‹ Cours d'éloquence parlée d'après DelsarteChapitre 9 sur 51 · SECTION CINQUIÈME · texte numérisé non relu

SECTION CINQUIÈME

Inflexions dans le discours et la lecture. §1. Le .naturel' du discours parlé.

En général, il ne faut pas s'appliquer, clans un discours, à observer des intervalles absolus déterminés d'avance. Puisque le langage des inflexions de la voix est un langage naturel et non arbitraire, il faut, j)our trouver les inflexions justes, consulter l'instinct.

Or c'est précisément là le difficile quand il s'agit d'un discours préparé d'avance et appris par coeur, vu que chercher d'avance les inflexions, c'est généralement les faire de travers, à cause des mille préoccupations qui masquent l'instinct. Car le raisonnement ne saurait suppléer à l'instinct : celui-ci en effet sait et fait naturellement une foule de choses c^ue le raisonnement ne peut ni savoir ni prévoir. La science de l'instinct est parfaite, tandis que celle qui s'acquiert par l'étude ne vient que par degrés et est toujours incomplète. C'est ce qui faisait dire à Delsar.te que, pour fiiire

par l'étude et par le raisonnement aussi bien que la nature, il faudrait avoir une science immense et être un artiste consommé.

Est-il donc inutile d'étudier ? Non, certes : quand l'étude ne servirait qu'à corriger les défauts résultant d'une éducation vicieuse, et enlever les fies contractés par des habitudes triviales, son rôle serait déjà bien grand, et justifierait la plus grande application. Mais elle fjiitplus, car, à défaut de l'instinct, elle aide à s'en rapprocher.

Pour chanter juste en parlant, c'est-àdire, pour parler naturellement, il faut tâcher de se débarrasser de tout ce qui peut nuire à l'instinct. Plus on sera sous l'impression vive du sentiment, plus on modulera juste en parlant. Dans la conversation on chante toujours juste (^) ; pourquoi ? parce que l'on parle sans se préoccuper de sa phrase, et uniquement pour dire ce que l'on veut dire. Il en est de même de l'improvisation chaude, lorsque

(1) Nous faisons ici abstraction des défauts et des tics d'une mauvaise éducation.

l'on est pénétré de son sujet : on y parle naturellement. C'est ce que l'on constate quelquefois, d'une manière assez frappante, lorsqu'un curé qui ne prêche pas avec un ton naturel, a des avis à donner ou des reproches à faire avant son sermon : dans ses avis ou ses reproches il parle très naturellement; mais arrivé au sermon (si celui-ci est appris par cœur), il cesse d'être naturel. Dans le premier cas il est plein de son sujet; dans le second, la mémoire le jDréoccupe.

§2. Des causes du défaut de naturel.

On peut ramener à deux les causes qui empêchent le naturel : 1° la gêne ; 2° un défaut dans la préparation du discours.

La gêne peut être due, soit à la fatigue de la mémoire, qui n'est pas assez sûre d'elle-même ; soit à l'inexpérience du débutant ; soit à la crainte révérentielle qu'inspire l'auditoire. Quelle qu'en soit la cause, il faut travailler à la faire disparaître, car elle produit une préoccupation qui se trahit dans le débit ; souvent même

cette préoccupation est la seule chose qui paraisse naturelle dans le discours.

Pour faire disparaître la gêne produite par la fatigue de la mémoire, il faut si bien apprendre son discours par coeur, que rien ne soit capable d'en faire perdre le fil. Il ne suffit pas pour cela de le savoir juste assez pour le réciter comme un enfant récite sa leçon ; mais le savoir de manière à en être pénétré indépendamment presque des mots, et à se rapprocher ainsi le plus possible des conditions de l'improvisation. On sait le mot de Massillon, à qui l'on demandait quel était de ses discours celui qu'il jugeait le meilleur, il répondit que c'était celui ci^'ïi savait le mieux.

Quant à la gêne provenant de l'inexpérience de l'orateur, le meilleur moyen de la faire disparaître, c'est de s'accoutumer jeune à parler devant un certain public, après exercice préalable, comme cela se fait dans les petites sociétés littéraires des collèges et séminaires. Lorsque, comme on dit, on a brisé la glace, on est plus sûr de ses moyens, ce qui enlève une grave

préoccupation. Du même coup aussi, par ces exercices répétés, on fait cesser, ou du moins l'on diminue beaucoup, cette gêne révérentielle provenant d'un auditoire qui en impose. Si l'on n'a pas eu l'avantage de ces secours préliminaires dans les collèges, il faut tâcher d'y suppléer en s' exerçant devant quelque charitable ami.

Le défaut de naturel dans le langage peut aussi, avons-nous dit, provenir de la préparation du discours.

Quand on s'adresse à un auditoire, ce doit être pour un but : on doit avoir à lui dire quelque chose qui le regarde ; et ce quelque chose, on doit avoir à cœur de le lui dire. Or souvent l'une ou l'autre de ces deux intentions manque ; quelquefois même toutes les deux font défaut. On prépare froidement un discours quelconque pour un auditoire quelconque. Ou bien encore on se propose plutôt de faire un discours que d'apprendre à son auditoire quelque chose dont celui-ci a besoin et qu'on tient pour cela à lui dire. Comment,

avec une semblable préparation, peut-on s'impressionner des besoins de son auditoire ? Comment peut-on se remplir de son sujet, lorsqu'on doit s'adresser, dans les mêmes termes, ou à des enfants ou à des hommes faits, à un auditoire de gens peu instruits ou à des gens lettrés, à des personnes bien disposées ou à un auditoire indifférent ? Dans des conditions semblables, ce n'est pas chose facile que d'être naturel.

Voici quelques observations qui seront d'un puissant secours pour arriver au naturel par la préparation de son discours. Pour pouvoir s'imprégner de ce que l'on va dire, il faut :

1" Avoir un but, et n'en avoir qitnn ; autrement l'attention de l'auditoire se disperse et il profitera peu.

2" Il faut s'inspirer de son auditoire et écrire ^>o///' lui, de sorte que, si l'on doit plus tard traiter le même sujet devant un auditoire différent, il faut revoir son travail, pour bien se mettre en rapport avec le second auditoire.

3° Il faut parler à son auditoire ; celuici doit sentir que c'est pour lui qu'on parle et que c'est à lui qu'on s'adresse, et non pas à un auditoire idéal.

4° Pour bien se remplir de son sujet, il faut être bien convaincu soi-même que l'auditoire a besoin de savoir ce qu'on veut lui dire ; par conséquent avoir bien à cœur de le lui dire, et ne pas chercher à lui dire autre chose.

5° Enfin il faut écrire suivant sa propre manière de parler, sauf les fautes contre la langue, qui ne font jamais partie essentielle du naturel. Il faut donc éviter les tournures étranges de phrases qui, n'étant pas dans la nature de l'orateur, ne sauraient être dites d'une manière naturelle.

Un discours ainsi préparé, étant bien (ipprls par cœur, pourra être dit d'une manière naturelle.

§3. Amplitude des inflexions dans le langage,

La même phrase, présentant toujours le même sens, se prononce-t-elle avec les mêmes inflexions dans tous les cas ? — La

réponse à cette question est affirmative quant au mode cV inflexions, mais négative quanta V amplitude di^ celles-ci. — L'amplitude ou la profondeur des inflexions varie en effet :

1° Avec l'âge de celui qui parle ;

2° Avec la qualité relative des personnes à qui l'on parle ;

3° Avec la distance à laquelle il faut faire porter la voix.

I. Comme les inflexions de la voix constituent surtout le lans[;aoe de la vie sensitive, c'est dans l'enfant qu'elles sont le plus accentuées. L'enfant fait ses inflexions très profondes ; et c'est tellement naturel que, si l'on parle à un petit enfant, on cherche instinctivement à imiter ses inflexions, pour être mieux compris et plus sympathiquement écouté. Le vieillard lui fait ses inflexions peu profondes, parce qu'il est peu sensible. L'homme fait tient le milieu entre les deux. Ceci s'applique à la généralité des cas ; mais il y a les exceptions ({ui dépendent de la plus ou moins grande sensibilité de chacun, soit

d'une manière habituelle, soit dans des circonstances accidentelles.

II. L'amplitude des inflexions varie aussi avec la qualité relative des personnes à qui l'on parle. Plus on est intime avec celles-ci, plus les inflexions peuvent être profondes. Elles le sont d'autant moins qu'on est plus gêné avec ses interlocuteurs, quelle que soit la cause de cette gêne.

Dans la conversation ordinaire, entre personnes intimes, ou dans la discussion très vive qui fait oublier la qualité de ceux à qui l'on parle, les inflexions sont généralement très profondes. Il en est de même dans un auditoire restreint où l'on parle familièrement. Mais lorsqu'on parle à quelqu'un qui en impose par son rang, ou sa dignité, ou la crainte révérentielle qu'il inspire, les inflexions sont bien moins prononcées. A plus forte raison si l'on s'adresse à un grand auditoire à qui l'orateur doit le respect. Parler alors avec l'amplitude des inflexions que l'on peut se permettre dans un auditoire familier, c'est tomber dans le trivial et trahir une mauvaise édu-

cation. C'est quelquefois ce qui arrive, dans les maisons d'éducation, lorsqu'on fait adresser un compliment par des jeunes gens ou des jeunes personnes à quelque grand personnage qui vient visiter l'institution : sous prétexte de les faire parler naturellement, on leur fait prendre les inflexions profondes de la conversation.

Quand on entend ces compliments on sent bien, sans généralement pouvoir dire pourquoi, que ce langage n'est pas naturel.

L'homme qui est sous l'influence de la crainte, ou sous la demi-influence de la boisson, et qui veut donner le change sur son état ou sur ce qu'il éprouve, exagère dans le sens opposé : il parle plus fort et fait ses inflexions plus profondes que d'habitude.

III. Enfin les inflexions varient de profondeur avec la grandeur de l'édifice où l'on parle, ou plutôt avec la difficulté plus ou moins grande que l'on éprouve à se faire entendre. En effet, plus cette difficulté augmente, plus la voix doit faire d'efforts, ce qui rend d'autant plus diffi-

ciles les inflexions profondes. Prenons, par exemple, un enfant qui interpelle son frère en lui disant : Maman f appelle. S'ils sont près l'un de l'autre, l'interpellation se fera avec une inflexion finale descedante assez prononcée ; si son frère, placé plus loin, lui fait répéter son interpellation, l'enfant parlera plus fort et la finale sera bien moins infléchie ; si enfin il est obligé de parler une troisième fois, il le fera de toute sa force en martelant ses syllabes et disant presque recto tono : Ma-man-t' ap-pelle.

Vouloir faire des inflexions profondes dans un grand vaisseau rempli de monde, c'est tomber dans le trivial, risquer de ne pas se faire comprendre, et s'exposer à faire des éclats de voix aussi désagréables pour les auditeurs que fatigants pour l'orateur.

Le tableau suivant résume les notions précédentes.

rH cô

te 0)

d .ce

OJ

CÙ

d ce

di:

«5 rj

Pu o ce tH

ce

/ce

Page 1