ANNALES ROMAINES. ANNÉE 210 AVANT J. C. — SECONDE GUERRE PUNIQUE
Messieurs, pour terminer l’histoire du consulat de Sulpicius Galba et de Fulvius Centumalus, il nous a fallu porter-nos regards sur l'Étolie et sur l'Espagne. Lévinus s'est concertée avec les Étoliens, et, secondé par eux, il a soulevé plusieurs cités grecques, même Lacédémone, contre le roi de Macédoine Philippe. Le besoin de résister à cette confédération a disirait ce prince de son projet de descente en Italie. Chez les Espagnols, Marcius, malgré sa bravoure et ses succès, ne pouvait plus, avec le peu de forces dont il disposait , tenir tête aux armées carthaginoises. Claudius Néron lui amena un renfort de six mille huit cents hommes; mais Asdrubal promit d’évacuer la péninsule, et parvint, en trompant Claudius, à se tirer d’une position périlleuse. Ce fut alors que Publius Scipion , élu par les comices proconsul à l’âge de vingt-quatre ou vingt-six ans, conduisit onze mille guerriers en Espagne. Marcellus revint de Sicile, n’obtint du sénat que la simple ovation, et se décerna, de sa propre autorité, l'honneur du triomphe sur le mont Aventin. Le moment était venu de nominer de nouveaux consuls : Manlius Torquatus n'accepta point les premiers suffrages qui l’appelaient à cette dignité ; les conturies la conférèrent à Lévinus et à Mare. ‘4, qui en prirea' possession le 5 avril 210. Lévinus entra dans Rome, accompagn de Campaniens
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et de Siciliens, qui venaient se plaindre, les premiers des rigueurs de Fulvius, les seconds de celies de Marcellus. Le sénat approuva les actes de l’un et de l’autre, Cependant Marcellus, à qui le sort avait assigné la Sicile, consentit à céder le commandement à son collègue Lévinus, et à prendre en échange celui de l’ftalie méridionale; et lon invita Lévinus à traiter les Syracusains avec bienveillance. Les sénateurs se montrèrent beaucoup plus sévères à l'égard des Capouans : je vous ai rapporté les dispositions du décret prononcé contre eux. Les consuls enrôlaient des soidats et des matelots, et publiaient un édit qui obligeait les particuliers de subvenir à des dépcuses auxquelles ne suffisait pas le trésor public. De violents murmures éclatèrent ; le sé: nat s’assembla ; il inclinait à maintenir l’édit; et nous avons laissé cette délibération au momeat où Lévinus prit la parole pour proposer une autre mesure. « C’est à nous, dit-il, de donner l'exemple des sa- « crifices. Voulons-nous trouver nos inférieurs disposés « à supporter des charges que nous leur imposons? « commençons par en accepter nous-mêmes le fardeau. « Péposons dès demain au trésor de la république no- « tre or, notre argent, notre monnaie de cuivre, sans « rien réserver que des anneaux pour nous, pour nos « femmes ét nos enfants, qu’une bulle d’or pour nos « fils, et une once d’or pour ceux d’entre nous qui ont « des épouses ou des filles ; que des harnais de chevaux « pour ceux qui ont rempli des magistratures curules, « et l'argent qui doit leur servir à se procurer la salière « et la coupe consacrées aux usages religieux. Les au- « tres sénateurs ne conserveront qu’une livre d'argent; « les pères de famille, que cinq mille as de cuivre mon-
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CENT DIXIÈME LEÇON. 103 « nayé, Portons aux triumvirs de la banque tout le « surplus de ce que nous possédons en cuivre, en ar- « gent, en or; portons-le sans nous y obliger par un « sénatus-consulte; etque cette contribution volontaire, « que ce zèle patriotique excite l’émulation d’abord « des chevaliers, puis de tous les autres citoyens. Voilà « le seul expédient que nous ayons trouvé, mon col- « lègue et moi, après l'avoir longtemps cherché en- « semble, » L'assemblée leur en rendit grâce, et chaque sénateur s’exécuta sans délai. C'était à qui s’inscrirait le premier : les triumvirs suffisaient à peine à recevoir les dons, et leurs commis à enregistrer les noms de ceux qui les offraient. Les chevaliers et les simples plébéiens imitèrent cet honorable empressement, Sans édit, sans contrainte, la république obtint les moyens d’équipec et d'entretenir ses flottes.
On croyait voir un parfait équilibre entre elle et ses ennemis. Si Annibal occupait Tarente, Rome en gardait la citadelle. Philippe, toujours redoutable, était bloqué dans sa Macédoine par les vaisseaux de la république. En Sicile, Rome dominait à Syracuse, Carthage à Lilybée. Le peuple romain avait perdu en Espagne deux fortes armées et deux généraux illustres : il n’y envoyait qu’un jeune proconsul, mais plein d’espérances et riche d'avenir. Annibal, réfugié dans le Bruttium, ne s'y traçait d'autre plan de campagne que de saccager le pays, afin que ceux qui l'envahiraient après lui n’y trouvassent que des ruines. Ce projet indigna les peuples et les disposa en faveur de Marcellus, qui travaillait à les rainener à son parti. Salapie, ville apulienne, située à quelques lieues de la mer, presque à l’embouchure de lAnfis, se partageait entre les deux nations
rivales. Des deux chefs qui la gouvernaient, l’un,nominé Dasius, tenait pour Carthage; l’autre, appelé Blasius, servait Rom: et n setenait des relations secrètes avec Marcellus : il lui avait promis de l’introduire dans la place; mais il fallait amener Dasius à s’y prêter, et pour cela lui faire part de ce dessein. Blasius risqua cette confidence, et Dasius ne la reçut que pour s’en servir contre son rival. Aunibal ayant reçu des lettres de ce Dasius, où Blasius était dénoncé comine un traitre, leur enjoignit, à l’un et à l’autre, de se rendre auprès de lui. Quand il eut expédié les affaires qui l'occupaient, lorsqu'il: entrèrent dans sa tente, il les mena tous deux à l'écart; et Blasius, prenant le premier la parole, accusa Dasius de pratiquer avec Rome des intelligences criminelles. On dit qu’Annibal ne sut pas démêler entre eux le coupable, et se figura que leurs accusations réciproques ne provenaient que d‘ leur rivalité : il les renvoya, en les exhortant à la concorde. Ce n’est point en cette occasion que sa clairvoyance et sa sagacité se font admirer. Blasius continua, moins timidement que jamais, de négocier avec les Romaïns, et de solliciter son collègue, qui, frustré des récompenses qu'il s'était promises, se détacha fort volontiers d’Annibal. Voilà qu’il est convenu entre les deux chefs salapiens qu’ils livreront à Marcellus leur ville et la garnison, composée de cinq cents Numides, les meilleurs cavaliers de l’armée carthaginoise. Un corps de Romains paraît à l’improviste levant la place. Les Numides s’aperçoivent qu’ils sr rabis; mais, résolus à vendre chèrement leur vie, ils espèrent au moins de s'échapper d’une ville qui va se livrer aux Romains. Ils trouvèrent
toutes les issues fermées ; et, voyant bien que leurs che- rentine, i
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CENT DIXIÈME LEÇON. 165 vaux leur seraient inutiles au milieu d’une enceinte murée , ils combattirent à pied avec un acharnement inoui, Accablés de toutes parts, ils succombèrent les armes à la main : de cinq cents, il n’en survécut que cinquante, qui se rendirent. Annibal faisait là une perte plus considérable qu’elle ne semblait l'être : depuis ce temps, sa cavalerie eut moins de supériorité. Il s’en consolait, autant qu'il pouvait, par l'espoir de conquérir la citadelle de Tarente, toujours défendue par ce Livius qui avait laissé surprendre sa ville, et qui expiait par des privations forcées son ancien goût pour la bonne chère. Cette forteresse allait se voir réduite à la dernière pénurie, si les Romains n’eussent songé à la ravitailler, Lévinus lui envoya de Sicile les provisions dont elle manquait. Les barques qui les portaient étaient escortées par des galères ; et le commandant de cette escadre s’appelait DécimusQuintius, homme nédansun rang obscur,
nais devenu un très-habile marin. Marcellus, qui savait discerner le mérite, l'avait fait capitaine d’une galère; on lui confia bientôt la direction de quatre quinquérèmes : c'était l’escadre qui accompagnait et protégeait le convoi destiné à la citadelle de Tarente. Quintius, informé que les Tarentins avaient en mer une flotte bien plus considérable , que Démocrate commandait pour eux vingt vaisseaux de guerre, crut à propos de prendre un détour, et fit voile vers les côtes de la Lucanie. Il y rassembla des bâtiments équipés, d'après ses ordres, par les alliés de Rome, dans les ports de Pestum et de Vélia. De là il vint à Rhégium, recruta des rameurs entre Crotone et Thitrium; et, lorsqu'il se sentit assez fort pour se mesurer avec la flotte tarentine, il conduisit ses barques au point qu’elles de-
vaient atteindre, Cependant Démocrate, instruit de ces préparatifs, se mit en mouvement, et se porta, pour attendre le convoi, à quinze milles de la forteresse, c'est-à-dire à la hauteur de Sacriportus, place mari. time, voisine de Métaponte et de l'embouchure du Bradanus, aujourd’hui le Bradano, vers les confins de la Lucanie et du pays tarentin. J1 ne s’agit point ici du Sacriportus voisin de Préneste, dont parlent Velléius Paterculus, Florus, Aurélius Victor et Appien. Au moment où l’escadre romaine, secondée par un temps et des vents favorables, entrait, à la voile et sans le secours des rames, dans le golfe de Tarente , elle aperçut les vaisseaux ennemis, baissa aussitôt les voiles, mit ses rameurs en exercice, el s’apprèta au combat. La victoire allait assurer aux uns ou aux autres l’empire de la mer, priver Annibal de tout moyen facile de communication avec Carthage, ou bien affranchir Tarente de la domination de Rome. On supposait du moins que la bataille aurait l’un de ces résultats. Elle fut donc vive et acharnée. Des deux côtés les galères partent au même signal, et se heurtent du bec de leurs proues. Après ce premier choc, elles s’éloignent à la rame, pour revenir à plusieurs reprises les unes contre les autres, chaque fois avec plus d’impétuosité. Elles s'accrochent enfin, et l’on vient à l’abordage : les plus fortes entraînent celles qu’elles ont saisies avec des mains de fer et des crampons; les traits volent, les glaives se croisent. Tous les vaisseaux sont aux prises; mais nulle part l’action n’est plus animée qu'entre celui qui porte Quintius et celui où commande Nicon, seigneur tarentin, signalé par la haine implacable qu'il a vouée aux Romains. Nicon cherche Quintius, il l’at-
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CENT DIXIÈME LEÇON. 167 taque , il l'atteint d'un trait qui le précipite dans la mer. Suivi de ses Tarentins, Nicon saute snr le vaisseau ennemi, et s'empare de la proue, où il trouve les Romains consternés de la mort de leur chef. La poupe résiste encore, mais une galère tarentine survient, et s’en rend maîtresse, Cet échec déconcerte les autres vaisseaux de Rome : tous prennent la fuite; plusieurs vont échouer sur la côte voisine, où ils sont la proie des Thuriens et des Métapontins. Une partie des barques chargées de vivres tombe au pouvoir des vainqueurs. Le surplus gagne le large en louvoyant, et se réfugie en divers ports. Cette déroute n'aurait laissé aucun espoir à Livius dans sa citadelle de Tarente , s’il n’eût, en ce même temps, combattu avantageusement ceux qui la bloquaient. Ils s'étaient répandus par pelotons dans les campagnes, apparemment pour y trouver des moyens de subsistance. Livius les fit suivre par un détachement qu'il mit sous les ordres de Persius, capitaine entreprenant, Persius mit ces fourrageurs en fuite, et les contraignit à regagner leur ville, où ils ne rentrèrent pas sans peine; car on ne leur ouvrit que la moitié d’une porte, de peur que les Romains n’y pénétrassent avec eux. Livius trouva ainsi les moyens de s’approvisionner autour de sa place, et d'empêcher ses ennemis d’user de la même ressource.
Marcellus reprenait alors dans le Samnium des villes qui s'étaient livrées aux Carthaginois, et entre lesquelles Tite-Live nomme Maronée et Mèles. On ne sait à quel lieu appliquer le premier de ces noms: le second semble correspondre à Mileto ou à Molise. Annibal avait dans ces places des garnisons, des magasins, des caisses militaires. Le consul y fit trois mille prisonniers,