LA Q Q
Térence ( Publius Terentius Afer ), poète latin, est auteur de six comédies qui sont comptées parmi les chefs-d’œuvre de la littérature latine. Sa vie ne nous est connue que par la notice qu’en a rédigée Suétonc et qui a été transcrite par Donat, abrégée ou modifiée par des auteurs plus modernes (1). Quand Plaute mourut, l'an 184 avant l'ère vulgaire, Térence n’avait que huit ou neuf ans, étant né vers 192 ou 193, en Afrique, et, selon toute apparence, à Carthage. Il appartenait à une famille libre sans doute, et peut-être assez distinguée, mais si peu connue, qu'on ne sait pas quel nom il a porté avant d’être affranchi de l’esclavage, où :il avait eu le malheur de tomber. Nous ne connaissons pas très-bien non plus la cause et les circonstances de cette infortune. Qu'il ait été fait prisonnier par les Romains , il n’est guère permis de le supposer, puisque la paix a régné entre Rome et Carthage depuis l'an 200 jusqu’en 149, espace dans lequel toute sa vie est comprise. Il est plus probable qu’il aura été enlevé par (1) Evanthius, Eugrapbius et d’au- Fabric. ( Bibl. lat,t. IT), Rollin ( Hé. tres grammuairiens, postérieurs à Donat anc,,1. XXV, ch.r,art, ret 2), Tictantérieurs au onzième siècle, ontjuint raboschi (Storia della letter. ital, t. 1), quelques détails sur la vie de Térence le Monnier, à la tête de sa traduction à leurs commentaires sur ses ouvra- des six comédies, ont diversement reges, — Une vie de ce poëte par Pé- cueilli ce qu’on sait de l'histoire de trarque a été plusieurs fois imprimée, ce poëte latin, Madame Dacier s'est et Lambecius en a fait connaître un contentée de traduire la notice de Sué-
mavuserit, Plusieurs écrivains mo- tone; mais elle y a joint des notes soudernes, comme Vossius (De Poetis lat), vent instructives,
LLLLLLLELLLULELILLLLÉLLLLLOLLLL LAVER OL LALLLLELLILVILLLAGUS
oo HISTOIRE ROMAINE.
des pirates, par des Numides ou des Gétuliens, dans une guerre particulière de ces peuples contre la république carthaginoise, et qu'ils l’auront vendu à des marchands romains. A la vérité Fénestella, cité par Suétone, dit que le commerce de Rome avec les Africains n’a commencé qu'après la ruine de Carthage; mais, comme l’observe madame Dacier, Rome a fort bien pu leur acheter accidentellement quelques esclaves avant l’époque où ses relations commerciales avec l'Afrique sont devenues plus étendues et plus habituel. les; et, d’ailleurs, il n’y a guère d'autre moyen d’expliquer comment le jeune Carthaginois dont il s’agit tomba au pouvoir du sénateur Zerentius Lucanus, qui distingua ses talents, le fit élever avec un grand soin, l’affranchit de très-bonne heure, et lui donna son nom. Térence ne tarda point d'obtenir par ses productions poétiques une réputation brillante, qui lui valut l’amitié de quelques personnages illustres, tels qu'un Lélius, un Furius et un Scipion. Ce n’est point, quoiqu'’on y soit trompé quelquefois, le prenier Scipion l’Africain; car il était mort avant les succès, et peut-être avant l'émancipation du poëte carthaginois. Suétone ne peut indiquer ici que Scipion Émilien et son contemporain Lé. lius, surnommé Sapiens, qui, dans le livre de Cicéron sur l’Amitié, cite un vers de l’Andrienne, en désignant l’auteur par les mots familiaris meus. I\ convient d’observer toutefois que Lélius et Scipion Émilien ou le second Africain étaient bien jeunes encore, et n'avaient point acquis une très-grande célébrité, lorsque Térence jouissait déjà de toute la sienne; et cette considération est l’une de celles qui rendent au moins douteuse la co. opération de ces deux patriciens aux compositions du poëte. On supposait pourtant qu'il leur en devait
à la suite
aliens, dans ontre la révendu à des la, cité par vec les Afrile Carthage; Rome a fort elques esclaserciales avec plus habitueloyen d’explidont il s’agit Lucanus, qui nm grand soin, ontia son nom.
es productions ui valut l’amis qu'un Lélius, t, quoiqu’on y ion l'Africain; .être avant l'eone ne peut intemporain Lé- » de Cicéron sur désignant l'aunvient d’obseran ou le second aient point acrence jouissäit sidération es louteuse la copmpositions du leur en devait
TÉRRNCE. 5ot
la meilleure partie, ou même qu'il ne faisait que prêter son nom à leurs propres ouvrages. C’est ce que disait expressément Memmius à l'égard de Scipion (1); et Cornélius Népos racontait qu’un jour Lélius, à sa maison de Pouzzoles, pressé par sa femme de se mettre à table, la pria de ne pas l’interrompre; qu’arrivant enfin au souper, qu’il avait retardé, il déclara qu'il venait de travailler avec plus de succès et de plaisir que jamais; qu’on désira d’entendre quelque morceau de cette composition nouvelle, et qu’aussitôt il récita un vers qui se retrouve dans l’une des pièces de Térence (2). « De qui sont ces pièces, demandait « Valgius? Ne seraient-elles pas d’un personnage qui « s’est couvert de gloire dans l'exercice des fonctions « publiques? (3).» Mais on a sur ce sujet un texte de Térence lui-même, dans le prologue des Adelphes : « Quand des malveillants disent que d’illustres citoyens « aident le poëte et travaillent assidûment avec lui, il « se tient pour honoré par cette offense, il se glorifie « de plaire à des hommes qui plaisent à tous les Ro- « mains, et qui ont servi sans relâche et sans orgueil « la république, en paix comme en guerre, et les par- « ticuliers dans toutes les circonstances périlleuses. » On a pris ces paroles pour un aveu positif des emprunts qui avaient enrichi le poëte; mais nous n’y pouvons reconnaître que la modestie qui sied au talent, et que le langage d’une amitié honorable, sur laquelle néanmoins Porcius a voulu jeter d'odieux soupçons,
(r) Q. Memmius, in oratione pro se, ait : P. Africanus , qui a Tereutio personam mutuatus, quæ domi luscrat ipse, nomine illius, in scenam detulit, Suer. (a) Satis, pol! proterve me Syri promissa huc induxerunt. Heautont, Act, IV, sc. 3, (3) Ces vers de Valgius, coutemporain d'Horace, sont transcrits par Donat a la suite de la Notice de Suétone sur Térence.
eu des vers que Suétone a recueillis (1). Le prologue de l’Heautontimorumenos parle aussi, mais plus brièvement, du reproche qu’on faisait à Térence de compter sur le génie de ses amis plus que sur ses moyens naturels (2). Sur ce point, l’auteur s’en rapporte avec confiance au jugement du public. Au fond Scipion Énilien, Lélius et Furius étaient, comme nous l’avons dit, encore si jeunes, qu’on ne pouvait, avec quelque apparence, leur attribuer de tels chefs-d'œuvre : c'est l’observation que fait, dans Suétone , un critique nommé Santra , qui ajoute que, si Térence avait eu besoin de conseils ou de secours, il en aurait plutôt demandé au savant Sulpicius Gallus, qui le premier avait fait représenter des comédies dans les jeux solennels, à Fabius Labéo et à Marcus Popilius, personnages consulaires et habiles poëtes. La seule conséquence à tirer de cette imputation de plagiat est que Térence ne manquait pas d’envieux et de détracteurs, dont le plus acharné s’appelait Lanuvinus ou Lavinius : il eut la faiblesse de s’affliger de cette malveillance. Poursuivi par des invectives calomnieuses, et réduit, si nous en croyons Porcius, à une extrême indigence (3), il sortit de Rome et disparut ; d’autres supposent au contraire qu’il avait amassé une petite fortune, et qu'il la porta en Grèce ( Volcatius dit en Asie), où il se promettait de vivre en paix. En y allant, ou, selon Cosconius (4), en revenanten Italie, il perdit, à ce qu'on
(1) Dum lasciviam nobilium...
Dumad Furium se cœuitare et Læliurm, pulchrum putat; Dum se amari ab hisce credit, crebro in Albauumn rapi Ob florem ætatis suæ...
(2) Amicum ingenio fretum, haud natura sua,
(3) Suis ablatis rebus, ad summam iuopiam redactus est.
(4) Donat écrit Consentius,
che arp dan nie croi cinq pou plu (1)
fabula
Le prologue is plus brièace de compr ses moyens rapporte avec fond Scipion me nous l'apouvait, avec hefs-d'œuvre:
e, un critique ce avait eu berait plutôt dee premier avait jeux solennels, >rsonnages CONéquence à tirer que Térence në rs, dont le plus s : ileut la faiince. Poursuivi réduit, si nous digence (3), il pposent au gp ortune, et qu il Asie), où il se ,ou, selon Cor dit, à ce quoi
n putat; uin rapi
est.
TÉRENCE. 503 assure, cent huit pièces de théâtre qu’il avait traduites, extraites ou imitées de Ménandre. Quelques-uns racontent qu’il périt lui-même dans ce naufrage; d’autres qu'il mourut à Stymphale ou Leucade en Arcadie, succombant au chagrin d’avoir perdu, avec son bagage embarqué d’avance (1), les plus chères productions de son art. Suétone place sa mort sous le consulat de Cornélius Dolabella et de Fulvius Nobilior, année 159 avant notre ère, et saint Jérôme à l’an 3 de la cent cinquante-cinquième olympiade, qui répondrait à l’année 158. Il n'avait pas encore trente-cinq ans accomplis, dit l’ancienne notice; et c’est par erreur sans doute que ce nombre a été changé en trente-neuf dans certains livres modernes. Suétone donne à Térence un teint brun, un corps mince, une taille médiocre; et l'on s’est à peu près conformé à ces indications en traçant le portrait qui accompagne les six comédies dans un manuscrit du Vatican, et qui, gravé au tome IIE des Antiquités grecques de Gronovius, a été reproduit dans plusieurs éditions de ces poëmes. L'auteur de l’Andrienne laissait, en mourant, une fille mariée à un chevalier romain et un héritage consistant en vingt arpents de jardins, sur la voie Appienne, près de la Villa Martis. Ces vingt arpents sont réduits à deux dans les traductions de madame Dacier et de le Monnier; ce qui nous paraît inexact, car on a lieu de croire que le Jugerum équivalait à peu près à vingtcinq ares ou un quart d’hectare; en sorte que les vingt pouvaient correspondre à cinq hectares, qui valent plus de quatorze de nos anciens arpents vulgaires.
(1) Dolore ac tædio amissarum sarcinarum quas in navi præmiserat ac simut fabularum quas novas fecerat,
5o4 HISTOIRE ROMAINE.
Dans tous les cas, cette possession démentirait ce que dit Porcius, lorsqu'il prétend que telle était la pénurie de Térence qu'il n'avait pas de quoi louer un logement (1). L’une des courtes additions que Donat fait à la notice écrite par Suétone a pour but de distinguer le poëte qui en est l'objet d’un Terentius Libo qui était de Frégelles , et qui composait aussi des comédies. On peut ajouter que Tite-Live parle d’un troisième Térence, surnommé Culleo, et affranchi par Scipion après la ruine de Carthage. Quant à plusieurs autres personnages du même nom qui sont indiqués par Fabricius, nous n’en ferons ici aucune mention, parce qu'on ne risque point de les confondre avec celui qui nous occupe. Le reste de son histoire personnelle va se rattacher à celle de ses six pièces de théâtre.
L L’Andrienne : on rapporte que lorsque Térence la présenta aux édiles ils voulurent, avant de la lui acheter, qu’il la montrât à Cécilius. Ce vieux poëte était à table. Lorsqu'il vit entrer un jeune homme assez mal vêtu, il ne lui fit donner qu’un tabouret, et lui ordonna de commencer la lecture de sa pièce; mais, aussitôt qu'il en eut entendu les premiers vers, il pria l’auteur à souper ; et, ayant après ce repas écouté la pièce entière, il la combla d’éloges. Il semble à propos de substituer au moins, dans cesrécit, le nom d’Acilius à celui de Cécilius, qui était mort environ trois ans avant la représentation de l’Andrienne. L'inscription qui précède cette comédie nous apprend qu’elle fut jouée aux fêtes Mégalésiennes ou de Cybèle, Fulvius et Glabrion étant édiles curules, et sous le consulat de Marcellus et de Sulpicius ; c’est l'an de Rome 588, 166
(x) No domum quidem habuit conductitiam,
irait ce que ait la pénuouer un loe Donat fait t de distinrentius Libo ssi des coméle d’un troinchi par Sci- L à plusieurs ont indiqués ne mention, dre avec celui e personnelle de théitre.
que Térence la de la lui ache- KL poëte était à me assez mal et, et lui orce; mais, ausvers, il pria epas écouté la mble à propos nom d’Acilius iron trois ans | L'inscription d qu’elle fut vbèle, Fulvius le consulat de ome 588, 160
TÉRENCE. 5o5 avant J. C. Comme le poëte se plaint, dans le prologue, des manœuvres de ses ennemis, madame Dacier en conclut que cette comédie n'est pas la première qu'il ait mise au théâtre; mais peut-être ne veut-il signaler en effet que la cabale formée contre son début. Il répond particulièrement au reproche qu’on lui faisait d'avance d’avoir mis à la fois à contribution deux ouvrages de Ménandre, l’Andrienne et la Périnthienne. A vrai dire, il en résulte une fable un peu compliquée, mais conduite et développée avec beaucoup d’habileté, embellie surtout par la pureté, l'élégance et les grâces du style; genre de beauté dont il n'existait encore à Rome aucun modèle. Des maximes ou des observations morales d’une justesse parfaite y-étaient exprimées avec une précision énergique (1). Baron, ou sous son nom le père de la Rue, a imité l’Andrienne, et en a conservé le titre et plusieurs détails sur notre théâtre.
Il. L’Hécyre ou la Belle-Mère parut sous le consulat d'Octavius et de Manlius, l’an 165 avant l'ère chrétienne; et par conséquent Volcatius, en la comptant pour la sixième ou la dernière des pièces de Térence,avait égard, non pas aux dates, mais au mérite de ces productions. En effet, le succès de l’Hévyre demeura longtemps fort douteux:-Les acteurs n’en }'urent achever la première représentation:le peuple ali, -cyarder des danseurs de corde ; il abandonna pareillement la deuxième pourcontemplerun combat de gladiateurs. Unetroisième épreuve, différée probablement de plusieurs mois, fut plus heureuse, à ce qu’assure l'inscription Zertio relata… placuit. Le sujet, emprunté d’un drame grec
(1) Obsequium amicos, veritas odium parit.
Awautium iræ amoris integratio cst,
5o6 HISTOIRE ROMAINE.
d’Apollodore, est, aux yeux de la Harpe, le plus intéressant que Térence ait traité; et nous ne contredirons pas cette opinion, quoique des littérateurs éclairés en aient tout autrement jugé; mais la Harpe est obligé d’avouer que l'exécution est froide et dénuée de force comique. La fable de l’Hécyre se retrouve, sauf des modifications, dans l’une des nouvelles de Cervantes,
III. Sempronius et Juventius étant consuls, l’an 163 avant J.C.,on joua l’Heautontimorumenos ou l'Homme qui se punit lui-même : c’est un père qui a forcé son fils de quitter une courtisane, et qui, désespéré du départ de ce jeune homme, se retire à la campagne et s'y condamne aux plus rudes travaux ; qui, ensuite, quand son fils est de retour, flatte ses passions et encourage ses désordres. Ménandre avait fourni ce sujet; mais Térence convient, dans son prologue, qu'il a compliqué l'intrigue. On doit des éloges à l'exposition, à
d’heureux détails, à l'expression vive de quelques sentimeuts naturels, à beaucoup de traits où se reconnaît la main d'un grand maître, surtout à celui qui excita de si vives acclamations :
Homo sum, humani nihil a me alienum puto;
mais on voudrait plus d'unité dans l’action, plus d'intérêt dans les nœuds et dans le dénoûment. Cette co: médie a donné lieu à une controverse littéraire entre l’abbé d’Aubignac et Ménage. Il s'agissait d'examiner si Ménédème, l’un des personnages, travaillait à la terre, tandis que Chrémès lui parlait, ou s’il était alors nuit, et si Ménédème, retournant des champs, portait sa pioche sur ses épaules : cette question tenait à celle de savoir si l’action dramatique s’étendait à plus de douze heures chez les anciens.
ga pl les rap des fois plit l'int quié cette le c scrif LEvOS
le plus intécontredirons s éclairés en pe est obligé nuée de force uve, sauf des le Cervantes.
suls, lan 163 os ou l'Homme a forcé son fils péré du départ mpagne et Sy ensuite, quand s et encourage ce sujet; mais qu'il a complil'exposition , à e quelques senoù se reconnait celui qui excita
tion, plus d'inment. Cette co- » littéraire entre ait d'examiner si aillait à la terre, était alors nuit, ps» portait sa n tenait à celle idait à plus de
TÉRENCE. 5o7
IV. Phormion est un parasite qui, de concert avec des valets, escroque de l’argent à des vieillards crédules pour servir les amours de leurs fils, De pareils stratagèmes se retrouvent dans les Fourberies de Scapin, où
l'on peut distinguer jusqu’à sept scènes (1) que Molière. a particulièrement empruntées de l’auteur latin. Mais .
cette ressemblance des sujets sert à rendre plus sensible la différence du génie des deux poëtes et celle des mœurs qu'ils avaient à peindre. Avec bien moins de gaieté ou de verve comique, Térence, dans un genre plus sévère, a su mieux préparer l’action, animer les dialogues, imprimer aux scènes un mouvement rapide, attacher ou ravir le spectateur par la variété des caractères et par des saillies ingénieuses : cette fois , il trace en effet un tableau plus vaste, et le remplit avec un art plus profond. Son Phormion, quoique l'intérêt ne s’y soutienne pas jusqu’à la fin du cinquième acte, attestait le progrès de son talent. Il donna cette comédie, en l’année 161 avant notre ère, sous le consulat de Fannius et de Valérius Messala. L'inscription et le prologue la disent imitée de l’Éridixat6uevos d’Apollodore. Parmi les maximes qu'il y a fort sagement répandues, quelques savants se sont arrêtés à celle qui conseille de ne pas regimber contre l’aiguillon; et, comme ils la retrouvaient dans l’un des livres du Nouveau Testament, ils ont sérieusement examiné si Jésus-Christ et les auteurs sacrés avaient lu Térence (2).