Histoire des Classes ouvrières
c'est pour eux un avantage très précieux que de recevoir pour leur subsistance des ressources immédiates et régulières.
Défense du régime du salaire. — Et, cependant, les socialistes de toute nuance unissent leurs forces et leurs déclamations contre l'ennemi commun : le salariat, cet infâme salariat, l'exploitation de l'homme par l'homme, l'esclavage du XIX* siècle.
Voici les étranges propositions qu'on retrouA''e à chaque instant chez les agitateurs socialistes : « Le capital, cette chose morte, inerte, ose relever la tête! Il faut l'écraser. Le travail a été assez longtemps sous le joug du capital, il est temps que le capital soit à son tour soumis au travail; il est temps que le régime du salariat fasse place à l'association des travailleurs. »
S'inspirant plus ou moins des critiques de K. Marx, affirmant, à son exemple, que le bénéfice de l'entreprise est le prix du travail non payé a l'ouvrier, les socialistes mènent donc vive campagne et grand tapage contre le salariat.
Toutefois, et avant de le supprimer, dans l'état actuel de l'industrie, ils cherchent à en tirer le plus de profit possible. « Le maximum de production, dans le minimum de temps, avec le maximum de salaire ». Telle est la formule qui a souvent cours et à laquelle il n'y aurait qu'à souscrire, si on donnait, en même temps, le moyen de la réaliser. Pour le moment, le temps du travail a, en effet, diminué, les salaires ont augmenté, seul le troisième terme s'obstine à rester en retard, la production est inférieure, quand il faudrait, après tant de ruines, la décupler.
On compte, pour le faire, sur le perfectionnement et la meilleure utilisation du machinisme. Certains espèrent aussi que la méthode Taylor, sagement appliquée, et en dépit des préventions injustifiées, finira par obtenir droit de cité dans l'usine.
Mais il faudrait enfin, pour la production meilleure, une reprise de l'ardeur au travail et un respect plus grand de la conscience professionnelle.
Les socialistes ne veulent, somme toute, cette production
plus intei-se qu'avec raille réserves qui, au fait, la paralysent, à moins qu'il ne déclarent explicitement leur désir de voir diminuer le rendement du travail actuel dans le but d'instaurer plus vite le régime collectiviste de leurs rêves.
En attendant, et pour s'éloigner déjà du régime du salariat, ils préconisentcertaines mesures qui seraientcomme des étapes sur le chemin à parcourir. Nous verrons plus loin, un peu plus en détail, ces réclamations. Disons seulement ici qu'elles vont toutes à substituer au contrat de salaire, quf. rétribue la force ou l'activité humaine, un contrat d'associa* tion où la part du travail correspond à la part de propriété conservée sur le produit fini.
Nous répondons : 1° le contrat du salaire, dès lors qu'il observe les lois que nous dirons bientôt, ne mérite pas d'être taxé d'une injustice essentielle; 2° il peut paraître néanmoins théoriquement plus normal que chaque facteur de la production conserve, en effet, ses titres et revendique sur le bénéfice final une part proportionnelle à son apport; 3" en pratique cette solution se heurte à des difficultés dont nous avons déjà parlé à propos de la participation aux bénéfices, difficultés assez fortes pour faire croire que l'application de ce régime ne sera jamais universelle; 4° le contrat d'association, mettant en commun ristjues et profits de l'exercice en cours, peut mener, pour la main-d'œuvre, à une rétribution plus faible que le contrat forfaitaire du salaire garantissant de l'aléa.
Ceci posé, nous ne repoussons pas, a priori^ les transfor* mations qui, en observant les règles de la justice, amèneraient effectivement le contrat de salaire à devenir contrat d'association. Nous demandons seulement que, si l'on parle droit strict, on les distingue l'un de l'autre, qu'on laisse à chacun d'eux ses inconvénients et ses profits et qu'on ne prétende pas, ainsi qu'il arrive parfois, cumuler les bienfaits du salariat avec ceux de l'association, en repoussant tous les désavantages.
Il est des économistes qui, tout en répudiant les déclamations creuses et les mesures radicales des socialistes, attaquent cependant comme injuste le régime du salaire, « Je ne reconnais ni comme juste, ni comme bon, écrivait Stuarl Mili, un état de société dans lequel il existe une
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« classe » qui ne travaille pas, où il y a des êtres humains qui, sans être incapables de travailler et sans avoir acheté le repos au prix d'un travail antérieur, sont exempts de participer aux travaux qui incombent à l'espèce humaine ^ » M. Gide n'est pas d'un avis difFérent. « Ainsi donc, dit-il, que le contrat de salaire puisse avoir, dans certains cas particuliers, des avantages, nul ne le conteste; mais que cette forme de contrat doive rester la loi générale de nos sociétés, de telle sorte que la masse des travailleurs se trouve privée, volontairement ou non, de tout droit sur le produit de son travail et de tout intérêt dans la production, voilà qui serait contre naturel » Faut-il rappeler l'affirmation de Chateaubriand, que le salaire est une dernière forme de la servitude? A tout prendre, cette parole sonne aussi creux que celle de Lamartine : vendre et acheter sont des mots immondes. Mentionnons encore, parmi les adversaires du salariat, M. Ott ' et quelques autres écrivains*. A vrai dire, dans quelquesunes au moins des formules citées, c'est peut-être moins le régime du salariat comme tel qui est en cause que l'état d'une société où se rencontrent encore de nombreux parasites. S'il ne s'agissait que de flétrir la paresse, de signaler le contraste entre l'oisiveté égoïste et jouisseuse de quelquesuns et le labeur pénible d'un grand nombre, nous n'aurions rien a reprendre à ces sévérités. Mais il faut éviter de représenter le contrat de salaire, dès lors qu'il rétribue l'activité humaine suivant les règles que nous dirons plus loin, comme frappé d'une tare essentielle.
Réduisons la question du salariat à une formule précise. La distinction sociale entre patrons et ouvriers, c'est-à-dire la supériorité économique des patrons et l'infériorité des ouvriers, constitue-t-elle une condition contraire à la justice? Assurément non. Cette inégalité peut-elle donner lieu à des
I. Principes d'Economie politique, t. II, p. 3oi. a. Principes, 1. IV, 2' partie, ch. m, p. 524.