‹ Cours d'éloquence parlée d'après DelsarteChapitre 17 sur 51 · SECTION TROISIÈME · texte numérisé non relu

SECTION TROISIÈME

Le rire et les j^leurs dans l'orateur

Comme nous l'avons déjà vu, les différents sujets dont nous avons parlé sont venus si naturellement se classer dans notre programme, qu'ils font certainement partie d'un même tout. Or nous avons entrepris d'étudier l'ensemble des manifestations extérieures des sentiments de l'âme. Quand même donc, pour l'orateur, il ne serait pas strictement nécessaire de parler de certaines manifestations, on comprendra toujours mieux ce qui se rapporte directement à l'orateur, quand on connaîtra la place que ces manifestations occupent dans l'ensemljle. Mais il y a plus.

La manière de rire ou de pleurer a beaucoup plus d'influence sur l'orateur qu'on ne pourrait le croire de prime abord. Ainsi celui qui «era habitué à un rire grossier, ne fera qu'un orateur trivial, et prendra difficilement un ton et une physionomie nobles. — Au reste, tout se tient dans l'organisme et il est difficile qu'un défaut saillant dans

une partie, n'influe pas d'une manière fâcheuse sur les autres.

L'orateur peut-il rire ou pleurer dans son discours ?

Le rire et les pleurs sont deux manifestations extrêmes, l'un de la joie, l'autre du chagrin. Or, nous avons déjà fait observer que l'orateur doit éviter toutes les manifestations extrêmes, car il doit toujours rester maître de lui-même.

L'auditoire, lui, n'est pas tenu à cette réserve, parce qu'il est passif. La bienséance est sa seule limite. Ainsi le respect dû au saint lieu, ou môme à certaines personnes présentes, ou à l'orateur lui-même dans quelques cas, peut être un motif suffisant pour empêcher l'auditoire de rire tout haut. A part ces rares circonstances, rien n'oblige l'auditoire à restreindre son envie de rire.

Quant à l'orateur, il y a une différence à faire entre le rire et les pleurs. On est plus passif dans les circonstances qui font pleurer que dans celles qui portent à rire, n peut donc arriver que, sous l'influence

d'une émotion profonde, on ne puisse pas retenir ses larmes, lesquelles des yeux passent nécessairement dans la voix. Mais alors on a pour excuse l'impossibilité de se contrôler.

Seulement il ne faut pas que cela arrive souvent. Pour l'auditoire, passe : il est essentiellement passif. Mais l'orateur, à part de très rares exceptions, doit être capable de se maîtriser. Un orateur pJeurîiickeur, même en supposant qu'il soit réellement affecté, fatiguerait bientôt son auditoire et lui serait à charge, surtout s'il ne réussissait pas à faire partager son émotion. On comprend cependant qu'en certaines circonstances extraordinaires, lorsque l'émotion a envahi l'auditoire, il est possible que l'orateur, malgré ses efforts, ne puisse pas retenir ses larmes ; et alors, loin de se nuire, il ne fait qu'augmenter son action sur ceux qui l' écoutent. Mais, il ne faut pas l'oublier, c'est toujours à la condition que les pleurs soient vraiment incontrôlables, et que les efforts pour les retenir soient évidents. — Il faut alors s'interrompre.

Si, en effet, les auditeurs s'aperçoivent que l'orateur pleure volontairement, à plus forte raison, s'ils croient qu'il pleure artificiellement, tout l'effet est perdu : l'auditoire, dans ce cas, n'assiste plus qu'à une comédie, qui le fera rire ou qui le choquera. Il ne faut donc jamais chercher à imiter les pleurs dans le discours, quelque désir qu'on ait d'émouvoir son auditoire ; on manquerait son coup : car il est à peu près impossible d'imiter les pleurs vrais, de manière à similer une émotion incontrôlable.

Il n'en est pas tout à ûiit ainsi du rire. Celui-ci, est beaucoup plus sous l'influence de la volonté que les pleurs. L'orateur accoutumé à se posséder peut toujours restreindre son rire en tant que expression excessive de la joie. Car il a un échappatoire, une espèce de soupape de sûreté, dans le rire tacite ou le sourire, ([ui peuvent toujours suffire, quelque vif que soit le sentiment de sa joie. Il y a en effet un sourire, que j'appelle rire tacite, et qui a tous les caractères physionomiques du rire,

sauf les mouvements spasmodiques et le bruit éclatant. C'est le maximum de ce que peut se permettre l'orateur, et encore rarement, quand même l'auditoire rirait aux éclats. Cependant, s'il s'agit d'un entretien très familier, l'orateur n'a pas besoin de se contraindre autant.

Le sourire a lui-même des degrés, depuis le rire tacite dont nous avons parlé, jusqu'à la physionomie souriante. Cette dernière est toujours agréable, parce qu'elle est l'exiDression de la bienveillance, de la sympathie. C'est une tradition répandue que Notre-Seigneur Jésus-Christ et la très sainte Vierge n'ont jamais ri, mais seulement souri. J'ajouterai que très probablement le sourire n'a pas dû dépasser l'expression de la physionomie souriante.

Page 1