SUBORDINATION DES AGENTS
La première grande loi est celle que Delsarte a nommée : la subordination des
agents. Le geste, en effet, pour n'être pas un pléonasme, doit, ou ajouter à la parole une idée qu'elle n'exprime pas mais qui coexiste avec ce que la parole exprime, ou il doit faire pressentir ce que la parole va dire. — Dans les deux cas, comme le geste est une synthèse rapide, tandis que la parole procède lentement et syllabe par syllabe, le geste doit toujours commencer et souvent même être complet avant la parole.
Par l'analyse de ce qui pourrait s'appeler la génération du geste, tout sentiment qui nous impressionne commence par saisir nos sens. Nous commençons donc par sentir.
Ce sentiment, agréable ou désagréable,
se traduit immédiatement à l'extérieur par
la physionomie, qui rétiète ce qui se passe
dans l'âme. Ceci se fait toujours, môme
quand on est seul, et sans aucun témoin.
Bien plus, il faut une grande énergie et
une grande habitude, nous pourrions dire
un grand art, pour faire ce qu'on appelle
visaye de hoi.s, c'est-à-dire ne pas trahir
sur son visage les sentiments divers qu'on
éprouve. Et même chez les personnes qui réussissent à obtenir ce contrôle sur leur physionomie, s'il était possible de plonger le regard jusque dans l'intérieur de leurs chaussures, on pourrait constater, à la crispation des orteils, que la nature se venge dans les pieds de la violence qu'on lui impose dans le visage.
Supposons maintenant qu'au lieu de vouloir cacher ses sentiments, celui qui est ainsi affecté veuille exprimer à d'autres ce qu'il éprouve ; sa volonté, qui est un acte simple, cherche à se manifester le plus rapidement possible, et c'est le langage de la volonté, c'est-à-dire le geste, qui s'en charge. Ce n'est qu'après cela que l'intelligence développe successivement par les mots et les phrases de la parole articulée tout ce qu'elle a perçu.
Ainsi donc, d'après les lois mêmes de la nature, dans un geste, les mouvements physionomiques sensitlfs passent avant ceux de la volonté ; et ces derniers sont eux-mêmes antérieurs à la parole, qui est l'organe de V intelligence.
Pour que l'orateur soit naturel dans son débit, il faut donc qu'il commence par sentir, c'est-à-dire être impressionné par ce qu'il a à dire. Autrement sa physionomie n'exprime rien, et sa gesticulation n'est plus qu'une agitation mécanique des bras sans signification.
Comme on le voit, le geste n'est pas un mouvement aussi simple qu'on pourrait le croire. C'est quelque chose d'essentiellement complexe et qui met en action les trois puissances de l'âme. C'est la nonexécution de tout cet ensemble qui ôte aux gestes leur naturel dans celui qui veut gesticuler sans être sous l'impression du sentiment. Et c'est la constatation non réfléchie, mais cependant réelle, de ce défaut, qui fait comprendre à l'auditoire que l'orateur n'est pas naturel dans son débit.
C'est ce qui fait la grande difficulté de l'orateur qui récite un discours appris par cœur. En effet, à moins Y de l'avoir écrit comme il peut parler, et 2** de l'avoir appris imperturbablement, de manière à pouvoir
s'impressionner d'avance du sentiment contenu dans chaque phrase, il lui sera presque impossible d'être naturel ; ou bien son naturel consistera dans une récitation froide et très peu propre à porter la conviction dans les esprits et dans les coeurs. Il faut donc si bien apprendre son discours, que la mémoire fournisse sans effort ce que le sentiment devrait lui-même offrir.
La loi de l'antériorité du geste sur la parole est donc bien fondée sur la nature. Au reste, rien de plus facile à vérifier.
Ex. 1° « Oh ! que c'est beau ! » (geste avant et après, physionomie neutre ou vraie).
2" Je vois quelqu'un que je n'ai pas vu depuis longtemps et que je ne m'attendais pas à rencontrer : « Eh 1 mais, c'est vous ? » (geste avant et après, comme plus haut)
3° Quelqu'un qui cherche dans sa mémoire et qui trouve en disant : « Oui ! »
AETICLE SECOND