C. MATTEUCCI
Pise, a octobre 1S57.
AVERTISSEMENI
Il y a environ seize ans, je publiais en français un pelit livre sous le titre A'Essai sur les phénomènes électriques des animaux, dans lequel j'avais réuni mes divers Mémoires sur la fonction électrique de la torpille, sur le courant propre de la grenouille et sur l'action physiologique du courant électrique.
Encouragé par l'approbation que l'Académie (1) avait accordée à ces recherches, et étant déjà familiarisé à cette époque avec des méthodes qu'on n'avait pas employées jusqu'alors dans les expériences d'électro-physiologie, et qui étaient les seules qui pussent conduire à des résultats nets et rigoureux , je me livrai pendant
(1) Rapport de M. Becquerel, CompUi rendus de V Académie des Sciences, 1837, l. V, p. 788.
Il AVERTlSSEI^iENT.
plusieurs années presque uniquement à Tétude de rélectricité animale.
Vers la fin de 1841> et dans le commencement de 1842, j'étais parvenu à établir, par des expériences incontestables, les phénomènes principaux de l'électricité musculaire, c'est-à-dire la véritable nature du courant de la grenouille, le courant qui existe entre l'intérieur et la surface du muscle vivant et Texcitation d'un nerf en contact avec un muscle pendant l'acte de la contraction (1).
Les hautes distinctions accordées par l'Académie des Sciences et par la Société royale de Londres à ces découvertes, qui avaient tiré de l'obscurité et de l'incertitude une partie de la physique depuis longtemps oubliée, m'imposaient le devoir de contifliuer et de perfectionner mes expériences. Il fallait d'abord coordonner toutes mes recherches d'électro-physiologie, et en même temps je devais varier et répéter un grand nombre de nouvelles expériences dont je n'avais pas assez approfondi les analogies. Telle fut l'origine d'un livre (2), auquel un titre plus modeste aurait été mieux approprié, le Traité* des phénomènes électro-physiologiques des animcmcc, enrichi d'un Mémoire important de M. Savi sur le système nerveux et sur l'organe électrique de la torpille.
Depuis 1844 jusqu'à l'année dernière, je n'ai jamais
(1) Comptes rendus de V Académie des Sciences^ 6 septembre 1841, ^1 février et 24 octobre 1842.
(2) Traité dés phénomènes électro-'physiotogiques des animatix, Paris, 1844.
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dessé de m'oceaper (l'électro«-pbyaîologie , et en effet j'ai, dans ce temps, successivement publié, dans les Philosophiaal tranacu^hns de la Société Royale, dix Mémoires sor divers arguments d'électricité animale. Tout dernièrement encore, j'ai réussi à établir la véritable nature du phénomène découvert en 1842 et que j'avais appelé contraction induite^ et à démontrer et mesurer les phénomènes chimiques de la respiration musculaire pendant la contraction.
Ces progrès nouveaux de l'électro-pbysiologie et les découvertes importantes de M. du Bois-Reymond sur le même argument, m'ont engagé à publier le Cours spécial que j'ai fait celte année à l'université de Pise sur l'électro-pbysiologie.
L'étude si étendue de l'action physiologique du courant électrique forme Tobjet de la première leçon, dans laquelle j'ai recueilli, sous forme de propositions, les seuls résultats bien établis que la science possède aujourd'hui. J'ai décrit dans cette leçon, avec les détails nécessaires, les nouvelles expériences par lesquelles je crois être arrivé à établir cette importante proposition : « Dans certains cas bien déterminés, la contraction excitée par le passage d'un courant électrique dans on muscle ou dans son nerf est approximativement proportionnelle à l'intensité du courant* »
La deuxième leçon comprend l'étude de la fonction électrique de certains poissons ; j'ai exposé dans cette leçon mes expériences sur la torpille, après les avoir répétées et vérifiées avec le plus grand soin. J'espère être arrivé à comprendre toutes \^ particularités de la fonc-
IV AVBRTïâSEMBNT.
lion des poissons éleelriques sous un seul principe, qui n'est pas sans relation avec les autres faits d'électricité animale, c'est-à-dire la polarisation électrique développée dan& l'organe élémentaire par le courant nerveux centrifuge, d'après certaines lois qui ont quelque analogie avec celles de l'action électro-magnélique.
La troisième leçon est sur l'électricité animale, et traite presque entièrement de la force électro-motrice des muscles vivants et des lois de cette force. Dans cette leçon, les matières sont aussi divisées et traitées sous forme de propositions, et on y trouvera un grand nombre de nouvelles expériences et des considérations sur les propriétés de Télectro-moteur musculaire.
La quatrième leçon a pour objet le développement de l'électricité pendant l'acte de la contraction, et la description des particularités les plus importantes du phénomèûe de la contraction induite^ les recherchas et les résultats de M. du Bois-Reymond sur ce sujet, et enfin . l'exposition de mes dernières expériences , qui ne laissent aucun doute sur la nature de ce phénomène, qui est une véritable décharge électrique ayant lieu dans le muscle au moment de la contraction.
Dans la cinquième et dernière leçon, j'ai exposé mes expériences sur la respiration musculaire et sur l'exaltation de ce phénomène pendant la contraction. En montrant les analogies qui existent entre l'électricité et la force nerveuse, j'ai eu principalement pour but de faire voir que les actions chimiques de la vie étaient accompagnées, comme celles qui se produisent dans
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la nature inorganique , du déyeloppement de Téiectricité, de la chaleur et de la cause du mouvement.
En jugeant d'après la petite étendue de cet ouvrage, on pourrait douter des progrès de Télectro-physiologie ; mais nous espérons que la lecture de ces leçons fera disparaître ce doute» et montrera au contraire que cette science, qui, il y a quelques années, était si obscure et si incertaine, possède aujourd'hui des méthodes rigou* reuses et quelques faits généraux qui en rendent Texpo* sition plus facile et plus concise.
Nous savons l)ien que, malgré ces progrès de Télectrophysiologie, nous ne sommes arrivés ni à une théorie ni à la découverte d'un de ces faits élémsntairee sur lesquels les théories ou les explications physiques sont fondées ; encore moins ces progrès ont-ils pu réaliser les espérances de ces savants qui, n'ayant pas l'esprit habitué à la manière de procéder des sciences expérimentales , exigent que l'électro-physiologie leur fournisse immédiatement la connaissance de la force nerveuse ou de son identité avec l'électricité.
L'électro-physiologie, qui forme aujourd'hui un long chapitre de tous les traités de physique et de physiologie, ne possédait, il y a vingt ans, que les expériences fondamentales faites par Galvanijet par M. de Humboldt, vers lafiû du siècle passé, sur la contraction excitée dans une grenouille par le contact entre ses muscles et ses nerfs, et la découverte faite en 1827 par Nobili d'un courant électrique qui s6 développe dans les mêmes circonstances.
L'électro-physiologie, fondée aujourd'hui sur des
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expériences aussi exacte^ et ausèi rigooreuses que celles des autres parties dé la physi<iue, décourageait, il y a vingt ans, tous les expérimentateurs (1).
Nous savons aujourd'hui que chaque élément de la fibre musculaire est, à l'état de tie, un électro-moteur dont les propriétés électriques se manifestent dans certaines conditions déterminées de forme: et de composition du tissu musculaire ; nous savons que cet électromoteur produit» pendant l'acte de la contraction, des effets électriques particuliers, comme s'il était doué de la même fonction que l'organe des poissons électriques; nous
' (i) Lès «xpériences faites et .publiées k Pise, en 1838, par MM. Puccinolii el Pacinotti sont, de toutes les -recherches tentées sur l'él^clro- physiologie avec l'aide du galvanomètre, les seules qui mérilenl d'être rappelées après Vexpérience de Nobili.
Si on so reporte au temps où ces deux savants expérimentèrent, on trouvera surtout remarquable la précaution qu'ils prirent et qu'ils recommandèrent de plonger dans l'e^u les extrémités de platine du galvanomètre, avant et ^près avoir fait l'expérience sur les parties animales^ a6n de s'assurer de l'état des électrodes et de pouvoir exclure les courants dus aux' lames métalliques de ceux qu'on recherche dans les animaux. Avec cette méthode, ils sont arrivés, dans le plu^ grand nombre de leurs expérienCéSi à ce résultat important, o'est-à-dire qu'en plongoaiU une lahie du galvanomètre xtans le cerveau ou les nerfs et l'autre dans le muscle, on a, dans presque tous les cas, un courant qui était dirigé dans le galvanomètre du nerf ou du cerveau au muscle. Si ee fait eût été mieux examiné, si son analyse avait prouvé, comme je l'ai fait dans mon Mémoire sur- le courant propre de 1^ grenouille publié à cette époque, que le muscle est le vrai électro-moteur, formé de l'intérieur et de la surface du musclé, let que les ûérts n'agissent dans oette «xpôrience que aomme un mauvais conducteur uni au muselo, on devrait dire que les deux observateurs de Pise ont été dçs premiers à découvrir' une des propriétés les plus remarquables de l'èlectro-moteur masculairB»
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savons eofia que les fibres nerveuses ont un pouvoir éleo tro-nioleur analogue à celui des ûbres musculaires et que la contraction excitée par le courant électrique qui agit sur les nerfs et sur les muscles» détermine certains changements chimiques qui sont trés-probablement de la même nature que ceux auxquels on doit le pouvoir électro-moteur des muscles et des nerfs.
Ces connaissances, et beaucoup d'autres moins importantes et tout aussi bien établies, dues aux progrés récents de Télectro-physiologie» sont« en vérité» encore loin des lois élémentaires et des théories que nous pos« sédons dans les autres parties de la physique ; mais si l'on réfléchit sur l'obscurité et sur la complication indispensablement liées à tous les phénomènes de l'organisme vivant, et sur les grandes difficultés qu'on a dû rencontrer pour établir ces connaissances sur des expériences rigoureuses et d'un résultat facile et certain, on doit reconnaître toute l'importance des analogies qu^on entrevoit déjà entre ces connaissances et les théories physiques, et les considérer comme le fondement nécessaire à de plus grandes découvertes.
Quant à moi, je remercie la Providence de m'avoir permis de contribuer à la découverte des phénomènes principaux sur lesquels se fonde l'éleclro-physiologie ; et comme tout me porte à croire que je n'aurai plus l'occa^ sion de parler en public de l'histoire et des généralités de celte science, je me permets d'ajouter encore quelques mots pour repousser les accusations que j'ai rencoo'^ trées dans cette partie de ma carrière scientîque, souvent bien ingrate.
YIU AVBBTISSEMEKt.
On a dit que, surtout dans la première période de mes recherches d'électro-physîologie, j'avais mis trop de précipitation à les publier, et par conséquent trop de facilité à admettre et à changer les explications; on m'a reproché ensuite de ne plus poursuivre dans mes expériences aucune vue spéculative, d'éviter tous les essais de généra lisation, ne m'allachant qu'à accumuler et varier les expériences.
Je ne puis nier qu'il n'y ait du vrai dans ces deux accusations, et, comme de raison, j'ai du subir les conséquences de ces fautes. Pourtant, avec un peu plus de bienveillance, on aurait pu supposer qu'effrayé de l'incertitude de mes premiers pas dans nn champ aussi obscur et aussi difficile, mon plus grand soin devait être d'avancer avec prudence pour bien établir les faits principaux de réléctro-pbysiologie, sans trop me hâter d'en rechercher l'explication. Aucun savant ne voudrait se soumeltre aujourd'hui au pénible travail de rechercher comment étaient faites les expériences d'électro-physiologie et quels étaient les résultats qu'on en avait déduits, avant 1838, pour comparer l'état de la science à cette époque à celui de la science actuelle : je puis affirmer cependant et sans hésitation que, si on faisait ce travail, on serait amené à juger moins sévèrement les fautes qu'on m'a attribuées.
Mais ce qui m'a paru encore plus injuste, c'est lorsqu'on m'a accusé d'avoir enlevé ou diminué, et quelquefois à mon profit, le mérite des découvertes faites par d'autres. M. du Bois-Reymond, avec une vivacité qui ne devrait jamais dénaturer les controverses scientifiques,
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m'accuse â'al)ord de ne pas avoir assez apprécié rimporlance de Texpérience de Nobili sur le courant propre de la grenouille.
Si l'ingénieux expérimentateur de Reggio eût cherché, comme pour tant d'autres découvertes de premier ordre que lui doit la physique, à développer son expérience ; si , contrairement à tout ce qui a été démontré ensuite, il n'eût détruit, par l'imparfaite connaissance du fait, la valeur scientifique du fait lui-même, et n'eût conclu erronément que le nerf et le muscle étaient les deux éléments de cet électro-moteur et que le courant trouvé ne dépendait pas de la vie des tissus, mais d'une différence de température qu'ils acquéraient par leur inégale évaporation, on aurait dû reconnaître que Nobili était un des fondateurs de Télectro-physiologie.
Beaucoup plus graves et plus violentes ont été les accusations du même genre que M. du Bois-Reymond a lancées contre moi pour défendre le mérite et la priorité de ses découvertes; il a fait cela dans des circonstances si solennelles, qu'il n'y a pas un savant qui ignore ses accusations, et qui ne connaisse les raisons que j'ai fournies pour ma défense. En confrontant les époques de la publication de mes Mémoires (1) sur le courant de la grenouille, sur le courant musculaire et sur la contraction induite avec la date (2) du premier Mémoire d'électro-pbysiologie de M. du Bois-Reymond, personne oe peut mettre en doute quel est l'auteur de ces découvertes. Il y avait deux ans environ que mes premiers
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Mémoires avaient été publiés, j^avais déjà ipontré mes expériences à un gr^and nombre de savants français. et a^lemandSy et entre autres plusieurs fois au baron de Hum* boldt;jeïesavais répétées devantrAssociationbritannique réunie à York, etj^ignorais encore, et je dois croire que les savants que j'ai nommés se trouvaient dans le même cas, Texistence du Ménioire de % du Bois-Reymond. Je conserve encore une lettre de M. Millier reçue à cette époque, dans laquelle l'illustre physiologiste de Berlin parlait de mes expériences avec beaucoup de bienveillance et m'avertissait qu*un ouvrage de M. du Bois-Reymond sur l'électricité animale était sous presse- Peu de temps après, un passage de la Physiologie de Mûller me fit découvrir rexistènce du Mémoire de M. du Bois-Reymond. Alors, comme cela tn^esl arrivé plusieurs fois ensuite, j'ai trouvé qu'il manquait dans ce Mémoire l'exposition détaillée des appareils et de la- méthode suivie par l'auteur, ce qu'oti n'aurait pas dû oublier, sur* tout à cette époque^ dans un sujet aussi difficile ; j'ai trouvé qu'un grand nombre dé faits, et peut»être les principaux , ne sont pas clairement démontrés ou sont contredits par d'autres ; enfin il m'a semblé que l'auteur se laii^sait aller dans la voie des généralisations et des hypothèses plutôt que dans celle de la déduction ri^ goureuse des faits. C'est sous l'influence de ces impres. sions que j'ai conclu , lirop légèrement sans doute, que leâ expériefiees de M. au Bois-Reymond n'avaient pas ajouté grand*cbose atii résultats auxquels j'étais ariîré moi-même.
La confiance dans mes méthodes, qui devait naturel-
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leihent augmenter tous les jours, et Timporlance des résultats auxquels j'arrivais, me maintenaient dans celte erreur qui fut la cause du jugement inconsidéré et injuste que je publiai à cette époque sur le Mémoire de M. du Bois-Reymond.
Cette controverse et les publications postérieures de M. du Bois-Reymond m'ont fait depuis longtemps désirer l'occasion d'avouer mon erreur, et je suis heureux de pouvoir dire hautement que l'opportunité de mettre en évidence les services rendus à l'éleclro-physiologie par celui que je voudrais appeler pour la dernière fois mon adversarre, a été un des motifs qui m'ont engagé à publier ce Cours.
Cette édition française de mes leçons d'électro-physiologie, qui ont paru dans le Nuovo Cimento presque comme elles ont été prononcées, a été revue et corrigée avec tous les soins que j'ai pu y apporter, et certainement elle estbeauconp moins imparfaite que l'édition italienne. Je saisis cette occasion pour remercier un jeune médecin français, M. le docteur Aubin, de Marseille, de l'aide très-utile qu'il m'a prêtée pour cette traduction.
Pise, 20 septembre 185Ô.