SECTION SIXIÈME
De la lecture.
Il y a une grande variété dans les circonstances qui peuvent accompagner une lecture. La manière de lire en dépend.
On peut poser en règle générale que les inflexions dans la lecture doivent être d'autant moins profondes que l'on sait moins d'avance ce que l'on va lire. La raison en est bien simple : les inflexions étant l'expression du sentiment, sont évidemment d'autant plus profondes qu'on est davantage sous l'impression du sentiment. D'après ce principe il va nous être facile de préciser les difîerents cas.
Un auteur qui lit son ouvrage en entier ou en extraits, pour le faire valoil', est censé savoir ce qu'il y a mis. S'il lit, c'est pour aider un peu sa mémoire, et plutôt pour faire voir que ce qu'il dit est écrit. Dès lors personne n'est surpris de voir qu'il est rempli de son sujet. Aussi a-t-on droit de s'attendre qu'il lira comme s'il improvisait. Il doit donc se préparer au-
tant que s'il récitait par cœur ; et, de fait, il doit le savoir tellement qu'il n'ait besoin que rarement de regarder sur ses feuilles.
Cependant le fait qu'il les tient à la main, qu'il y regarde de temps en temps, et qu'il en tourne les pages, ôte l'illusion à l'auditoire et refroidit toujours un jDeu le lecteur lui-même.. D'ailleurs nous avons eu occasion de remarquer que certaines inflexions profondes ne sont possibles qu'avec addition du geste ; or le geste est très gêné dans la lecture, et le lecteur doit en être très sobre, sous peine de tomber facilement dans le ridicule.
Nous supposons ici le cas le plus favorable, celui où le lecteur est vraiment plein de son sujet, et fait les inflexions justes. Mais il s'en faut qu'il en soit toujours ainsi. Le fait est que le cas des auteurs qui lisent hien leur propre ouvrage est rare. Le plus souvent la lecture avec inflexions est un cliant plus ou moins monotone, avec des cadences qui se reproduisent périodiquement les mêmes. Aussi les
hons lecteurs sont-ils presque autant estimés que les hons orateMVs, et sont aussi rares.
Conclusion pratique : il faut préparer les discours qu'on doit lire presque autant que ceux qu'on doit déclamer par cœur.
Mais alors pourquoi lire, puisque cela entraîne autant de préparation, et enlève des avantages.
Les raisons qui portent assez souvent à lire son discours plutôt qu'à le déclamer sont les suivantes :
1° On lit parce que c'est devenu la mode. Les Anglais ont introduit le système des lectures, et cette mode a été adoptée.
2° C'est moins gênant pour l'orateur, qui ne craint pas de manquer de mémoire.
3° Quand on ne tient pas tant à agir sur le cœur que sur l'intelligence, il y a plus d'autorité dans ce qui est lu, parce que les auditeurs ne craignent pas que l'orateur se laisse entraîner à dire des choses qui ne sont pas le résultat de la mure réflexion.
4° Il y a des choses qu'on ne peut pas apprendre par cœur et qu'il faut nécessairement lire.
5° Enfin quand on est enclin à se donner le moins de peine possible, c'est un moyen de s'épargner du travail, surtout si l'on s'imagine qu'on est bon lecteur, et qu'on ne se donne pas la peine de préparer sa lecture. Malheureusement c'est en cela qu'on se trompe le plus souvent.
§1. Lecture improvisée.
Nous appelons lecture imj^rovisée celle qui se fait ex ahrupto et sans que le lecteur sache d'avance ce qu'il a à lire. Par exemple, on sait qu'un livre est intéressant, et on le lit tout haut pour la famille ou pour un auditoire quelconque. Evidemment, il ne peut pas être question de le lire d'avance, et encore moins de l'apprendre par cœur. Comment faire pour lire le mieux possible dans ce cas ?
On ne saurait ftiire les inflexions justes qu'en se rapprochant le plus possible de la lecture faite avec connaissance préalable. Pour cela il faut, avant de prononcer une phrase, avoir le temps de la lire des yeux afin d'en comprendre le sens. Plus le lec-
teur aura la vue et l'intelligence prompte, plus il se rapj)rochera de l'idéal et plus il sera en état de donner à sa lecture les inflexions convenables. Or c'est là le difficile, car, pour ne pas interrompre la lecture par des silences fatigants, il faut prononcer une phrase tout haut en même temps qu'on lit la suivante des yeux ; et c'est ce qui fait que le nombre des bons lecteurs improvisateurs est si restreint.
De là, par conséquent, la nécessité de lire lentement, afin d'avoir le temps de bien comprendre ce qu'on lit des yeux pour le rendre et le parler comme il convient.
Il y a des lecteurs qui peuvent saisir, comprendre et bien rendre, extrêmement vite. Mais la lenteur est impérieusement exigée pour une autre raison. Pour être bien comprise, la lecture doit se rapprocher le plus possible de la parole parlée ; elle ne doit donc pas être plus rapide que celleci. Or la parole parlée se trouve toujours ralentie par une foule de silences, de pauses, qui passent inaperçues, mais qui
existent. Tout cela est nécessaire pour donner aux autres le temps de nous comprendre ; et instinctivement nous parlons pour être compris. Cette lenteur est tellement nécessaire pour favoriser l'intelligence chez ceux qui écoutent, que les orateurs qui parlent trop vite ne sont pas aimés, sont fatigants, et sont moins bien compris. L'auditeur en effet n'est pas dans la même position que l'orateur. Celui-ci sait d'avance ce qu'il doit dire ; l'auditeur au contraire ne peut comprendre qu'au fur et à mesure de la parole de l'orateur. Aussi l'orateur ne doit-il négliger aucune circonstance qui puisse faire pressentir à son auditoire ce qu'il doit lui dire. Tout ceci s'applique, proportion gardée, au lecteur, qui, lui aussi, voit d'avance des yeux et comprend avant d'avoir parlé. Malheureusement le lecteur improvisateur se laisse trop facilement entraîner à ne s'occuper que de ce qu'il voit des yeux, et à le rendre aussi vite (juc possible. Beaucoup, de lecteurs même se font une gloire de lire vite, et ne pensent qu'à
faire admirer leur facilité à saisir les mots et la volubilité de leur parole. Ils sont cependant bien loin de leur compte, car ces lecteurs se font détester.
Il faut donc lire lentement. Mais cela ne suffit pas. Pour lire naturellement, il faut parfaitement saisir et comprendre le sens de ce qu'on lit. Or la plupart des lecteurs n'en ont pas le temps. A peine ontils celui de prévoir les circonstances les plus essentielles de la ponctuation, et c'est là leur seul guide. Aussi le plus grand nombre des lecteurs improvisateurs se trouvent dans une condition bien plus défavorable que les auteurs qui lisent leurs propres ouvrages ; de sorte que la plupart lisent mal.
Il y a cependant des exceptions, comme partout dans les choses humaines. Il y a des personnes qui, à l'avantage de saisir très rapidement le sens de ce qu'elles lisent des yeux, ont de plus le bien rare talent de s'impressionner très promptement de ce qu'elles comprennent, et de le rendre très naturellement. Mais ces per-
sonnes si bien favorisées pour elles-mêmes n'en sont pas moins obligées de lire lentement en faveur des auditeurs, pour les raisons données plus haut.
Comme conclusion pratique, nous dirons donc :
l'' Il est bon de contrôler sa manière de lire par le témoignage da personnes assez impartiales pour dire la vérité ; ce qui est rare, parce qu'on craint de froisser les personnes qui se font illusion à ce sujet : il y en a plus qu'on pense qui croient très bien lire, et qui seraient des plus surpris si on leur disait qu'ils lisent mal. Ce qu'il y a de curieux, c'est que souvent ces tristes lecteurs sont les plus empressés à saisir toutes les occasions de lire tout haut, sans s'apercevoir qu'ils sont ennuyeux et fatigants.
2'^ C'est le cas de faire les inflexions peu profondes, et de ne faire que les essentielles.
S** Lire ^e^^^^mey^i et respirer largement, pour faciliter le naturel chez le lecteur, et l'intelligence chez l'auditeur.
Ç2. De la lecture recto tono.
Que penser de la lecture recto tono (sans aucune inflexion) en usage dans beaucoup d'institutions pour ce qu'on appelle les lectures courantes, et aussi très employée dans les prônes pour la lecture de certains documents ?
D'après ce que nous venons de voir sur la difficulté de bien lire en faisant les inflexions de la parole parlée, on peut prévoir que la réponse ne sera pas trop défavorable à la lecture recto tono. Celle-ci évidemment ne s'adresse ni aux sens ni au cœur : elle n'atteint que l'intelligence. Elle est aux oreilles ce que la vue d'un texte est aux yeux. C'est le langage articulé dépouillé de tout ce qui peut émouvoir et toucher. Il peut donc convenir dans les circonstances oii l'on ne cherche qu'à instruire, où l'on ne fait -appel qu'à la raison froide.
D'un autre côté, s'il y a peu de lecteurs capables de bien lire avec les inflexions de la parole parlée, il y en a bien peu aussi qui ne puissent faire d'excellents lecteurs
recto fono. Il suffit en effet pour cela de lire lentement, de faire largement les pauses indiquées par la ponctuation et de respirer à son aise. — Nous faisons ici abstraction de l'articulation, dont nous aurons à nous occuper longuement plus tard, et qui est nécessaire dans toute espèce de lecture ou de parole publique. Comme dans ce genre de lecture, il n'y a pas à s'occujDer des inflexions, il suffit de prévoir juste assez pour ne pas séparer les quelques mots qui, dans toute phrase, doivent nécessairement aller ensemble. Or cela est facile pour tout le monde. Dans tous les cas, avec de l'exercice, on peut y arriver.
S' ensuit-il que la lecture recfo fono doive être toujours préférée ? Non certainement : il ne faut rien exagérer. La lecture recfo fono n'est qu'un pis-aller. Mais il y a bien des circonstances oîi elle est réellement préférable. Entre une mauvaise lecture avec inflexions et une bonne lecture recfo fono, il n'y a pas à balancer. D'ailleurs il y a des cas oîi une lecture recto fono sera bien comprise de tout le
inonde, parce qu'il n'y aura pas une syllabe de perdue, tandis que, dans une lecture avec inflexions, il pourra y avoir, non seulement des syllabes, mais même des mots perdus par la chute de la voix à la fin des phrases, surtout de la part de personnes dont la voix est faible. En outre une personne à la voix faible pourra prendre, dans la lecture recto tono, un ton de voix suffisamment haut, pour être bien entendue du commencement à la fin, et cependant ne pas trop se fatiguer.
Dans les communautés ou il y a lecture à table pendant le repas, et où il est d'habitude de fiiire lire tout le monde à tour de rôle, il vaut mieux maintenir la lecture recto tono, parce que c'est le genre de lecture le plus favorable pour se faire entendre malgré le bruit ordinaire aux réfectoires.
Toutefois il est bon, dans les écoles, d'accoutumer les enfants à lire avec les inflexions de la parole parlée, parce que c'est la manière la plus intéressante et la plus naturelle de lire. D'ailleurs, dans la
famille, dans les réunions familières, où l'on est plus à son aise, on arrive plus aisément à lire avec les inflexions justes.
Néanmoins on peut se demander s'il ne vaudrait pas mieux commencer par faire lire les enfants recto tono, et ne les mettre à la lecture avec inflexions que lorsqu'ils savent déjà bien lire leur texte, et qu'ils sont assez avancés pour en avoir l'intelligence. Il est rare que le ton que prennent les petits enfants à l'école ne soit pas faux ; et ils s'habituent ainsi tout jeunes à des ritournelles dont la monotonie et le peu de naturel sont fatisrants, et dont ils ne se €orrigent que très difficilement.
Mais comment faire la lecture recto tono ? Peut-on s'y permettre certaines petites inflexions ?
Quant à ne pas faire les inflexions de la parole parlée, il faut les laisser complètement de côté. Ce n'est pas la peine, pour éviter de faire des inflexions peu naturelles, d'en faire de complètement arbitraires et qui ne sont j^a-^ naturelles du tout. Ainsi, par exemple, il y en a qui montent d'un
ton sur la dernière S3dlabe de chaque phrase ; d'autres font leur finale plus compliquée : en désignant par <]o le ton général de la lecture, ils prennent pour terminer chaque phrase une ritournelle qu'on peut rendre approximativement par les notes do, ré, do, si, la, do. Ces chants et d'autres encore n'ont rien de naturel.
Quant à chanter, qu'on chante juste ; sinon, qu'on lise recto tono absolument sans aucune inflexion.
§3. Les citations.
Comment faut-il faire les citations dans le discours parlé, et dans la lecture recto tono ?
Les citations sont ou des documents importants pour la cause que soutient l'orateur, ou ce sont des autorités citées en passant pour appu^^er et confirmer ses assertions. C'est dans cette dernière catégorie que rentrent les textes cités de l'Ecriture Sainte ou des Saints Pères dans les sermons. Il importe donc que les citations, quelle que soit leur nature, soient
remarquées, et ne demeurent pas confondues avec le reste du discours.
Quand la citation consiste dans un long document, il faut le lire, non seulement pour s'éviter la peine d'apprendre par cœur un long passage qui n'est pas du cru de r orateur, mais aussi et surtout pour lui donner toute sa valeur. Autrement les auditeurs pourraient croire, et en général seraient portés à croire, que la citation faite de mémoire n'est pas rigoureusement conforme au texte, ce qui lui ôterait de son autorité.
Il n'en est pas de même des textes d'Ecriture Sainte, et autres citations courtes, qui peuvent revenir souvent. Il serait fastidieux d'interrompre à chaque instant son discours pour lire une phrase ou deux. Dans le cas des citations courtes, on a assez de confiance dans la mémoire de l'orateur pour être persuadé qu'il cite exactement. Seulement il faut (jue la citation soit reconnue comme telle, si l'on veut qu'elle fasse autorité. C'est là l'important et aussi le difficile.
Les Anglais, pour les textes d'Ecriture Sainte, ont un avantage sur les Français : la langue anglaise a, pour le texte de la Bible, une terminologie spéciale, qui fait reconnaître, à la simple audition, les citations des Saintes Ecritures. Les Français, quand ils veulent s'appuyer sur l'Ecriture Sainte, sont obligés de la citer en latin, sauf à en répéter la traduction en français. Mais il y a bien d'autres citations qui ne sont pas de l'Ecriture Sainte, et pour lesquelles on n'a pas la ressource du latin. D'ailleurs le latin lui-même, combien le comprennent ? Et comment ceux qui ne le comprennent pas pourraient-ils distinguer si la traduction a précédé ou suivi le texte latin ?
Même lorsque l'on emploie les locutions « dit un tel, dit tel auteur », on voit bien quand commence la citation, mais rien n'indique quand elle finit. Et cependant, pour le but que se propose l'orateur en citant, il importe bien de distinguer ce qui appartient à la citation de ce qui n'est que la parole de l'orateur.
Pour cela il faut citer comme si on lisait,
c'est-à-dire, conformément à ce que nous avons remarqué pour la lecture, on fera les inflexions moins profondes que dans le discours parlé. On pourra avec cela prendre un ton plus solennel, on appuiera davantage sur toute la citation. A la fin, on reprendra son ton habituel. C'est surtout dans le texte qui d'habitude sert d'introduction à un sermon, qu'il faut avoir soin d'éviter les inflexions profondes.
Voilà pour le discours parlé. Comment maintenant faire les citations dans la lecture, pour les distinguer du texte courant ?
Si la lecture se fait avec les inflexions de la parole parlée, les règles sont les mêmes que pour les citations dans le discours parlé. On doit en dire autant des notes au bas des pages, quand on juge à propos de les lire : il faut que les notes, comme citations, se détachent nettement du texte courant. Lorsque la citation ou la note est longue, ce qui arrive quelquefois, il ne suffit pas d'une pause à la fin, avant de reprendre le texte de l'ouvrage ; il est bon, dans ce cas, de dire à la fin de la citation ou de la note : « fin de la cita-
tion », ou « fin de la note ». — Il arrive quelquefois que l'indication d'une note est marquée au milieu d'une phrase. Il va sans dire qu'il ne faut pas interrompre la phrase, mais la terminer, avant de lire la note, à moins que celle-ci ne soit très courte ; mais alors il faut reprendre la phrase pour ne pas nuire à l'intelligence du texte courant.
Si la lecture se fait recto to?io, la différence est plus difficile à faire sentir. Elle peut se faire, ou par un changement de ton, par exemple, lire un peu plus bas (non pas moins fort) ; ou par un changement de vitesse, lire, par exemple, un peu plus lentement. Dans tous les cas, quand on a fini la citation, outre le retour au ton ou à la vitesse primitive, il est bon de faire une pause assez longue pour montrer qu'on revient au texte.
AKTICLE SECOND