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DÉPÔT DE REMONTE DE CAEN

Calvados. — Le dépôt de remonte de Caen ne comprend qu'un département : celui du Calvados, qui est un de nos meilleurs centres de production de France, celui qui fournit le plus de chevaux à l'armée, surtout aux armes de réserve, de ligne et de l'artillerie; mais il élève beaucoup plus qu'il ne produit, car ses habitants, fidèles à leur ancienne coutume, vont dans l'Orne, la Manche, en Bretagne, en Poitou, dans les deux Charentes, acheter des poulains en bas âge, qu'ils élèvent dans leurs gras pâturages, et qu'ils vendent à quatre ou cinq ans, à l'armée ou au commerce.

Voici, d'après un juge très-compétent, M. Hor nez, quelle est la population actuelle de ce département :

« Il est rare de rencontrer un département présentant une population chevaline aussi concentrée que celle du Calvados, de la plaine principalement. Les derniers recensements la

portent au chiffre de 69,448, dont 18,453 pour la plaine.

» Ce nombre si considérable d'individus ne constitue pas à proprement parler une race. On ne trouve pas dans leur conformation ce cachet particulier de famille caractérisant d'une manière si évidente, à première vue, les individus constituant race. Ce groupe dont est peuplé le Calvados ne forme point une génération, une lignée. Les animaux qui le composent sont des métis à différents degrés. C'est la réunion de produits issus du croisement : 4° du pur sang; 2° du trois quarts sang; 3° du demi-sang; 4° d'étalons approuvés, sans nom, avec des juments qui, elles aussi, ont perdu tout cachet de race locale. Et qu'on ne prenne pas ce que j'expose ici pour de l'exagération ; notre opinion est l'expression de la plus exacte vérité. Elle s'est formée d'après l'examen que nous avons fait des animaux du pays, dans toutes les circonstances où il nous a été permis de les étudier en masse. Ainsi : 1° dans les foires du Calvados, celle dite du premier lundi, principalement, le nombre des animaux de 4 ans s'élève communément entre 3 et 4,000 têtes. Ce qui étonne tout d'abord, en jetant un regard sur ce troupeau d'animaux de la même espèce, c'est le peu de ressemblance que les individus qui le composent ont entre eux, bien que nés dans un rayon peu étendu et soumis à une pratique d'élevage uniforme, eu égard à la plaine et aux vallées. 2° Dans notre établissement de remonte, les achats en 4858 se sont élevés au chiffre de 2,575; dans ce nombre assez considérable, il eût été diffic ile de réunir quelques animaux pouvant former attelage. 3° J'ai suivi avec une grande attention les opérations de l'administration des haras, à Caen, pour l'achat de reproducteurs; à part les animaux de pur sang, se distinguant par leur conformation particulière à rayons longs, les autres formaient une réunion d'individus sans analogie entre eux. 4° Tous les ans, dans les arrondissements producteurs, à Bayeux, pour le Bessin, et à Argences, pour la vallée d'Auge, des primes sont distribuées aux

meilleures juments suitées. Le grand désir de m éclairer sur ce point intéressant de la production me détermina à assister à ces réunions. Là encore, où l'élite des mères du Calvados vient se disputer l'honneur d'une distinction plutôt que la valeur de la récompense promise, nous avons pu remarquer, comme partout, le peu de rapport commun que ces juments ont entre elles. En général, ces mères présentent les mêmes défectuosités dans la conformation. C'est d'abord le volume considérable du corps comparé aux membres. Ceux-ci sont légers, grêles, peu larges; les articulations des boulets sont rondes et délicates, celles des jarrets sont étranglées, mal unies avec le canon et fort souvent tarées de tumeurs osseuses héréditaires. La cuisse, de la rotule à la fesse, est étroite, tandis que, dans sa partie supérieure, elle est lourde, massive et commune; en arrière, elle est peu descendue; la cuisse et la jambe sont maigres.

» Si maintenant nous apprécions les chevaux fournis par le Calvados, sous le rapport du service militaire, nous dirons que plus ils se rapprochent par leurs caractères du cheval à la mode aujourd'hui, de la monture recherchée par la fashion, plus aussi ils manquent des quabtés indispensables au service militaire.

» Cette partie de la question doit être examinée à deux points de vue : apprécier ces animaux comme monture d'officier et comme cheval destiné à la troupe. Celui-ci, plus généralement bon , réunit dans tout son ensemble force et solidité; qualités qui impliquent la durée. 11 n'est point propre et apte au service de la guerre immédiatement après son achat. Il est à ce moment doublement jeune, si je puis m'exprimer ainsi, et par son âge et par son mode d'élevage.

» Le cheval d'officier est tout différent du cheval de troupe. Bien qu'originaires l'un et l'autre du Calvados, ils ont peu de rapports entre eux.

» Le cheval d'officier, comme les juments poulinières dont nous avons fait connaître plus haut les caractères, est déli-

cat de membres, de constitution peu robuste et d'une grande susceptibilité maladive. Très-souvent aussi, on remarque une grande disproportion entre le volume du corps et celui des membres. Dans ces conditions, ceux-ci sont relativement faibles, surtout lorsqu'il faut comprendre dans le poids qu'ils doivent supporter celui d'un cavalier, de ses armes et du harnachement. La qualité qui distingue pardessus tout le cheval de guerre, c'est la force des membres et de leurs articulations ; car il est rare que le corps et la constitution ne soient point faits à l'unisson de ces parties, ou plutôt qu'une entière et complète corrélation n'existe point entre toutes les parties d'un individu. Quel que soit d'ailleurs l'ensemble des qualités que possède un cheval, il ne peut recevoir la qualification de cheval d'armes qu'à ce titre. Les partisans du sang auront beau mettre en avant la densité plus grande du tissu osseux, son organisation fine, à grains serrés , son poids ; tout cela ne peut compenser ce qu'on a à reprocher au défaut de volume. La théorie admet ces explications, mais l'expérience en fait bonne justice : il suffit d'ouvrir les yeux pour s'en convaincre. Voyez ce qui se passe dans la cavalerie. D'où vient le grand nombre d'officiers démontés que chaque régiment possède? Leurs chevaux cependant sont l'objet de soins particuliers, — ils sont constamment montés par le môme cavalier, intelligent, raisonnant et pratiquant l'équitation par principes. Us reçoivent de plus, — au détriment du cheval de troupe, plus commun, mais mieux organisé pour le service militaire, — une ration d'avoine plus forte. L'officier est plus intéressé que le soldat à la conservation de sa monture puisque, après sept ans de possession, elle devient sa propriété.

m Le cheval d'officier, — ou pour rentrer plus entièrement dans notre question, — le cheval qui se distingue par ce qu'on appelle communément le sang, est donc inférieur, pour le service de l'armée, au cheval dont la conformation

générale se rapproche de nos races locaJes d'autrefois, du cheval du pays, en un mot. Le cheval d'officier d'aujourd'hui n'est pas le bon cheval.

» Il est grand temps de porter remède à ce mal, car plus on va, plus les chevaux bien membrés deviennent rares. Beaucoup sont de réserve par la taille, par la corpulence, et ne le sont nullement par les colonnes de support. Ceux de ligne présentent les mômes caractères. Depuis longtemps on a fait une différence entre le cheval de lancier et celui de dragon. On a donné à celui-ci le cheval plus trapu, plus fortement constitué; à celui-là le cheval plus élancé, plus svelte. Autrefois ces derniers étaient rares en Normandie; ils constituaient une exception dans la production de cette contrée. Les régiments de cette arme n'aimaient point les remontes normandes, parce qu'elles étaient composées de chevaux trop lourds et trop forts pour eux. Aujourd'hui, une transformation complète s'est opérée dans cette catégorie de chevaux. La Remonte ne trouve, dans la taille de la ligne, que des chevaux de lanciers; ceux propres à l'arme de dragons, sont rares; c'est à peine si, dans les réceptions journalières de 40 à 50 chevaux, 2 ou 3 réunissent les qualités de cette affectation. D'un autre côté, ces régiments font entendre des plaintes au sujet de la légèreté des membres des chevaux qui leur sont envoyés. Les chevaux ont de la distinction, sont bons, mais, en général, trop grêles de membres pour l'arme. Telle est la manière dont ils sont appréciés par les chefs de corps.

» Pendant tout le temps de ma carrière régimentaire, j 'ai constamment remarqué que les officiers les mieux montés, et comme tous devraient l'être, — c'est-à-dire en prévision de la guerre, — étaient ceux qui avaient fait choix de chevaux destinés primitivement à la troupe. Ils avaient sacrifié une certaine partie de l'élégance au fond; ils avaient eu la force de vaincre, de surmonter la préférence irréfléchie que montrent les officiers, en général, pour le cheval fin. En

effet, par quoi distingue-t-on aujourd'hui le cheval d'officier? Quels sont les caractères qui le différencient du cheval de troupe et lui donnent une valeur marchande plus élevée? C'est par un ensemble dans la conformation qu'on peut définir par un mot : la physionomie. On exprime par là l'idée de beauté, mais ce mot est loin, dans ce cas, d'impliquer la qualité de bonté. Un cheval peut avoir de la physionomie et être mauvais, eu égard à la destination qu'on va lui donner. C'est, en effet, ce qui arrive généralement pour les chevaux d'officier, parce que ce cachet de physionomie s'accompagne toujours de membres d'une extrême finesse et peu musclés. Ils font des bétes pleines d'élégance, légères dans leurs allures, mais d'une susceptibilité telle, d'une organisation si délicate, si nerveuse, qu'elles ne résistent même pas au service régulier et peu exigeant de garnison. »

Élevage. — L'espèce chevaline du Calvados est très-mêlée. Elle se compose de chevaux nés et élevés dans le pays et de chevaux achetés dans les contrées qui font naître, notamment dans l'Orne, la Charente, la Charente-Inférieure, le Poitou, et que les éleveurs gardent jusqu'à l'âge de trois ans et demi ou de quatre ans.

Sous le rapport de l'industrie chevaline, ce département se divise en trois portions distinctes :

L'une, comme le Bessin, l'arrondissement de Vire, fait naître, mais n'élève pas. Les cultivateurs de ces contrées vendent leurs poulains à l'Age de six à dix-huit mois.

L'autre, telle que la plaine de Caen, l'arrondissement de Falaise, une partie de celui de Bayeux, élève des poulains achetés à l'âge de six à dix-huit mois.

La dernière comprend celle qui fait naître et élève en même temps. Le Bessin et une petite partie de la plaine de Caen sont dans ce cas.

Les poulains que les habitants du Calvados introduisent chez eux sont placés, en liberté, sous des hangars ou dans des écuries que l'on tient constamment ouvertes. Au prin-

temp3, on les envoie à l'herbe, où ils restent jusqu'à l'âge de dix-huit mois sans rentrer à l'écurie. En hiver, chez beaucoup de cultivateurs, les poulains sont mal nourris et mal logés. Ils passent cette saison sous des hangars, mal abrités et exposés à toutes les intempéries ; aussi en meurtil un grand nombre d'affections catarrhales des voies respiratoires.

A deux ans, et souvent à dix-huit mois, les poulains commencent à travailler. Chez les fermiers, où le nombre est audessus des exigences du travail, ils sont assez ménagés, et l'on n'exige d'eux que de légères attelées, à la charrue ou à la voiture; mais il est loin d'en être ainsi chez la majorité des cultivateurs, où ils sont exténués de travail, quelquefois insuffisamment nourris et privés d'avoine.

Les chevaux fins que l'on espère vendre aux Haras, sont bien logés, bien nourris, et reçoivent les soins qui devraient être donnés à tous.

Plusieurs éleveurs normands, dans le but de hâter le développement des poulains et de les faire paraître complètement formés avant l'âge, les soumettent à une hygiène détestable : ils les placent dans des pâturages gras et abondants, et leur donnent, en quantité, des aliments cuits, sans cesse variés. Cette hygiène produit le résultat qu'ils désirent, mais engendre le tempérament lymphatique.

Lorsque les travaux de l'automne sont terminés, on châtre les poulains. Les éleveurs normands ne font châtrer les poulains que tard, parce qu'ils entrevoient dans cette manière de faire la possibilité de conserver aux chevaux la rondeur des formes, le brillant et le lustre des poils, l'animation du regard et la pétulance qui sont le propre du cheval entier.

Une fois guéri de la castration, le jeune cheval est préparé à la vente, ainsi que nous l'avons dit en parlant de l'élevage en général. Les chevaux, ainsi préparés, tombent facilement malades; aussi, la préparation est-elle regardée comme une

des causes principales des nombreuses maladies d'acclimatement qui affectent les chevaux du dépôt de Caen.

Cependant, le cheval du Calvados bien traité , exercé et dressé par un demi-travail, acquiert un tempérament robuste, des pieds excellents et une docilité que n'ont jamais les chevaux élevés au pâturage, mais on a l'habitude regrettable de s'en serv ir longtemps avant qu'il soit complètement développé. Ce travail prématuré occasionne souvent des tares des membres.

Le département du Calvados fournit le plus de chevaux à l'armée : il livre des sujets pour toutes les armes, pour tous les services; il remonte aussi la carrière de l'École de cavalerie.

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