveront plus de titulaires, dès lors qu'elles auront un côté pénible.
L'indivision rendrait, sinon improductive, au moins beaucoup plus faible en son rendement général, la masse des biens destinés finalement à l'entretien commun, et mènerait au gaspillage.
Car ce n'est pas une richesse toute acquise que nous trouvons dans la nature, richesse qu'il n'y aurait plus qu'a répartir entre des individus pourvus de droits pareils. C'est bien plutôt un moyen de production qu'il s'agit de mettre en valeur, des ressources dont il faut tirer parti. Dès lors, le problème revient à la question de méthode, et, nous le répétons, dans la réalité concrète et historique de l'humanité, le