‹ Cours d'esthétiqueChapitre 13 sur 47 · lA FaNe · texte numérisé non relu

lA FaNe

Jusipi'ici nous n'avons envisagé la question que par son côté général ; nous allons maintenant indiquer^ ce qui constitue le fond propre à ce genre de repré-^ sentation.

D'abord, ce degré du développement de l'art n'a rien de commun avec le mblime; car il ne lui apparr tient pas y comme nous l'avons vu précédemment , de r^résenter l'abjsolu et l'unité de Dieu dans sa puissance souveraine par l'abaissement et le néant des créatures* C'est l'idée dv fini qui domine à ce moment dans la conscience humaine y et par là aussi le fini fait le fond de l'art. Si nous nous tournons , au con*. traire , du côté du symbole proprement.dit avec lequel la forme ile Tart, qui a, pour base la comparaison^ offire un rapport comnmn , nous, voyons qu'ici l'idée s'oppose à la forme , auparavant plus ou moins confondue avec elle dans l'art égyptien , qui cependant fait triompher l'esprit. Mais, maintenant, comme l'élément phjsique et sensible est abandonné à luimême et représenté comme indépendant, réiément

140 DE l'abt symbolique.

spirituel de son côté est quelque chose de fini , de déterminé ; c'est Tbomme avec ses fins bornées , et là nature ne conserve avec lui d'autre rapport que celui de lui révéler , par des signes , ce qui lui est le plus avantageux et le plus utile à connaître. Ainsi, les phénomènes de la nature , la tempête , le vol des oiseaux , la disposition des entrailles des animaux, etc. , dans leur signification relative aux intérêts humains , sont dès-lors pris dans un tout autre sens que dans les conceptions religieuses des Parses^ des Indiens ou des Egyptiens. Chez ces peuples, le principe divin est encore plus ou moins mêlé et confondu à la nature, de telle sorte que l'homme vit au milieu d'un monde rempli de dieux, et dans sa conduite doit reproduire cette unité de la nature et de Dieu. Mais si l'hotnme s'est replié sur lui-môme et s'est renfermé en lui-même dans la conscience de sa liberté , il devient alors son propre but ; il agit , travaille selon sa volonté ; il- a sa vie propre et sent l'importance de ses fins avec lesquelles la nature présente un rapport extérieur. C'est pourquoi celleci se rapetisse à ses yeux et se met à son service. Aussi, sous le rapport religieux, il ne trouve pas en elle le spectacle de l'absolu ; il ne la considère plus que comme un moyen par lequel les dieux se révèlent à lui pour le plus grand avantage de ses intérêts , et lui font connaître leur volonté par l'intermédiaire des phénomènes visibles , laissant à son intelligence Je soin de les expliquer elle-même.

Mais cette espèce de symbolique n'appartient pas encore à Fart , elle reste dans la sphère simplement religieuse ; car le liâtes entreprend Tinterprétation des phénomènes de la nature seulement dans un but pratique j qu'il s'agisse de l'individu et de ses projets particuliers , ou des intérêts de tout un peuple et de ;ses actions publiques. La poésie, au contraire, doit exprimer les situations et les rapports sous une forme plus générale et plus contemplative.

Ce qui af^rtient donc à la forme de l'art que nous 4ivons à considérer, c'est la représentation d'un phér Jiofflètte de la nature comme symbole qui exprime une idée générale prise dans le cercle de la vie et de la conduite humaines , ^ qui peut être considérée comme une leçon morale , un précuite de sagesse pratique, ki , ce n'est plus la volonté divine qui se manifeste en elle-^méme à Thomme par des signes naturels et leur sens religieux , mais une succession ordinaire de phénomènes d'où se laisse abstraire , d'une manière toute humaine et toute rationnelle , un principe moral , un avertissement , une leçon , une règle de pru- <knce , el qui , à cause de cela ,. lui est proposée et mise sous les yeux.

Telle est la place que nous devons donner ici au gmre de fables auquel Ésope a donné son nom.

La fabU éêoptque, en effet , dans sa forme primitive, est une semblable conception. Elle natt de l'observation d'un rapport entre un fak , un événevkçmi pris dans la nature, particulièrement dans le

142 BE lUrt symbolique.

règne animal, et un fait analogue de la vie humaine. Ce rapport, sai^i dans son caractère général, acquiert un sens , une signification pour Thomnie.

Conformément à ce principe, la vraie fable éso- |nque est la re(Mrésentatioa d'une scène de la nature inanimée ou animée , d'un accident de la vie des animaux , qui n'est pas inventé à plaisir , mais recueilli avec son caractère original et vrai, par une obsen^tion fidèle, et, ensuite, est raconté de telle sm'te que , mis en rapport avec la vie humaine et son côté pratique,. la prudence en tire une règle de conduite et une leçoil morale. La première condition , par con^ séquent , à exiger , c'est que le fait déterminé , qui doit fournir ce qu'on appelle la morde ^ ne soit pas imaginé à plaisir, et surtout dans un sens opposé à la • manière dont de pareils incidents se passent réeiiMEient dans la nature. En second lieu , le récit doit rapporter le fait , non dans sa généralité , mais avec son caractère d'individualité , comme événement réel et historique, ce qui n'empêche pas qu'il ne soit pris pour type de tout évmement du nième genre.

Cette forme primitive de la fable lui donne , en troisième lieu , pour caractère , la plus grande naïveté, parce que le but didactique et le dévek^pement d'idées générales utiles n'apparaît que tardivement , et non comme quelque chose de prémédité , àb ch^ché de longue main. Aussi , parmi les fables attribuées à Esope , ceUes qui affilent le plus d'attrait sont celles qui présentent les caractères précédents.

Mais il est facile de s'apercevoir que le fabula docei ôte déjà de la vie au tableau et le rend plus pâle; ou bien alors , la morale est si peu d'accord avec la fable , que , souvent , elle en est le contrepied ; quelquefois on peut tirer plusieurs leçons meilleures que celle qui est donnée.

Quelques exemples serviront à éclaîrcîr cette définition de la fable ésopéenne.

Le chêne et le roseau sont assaillis par l'orage; le faible roseau plie , le chêne robuste est brisé : c'est une chose qui s'est offerte très-souvent à nos yeux , pendant un orage violent. Au point de vue moral , c'est un homme fier , inflexible , en présence d'un autre homme d'une condition humble , qui sait se conserver par son habileté , dans des rapports de subordination; tandis que l'autre, par son opiniâtreté, est entraîné à sa perte. Il en est de même de la fable de V hirondelle^ conservée par Phèdre. Les' hirondelles voient, avec les autres oiseaux, un laboureur semer la graine du chanvre, avec lequel on fera, plus tard, des filets pour les prendre. Les prévoyantes hirondelles quittent la contrée , les autres oiseaux ne veulent pas suivre leur exemple : insouciants, ils restent et tombent dans les filets. Ici, encore, un phénomène réel, emprunté à la nature, est donné comme principe de la fable. Ort sait que les hirondelles, en autonine, partent pour les régions du sud , et , par conséquent , ne se trouvent plus dans le même pays à l'époque où Ton prend leç oi-

444 DE l'4Rt symbolique.

seaux. On peut en dire autant de la fable de la thauve^sowris qui est méf>risée le jour et la nuit, parce qu^elle n'appartient ni au jour ni à la nuit« On prête un sens général à de pareils incidents prosaïques en eux-mêmes , quand on en fait Tapplication à la vie humaine. C'est ainsi qu'il y a de braves gens qui savent tirer de tout ce que leur offre le spectacle de la nature des leçons édifiantes ; mais là, il n'est pas nécessaire que le phénomène naturel proprement dit saute , pour ainsi dire , aux yeux. Par exemple , dans la fable du renard et du corbeau y le fait réel n'est pas facile à reconnaître au premier coup d'œil , quoiqu'il ne soit pas hors de toute vraisemblance. Les corbeaux et les corneilles ont coutume de pousser un croassement , lorsqu'ils aperçoivent quelque objet étranger, un homme ou un animal. Une pareille analogie se trouve dans la fable de l'épine qui arrache de la laine aux passants , ou blesse le renard qui cherche en elle un abri ; dans celle du paysan qui réchauffe une couleuvre dans son sein. D'autres représentent des incidents qui peuvent bien , en effet , se rencontrer dans la vie des animaux ; .comme dans la première fable d'Esope , où l'aigle enlève les petits du renard et emporte , avec un morceau de viande dérobé au sacrifice , un charbon ardent qui met le feu à son nid , etc. D'autres enfin renferment des traits de l'ancienne mythologie, comme la fable du scarabée j de V aigle et de Jupiter. Ici, la circonstance vraie ou non, empruntée à l'histoire naturelle,

savoir : la différence du temps de la ponte de Taigle et de celle de Tescarbot, apparaît aussi bien que rimportance traditionnelle du scarabée ; et le vieux symbole est déjà présenté sous une forme comique , comme il le fut plus tard bien plus encore par Aristophane. Combien de ces fables appartiennent à Esope lui-même ? c'est ce qu'il est impossible de déterminer. On sait seulement qu'un petit nombre , celle du scarabée et de l'aigle, par exemple, sont ésopéennes, ou que , du moins , elles sont assez anciennes pour pouvoir être attribuées à Esope.

Quant à ce personnage lui-même , on raconte que c'était un esclave difforme et bossu. Il vivait, dit-on, en Phrygie , dans une contrée qui marque la transition du symbolisme réel, c'est-à-dire d'un état où l'homme est encore retenu dans les liens de la nature, à une civilisation plus avancée, où l'homme commence à comprendre la liberté de l'esprit et à l'apprécier. Aussi , loin de ressembler aux Indiens et aux Egyp* tiens, qui regardent comme quelque chose d'élevé et de divin tout ce qui appartient au règne animal et à la nature en général , le fabuliste considère toutes ces choses avec des yeux prosaïques. Il n'y voit que des phénomènes dont l'analogie avec ceux du monde moral servent uniquement à Téclairer sur la conduite qu'il doit tenir. Toutefois , ses idées ne sont que des traits d'esprit , sans énergie ni profondeur , sans inspiration , sans poésie ni philosophie. Ses réflexions et ses enseignements sont pleins de

446 DE l'art symbolique.

seDS et de sagesse ; mais ils ont quelque chose de recherché et d'étroit. Ce ne sont pas les créations libres d'un esprit qui se déploie librement ; il se borne à saisir dans les faits que lui fournit elle-même la nature, dans les instincts et les mœurs des animaux, dans de petits incidents journaliers, quelque côté immédiatement applicable à la vie humaine , parce qu'il n'ose pas exposer ouvertement la leçon en elle-même. Il se contente de la voiler, de la donner à entendre ; c'est comme une énigme qui serait toujours accompagnée de sa solution. La prose commence dans la bouche d'un esclave; aussi le genre tout entier est prosaïque.

Néanmoins , ces anciennes productions de l'esprit humain ont parcouru presque tous les âges et tous les peuples ; et quel que soit le nombre des fabulistes dont puisse se vanter une nation qui possède la fable dans sa littérature , ces poésies ne sont, pour la plupart, que des reproductions des premières fables traduites seulement dans le goût de chaque époque. Ce que les fabulistes ont ajouté à la souche héréditaire et ce qui peut être considéré comme de leur invention , est resté bien en arrière des conceptions originales.

Parmi les fables ésopéennes , nous en trouvons beaucoup qui, pour l'invention et les développements, sont d'une extrême sécheresse. Elles ont été , avant tout , composées pour servir de leçon, de sorte que les personnages, animaux ou dieux, ne sont là que comme un vêtement pour la pensée. Elles sont loin d'exprimer

avec la même vérité les traits de la vie des animaux. C'est un défaut qui se rencontre quelquefois chez les modernes , par exemple dans la fable de Pfeffel , le hamsUr. Un hamster, en automne , a amassé des provisions. Un autre, qui n'a pas eu la même prévoyance, se trouve, par sa négligence, réduit à la misère et à la famine. De même celle du renard^ du chien de chasse et du lynx. Ces trois animaux, qui possèdent chacun un talent particulier, le premier la ruse , le second la finesse de Todorat, et le troisième une vue perçante, vont trouver Jupiter pour obtenir un égal partage de leurs dons naturels. Jupiter y consent : le renard devient fou , le chien impropre à la chasse , et le lynx à la vue d'argus est atteint de la goutte sereine. Que le hamster n'amasse pas de provisions pour l'hiver, que les trois autres animaux perdent accidentellement leurs qualités distinctives par un partage égal , c'est ce qui est tout-à-fait contraire à la nature , et , par conséquent , manque de couleur et de vérité. Aussi, sous ce rapport , la fable de la cigale et de la fourmi est bien meilleure , et celle du cerf qui, avec son bois magnifique , se plaint de ses jambes de fuseaux, nous parait encore préférable.

On a coutume de se représenter, en général , dans la fable, la morale comme étant la chose principale; de sorte que le fait raconté n'est plus qu'un simple vêtement pour la pensée , qui est la leçon ; c'est uniquement pour servir à celle-ci qu'il a été inventé. — Mais de pareils travestissements , surtout lorsque

148 DE l'art symbolique.

rincident décrit est en contradiction avec les mœurs des animaux mis en scène, sont des fictions fades an plus haut degré et complètement insignifiantes. Car une fable n'est intéressante que parce qu'elle donne à un objet réel ,pris dans la nature , un sens plus général que celui qu'il ofire immédiatement par lui-même. On a supposé aussi que l'essence de la fable consiste en ce que ce sont des animaux qui agissent et conversent à la place des hommes. Cependant , un pareil travestissement ne peut être un objet bien attrayant, lors même que ce serait quelque chose de plus qu'une comédie jouée par des singes et des chiens ; et , ici, c'est précisément le contraste de la nature animale et de ses formes extérieures avec les actions humaines qui , joint à l'habileté des acteurs bien dressés , fait l'unique intérêt du spectacle. Breitinger donne pour ce motif le merveilleiujc , comme faisant le charme propre de ce genre de poésie. Mais , dans les fables primitives , la représentation d'animaux parlants n'est pas donnée comme quelque chose d'extraordinaireet de merveilleux. Lessing pense que mettre en scène des animaux conserve un grand avantage , celui de rendre m(ciitgfi6ie l'enseignement moral, et d'en abréger l'exposition par la connaissance que nous avons des qualités des animaux. Ainsi, la ruse du renard, la générosité du lion , la gloutonnerie et la férocité du loup, à la place de ces abstractions : rttséy magnanime y etc. , nous mettent sous les yeux une image déterminée et frappante. — Cependant, cet avantage ne

change rien d'essentiel au caractère grossier et trivial du simple travestissement; et, en général, il est peu avantageux de nous représenter les animaux au lieu des hommes , parce que la forme animale est un masque phis propre encore à cacher qu'à expliquer , pour la ratsan^ l'idée que Ton veut rendt*e^ intelligible.

La plus grande fable de ce genre serait r'ancienne histoire du Reineke Fueks ( le roman du Renard ) ; mais elle n'est plus une fable proprement dite.

En effet , nous pouvons encore rattacher ici , comme constituant un troisième degré , les manières sui^* vantes de traiter la fable ; mais alors nous commençons à dépasser sOft cercle propre. Pour qu'une fable offre de l'intépèt à l'esprit , il faut trouver^ parmi les phénomènes de la nature, des circonstances qui soient propres à servir de base à des réflexions générâtes' sur la vie et la conduite humaines ; et cela de telle sorte que l'élément animal ou physique ne soit pas enlevé à son caractère originaK Mais , en général , le rapport et le rapprochement dé ce qu'on appelle la morale avec le fait raconté, est seulement une aifaire d'imagination , une sailK<9 d^esprit personnel , et , par conséquent , un sujet de plaisanterie. Ce dernier côté est donc cehiî qui apparaît surtout à ce degré. La fable, dans sa forme exté-^ rieure est , en effet, prise alors comme une plaisanterici Goethe a con^K»é plusieurs poésies de ce genre , qui sont pleines de grâce et d'esprit. Nous citerons^ celle qui est intitulée le Cfahmid :

150 tiE L^ART SYimOLlQUi:.

« Nous cheminons en tout sens , courant après le 9 plaisir et les affaires ; cependant , toujours derrière 9 nous quelque chose jappe et aboie de toutes ses n forces ; depuis le seuil de la maison le roquet ne nous » quitte pas ; le bruit qu'il fait pendant la route prouve n seulement que nous voyageons, y Dans ce nouveau genre , comme dans la fable éso- « pique , les personnages empruntés à la nature nous développent , dans leur manière d'être originale et leurs actions , les situations de la vie humaine , les passions et les traits de caractère qui ont le plus d'affinité avec les mœurs des animaux. Tel est le roman du Renard , cité plus haut, et qui est plutôt un conte qu'une fable proprement dite. Le fond du poème 9 ce sont les mœurs d'une époque d'anarchie , de violence , de perversité , de bassesse et d'incrédulité religieuse, où régnait une apparence de justice dans les relations extérieures de la société civile ; tandis qu'en réalité , la ruse , la finesse ctuteleuse et l'intérêt triomphaient partout. Ce sont là les mœurs du moyen-âge , telles qu'elles apparaissent principalement en Allemagne. Les vassaux puissants mon^ trent bien un certain respect pour le roi ; mais, au fond, chacun fait ce qu'il veut, vole, assassine, opprime les faibles , trompe le roi , en sachant se ménager la faveur de la reine ; de sorte que le lien est très-faible entre toutes les parties du corps social. Tel est le sujet moral qui est représenté , non par des maximes abstraites , mais dans un ensemble de si-

taations et de caractères , et qui , à cause de la perversité qui y règne , se produit sous la fwme de la nature animale y comme lui étant convenable. Par là aussi la satire p^d son caractère aggressif et direct ^ puisque nous trouvons un tableau semblable dan$ le règne animal. Le travestissement n'apparaît pas seulement comme emprunté à une circonstance accidentelle et analogue au sujet ; le côté particulier s'efface ; , il renfenne une certaine généralité , et partout perce cette pensée : // en est de même dam le monde ou nous tivons. Maintenant^ le côté plaisant consiste dans le travestissement même. Le risible est mêlé au sérieux amer de la chose, parce que la société humaine trouve son image parfaite dans la vie des animaux , et qu'en outre, les scènes naïves de la nature animale fournissent une foule de traits capables d'exciter la galle; Aussi, malgré toute la violence des mœurs représentées dans ce tableau , nous n'avons sous les yeux qu'une plaisanterie sans méchanceté Téfléchie , un comique vrai , sérieux et senti de tout le monde^

Page 1