‹ Cours d'études historiques [microforme] (volume 2)Chapitre 25 sur 59 · REP RL · texte numérisé non relu

REP RL

réparties entre les soldats; mais le trésor de l’armée acquérait des monnaies d'argent du poids total de dix-huit mille trois cents livres, outre la vaisselle du même métal et deux cent soixante-seize coupes d'or, qui, pour la plupart, pesaient chacune une livre au moins. Le questeur Caius Flaminius recueillit toutes ces dépouilles, dont on estime la valeur à six cenits talents d'argent, ajoutés par Scipion aux quatre cents qu'il avait apportés de Rome.

Il restait à régler le sort des otages que les Carthaginois avaient exigés des villes et des provinces; sur ce point les anciennes relations ne sont pas d'accord entre elles : Tite-Live en convient. D’une part, on assure que le nombre de ces otages espagnols ne passait, pas trois cents ; de l’autre, on l'élève à sept cent vingt-cinq. Les variantes s'étendent à d'autres articles. Nous avons vu la garnison carthaginoise réduite à deux mille homines : ailleurs elle est de sept mille, de dix mille même. Au lieu de six mille prisonniers, certains auteurs en compteut aussi dix mille ; et quelques-uns, pour mon: trer une exactitude plus scrupuleuse, disent dix mille vingt-cinq. Les scorpions, dont Tite-Live n'ose borner le nombre, n'étaient pas plus de soixante en tout tant grands que petits, selon Silénus, auteur grec dont fidélité paraît suspecte à Denys d’Halicarnasse , et qui n’est pas mieux recommandé;par Diogène Laerte et par Tzetzès. Valérius Antias, au contraire, comptait préci: sément six mille scorpions de première grandeur et treize mille d’une moindre dimension. Ce même Valkrius met Junius Silanus et non Lélius à la tête de la flotte romaine; il donne pour commandant à la garntson carthaginoise Armès et non pas Magon. Les rap-

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ports ne sont guère plus uniformes en ce qui concerne le nombre des galères prises par Scipion et le poids de l'or et de l'argent qu’il ramassa dans Carthagène. Je reviens, Messieurs, aux otages détenus dans la ville conquise; c'était, nous dit-on, une brillante jeunesse de l’un et de l’autre sexe, la fleur de la noblesse ibérienne , le plus riche butin tombé aux mains du vainqueur. Il fondait sur ce précieux dépôt l'espérance de sattacher les plus illustres familles. S'étant fait amener lous ces jeunes otages, il leur adressa des paroles affectueuses. « Consolez-vous, leur disait-il, et bénissez «le jour qui vous met au pouvoir d'une république «dont vous ne devez attendre que des bienfaits. C’est «à regret qu’elle retient sous le joug des peuples indo- «ciles : elle aspire à conquérir des amis. Oui, vous «reverrez vos foyers, vous revolerez dans les bras de « vos mères , et je n'exigerai d’autres rançons que l’af- « fection de vos parents. » Il se mit ensuite à leur distribuer de petits présents , des bijoux qu’il avait choisis dans le butin et réservés pour cet usage; aux filles des poupées et des bracelets, aux garçons de petites épées et des couteaux. Il voulut avoir une liste complète de leurs noms avec désignation de leur: villes natales. Enfin des courriers dépêchés par lui se r'ndirent auprès des familles de ces nobles enfants; et bientôt on vit leurs pères accourirà Carthage la Neuve pour les reconnaître et les reprendre. Quelques députés des divers cantons de l'Espagne se trouvaient alors dans cette ville : ils réclamèrent plusieurs jeunes otages, que le général leur fit remettre aussitôt. Ceux qu'on ne redemandait point encore, il les confia au questeur Flaminius, en lui ordonnant d’adoucir par

les. meilleurs traitements les rigueurs de leur exil,

Après tant de fatigues et de soins, le proconsul et l'armée prirent quelque repos. Lélius resta dans la place : Scipion se retira dans son camp, et y passa la nuit, Le lendemain, dès que le jour parut , il assembla ses officiers, ses soldats, tous ceux qui servaient sur la flotte, y compris les rameurs; et, selon l'usage des généraux après une victoire, ou des historiens après de pareils récits,il prononça une harangue. Vouscomprenez assez, Messieurs, qu'elle consiste en actions de grâces, d’abord aux dieux immortels, puis aux guerriers de la république; en félicitations sur le triomphe qu'on vient d'obtenir; en présages de ceux dont il doit être suivi. Elle se termine par l'annonce des récompenses qui vônt être distribuées. Une couronne était promise à celuj qui le premier serait parvenu au plus haut point des murs, Jadis les couronnes murales que décernaient les Romains n'étaient tissues que de brins d'herbes; mais déjà il fallait de l’or façonné en créneaux. Deux concurrents se présentèrent : Quintus Trébellius, centurion dans la quatrième légion, et Digitius, simple soldat de marine. Lélius soutenait vivement la cause du second , Tuditanus celle du premier; la dispute s’échauffait entre la marine et les troupes de terre. De peur qu’elle ne dégénérât en sédition, le proconsul nomma trois cominissaires, qu'il chargea de vérifier les faits, Lélius, Tuditanus et Cornélius Claudius. Ce dernier passait pour impartial, mais les deux autres semblaient plutôt des parties que des juges : les deux sections rivales n’en devinrent que plus turbulentes. Lélius s’approcha du tribunal où siégeait le proconsul, et lui déclara, au nom des trois commissaires , que des deux parts on était dis-

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posé à se battre et à se parjurer plutôt que de renoncer à ses prétentions. Scipion comprit qu'il importait de terminer sans délai une affaire si périlleuse, Sans plus de perquisition, il prononça que Digitius et Trébellius avaient gagné au même instant le haut des murailles; que l’un et l’autre méritaient également une couronne d’or. Il décerna ensuite plusieurs autres prix, et le premier de tous à Lélius, par lequel, disait-il, il avait été lui-même , non pas seulement secondé , mais égale. Trente bœufs et une couronne d’or récompensèrent Lélius. Le camp et la ville retentissaient des éloges de toutes les vertus de Scipion , des hommages renlus à sa sagesse, à sa bravoure, à sa modération , à sa générosité, Oui , disait-on , l’âme du père a passé dans le fils.

Magon, le général des troupes carthaginoises, n'avait rien négligé de ce qui pouvait soutenir les intérêts de a patrie; Scipion et Lélius eurent pour lui tous les égards dus à un vaillaut ennemi. Des Espagnols réduits par les Carthaginois à la servitude languissaient encore dans les fers. Le proconsul ordonna de pourvoir libéralement à leurs besoins. Cependant une captive vint se jeter à ses pieds, femme d’un âge avancé et d’une noble physionomie. Par ses larmes, par ses supplications, elle attira l’attention du proconsul, dont les regards et les prévenances l’enhardirent à parler. « Ordonnez à vos Ro- «mains, lui dit-elle, d’avoir pour leurs captives plus de «ménagements que n’en ont eu les Carthaginoïs. » Scipion crut qu’on avait mal pourvu à leur subsistance. Il manda les officiers publics qu’il avait chargés de ce soin : ils protestèrent qu’ils s’en étaient fidèlement acquittés. Ne s'en rapportant point à leur parole, il fit revenir la

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190 HISTOIRE ROMAINEKE,

dame, et lui annonça qu’il allait lui donner, à elle et à sescompagnes, des nourriciers plus attentifs. « Oh non! « répondit-elle, ce n’est point des aliments qui nous sont « distribués que nous avons à uous plaindre; » et, en proférant ces mots, elle tournait ses regards sur ses nièces, sur d’autres princesses déchues qui l’environ. naient, brillantes encore, au sein de l’infortune, de jeu. nesse et de beauté. Scipion comprit quel devoir il avait à remplir : des larmes échappèrent de ses yeux ; il ten. dit la main à la suppliante; et l'intérêt qu'il prit au sort des jeunes captives rassura pleinement celle qui leur servait de mère. Les lois et les mœurs de Rome leur garantissaient tous les respects dus à leur sexe, à leur âge, à leur rang et à leurs malheurs. Il promit qu'elles seraient traitées, non comme des esclaves, mais comme ses propres sœurs ou ses filles, et les confia au plus vertueux de ses officiers, en le chargeant de remplir à leur égard les saints devoirs d’une honorable hospitalité.

Scipion avait quelquefois montré des penchants qui ne promettaient pas tant de sagesse. On savait dans l'armée quel était le plus faible côté de ses mœurs et de son âme. De jeunes guerriers crurent lui complaire en lui amenant une captive dont ils avaient distingué l beauté ravissante, Il n'avait que vingt-cinq à vingt-sept ans, et n’était point marié : tant de charmes firent sur lui une impression vive; mais, en éblouissant ses yeux, ils n’aveuglèrent pas sa raison. Il interrogea la captive, voulut savoir d'elle quels étaient son pays, sa famille, ses engagements. Dès qu’il la sut fiancée à un prince celtibérien nommé Allucius, épris pour elle d’une passion ardente, le proconsul réprima celle qu'il

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sentait naître dans son propre cœur. « Je veus remer- «cierais d'un présent si magnifique, dit-il à ceux qui le «lui offraient , si j'étais encore un homme privé; mais «vous avez tendu un piége à votre général, qui se doit «out entier à l'honneur, et qui ne pourrait sans «honte se laisser distraire, par une affection tendre, «des obligations austères que vos intérêts et ceux de «l'État lui imposent. » Il fit venir le père de la belle Espagnole et le prince Allucius, auquel il adressa, diton, ces paroles. « Nous sommes jeunes, vous et moi, «et nous pouvons nous faire l’aveu mutuel des senti- «ments de notre âge. Oui, mon bonheur eût été d’u- «nir mon sort ausien ; mais j'appartiens en ce moment «à la république qui m'a confié ses guerriers, et cet «engagement rigoureux ne me permet pas d'en con- «tracter de plus doux. Jouissez d'une félicité que le ciel «me refuse. Reprenez votre épouse, telle que vous l’au- «riez reçue des mains de sa mère, et voyez seulement «si vous ne devez pas quelque amitié aux Romains. 1 «n'est pas que vous n’ayez entendu parler de mon on- «cle et de mon père. Jugez de Rome par les Scipions, «et décidez sil est un peuple dont l'alliance soit plus «digne des vœux et de la fidélité de l'Espagne. » Les parents de la princesse avaient apporté sa rançon. Le proconsul la refusa ; ils insistèrent , il l’accepta, mais pour l’ajouter à la dot de l'épouse d’Allucius. 11 est brt possible, Messieurs, que les anciens écrivains aient embelli ce récit de quelques circonstances : l’opinion qui le déclarait tout à fait historique se fondait particulièrement sur un monument trouvé dans le Rhône, et qui se conserve à la Bibliothèque du roi sous le nom de bouclier de Scipion. Les antiquaires croyaient

192 HISTOIRE ROMAINRF.

y reconnaître une iinage de l’action généreuse qui vient de vous être racontée; mais Millin a prouvé qu'il représente Agamemnon remettant Briséis aux mains d'A. chille. Les romanciers et les poëtes dramatiques de nos siècles modernes étaient plus en droit de s’emparer d’une telle narration. Vaumorière a essayé d'en tirer parti dans son Grand Scipion, en quatre volumes in-8°. Desmarest de Saint-Sorlin et Pradon ont exposé ce général sur nos théâtres du dix-septième siècle, Desmarest en laissant la scène à Carthiagène, Pradon en la transportant au camp près de Zama, où Scipion rend Ispérie, nièce d’Annibal, à Lucérius, prince celtibérien. À la vérité, les trois vieilles unités classiques sont observées dans ce chef-d'œuvre ; mais les vers au moins sont tout à fait dignes de la muse romantique et des applaudissements de la jeune France.

Vous m'avez dù haïr, et ce n’est point un crime : Prince, pour un rival la haine est légitime.

Je le suis, je l’avoue. Ah dieux ! vous le savez De quels feux j'ai brülé; mais de grâce achevez Un triomphe immortel, dont la gloire semée De tout ce que j'ai fait passe la renommée, Pour laisser un exemple à la postérité, Rare, mais cependant qui puisse être imité, Oui, Madame, aujourd’hui je veux, quoi qu'il m'en coûte, Enseigner aux mortels cette nouvelle route...

Prince, rassurez-vous, je vous donne la vie;

Je fais plus, de ma main, recevez Ispérie.

Retournez à Zama couronner votre foi :

Elle est un présent digne et de vous et de moi.

Je vous demande ici pour toute récompense,

Pour le prix et le nœud d’une étroite alliance,

Prince, que vous soyez, en lui donnant la main,

Ami de Scipion et du peuple romain,

Cette tragédie, Messieurs, a paru en 1697; c'était

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CENT DIXIÈME LEÇON. 193 cent trente-deux ans trop tôt ; elle réussirait bien mieux aujourd'hui, On admirerait bien plusqu'alors l'originalité de ces constructions et de ces coupes: Je vous demande, pour loule récompense, que vous soyez... laisser un exemple à la postérité, rare, mais cependant, etc. Pouvons-nous espérer une versification plus franche, même après les derniers progrès de notre civilisation poétique? Mais cet hommage que nous avons été entainés à rendre à Pradon et à sa nouvelle école , nous

force de renvoyer la fin du consulat de Lévinus et de

Marcellus à notre prochaine séance.

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ANNALES ROMAINES. ANNÉES 210 ET 209 AVANT JF. C, —— SECONDE GUERRE PUNIQUE.

Messieurs, un discours de Lévinus a entraîné les sénateurs et, à leur exemple, les chevaliers, les simples citoyens, à faire, de leurs propres deniers, les frais de l'équipement d’une flotte. Les forces des deux peuples rivaux, les Carthaginois et les Romains, semblaient à peu près égales. Rome obtint un premier avantage cn s'emparant de Salapie, qui lui fut livrée par les deux chefs de cette ville, Blasius et Dasius; mais elle perdit une bataille navale, et une grande partie du convoi destiné à ravitailler la citadelle de Tarente. Heureusement Livius, gouverneur de cette forteresse, trouva les moyens de s’approvisionner dans les campagnes voisines. Annibal vainquit près d'Herdonée le proconsul Fulvius Centumalus, qui périt dans cette action avec des milliers de légionnaires. Ceux qui échappèrent à ce carnage se réfugièrent dans le Samnium, où Marcellus reprenait des villes. Vous avez vu cet habile capitaine se mesurer avec le général africain, le forcer à regagner l’Apulie, le poursuivre et le harceler dans sa retraite. Mais c'était surtout en Espagne que prospéraient les armes romaines : je vous ai raconté, d’après les historiens antiques, les exploits du jeune Scipion et de son ami Lélius, le siége et la prise de Carthagène, les actes de clémence, de modération, de sagesse,

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Le prince celtibérien Allucius , à qui sa jeune épouse venait d’être si généreusement remise par le vainqueur, le proclama un héros ou un demi-dieu, et disposa si bien les peuples à se dévouer aux Romains, qu'aussitôt quatorze cents cavaliers espagnols vinrent se joindre à leurs troupes. Des envoyés du proconsul annonçaient en chaque ville qu’on pouvait venir reprendre, sans rançon, à Carthagène, les otages autrefois livrés aux Carthaginois ; et ces annonces excitaient un enthousiasme universel. Tant d’heureuses nouvelles furent portées à Rome par une quinquérème qu’expédia Scipion, que commanda Lélius, et sur laquelle on avait embarqué le général africain Magon, les sénateurs de Carthage la Neuve, et d’autres captifs d’un ordre distingué : Lélius mit trente-quatre jours à faire ce voyage.

Le sénat apprenait en même temps les succès ohtenus en Sicile, d’où les Carthaginoïis venaient d’être enfin expulsés. Le consul Lévinus, après avoir réglé l'administration de l’État syracusain, en conciliant les intérêts de ce pays avec ceux de Rome, avait entrepris de s'emparer d’Agrigente, l'unique place, le seul port qui, dans cette île, restât encore au pouvoir de Carthage. Agrigente était défendue par une garnison nombreuse et par une forte armée que commandait Hannon ; mais il existait une fatale rivalité entre ce général et son lieutenant Mutinès, beaucoup plus habile que lui. Mutinès avait fait ombrage à Annibal lui-même, qui s’en était débarrassé en le reléguant d'Italie en Sicile. Là, ce brave officier s'illustrait par de nouveaux exploits, ravageait les cantons possédés par les Romains, épou-

vantait leurs alliés, et, en acquérant tant de gloire ,-cawsait des déplaisirs mortels à son général Hannon. Aveuglé par cette jalousie, Hannon finit par destituer Mutinès, et par donner à son propre fils le commandement de la cavalerie numide, qui n’en demeura que plus attachée, plus dévouée à son ancien capitaine. Impatient de se venger, Mutinès n’en trouva pas de plus sûr moyen que de se mettre en correspondance avec le consul : il lui inspira l’idée de se porter sur Agrigente; et, dès qu’il le sut en marche, il disposa les Numides ; favoriser cette expédition. S'étant de lui-même remis leur tête, il s'empara d’une des portes de la ville du côté de la mer, et la livra aux Romains. La garde car-

thaginoise ayant été aussitôt passée au fil de l'épée, les légionnaires, mêlés aux Numides, s’avancèrent en ordre de bataille jusqu’au centre de la place. Hannon croyait qu'il ne s'agissait que d'une émeute des cavaliers africains : pour l’apaiser, il se dirigea vers la place publique; mais il ne tarda point à reconnaître des Romains au milieu de cette cavalerie; et, trop sûr d’avoir été trahi, il ne songea plus qu’à fuir. Avec Épicyde et quelques autres officiers, il sortit de la ville, courut au port, et s’embarqua sur un petit bâtiment. Son armée allait suivre son exemple; mais déjà Lévinus occupait toutes les issues; pas un seul de ces Carthaginois n’échappa: ils périrent tous sans avoir combattu ; et la Sicile entière passa sous la domination de Rome, que cette conquête appelait à disputer et un jour à posséder seule l’empire de la mer. Selon les usages barbares de ce temps, les chefs des Agrigentins tombèrent sous la hache des bourreaux, après avoir été battus de verges; les autres habitants, réduits en ser-

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, CENT ONZIÈME LECON. 197 vitude, furent vendus à l’encan. On mit la ville au pillage ; on transporta dans Rome les plus riches dépouilles et le produit des ventes. Entre les places siciliennes qui tenaient encore au parti carthaginois, les unes se livrèrent d’elles-mêmes aux Romains ; les autres, trahies ou emportées de vive force, passèrent aussi sous le jou des vainqueurs. Le consul eut bientôt pacifié toute l’île, qui, réduite en province, devint, par son heureuse fertilité, le grenier de la république. Lévinus n’alla point chercher à Rome les honueurs du triomphe; le voisinage d’Annibal interdisait alors ces solennités ; mais des lettres du sénat lui ordonnèrent de venir présider les comices d'élection. Appeler à remplir cette fonction son collègue Marcellus, qui poursuivait Annibal dans le midi de ltalie , c’eût été interrompre une campagne de laquelle on se promettait de grands avantages. En repassant dans le continent à la tête de dix galères, Lévinus y amena , si nous en croyons Tite-Live, une multitude de vagabonds, de bandits, qui avaient exercé sur toutes les routes de la Sicile d'énormes brigandages. Ils s'étaient attroupés, au nombre de quatre mille, dans la ville d'Agathyrne, et l’on devait craindre qu’ils ne troublassent par leurs rapines la paix que le consul venait de rétablir dans l’île. Il les fit saisir par son ar-

‘‘mée et transporter à Rhégium, espérant qu’ils aide-

raient les Rhégiens à ravager les terres des Bruttiens, alors alliés d'Annibal. Agathyrne, que Strabon nomme Agathyrse, et l’/ténéraire d’Antonin Agatynnum, était l’une des plus anciennes villes siciliennes , fondée, à ce qu'on disait, dès le temps de la guerre de Troie : on la place sur la côte septentrionale de l’île, entre Ha-

lse et Tyndaris; on croit en retrouver les vestiges près

de San-Marco et du promontoire aujourd’hui appelé Capo d'Orlando, dans la vallée de Demona.

A peine arrivé à Rome, Lévinus y reçut des nouvelles qui ne lui permettaient pas d'y faire un long séjour. Valérius Messala, commandant de la flotte romaine en Sicile, transmettait un avis qu'il avait recu

de quelques captifs africains, ou que, selon Tite-Live,

il leur avait extorqué par des tortures. 11 s'agissait de deux résolutions récemment prises par le sénat de Carthage: l’une, d’équiper une flotte et de lever une armée pour reconquérir la Sicile ; l’autre, de faire passer Asdrubal d’Espagne en Italie avec une armée formidable , qui renforcerait celle d'Annibal son frère. Pour prévenir les effets de la première, on crut à propos de renvoyer le plus tôt possible Lévinus en Sicile, quoiqu'il y eût laissé à un citoyen recommandable, au préteur Cincius, le commaudement de l’armée et l’administration du pays. Toutefois, lecousul ne repartit de Rome qu’aprèsavoirrendu compte de son expédition , et présenté au sénat les personnages qui, abandonnant le parti de Carthage, avaient le plus utilement servi les intérêts de la république, particu- Hèrement Mutinès. Les pères conscrits les comblèrent d'honneurs, et ratifièrent toutes les promesses que Lévinus leur avait faites. Mutinès, sur la proposition d'un tribun du peuple et par l'autorité du sénat , obtint les droits de citoyen romain. La présidence des comices aurait trop longtemps retenu le consul dans les murs de Rome. On voulut qu’il nominât un dictateur, qui ‘se chargerait de ce soin. Il y cousentit, mais en déclarant qu’il ne ferait cette nomination qu'après son retour en Sicile, et qu’il choisirait Valérius Messala. Cet amiral méritait un tel honneur et par l'avis

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CENT ONZIÈME LEÇON. 199 important qu'il venait de communiquer, et par d’autres services récemment rendus. À la tête de cinquante vaisseaux, il avait côtoyé l'Afrique, opéré une descente sur le territoire d’Utique, et reconduit à Lilybée sa flotte, chargée de butin et de captifs : une si heureuse expédition ne lui avait demandé que treize jours. Mais les lois ou les anciens usages ne permettaient pas de procéder, hors de l’Italie continentale, à la nomination d’un dictateur. En conséquence, un décret des sénateurs enjoignit à Lévinus, et, à son défaut, au préteur urbain Lucius Manlius, de se faire indiquer par le peuple un citoyen digne de la dictature. Lévinus ne tint pas compte de ce décret, et défendit au préteur d'y avoir égard. Ce fut le collége des tribuns qui se chargea de provoquer un choix populaire. Le peuple s'empressa d'exercer ce nouveau droit, en désignant Fulvius Flaccus, alors proconsul en Campanie. Lévinus, pour ne pas coopérer à l'abolition de l’une des prérogatives du consulat, partit de la ville en secret, au milieu d’une nuit, et prit la route de Sicile. On eut recours à Marcellus, qui était en Italie, et qui nomma Fulvius Flaccus.

Le jour des élections n’étant point encore arrivé, le dictateur fit quelques autres usages de son pouvoir suprême. D'abord il prit pour commandant de la cavalerie Licinius Crassus, qui en cetemps était grand pontife. Ensuite il transféra de Capoue en Étrurie le lieutenant général Sempronius Blæsus, et confia l'armée de Campanie au préteur Calpurnius, qu'il retirait du pays des Étrusques. Au nom de Rome, il envoya une ambassade au roi des Massésyliens ou de la Nunidie occidentale, Syphax, qui autrefois en avait adressé une

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en Espagne aux deux frères Scipions, et qui venait, par de nouveaux députés, d'assurer le sénat de la persévérance de son dévouement. Après avoir reçu avec de grands égards et des protestations d’amitié les envoyés de ce prince, on lui députait Lucius Génucius , Publius Pétélius et Publius Popillius. Ils étaient chargés de lui offrir les présents de la république, une robe et une tunique de pourpre, un trône d'ivoire, un vase d’or du poids de cinq livres. Il y avait, pour de petits rois du même pays, des coupes d’or du poids de trois livres et des robes bordées de pourpre. On attachait de l'importance à susciter aux Carthaginois le plus d’ennemis qu'on pourrait en Afrique. Depuis plus de soixante ans, Rome s'était alliée à l'Égypte : je vous ai parlé, Messieurs, de ses relations avec Ptolémée Philadelphe, sous l’année 273. Maintenant elle faisait partir pour Alexandrie M. Atilius et Manius Acilius, porteurs de présents destinés au roi Ptolémée Philopator et à la reine que Tite-Live appelle Cléopâtre. Ce monarque, en 209, n'avait point encore fait mourir sa première épouse pour prendre la courtisane Agathoclée; mais il est vrai qu'Eurydice est appelée aussi Cléopâtre par l’historien Josèphe, et Arsinoé par l’auteur du troisième livre des Machabées. Toujours la reine d'Égypte reçutelle des Romains un habillement de pourpre magnifiquement brodé, avec une écharpe du même prix ; et le voi, une robe et une tunique de pourpre, et un trône d'ivoire. Cependant Fulvius, qui aspirait à redevenir consul au moment où il abdiquerait la dictature, convoqua les centuries, et obtint en effet, avec Fabius, les suffrages de la tribu Galéria, que le sort appelait à voter la première. Toutes les autres centuries allaient,

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selon l’usage , se prononcer en faveur des deux mêmes personnages, quand deux tribuns du peuple, qui l’un et l’autre se nommaient Arennius, s’opposèrent à l’élection de Fulvius, rompirent les comices, et obligèrent de les renvoyer à l’un des jours suivants. L'opposition des deux tribuns se fondait sur les dangers que pourrait courir la liberté publique, si l’on donnait l’exemple de réinvestir immédiatement des pouvoirs consuhires un citoyen qui, en ce moment, exerçait sur les suffrages une double influence et par son autorité dicatoriale et par la présidence de l’assemblée. Je crois , Messieurs, que ces raisons auraient paru décisives à un peuple qui aurait eu encore le sentiment de ses inrêts et de ses droits. Mais Fulvius , plaidant lui-même a propre cause, fit valoir des décrets et des exemples antérieurs. Il rappela qu'après la mort de Flaminius et le désastre essuyé à Trasimène, les comices avaient suspendu, pour tout le temps où Annibal resterait en lalie, la loi qui interdisait les réélections immédiates ; qu'en conséquence Fabius avait été maintenu deux années de suite dans les fonctions de consul; qu’il n’était pas non plus défendu aux comices de conférer cette diguité à leur président ; que Posthumius avait ainsi recueilli lui-même les suffrages qui lui décernèrent les faisaux. À mon avis, Messieurs, la conclusion à tirer de pareils faits eût été qu’il ne fallait point autoriser, par un exemple de plus, la violation des règles communes, Le peuple romain n’en jugea point ainsi ; les abus que depuis on a quelquefois nommés des précédents avaient dès lors de l'autorité. Les centuries renvoyèrent la question au sénat, qui la décida au gré de Falvius : il fut élu consul pour la quatrième fois, avec Fabius Maximus, qui

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l'était pour la cinquième. Cicéron place sous leur con. sulat commun la prise de Capoue : c’est dans le second discours contre Rullus que cette erreur échappe à cet orateur illustre. Il voulait dire apparemment que Fabius et Fulvius, consuls ensemble, affermèrent pour la première fois à une compagnie de traitants le territoire de Capoue. C’est en 211, sous le consulat de Fulvius Centumalus et de Sulpicius Galba , que Fulvius Flaccus, alors proconsul, s’est emparé de cette ville. Des ressemblances de noms et de circonstances auront un instant trompé Cicéron; et je n’ai pas cru inutile de vous faire observer cet exemple des méprises auxquelles peuvent être entraînés, par de telles rencontres, les esprits les plus attentifs.

Après l'élection des deux consuls de 209, Fulvius Flaccus et Quintus Fabius Maximus, on maintint Marcellus à la tête des troupes qu'il venait de commander avec tant d’habileté; Scipion, Lévinus et Sulpicius, dans leurs proconsulats, le premier en Espagne, le se. cond en Sicile, le troisième sur les côtes de la Grèce, pour observer des mouvements de Philippe. Les nouveaux préteurs étaient Hostilius Tubulus, Véturius Philo, Titus Quintius Crispinus, Aurunculéius Cotia. Le sort assigna la préture urbaine à Hostilius. La famille des Hostilius ,qui prétendait remonter au temps de Romulus, se divisait en quatre branches, les Mancinus, les Catons, les Saserna , les Tubulus. Tite-Live attribue au Tubulus qui devint préteur de la ville en 209, le commandement de l'armée près d’Ariminum :ilest plus vraisemblable que cette fonction militaire a été remplie par le préteur des étrangers, Véturius Philo, qu avait bien moins de procès à juger au sein de Rome.

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On chargea Quintius Crispinus des affaires de la Campanie : il appartenait aussi à une famille très-ancienne, originaire d’Albe, jouissant, disait-on, depuis la destruction de cette cité, des honneurs du patriciat romain, et compreuant quatre branches, que distinguaient les surnoms de Capitolinus, Cincinnatus, Flamininus et Crispinus, Il y avait une autre famille de Quintius, originairement plébéienne : Cicéron en fait mention dans son discours pour Cluentius. Le quatrième préteur, Aurunculéius , partit pour la Sardaigne. La côte nordest de cette île était toujours menacée par les Carthagnois : une de leurs flottes, composée de quarante gakres, avait mouillé, selon Tite-Live, devant Olbia, cest-à-dire près du promontoire aujourd’hui nommé Lugodori, non loin de Santa-Lucia. Amilcar, qui la conduisait, avait fait une descente dans les campagnes, s’éait rembarqué à l’aspect de l’armée du préteur Publius Manlius Vulso, avait fait voile vers Caralis (ou Cagliari ), et, après en avoir ravagé le territoire, avait regagné l'Afrique avec un butin considérable. 11 fallait se tenir en garde contre de pareilles expéditions. Rome avait besoin de se défendre ou de se précautionner partout, t spécialement de contenir l'Étrurie : elle y envoya un commandant particulier, Caius Calpurnius.

Tite-Live rapporte encore ici des prodiges, ou plutôt recueille les contes populaires qui agitaient alors les esprits. Tusculum avait vu naître un agneau avec des mamelles pleines de lait, et la foudre endommager le bit du temple de Jupiter; à Anagnia, les habitations wisines de l’une de ses portes embrasées tout à coup pr le feu du ciel, ces flammes entretenues sans aucun diment durant plusieurs jours, et le bois sacré de

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