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Cours d'études historiques

Messieurs, les faits que nous avons recueillis dans les trente derniers chapitres du livre IV de Tite- Live sont des anaées 4^5 à 4oa avant l'ère vulgaire ; et, pour vous en offrir le résumé, j'emprunterai quelques lignes de l'ancien sommaire ou épitome attribué mal i propos à Florus. Fidènes tombe au pouvoir des Romains; ils y envoient une colonie; elle est massacrée par les Fidénates de nouveau révoltés. Mamercus £milius, dictateur, défait ces Fidénates, et s'empare de leur ville. Une conjuration d'esclaves est étouffée ; le tribun militaire Posthumius se montre si cruel que son armée l'extermine. On accorde aux soldats une paye sur le trésor public; et ce livre contient de plus diverges expéditions contre tes Voisques, les Véiens et les Falisques. Cet antique sommaire, Messieurs, ^st fort incomplet : il ne rappelle ni le brillant fait d'armes de

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a RISTOIHE KpHAIHtt.

Teinpanius , ni sa conduite généreuse à l'égard du consul SemproDÏus, coupable au moins d'imprudence, ai les propositions et ks entreprises des tribuns du peuple, surtout des trois Icilius, ni l'élection de trois questeurs plébéiens, ni les dictatures de SerfilîuB Priscus et de Cossus. La plupart de ces faits, il en faut convenir, ont peu d'éclat ou peu d'importance; mais il nous a fallu en considérer l'ensemUe, pour observer de plus près les démêlés des deux classes ou des deux factions, patricienne et plébéienne , et pour apprécier les expéditionsmilitaires des Romainsautour de leur petite république. Un decesfoits, d'ailleurs, mérite une attention particulière : c'est l'établissement de la solde. Ou doit regretter de ne connaître b> le sénateur qui a proposé ce décret ni la délibération qui en a précédé l'adoption; car, dece jour,Kome a été appelée à de nouvelles destinées, à plus de puissance au ^lebors et de servitude au dedans. Elle a subitement acquis les moyees de subjuguer la terre, et compromis sa liberté plus qu'Ole ne l'avait fait encore par tant d'autres lois vicieuses. Son système militaire lui avait suffi jusqu'alors pour se défendre contre ses vtMsins, et plus d'oAe fois même pour attenter à leur indépendance ; il avait suffi pour animer et nourrir la bravoure de ses guerriers ; car, en écartant les exploits bbuteux, assez d'actions courageuses, de traits d'béroîsme avaient illustré ses annales; et elle avait oltteau de ses citoyens, gratuitemeat armés pour elle , au moins autant de dévouement «t dHntré^it^ qu'on en peut attendue de légioM salaiiées. Dans une vaste monarchie, sans doute, la solde eM indispensable; et l'on n'y saurait agiter raisonnablement ia question de savoir si l«s armées seront payées; elle est immédiatement résolue par des

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TBKNTE-Ctn QUIÈME LKÇON. 3

besoins sensibles, et qu'il est impossible de méconnaître. Mais Rome n'avait encore qu'uu territoire fort resserré, qu'une population inférieureà un million d'habitants de tout sexe, de toute condition, de tout âge; et je conviens qu'elle n'eût guère pu agrandir son domaine, si elle eût continué de ne point pajer ses soldat*. Aurait-elle mieux défendu sa liberté intérieure? Je n'oserais l'assurer non plus, parce que, malgré plusieurs institutions sagies, un mauvais sjrat^e d'économie publique et une trop imparfaite et trop variable distribution des pouvoirs politiques offraient à la f(»s beaucoup d'aliments à l'ambition et à Tanarchie^ mais en6n des dtojrens, qui suf^rtaient à la fois les fatigues et les frais des guerres, ne s'armaient que pour la cause de l'État, que pour des intérêts nationauK bien ou ntal connus, et n'étaient pas à la disposition des conquérants ni des usurpateurs. Désormais les levées vont éprouver moins d'obstacles; on prolongera les engagements ; le commandement militaire deviendra, quand il voudra, dur et superbe; et des serviteurs, régulièrement soldés, seront mal venus à réclamer d'autres fruits de la guerre et à demander compte de la distribution des terres conquises. I^ sénat se délivrait de beaucoup d'embfirras; il les a£Etibltssait aumoins;et je accrois pasque, depuis Texpulsion des rois, il eût encore imaginé rien de mieux adapté à ses intérêts spéciaux. Je ne prétecuis pourtant point, Messieurs, vous garantir la justesse de ces réflexions; vous aurezà les vérifier par les faits que vous offrira la suite des annales romaines depuis le siège de Vêles jusqu'à Jules César. J'hésiterais beaucoup moins à dire que tes tribuns du peuple n'opposaient à l'établissement de la solde que d'assez mauvai-

4 HISTOIRE noMÀitrt.

ses raisons. Ils clierchaîent à soulever les vétérans, qui, (lisaient-ils, n'ayant pas été payés eux-mêmes, allaient contribuer à payer leurs successeurs; mais il est évident que ces jalousies personnelles n'auraient pas dû être écoutées, si le régime précédent avait été véritablement abusif, et si l'intérêt public eût, en effet, conseillé de le réformer. D'un autre côté, quoique le trésor de l'État dût faire les frais de cette prétendue largesse des sénateurs, il faut avouer pourtant que les patriciens devaient y contribuer beaucoup plus que la classe plébéienne, à raison aon-seulement de leurs fortunes, mais du système progressif d'impositions maintenu depuis Servius Tullius. Nous ignorons quelle était la valeur, même approximative, de cette paye accor> (lée aux scJdats en l'an 40^ avant l'ère vulgaire. T^ebeau , dans son vingt-quatrième mémoire sur la légion romaine, n'éclaircit pas mieux cette question que ne l'avalent fait Sigonius, Juste Lipse, Contarini, Saumaise,qui, suivant lui, l'ont extrêmement embrouillée. A n'envisager que ces chariots qui voituraient les contributions de chaque sénateur, on serait tenté de croire que la solde était dès lors assez considérable pour exiger un très-fort .surcroit d'impôts; mais, comme le dit Conditlac, les sénateurs montraient avec ostentation des chars qui portaient au trésor public de petites sommes et.beaucoup de cuivre. Remarquons, au surplus , qu'il ne s'agissait encore que de la paye des fantassins, milites; on ne l'étendit à la cavalerie qu'un peu plus tard, comme nous Talions bientôt voir. Lorsqu'un jour nous pourrons nous occuper spécialement des institutions militaires, nous soumettrons à un plus mûr examen les aperçus que je viens. Messieurs,

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TREKTE-CISQOltMB LEÇOEf. 5

lïe vous offrir. Je reprends les récits de Tite-Lîve.

Son cinquième livre a plus d'intérêt que le quatrième; }a matière en est plus riche ou plus brillante; H est moins surchargé de nomenclatures et de détails chronohïgiques-; îl-embrasse, non quarante années, mais seulement quatorze, et À peut se diviser en trois parties fort distinctes : i'*''le siège dé Véies, qui se termine par h prise de cette viMe en 394; 11° la guerre contre lei Falisques, et des troubles intérieurs dan» Rome jus* qu'en- Sgo; 3^ l'expédition des Gaulois jusqu'à leur sortie du territoire romain, eu 368. La première partie^ que Dous allons seule étudier dans cette séance, remplit les vingt-trois premiers chapitres du livre V de l'hiS'* torien latin.

Pour trouver que le si^ de Véies a duré dix ans comme eeltii de Troie, il faut te supposer commencé dès l'an 4o3.avant l'ère vulgaire. A vrai dire, il n'était encore que résolu ; et ce fut pour l'entreprendre ou le poursuivre plus sérieusement qu'on élut, en décem»- Bre 4o3, six tribuns militaires, ou même huit, selon Tite-Live; mats il paraît que cet historien se trompe en comprenant dans te nombre de-ces ma^strat* CamllIeetPostimmius Albinus qui n'étaient que censeurs-, selon les fastes capitotins et selon Plutarque. Ce dei^ nier auteur qui nous a laissé- une vie de Camille, y dit que cet Mluslre citoyen s'était distingué^ jeune en~ core,dans une bataille contre les Èqueset les Voisques, sousle dictateur PosthumiusTubertus, en 43o, etquo, devenu censeur, il fit « deux actes notables, l'un- hou neste, quand il induisit les hommes qui nestoyent « point mariez à espouser les femmes veufves qui es- H. toyent en grand nombre à cause des guerres-, et les

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Q HISTUIR£ HUMAINE.

« rengea à ce poiact, en partie par remontrances, et en « partie par ménapes de les condamner à Tamende; « l'autre nécessaii-e, quand il nieît les eufans orphe* « lias à la taille, qui, paravaat tu^ , n'avoyent jamais. « esté contribuables; de quoy furent cause les guerres « continuelles es^uelles la chose publique estoit con- « traÏHte de faire grande deepense^mesmemeivt le siège « (le la ville des Véieos. » Dans Tite-Live, Messieurs, les Véiens, pour se mieux défendre, se donnent un roi; ie qui mécontente fort des cités étrusques, à qui dé* plaisait la royauté, et plus encore la personne du nouveau monarque de Véies; car c'était un personnage liautaiu , violent, irréligieux , qui avait osé interrompre les jeux sacrés, irrité de ce que les douze nations de» l'Étrurie avaient élu un autre pontife que lui. Il avait brusquement quitté le spectacle auquel elles assistaient, et en avait fait sortir les acteurs, dont la plupart étaient ses propres esclaves. Voilà pourquoi toute l'Étrurie, par un décret solennel , venait de déclarer qu'elle re-< fuserait tout secours aux Véiens , tant qu'ils auraient un roi, A Véies , on n'osait point parler de ce décret ; c'eût été UD crime d'État. Sûrs que les Toscans resteraient tranquilles , les Romains construisirent autour de cette place des fortifications qui devaient empêcher tes sorties des habitants, et ne négligèrent pas toutefois d'en élever d'autres du coté de l'Étrurie, pour fermer les passages aux renforts qu'on s'aviserait d'envoyer. Plus jaloux d'eavelopper U ville que de lui livrer de périlleux assauts , les tribuns militaires Brent construire des logements, oîi l'armée hivernerait et continuerait le blocus. C'était une nouveauté, contre laquelle les tribuns du peuple ne manquèrent pas de se récrier. Les voilà

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TRF.I(TK-ClNQ()IÈftl e tEÇOS. ']

dooc connus les râsultata de la solde et le venin que recétait celte largesse des ennemis de l« liberté ! Plus de Eome pour les guerriers romains : ils patseroot l'hiver même sans revoir leurs foyers, sans surteilier Ipors affoires privées et publiques. I^es Véiens, et» prenant un roif se sont imposé ub )oug plus tc^érabie; du moins ils vont être , durant cette saiwm rigoureuse , abrités par leurs lodts paternels, et défendus par leurs iuébraalabtea remparta; et les Romains, quaod la natuito mâme ÏHterrontpl les guerres sur terre et sur mer, les RooiainK, eDsev^is sous les frimas et les neiges, vont demeurer chargés de leurs armes , et accablés des plus pénibles travaux! Quels rois jusqu'ici, qu^ consuls, quels dictateurs, quels décemvirs ont exercé une tyrannie si ci-uelle? et que ne feront .pas ces tribuns militaires, quand ils ser(»it cousub et dictateurs, s'ils peuvent tendre déjà si terrible l'ombre même du consulat! fl fallait pourtant s'y attendre, lorsque, sur six magistrats ( Tite-Live persévère à dire huit ) , on ne aonunait pas un seul plébéien. Jadis les patriciens avaient besoin de beaucoup d'efforts pour obtenir Iroàa noiminations; ils viennent aujourd'hui, pal* attelage de huit, emporter toutes les magistratures ,. nunc jam octojuge» ad ob- Unenda. imperia ire, sans qu'un seul honune du peuple puisse s'introduire d&tis leur collège, pour y faire entendre de& récJaraaItons mêtne impuissantes. TelWs étaient les plaintes des tribuns plébéiens. Ilstrouvèrent un adversaire dans l'un des tribuns mililaires, Appîui Claudius, petit-Bis du diéœmvir, et le sixième dan» l'oi-dre des générations de uelle race orgueilleuse.

Le discours d'Appius remplit quatre chapitres ou

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B HISTOIRE HOHA.IHE.

huir pages de Tite-Live : c'est la première fois que cet historieo se dooDc une si libre carrière ; son éloquence est ordinairement plus précise et plus énergique. L'abrégë même de cette longue harangue & peu de vivacité, peu d'éclat dans Vertot ; vous allez en juger, Messieurs. K Âppius se plaignit, d'abord avec beaucoup de « douceur et de modération , que la place publique « fut devenue le rendez-vous de tous les mutins et le « théâtre de toutes les séditk>ns; qu'on méprisait pu- « bliquement le sénat, les magistratset les lois ; et qu'il « ne manquait plus aux tribuns du peuple que d'aller 1 jusque dans le camp corrompre l'armée, et la sous- « traire à l'obéissance de ses généraux. Il leur reprocha « qu'ils ne cherdiaieat qu'à rompre l'union qui était H entre les différents ordres de l'État ; qu'ils étaient les- <t seuls auteurs de toutes les divisions; qu'ils les fom mentaient tous les jours par leurs harangues sédîtieu- - H ses; et que, plus ennemis de Rome que les Véiens « mêmes, il leur importait peu du succès du siège, « pourvu que leurs généraux n'en eussent pas la gloire. « Il ne fallait point entreprendre ce siège, ajouta-t-il^ H ou il &ut le continuer. Abandonnerons-nous notre « camp, DOS liions, les forts que nous avons élevés « de distance en distance, nos tours, nos mantelets et « nos gabions , pour recommencer l'été prochain les « mêmes travaux?Mais qui répondra à vos tribuns, qui u vous donnent un conseil si salutaire, que toute la . « Toscane, faisant céder l'aversion que ces peuples ont c. pour te roi des Véiens au véritable intérêt de leur a pajFs, ne prendra pas les armes pour venir a son f secours? Pouvez-vous même douter que les Véiens, « pendant l'intermission du siège, ne fassent entrer des

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TREirTE-CINQDl£M£ LXÇOET. 9

■ troupes et des munitioDS daos la place ? Qui vous a

• dit qu'ils ne nous préviendront pas l'année pro- H chaîne, et que, plus forts et plus irrités par le dégât « qu'on a fuît sur leurs terres, îls ue ravageront pas « les nôtres ? Mais dans quel mépris ne tombera pas la a république, si les nations voisines de Rome, jalouses « de sa grandeur, s'aperçoivent que vos géaéraus, en- (I chaînés par. les lois uouvelles de vos tribuns , o'osent « tenir la campagne ni achever un siège, sitôt que les K beaux jours sont 6oîs? Au lieu que rien ne rendra m le peuple romain plus redoutable, que quand on sera m persuadé que la rigueur des saisons n'est point capa- « ble de suspendre ses entreprises, et qu'il vent vaincre

• ou mourir au pîed des remparts ennemis, n Tel est, -Messieurs, dans Yertot, le sommaire des quatre chapitres de Tite-Live. Y a-t-il là un seul trait remarquable par la profondeur de ta pensée, ou par la couleur de rexpressioii ? Je ne sais pourquoi l'auteur français n'a rien recueilli de la partie du discours d'Appius où la question politique des quartiers d'hiver est, sinon traitée, du moins abordée. Car ce qu'Appius devait surtout réfuter, c'était ce que les tribuns du peuple avaient dit de ce premier essai de casernement, qui suivait de si près l'établissement de 1^ solde. L'orateur patricien suppose que celte paye militaire est un bienfait; et même, selon la traduction de M. Dureau de la Malle, que les tribuns du peuple en conviennent i puisque, de leur propre aveu, c'est un avantage, loutnauveau qu'on a procuré au soldat, dit cette traduction. La vérité est que les tribuns plébéiens n'ont point fait cette concession , et qu'Appius ne la leur objecte point daos le texte latin de son discours, oii il tty a rien

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lO BISTOIRE ROUAINS.

do tout qui corresponde aux mots de leur propre aveu,. que M. de la Malle a jugé à propos d'ajouter. Guérîu n'avait pas risqué cette addition ; mais, après avoir traduit la phrase précédente , negabant nuper danda esse œra militibas, quia twnquam data essent, ils sontenaient qu'on ne devait point donner de paye aux scJdats, parce qu'on ne l'avait point encore fait , Guérin poursuit en disant , cependant cette loi a passé, et ils y ont eux-mêmes consenti , phrase dont il n'existe pas un seul mot« pas une seule syllabe dans le texte. J'ai peine à cocnpreudre comment on se permet d'alté-' rer par de tels siipplémeals et les textes classiques et l'histoire même. It faut laisser le raisonnement d'Appios tel qu'il nous est rapporté. Cet aveu des tribuns du peuple le fortifierait peut-être; mais c'est une hypothèse que démentent les récits de Tile-Live. Appiu& dit aux tribuns : <t Malgré vons, on a rectHinu que la « solde était un nouvel avantage pour les stJdats; il est

■ donc juste qu'en compensation ils supportent un nou- « veau travail : quibus aiiquid novi adjectum cotnmodc a sit ,eis laboi'em eliam novumproporlione iafungi ; »■ et il se met à développer cette idée par un lieu commun sur les rapports du profit et du service, du plaisir et de la peine : « Je le paye pour l'année entière, a sers-moi durant toote l'année ; prétends- tu, pour as se-

■ inestre, recevoir la paye d'un an? yénnuaœrahahesy. « annuam operam ede;an tu œquutn censés, mitiléa « semestri,solidam lesù'pejub'um accipere?»kppius ne fait réellemeat que rendre palpables les conséquences, que les sénateurs prétendaient tirer de la sokle.

On reçut la nouvelle d'un rude échec essuyé sous lei murs de Véies. Une multitude armée de flambeaux

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TREHTE-CINQUIÉHB LXÇOH. Il

était inopiiiénient sortie de la place, et ei> un instant avait détruit l'ouvrage de plusieurs mois, uue leriatfte, des manlelets, d'autres constructions militaires : elle avait porté le iér et le feu dans l'armée romaine. Le sénat désespéré oe «avait plus que réioudre, lorsque dea jeunes gens, qui, ayant le cens équestre* n'avaient point eocore obtenu te clieval public, vinrent offrir de s'équiper et de servir à leurs fi-aia. Leur dévouement eut bientôt des imitateurs; beaucoup de plf^béiens se présentèrent , disposés à partir comme fantassins pour yéies ou pour tout autre lieu qui leur serait ctésigné. Eocliantés de ce concours, les pères conscrits bénissaient les chevaliers , bénissaient le peuple^ et la journée même où éclatait ce patriotisme unaninte, qui présageait la victoire. On assigna une solde à cette cavalerie nouvelle, qui se montait à se» pi-upres dépens; et (le ces volontaires, cavaliers ou piétons, se forma bientôt une armée, qui, au campde Véies, ne tarda point à réparer tout le dommage, à rétablir les ouvrages démolis. Le 8 décembre 4oi) s'Installa un itouveau tribunat militaire, composé de sii membres; il est superflu de dire qu'ils étaient tous patriciens. Comme on ne songeait plus qu'à Véiei, les Volsque« reprirent Anxur. De leur côté, les Véîens se fortifiaient de l'alliance des Capénates et des Falisques. Attaqué par tant d'eoneniifl, Sergius, l'un des tribuns militaires', aurait eu grande besoin d'être secouru par Virginius son collègue; maïs ils étaient rivaux , ou plutôt même ennemis. Sergius ne voulut demander à Vii^inius aucune assistatKe; il aima mieux se laisser battre ^ s'eafuir jusque sous les murs de Rome, et accuser Virginius. Celui-ci fut rappelé : le sénat entendit une vive alter-

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la HISTOIRE ROHAIHK.

cation entre les deux généi:aux; et cliacun des pères conscrits opinant pour l'un ou pour l'autre au gré des affections personnelles' et sans consulter l'intérêt public, on aima mieux les croire malheureux que coupables. Seulement , afin de ne pas laisser en place des hommes qui n'inspiraieut plus de confiance, ou résolut d'avancer l'époque des élections, Vii^inius et Sergius s'accordèrent à déclarer qu'ils n'y consentiraient point j el tes tribuns du peuple, se souvenant qu'on avait employé quelques-uns de leurs prédécesseurs à mettre en pareil cas des consuls à la raison , erur eii£ la ronjoncture favorable- pour relever leur propre au«torité, qu'on avait, depuis deux ans , fort rabaissée : ilb menacèrent donc Sergius et Virginius de la prison, s'ils n'obéissaient au décret du sénat. Mais le sénat n'ayant plus besmn de ce concours des tribuns plébéiens, il leur fut signifié par Caius Servilius Ahala, l'un des tribuns militaires, qu'on se passerait de leur intervention importune, et que, plutôt que de, la tolérer, on nommerait un dictateur. Cette déclaration déconcerta tout àla fois et les tribuns du peuple et les deux généraux Virginius et Sergius, qui se résignèrent à quitter avant le terme ordioaire l'exercice du tribunal militaire. Dès le 9 octobre de l'an 4oO) c* collège se trouve composé de six autres patriciens, au nombre desquels était Camille; Tite-Live, par suite de sa première erreur, dit ici que Camille devenait tribun militaire pour la seconde fois, Marco Furio Camilh iterum. On ne manquait pointd'atîfairesextérieuresou intérieures: la guerre avec les Voisques, à qui l'on voulait reprendre Anxur; la guerrecontre Véîes, Faléries et Capène; l'enrôIemeiH des troupes; la levée de l'impôt; une élection irrégu-

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THEKTE-CIHQtnÈME LEÇON. l3

lièrc de tribuns du peuple; et le procès à inUnter aux deux généraux qui venaient de compromettre la fortune des armes de Rome. Ijes citoyens qu'on n'enrôlait , pas se voyaient obligés à un service militaire dans l'iatérieur de la ville , et taxés en même temps à un tribut, dont on commençait à sentir le poids. De là des plaintes qu'on traitait de séditieuses , dès que les tribuns du peuple s'en rendaient les organes. Les reproches qu'ils adressaient au sénat étaient trop sérieux pour ne pas sembler otifeusants: la solde, entraînant la ruine des citoyens par un surcroît indéâni de fatigues et d'impositions; trois campagnes conduites avec une impéritie ou une perfidie extrême ; quatre armées à lever et à entretenir; les enrôlements étendus depuis l'âge de quinze ans jusqu'à cinquante; des services et des travaux accablants, sans distinction de saisons; n'était-ce pas payer une trop forte usure de cette largesse sénatoriale dont on avait fait tant de bruit? Ces réclamations, au moins plausibles, diminuaient pourtant si peu l'ascendant des patriciens , qu'ils parvinrent à introduire illégalement deux de leurs créatures, Lacérius et Acutius , dans le collège des tribuns du peuple. Mais, parmi ceux-ci, se trouvait par hasard un Trébonius, qui crut devoir à son nom et à sa famille de soutenir la loi Trébonia, enfreinte par cette iotrusioa même d'Âcutius et de Lacérius. Pour faire diversion à ses trop justes plaintes, on imagina d'engager ses collègues à poursuivre Virginius et Sergius. C'était un moyen de se réconcilier le peuple que de lui offrir deux victimes. Voilà donc les deux ex-tribuns militaires mis en cause, et déjà condamnés, disait-on, par leurs

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]4 HISTOIHfi ROMAINE.

proprrs aveux, piu'squ'ils s'accusaient réciproqupinenl de traliison et de lâcheté ; par im décret du sénat , puisqu'on avait senti la uécesslté d'abréger leur magistrature, et par le peuple romain qui leur avait donné, avant le temps, des successeurs. îion, ils ne devaient pas, jugés d'avance par les imprécations de tous les ordres et de toutes tes familles, trouver un seul défenseur dans la république entière; et ce serait outrager les dieux, que de ne pas accomplir leurs décrets vengeurs contre de pareils coupables; car les dieux se contentent de mettre le crime en évidence, et d'établir les pouvoii'S qui le doivent punir; ils ne se chargent point de le frapper eux-mêmesj et l'on désobéit à leur justice, lorsqu'on le veut épargner. J'avoue, Messieurs, qtie Virginius et Sergius n'étaient pas sans reproche; mais il a'y a plus d'équité pour les innocents ni même pour les coupables, quand l'accusation prend ainsi le caractère d'un jugemrat prononcé d'avance par les hommes et par les dieux, et la poursuite celui d'une vengeance. Aussi n'est-il presque pas question dans Titel^ive de la défense de ces deux accusés. Nous lisons seulement, en deux lignes, que Sergius allégua les vicissitudes de ta guerre et de la fortune, que Virgiuius déclara qu'il serait trop malheureux pour lui d'être ptos maltraité par tes concitoyens qu'il ne l'avait été par tes ennemis. Le peuple les condamna chacun à une amende de dix mille livres pesant de cuivre; et nous sommes obligé de convenir que cette peiqe n'était pas excessive. Machiavel dit qu'ailleitrs on les aurait punis de mort, selon leurs mérites. Félicitons, au contraire, le peuple romain d'avoir su mettre un terme à ses ri- -

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TRSHTE'CIirQtJIÈMS LEÇOV. |5

gueura, et modérer les jeux cruels des (actions politiques; sagesse admirable au milieu de la discorde é(erneUe qui le déchirait.

Les tribuus plébéiens, qu'on avait remis en scène pour provoquer celte sentence, ue s'arrêtèrent point après l'avoirobteoue. Le mouvement qu'on leur avait imprimé les entraînait à redemander la loi agraire, et à s'opposer à la levée de l'impôt. Les difficultés étaient graves au deliors : Camille et les autres tribuns militaires n'obtenaient sur les Véieni que de bien légers avantages, et le siège n'avançait point. Leur collègue, Valérius Potitus, envoyé contre les Voisques, avait tenté vainement de reprendre Anxur; les tribuns du peufJe demandaient si le temps n'était pas venu de conférer enân à de braves et habiles pl^iéiens les honneurs et les pouvoirs taut de fois prodigues à des Vîrgioius, à des Sergius ;et, eq effet, l'élection qui se Bt en septembre 399 plaça parmi les six tribuns militaires un vieux plébéien, ancien sénateur, Licluius Calvus, qui en était fort étonné : Vtuu ex ptebe Licinius Calvus... vêtus senator, vir œtate jam gravis... mirabatur se tantam rem oblinuisse. Des érudits modernes, Pighins , Périzonius, Crevier, etc., ont souleuti que Tit«-Live commutait eacore ici une méprise ; que Forîus Médullious était le seul patricien promu en >cetle année-là au Iribunat mililaine, que MéniuB, Titinius, Fublius Mélius, etPublilius Volscus /étaient p)éi»éiens, aussi bien que Licinius Galvus. A. vrai dire , ce sont là d« noms 'de familles, plébéiennes, coMnie on le voit en ^usieurs autres endroiu de l'ouvrage d« TitoLive'; cependant it serait étrange que ce grand historien se fût trompé sur un lait important, qu'il lui était plus

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- ' |6 HISTOIRE ROMAIIfE.

aisé qu'à nous d'éclaircir. a I,a présomption sera toujours « pour lui, dit Catrou, quand il s'agira de familles « romaines, dont il est croyable qu'il avait une cona naissance plus certaine qu'aucun de nos critiques, a modernes, qui, sur cela, comme sur un grand nombre «c d'autres points^ donnent quelquefois pour des con- M victions manifestes des conjectures arbitraires. » Vertot, au contraire, en disant qu'on nomma des plébéiens, semble adopter l'opinion de ces auteurs modernes. Hooke et ses compatriotes , auteurs de la plus volumineuse histoire universelle, traduisent ici l'historien latin, sans avertir de la difficulté, omission réprëhensible dans les livres non élémentaires. Rollln pose la question sans la décider; et nous- suivrons son exemple, en saisissant toutefois cette occasion de remarquer l'incertitude qui continue de régner dans les annales de Rome.

Les Romains rentrent dans Anxur , eu profitant d'un jour de fête, où la place est mal gardée. Ce succès et des approvisionnements préparés d'avance les sauvèrent des périls dont les Qienaçait un hiver rigoureux , où les neiges et les glaces interceptaient lescommunicationspar eau et par terre. L'année fut paisible; et l'on se trouva si bien de l'administration de Licinius Calvus, qu'aux élections suivantes, on ne voulait que des plébéiens comme lui. Les tribuns militaires furent tous pris dans cet ordre, à l'exception d'un seul, Marcus Véturius. Cependant, soit par le brusque passage d'un hiver glacial à un brûlant été , soit par quelque autre cause, une horrible peste dévorait les animaux et les hommes. Un sénatus-consulte ordonna de recourir aux livres sibyllins; et, pour la première fois , les duum<

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TSEItTE-CINQUI bHK LEÇOS. I7

v'irs préposés aux sacrîiices célébrèrent cette fêle du lecti5teme,dontje vous ai parlé. Messieurs, ea traitant des institutions religieuses. Ils dressèrent des lits magniBques aux dieiix Apollon, Mercure, Neptune, Hercule,Diane et Lalone; et, pendant huit jours, ils leur servirent, pour les apaiser, des festins splendides. On répétait ces cérémonies dans les maisons privées, dont les portes restaient ouvertes; les lieux publics étaient couverts de tables, où l'on recevait indistinctement tous ceux qui s'y présentaient; l'hospitalité s'exerçait sans réserve à l'égard de tous les étrangers, même inconnus; il y avait trêve aux inimitiés, aux procès, aux querelles; on brisa les fers de tous les détenus; et depuis ou s'abstint religieusement de réincarcérer ceux que les dieux avaient ainsi délivrés. La peste cessa , et l'on s'occupa des Véiens qui venaient d'être renforcés par lesFatisques et les Capénates; il fallut, en un triple combat, se mesurer avec trois armées. Mais la condamnatiou récente de Virginius et de Servius rendait les généraux de Rome Vigilants et actifs. On mit en pleine déroute les Falisques et les Capénates. Véies ferma ses portes à ses propres guerriers, de peur que les Romains, qui les poursuivaient, n'entrassent avec eux; et elle vit massacrer au pied de ses murs une partie de ses cohortes.

L'approche des élections annuelles ranima l'ambition des patriciens : menacés d'une exclusion générale et définitive, ils redoublèrent d'intrigues et d'artifices. Ils démontraient, par les fléaux qu'on venait d'essuyer, qu'on ne pouvait plus, sans offenser les dieux, écarter les candidats nobles. En effet, qu'avaient produit ces élections sacrilèges de plébéiens? D'abord un

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l8 HISTOIRE ROHAINB.

hiver intolérable, intolerandam hietnem , premier avertissement dùc6lirrouXcéleste;etisuite utie peste efffoyable, étebdant ses ravages sur la ville et sur la ëàmjiagne, châtinAerlt exetnpiaîre auquel pourtant le Ciel avait daigné mettre un terme , désarmé par la piété des niortds, et par Taccomplissement des préceptes ïibyllins. Mais il n'y aurait plus de pardon pour ua ttoisième attëutat, plus de remède à une troisième calamité. Saisie de ces religieuses terreurs, rvUgione at- W/iiA',lesRotnainsélureDtdociIementsix patriciens, qui, lé 8 septembre 397, entrèrent en exercice du tribunal militaire. C'étaient des hommes fort distingués, qui, presque tous, avaient déjà rempli cette fonction ; et l'on remarquait parmi eux Camille, qui , selon Tite-Lïve , y était appelé pour la troisième fois; vous savez que ce n'était que la seconde, comme le dit expressément Plutarque. Camille marcha Contre les Capénates, « et, en K ayant desfait un grand nombfe, qu'il trouva en la cam- 0 pagne, chassa les autres, et en rembarra » (c'est la traduction d'Amyot) «j usques au dedans de leurs murailles.» Malgré des élection's si louables, il arrivait encore des prodiges ;el, comme on était en guerre avec les Étrusques, on manquait d'aruspices pour procéder auk expiations. T^e plus grand prodige était la crue subite des eaux tlu lac d'Albe. Voici la desmption que Plutarque nous en donne : a L'accident du lac albanien... estOnna fort les tf Romains, n'estant pas moins esmerveillable que les (t plus estranges et pld^ înci'oyables choses que l'on sçau- « roit ouïr conter, poui^ce que Ton n'en peult trouver h aucune k-aison cOnimune o^ cause qui ait son fônde- K ment en nature; cai* il estoit jà l'arrière saison del'au- « tomne, et finissoit l'esté, lequel n'avoit point esté

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tRENTE-ClNQUlÈlïS LEÇOtf. I9

« trop pluvieux iiy trop notablement fascheux pour a les soufflemens des vents du midy. Et comme ainsi « soit qu'eu Italie y ait plusieurs lacs, plusieurs rllis- « seaux et rivières , plusieurs fonteînis et autres eaux ^

■ les unes tarirent de tout poînct , les autres résistè- « rentbien maigremeultft petitementàlasédieresse, A a y estoyent toutes les rivières, comme elles ont accous- « tumé d'estre ordinairement en esié, fort basses, et

■ y avoit bien peu d'eau : mais, au contraire, le lac < d'Albe, qui ne vient poiat d'ailleurs ny ne sort point > hors de sey mesme, estant tout à l'ctitour environné t de coustaux de montagnes, ou la târic est bien K bonne , commenc^a à s'enfler et se haulser à veue •a d'œil, sans cause quelconque, sinon occulte et divine, « et alla tousjours ainsi croissant au long des couataux , n jusques à ce qu'il attaignit au plus hault, montant

■ tousjours uniement sans agitation ny tourmente quelle conque. Gela, du commencement, donna aux bergers «L et bouviers, qui gardoyent leurs bestes à l'fntour, un V grand esbahissement ; mais à la fin, quand la terre

■ d'un des coustaux qui sousteooit le tac comme une a chaussée, et le gardoit de se respandre en la cam- « pagne, vint à se rompre pour la pesanteur et quantité a grande de l'eau , laquelle, avec une violence et impéa tuosité merveilleuse ) à travers les terres labourables « et les héritages plantez d'arbres , s'alla descharger en « la mer;alors, non-seulement tes Romains, mais aussi a tous les habilans de l'Italie s'en estoanèrent foiH , et « estimèrent que c'estoit signe et prés^ de quelque « grande chose à venir. » Il serait superflu , Mes^eurs , d'observer que cette élévation des eaux du lac d'Albe {ibuvait avoir des causes souterraines, provenir d'ude

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aO HISTOIRE ROHAIETE.

plus grande abondance des sources nombreuses qui «KÏstentdaas les montagnes dont le lac est enviroDoé. Mais le sénat romain avait déjà résolu de consulter l'oracle de Delphes, lorsque les destins lui offrirent, plus à sa portée, un interprète de ce prétendu prodige. Un vieillard deVéies, au milieu de quelques railleries entre des soldats véiens et romains, avait dit que Rome ne pr«idrait Yéies que lorsque le lac d'Albe serait à sec; on fit d'abord peu d'attention à ce mot; on s'en souvenait cependant; et l'on en sentit bientôt l'extrême importance, surtout lorsqu'on eut appris que ce vieillard était un aruspice. Un soldat romain feignit de le vouloir consul ter sur ses aventures personnelles, et, de propos en propos, l'attira assez loin de Véies; car les aruspices ne devinaient point les mauvais tours qu'on leur voulait jouer à eux-mêmes. Celui-ci et le soldat romain «taient tous deux sans armes; voilà que le Romain , jeune et vigoureux, saisit au corps le vieux Étrusque, l'enlève, le traîne jusqu'au camp, d'oît on l'expédie à Rome. Interrogé par le sénat, l'aruspice répond que sans doute les dieux ont juré la perte de Yéies, puisqu'ils l'ont induit lui-même à laisser échapper un secret auquel sont attachées les destinées de cette ville; qu'ayant commencé pourtant, il ne peut plus s'arrêter ni révoquer les paroles par lui proférées ; qu'après avoir, imprudemment et à son insu, obéi à une inspiration divine, il se rendrait aussi coupable, en taisant ce que les dieux voulaient divulguer, qu'ea publiant ce qu'ils voudraient taire. Il révéla donc la prophétie mystérieuse qui assurait le salut de Véies, jusqu'au moment où les Romains dessécheraient, bien régulièrement, rite, le lac d'Albe extraordinai rement

TREWTE-CIRQUIËMG LEÇOn. II

pmflé': il fit plus, il indiqua là manière- d'opérer ee des&tîchement. Mais te sénat s'en défla , et voulut alten' dre le retour des députas enveyé» » Delphes.

Us u'étaient paa revenus encore, lorsque l'époque des comices- d'électicnt arriva. Un nouveau tribunat militaire, composé de six patnciens,au nombre desquels «D ne comptait plus Camille, s'installa te so septembre 396. Les Voisques bloquaient Ânxur;.- les Èques assiégeaient la colonie de I^vicum; les Tarquiniens, se déclarant alliés des Véiens, pillaient le territoire de Borne. Les tribun» du peuple ne permettaient plus les. enrôlemeats réguliers; on ne levait que des- volontaires. Heureusement les députés arrivèrent, porteurs d'une réponse conçue eu ces termes : « Romain , garde- •I toi de laisser l'eau d'AJbe dans son lac; garde-toi de * lui permettre de couler naturellement vers la mer. Tu

■ en arroseras tes champs , tu ladisperseras en ruisseaux,. u oïl. elle 96 perdra tout entière : alors presse avec au- « dace le siège de la ville ennemie, et souviens-tsi que K les destins ne t'accordent l'honneup delà prendt-e après-

■ tant d'années, qu'autant que tu accompliras les précep- « les qu'ils le révèlent-. La guerre achevée,^ apporte,

■ quand tu seras vainqueur, d'amples offrandes à rnes

■ temples, et prends soin de rétablir et observer avec o-moins de négligence lesritessacrésdeton pays. » Condillac observe que le dieu, contre sa coutume, avait cette fois répondu fort clairement. Le vieilbrd. s'était exprimé dans les. mêmes termes ; il avait parlé comme un oracle; et l'on conçut pour lui, à raison de cette conformité, une vénération si haute, qu'on lui con<fia, tout à la fois, le soin- des cérémonies expiatoires et la direction des travaux du lac. Si nous pouvions

%3. HISTOIBEBOIIAIHK.

a,joutcr foi à tous les détails de ce récit, npus y tretK verioas un exemple des, conseils salutaires que donuait quelquefois le dieu de Delphes. IjGS irrigations qu'il recommande ici aux, Romains devaient contribuer à, ferti^ser leurs campagnes. Mais on sedemandait quelles étaieul les cércraoniçs sacrées qu'on avait i0al prati- 4]uées. On découvrit enfin qu'il s'agiâsait de quelqueirrégularité dans l'étection des magistrats , et, par suite,. dans la célébration des ^ries latines et des sacrifices sur le mont Albain. Pour remonter à 1^ source du, mal , on décida que les tribuns militaires abdiqueraient leurs fonctions; qu'on renouvellerait les auspices, et qu'il y aurait interrègne. Trois entre-rois consécutifs ,^ Lucîus Valérius, Sergius Fidénas et Camill<e, virent les. troubles intérieurs renaître. Les tribuns du peuples'op-. posaient à toutes élections, à moins qu'on ne convînt, d'avance de choisir le plus grand nombre des tribuns, ipilitalres parmi les plébéiens. On. avait ivi urgent besoin de généraux.; car il venait de se teniry au temple^ de Voltumna, une assemblée générale des peuples, étrusques ; et, quoique, ayant été invités à s'armer tous pour la défense de Véies, ils eussent écarté cette He- ^aqde, alléguant tes périls qu'ils avaient à craindre, depuis que les Gaulois s'étaient établis dans leur voisinage; cependant ils avaient permis à leur jeunessedes enrôlements volontaires., qui effrayaient les Ror mains.

La tribu Prérogative, c'est-à-dire, comme vous le savez. Messieurs, opinant la première, portail au, Ifibunat militaire Liciuius Calvus; et ce choix lie déplaisait point aux patriciens, parce que Licinius avait déjà rempli celte charge avec beaucoup de modération ;

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TBEHTK-CI»QUJÈ.irE LEÇON. a3

mais ilobtiat de l'entre-roi ia permission de remercier les eitoy«us de l'honneur qu'ils lui voulaient fatre>. tà allégua son âge avancé, l'afiaiblisseraent ie ses facultés, et proposa d'élire, au lieu d'un vieillard qui-n'avait plus que du zèle j. son propre fîls, héritier déjà. de ses forces, et la vive image de ce qu'il avait été jadis lui-m£ms : n Jb le donne et consacre, dit-il , à la rë- <■ publique : Ficariunipro me reipublicœ dodicoque.n Oa l'accepta, et l'on élut en même temps les quatre oito<fens, plébéiens ou patriciens, que Licinius Calvusle père avait eus pour collègues en H99. Ce fut le 17 août 3(^5 que son (ils entra eu charge avec Titinius, Atillus, Ménius et Mclius, tous, quatre pour la. seconde fois, et Génucius Aventinensis. Celui-ci et Titinius marchèrent contre les Capénales et les Falisqut'S avec plus de courage que de prudence, et tonibèi-ent dans une embuscade. Génucius y périt, et Titinius n'osa-, plus se mesurer en plaine avec l'ennemi. La nouvelle' de ces revers et les détails exagérés qui s'y joignaient, jetèrenL la ville de Rome dans un effroi mortel ; elle se croyait déjà envahie. Les temples se remplissaient de femmes éplorées, <|ui demandaient auï dieux pourquoi, donc leur courroux, durait encore, après qu'on avait satisfait à toutes les obligations qu'ils avaient prescrites. Effectivement les fêles latines étaient renouvelées; le dessèchement du lac s'achevait; et par conséquent t!heure fatale des Véicns devait sonner enKn : Veiosque fata appetebanl. Il ne s'agissait plus que de rcéer dictateur celui à qui le destin réservait la gloir*- de ruiner leur cité : FalaUs dux ad excidium îlliiis urbis. Investi de ta dictature, Camille nomma pour commandant (le ta cavalerie Piiblius Corticlius Scipion. Dès.

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a4 MlSTOins ROMAINE.

que Rome a un nouveau chef, tout change, tout se relève , l'espoir, le courage , et la fortune. Il commence par punir les lâches qui ont abandonné le cantp; il recompose l'armée; chacun s'empresse, et quiquecesoit ne refuse de s'enrôler sous ses ordres; ta jeunesse même des Latins et des Hemiques vientlai ofTrirses services. Il n'est pas un Romain qui ne sente qu'on doit tout espérer d'un général qui, avant d'entreprendre sou expédition, a promis solennellement de célébrer, dès qu'il aura prisVéîes, les graudsjeux du cirque, et de restaurer le temple de la déesse Matuta. Il ouvre sa campagne par des victoires sur lés Falisques et sur les Càpénates, qu'il est allé chercher dans les champs dé PJépéta. Riche d'un immense butin, il le vend au profit du trésor public , et n'en abandonne aux soldatsqu'une portion modique. Sous les murs de Yéies, iT ordonne de reprendre les travaux , et surtout de creuser une mine, qui doit aboutir à la citadelle ennemie. Pour que l'ouvrage n'éprouve aucune interruption, ît partage tes travailleurs en six divisions qui se succèdent le jour et la nuit. Sûr d'avance de ta prise de Véies,, il demande au sénat ce qu'il faudra faire dés dépouilles de celte opulente cité; et c'est, Messieurs, dans ' fhistoire, romanesque ou non, du sénat romain, une scène remarquable , que sa délibération sur lé partaged'une proie qui n'est point encore conquise. Le vieux, Licinius CaNus propose d'inviter tous ceux qui veulent avoir part au butin à se rendre aucampde Véîes. Appius réclame contre celte prodigalilé : il veut que ces trésors, employés à payer la solde , diminuent d'autant l'impôt établi pour cette dépense. Licinius répond qu'un allégement du poids des tiibuls ne peut jamai»

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THENTE-CIKQITI àMB LEÇOlf. s5

Jlre aussi agréable qu'un pillage; qu'on aime bien mieux prendre plus que payer moins; et qu'un trophée qu'on rapporte chez sol plaît davantage tpie le plus fort dégrèvemeat dont on n'est pas soi-même farbltre , grattas id fore lœtiusque , qaod quisque sua manu exhoste captum domutnretulerit, quant si multiplex alterius arbilrio accipiat. Cet avis populaire obtint ïa majorité des suffrages des pères conscrits ; et Ton proclama que chacun était maître de courir à Véies pour avoir sa part du butin. Aussitôt, une foule innombrable se précipita de Rome dans le camp : celte ignoble avidité n'a rien d'étonnant chez un peuple privé de toute autre industrie.

Le dictateur prend les auspices : a Apotlon , dit-il , «c'est sous ta conduite et par tes divins présages que « je vais détruire la ville des Véieos ; je te voue la dîme « de la proie. Et toi , reine Junon , qui habites encore ces • murs ennemis, je te prie de nous suivre, vainqueurs Kque nous allons être, dans notre ville, qui sera bientôt ■ la tienne , et où te recevra un temple digne de ta ma- « jesté. n 11 dit, et attaque la ville par tous les côtés à ta fois, afin de distraire les assiégés du soin de leur citadelle, où aboutissait le souterrain. Les malheureux yéiens ne savaient pas qu'un vieil aruspice avait trahi leur secret : on dirait même, à entendre Tite-Live , qu'ils n'avaient rien ouï dire ni de la réponse de l'oracle, ni du lac grossi, débordé et desséché. Éperdus, Ils courent çà et la, et se dispersent sur leurs remparts. On dit, et ^'historien latin appelle ce récit une fable, inserilur huic loco fabula , on dit qu'en ce désordre affreux, le roi de Véies offrait un sacrifice, et que t'aruspice annonçait que la victoire appartiendrait à

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36 HISTOIRE BOMAIHE.

qui disséquerait les entrailles delà victime; que lesRomaius, de leur souterrain, eiiteudirent ces paroles; qu'à l'InstaDt ils se déterminèrent à percer la mine , s'emparèrent des entrailles de l'animal immolé, et les portèrent au dictateur. Pourmot, poursuit Tite-iJve, je pense qu'en de ^i anciennes choses, il faut s'en tenir au vraisemblable, sans affirmer et sans prendre ta peine de réfuter des récits offerts à l'admiration plutôt qu'à la croyance. Jje souterrain aboutissait au temple de Junou dans la forteresse : là s'élancent les. Romains ; delà itsu courent aux remparts ; les uns atta.*quent les ennemis, les autres arrachent les portes, oumettent le feu aux maisons, tandis que sur eux des tuiles et des pierres, jetées par les femmes et les esclaves, pleuvent de tous les toits non encore embrasés. Des. combats s'engagent dans chaque rue : après un long carnage, Camille ordonne d'épargner ceux qui ne se défendront pas. A ia vue de l'énorme butin qt^'ou apporte devant lui , il lève les mains au ciel; et, si les. dieux et les hommes trouvent de l'excès dans sou. bonheur et dans celui de la république , s'il le faut co»-. Ire-balaocer par quelque adversité, il les piie deja. tourner sur luîseuletnon sur le peuple romaii). On rapporte qu'en finissant cet{e prière , il fit une chute, qui^. aun yeui^ de çeaz. qui exptiq^enl le; prédictions par les événement^, dît TilCrLive, parut uii pronostic de son bannissement, et du désastre que Borne essuyapeu d'années après. Plutarqqe raconte au contraire qye le dictateur , pu se relevant , dit que les dieux venaient d'exaucer sa prière, et s'étaient contentés d'uit, si léger mal pour contre-poiils de son immense félicité. Presque toutes les actions de Camille, quoique liono-

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TnEBTï-CIHQUlÈMÏ LEÇOPf. aj

Fables ?t brillantes, portent quelque empreinte de siv uersti^ioQ ou d'iiypocrisie.

Une journée eatière ayant étéemployée à niasiacrer «t à piller, le letwlemain on vendit à l'encan tous les Véiens de condition libre qui avaient échappé au car» uage; et C^iqille réserva au tr«sor public le produit de cette vente, he peuple murmura, trouvant bifi) modique la part qu'on lui avait laissée , «t de laquelle inêtne il aurait été frustré, sans les réclamfttion» def deux Licinius, père et fils : on n'avait de recoiinaist sauce que pour ces deux personnages. Il resluit à (|ér cuiller les temples et à enlever les dieux : on procéda EeiigieusemeQt à ces rapines. Les plus beaux guerriers de l'armée avaient été choisis pour transportera Robi« la reine Junon. Purifiés par des ablutions, et vêtus dç Cobes blanches, ils s'approchèrent avec un saint res» pect de I^ déesse. L'un d'eux, soit inspiration, soit saillie de jeunesse, lui dit : a Veux-tu, Junon, venir 9 M RomeB?En signe de consentement, la statue inclina la tête. En douterez-vous , Messieurs ? Tous les assistants L'ont vu, l'ont affirmé du moins; et quelques-uns on^t aj.outé, ce qui est trop , peut-être , qu'ils avalent entendu sa réponse : Je te veux bien- Ce qu'il y a d« Ij'ès-sûr, selon les ancii:nnes annales, c'est «)u'il fallut peu d'efforts pour la mouvoir : d'elle-même elle suivait! SCS nouveaux adorateurs, et parvint avec eux sans encombre jusque sur l'Aventin ,. sa demeure éternelle , oîi: le vœu du dictateur l'avait appelée. Telle fut, en 394 ,. après dix étés et dix hivers, la catastrophe de Véies,, la plus opulente cité de l'Etrurie. Voilà, Messieurs, la première conquête un peu importante des Romains :: leurs armes n'avaient pas encore obtenu un si gnind

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aS HISTOIRE ROMAIRE.

succès ; et il n'est pas du tout surprenant que teur histoire traditionnelle t'ait embellie de quelques détails fabuleux. Tite-Live, qui n'ose pas les omettre , fait ce qu'il peut pour qu'on ne le soupçonne pas d'y ajouter foi , sans professer néanmoins trop ouvertement une incrédulité, qui, de son temps , sous le règne d'Auguste , aurait trouvé des censeurs. Plutitrque est moins hardi encore. « Quant à telles choses, dit-if, il y a- « danger à trop les croire, et à trop les descroire aussi, a à cause de t'imbécillité de ta nature humaine , qui n'a a point de bornes certaines , ny ne se peut retenir soy- « mesme, ains se laisse desborder quelquefois en vanite- « et superstition, et quelquefois en mespris et contemp- « temeut des choses divines. » Condillac observe que les historiens, qui, en racontant ta guerre de Véies, l'ont grossie de tant de prodiges , ont oublié de remarquer le plus grand de tous; ils ne disent pas comment les- Véiens ont subsisté, eux qui, n'ayant pu prévoir qu'on les tiendrait bloqués pendant dix années , ne pouvaient pas avoir assez de provisions pour soutenir un si long siège.

Ou peut s'étonner qu'un événement aussi mémorable que la prise de Véies, et qu'un personnage aussi^ héroïque que Camille n'aient été pris pour sujet d'aucun poëme épique, ni dans la littérature latine, nidansn-. talienne, jusqu'à l'année i8e5. A cette dernière époque, M. Botta, déjà connu par de très-bons ouvragés, et surtout par son Histoire de la guerre de l'indépendance des États-Unis d'Amérique, a publié un poëme intitulé 11 Camillo o f^ej'o conquistato, Camille ou Véies conquise , en douze chants et en vers non rimes et non distribués par stances. Il y a rassemblé les faits

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TRKN TF-CIHQUlfeMB I.EÇOK-. 39

dont le tableau vient de passer aujourd'hui sous nos yeux, et un grand nombre des traditions historiques et fabuleuses que nous avons recueillies dans nos séances précédentes. C'est réellement pouri'Italie, surtout pour la Toscane et pour l'Etat Romain, un poëme national. L'intervention des dieux et principalement de Junon, l'antique ennemie de Rome, tient au fond même du sujet ; mais cette mythologie, qui conserve à nos yeux tous ses charmes dans les chefs-d'œuvre antiques, et même dans quelques-uns des modernes , aura peut-être désormais quelque peine à les retrouver dans les productions toutes nouvelles. Peut-être y apportera-t-elle plus de difficultés que de ressources poétiques. Quoi qu'il en soit, c'est Junon qui soutient si longtemps les Véiens contre Rome :

La guerra io canlo, che p«r duovo sdegno SorM, e per opra di Giunon proterra, Onde gli anticbi, e bellicoij Toschi Cnnl'aspradj Quirin proie poasenle.,.

A ne considérer cet ouvrage qlie sous l'aspect historique, je ne crains pas de dire qu'il suppose une profonde connaissance des antiquités étrusques et romaines;que la lecture en est instructive, et doit contribuer à montrer quel parti la littérature et la poésie même pourront tirer encore des études qui nous occupent.

Notre prochaine séance sera principalement consacrée à laseconde partie du livre V de Tite-Live, chapitres XXllI à XXXV, années 394 à Jgo, entre la prise de yéîes et l'expédition des Gaulois.

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