‹ Cours d'histoire ancienne: Introduction à l'histoire de l'Asie OccidentaleChapitre 5 sur 45 · DISCOURS D'OUVERTURE · texte numérisé non relu

DISCOURS D'OUVERTURE

Messieurs ,

En venant faire entendre une voix nouvelle et presqu inconnue dans cette chaire , illustrée par des talens si divers et si élevés , mes protestations de modestie ne peuvent point être prises pour des précautions oratoires. Si je succédais immédiatement au professeur qui a jeté taut d'éclat sur renseignement de rhistoire ipoderne, à la Faculté des lettres , avant de' trouver une gloire plus grande l. 1

encore sur le plus noble des théâtres , je sens que le cœur me manquerait, £$, s§rçs<JoutÇj k £'aur#ïs pas çsé |PMp pnpse|ite# def ant, vous, Hfuçeusttnf nt pouf moi ] je Saurai point à subir cette périlleuse comparaison. J'échappe aussi , en transportant (comme on m'^ jfôfpiii àeU feirç/^mon enseignement sur un autre terrain , j'échappe au rapprochement que dev r ait provo q uerte souvenir encore présent à tous les esprits, du talent si rempli de chaleur, de convfetion , de scleùcë et de moralité, qui pendant quelques anné es ,, a soutenu cette chaire à une hauteur digne de son passé. Cette chaire se pr/fc^e dopq çfttç foi$ ^oi)s un aspect tout autre qu'à l'ordinaire, et l'enseignement au-

qyëi« itefatt» Mfreta qutlcpte chtm fà&u toit

veau et d'assez important par lui-même, pour que je me croie endroit de Vjlchffîer votre indulgence et votre attention.

Ai-je bien fait tfe choisir pour matière aux leçons de cette aimée, ua mjst aussi vaste et aussi obscur que la recherche dés origines de la civilisation grecque ? Aurait-il mieux valu me circonscrire dans une question moint éteadue? J'avoue que j'ai hésité d'abord si , consultant mieux mes

^js U V&P}™ <•? |? cjiftire daijs 'lA^e^^.^i^ ^9^é/fô ÇPqn^iqp étrofte qui. e#&e entre Je* <$t*r$ $t 1$ FftGPlté fa)f$lp» $ lç rçatç 4e§ $W% ufliy^it^^§ m'opt décidé poiff îç J>kn ! e WWfo %#* Jç 8^i? WfJ^À W mçtfre a « ^fTO^R-l

remplir auprès d'elles, est celle d'introducteur à de plus vastes, et de plus fortes études. L'état des esprits n'est pas tel chez nous qu'on puisse intéresser vivement un auditoire par l'examen dune question restreinte , si cette question se rapporte à l'antiquité classique, ou du moins ce miracle n'est possible qu'à ceux dont le nom seul est une garantie d'érudition profonde et de critique supérieure.

Aujourd'hui, celui qui se présente, dépourvu dune recommandation aussi imposante, n'a pour ainsi dire pas le choix de son sujet ; il ne peut s'en fier à ce besoin vague de savoir qui préoccupe plus ou moins tous les hommes ; le passé n'est matière à offrir à la curiosité, et si je puis parler ainsi, à la passion d'un auditoire, que s'il existe entre ce passé et le présent une liaison bien démontrée, que si chacun enfin se prend à la discussion comme 9 une affaire domestique.

Sous ce rapport, et quant à ce qui nous concerne, tout se groupe dans l'antiquité'autour de la question grecque. Notre langue, nos arts, une partie de nos lois, la forme extérieure' de notre < culte , tout cela remonte à cette source. La société grecque plonge ses racines*dans le monde primitif: le monde nouveau commence avec la liberté politique , produit incontestable de la société grecque , et qui enfante elle-même la liberté d'examen. La généralioti mystérieuse des mots, les principes du goût, l'appareil des formules philosophiques, le sens et le symbole de mille usages qui ont traversé les siècles , et se sont assimilés à^nous-mêmes , ne

sont vivans et palpables que pour celui qui a pénétré 1^3 mystères du génie de la Grèce. Ces mystères , l'éducation de nos premières années en révèle une partie; elle ne peut /elle nedoit pas faire comprendre ce qu'ils ont de plus intime, de plus vrai, de plus curieux. L'éducation morale de notre espèce a fait , grâce au christianisme , tant de progrès, que l'état véritable des sociétés antiques, sous les rapports moraux, n'apparaît plus à notre esprit que comme un ensemble monstrueux et incompréhensible : quand , perçant la couche superficielle de l'antiquité classique, on pénétre pour la première fois dans ce cloaque , l'âme épouvantée recule, et- peu s en faut qu'elle n'abandonne la partie. On gagne pourtant, Messieurs, à rassurer sa vue et à poursuivre^son chemin ; plus on se convainc de la barbarie originelle de cette société , .plus on s'intéresse à la lutte de son développement : l'excès même des passions, qui en déshonore tout le cours, est ce qui donne pourtant la mesure la plus exacte des ressources vers le mieux que possédait cette portion de l'humanité. Ici, de même que la nature présente tous les contrastes, tous les élémens de la société sont en présence : à la plus profonde barbarie succède, comme par le produit d'une végétation spontanée, l'apparence la plus noble que la société humaine ait jamais revêtue; les plantes les plus belles que le soleil de l'intelligence ait fait éclore ont leurs pieds dans le fumier social : tout se tente, s'éprouve, se combat , et chaque pas vers un état meilleur est consacré par les plus illustres victimes. C'est ce tableau

que je voudrais un jour dérouler à vos yeux dans toute sa nudité, dans toute sa grandeur; mais, avant de vous faire comprendre autrement que par un vague soupçon tout ce que nous devons à la société grecque , il me faut remonter à la source même de cette société; il faut que j'interroge les monumens qui nous restent de son développement primitif, que j'en démêle les principes, où que je me convainque avec vous de notre impuissance à en pénétrer les causes : c'est ce qui vous expliquera , Messieurs , la portée des termes dans lesquels le programme de ces leçons est rédigé , et me justifiera dans votre esprit de la prétention de résoudre un problème tel que celui des origines de de la civilisation grecque. C'est le besoin de trouver l'explication du problème que mon programme exprime; et non pas même, Yespé~ rancé d'avoir trouvé cette explication. J'avoue néanmoins qu'il y a dans les termes dont je mç suis servi quelque chose d'assez formel pour qu on se croie en droit de conclure que je préjuge la solution du problème , que je compte d'avance les influences étrangères, orientales, au nombre des causes de la civilisation grecque : cette croyance, cette foi à l'influence orientale, je ne dois pas la renier-, puisqu'elle est dans ma conviction. Seulement, je tiens à ce qu'on n'accorde pas à ma synthèse plus d'importance , ni surtout plus de confiance qu'elle n'en mérite réellement. Tout se borne jusqu'à présent de ma part à un seul raisonnement. Le. développement de la société grecque doit être considéré comme récent, si on le

compare à rétablissement des grandes monarchies orientales. Avant la société européenne des HeUèrnes, il a existé des civilisations asiatiques et afri*caines dignes d'un certain respect et surtout d'une sérieuse attention. L'Egypte, Babylone , la Phénircie, la Lydie, la Phrygie, se présentent dès l'abord k notre esprit sons un aspect imposant, et ce serait pousser le scepticisme au-delà des limites raison*nables que de dénier toute confiance aux traditions qui établissent les rapports des Hellènes avec ces primitives monarchies. C'est le propre d'ailleurs des sociétés constituées à un certain degré, que d'influer immédiatement sur les sociétés moins développées qui les approchent; et du moment qu'on croit au contact, l'influence se préjuge nér cessairement. Voilà ce qui nous fait croire à l'origine orientale d'une partie de la civilisation grecque : seulement nous ne pensons pas que la science soit en possession des élémens par lesquels ce fait ftçra démontré. Dénués du secours des preuves , comme nous le sommes encore , nous hâter serait nous perdre.

Nous avons sous les yeux un exemple remarquable de ce que la précipitation petit avoir de fâcheux dans un pareil sujet. Un des hommes les plusérudits et les plus ingénieux de ce siècle, le professeur Creuzer, convaincu à priori , comme nous le sommes, de l'influence de l'Orient sur la Grèce , s'est hâté d'élever un vaste système de rapports religieux entre les diflerens foyers de la civilisation orientale , et le modeste berceau de la société hellénique. M. Creuzer a prodigué des tré-

(T) «ors de sdencfc h la composition de son œuvre favorite : par le caractère profondément spirituel de ses rapprochemens, il a ouvert à l'imagination , la plus vaste , mais aussi la plus périlleuse carrière. Que serait-il arrivé, si, au moment même où le savant professeur de Heidelberg s'enivrait le plus de ses propres idées , une voix amie et véridique l'eût tiré de cette brillante extase? Si on lui eût dit : Eh quoi ! vous rebâtissez le temple des religions antiques , çt vous n'avez pas un seul de vos matériaux dont la qualité relative ou la nature inème vous soient nettement connues. Vous prétendez puiser aux sources de l'Egypte , de l'Inde , de la Perse et de la Phénicïe; et l'Egypte , l'Inde, la Perse et la Phénicie sont encore couvertes d'un voile impénétrable ! Quel fil vous conduirait aujourd'hui dans le dédale de l'Inde? L'analyse incomplète de livres sacrés dont l'âge n'est point authentiquement fixé, ou bien des monumens figurés de la date la plus évidemment récente. Là Pbénicfe ne vit plus dans les livres ; vous n'avez, pour vous faire une idée de ses croyances , que le témoignage contradictoire des Grecs, des inscriptions dont on déchiffre à peine quelques mots, des médailles toutes évidemment postérieures au développement de la civilisation grecque, ou bien encore , dans les iles de là Méditerranée, quelques pierres qu'on n'a pas toutes visitées ou qu'on n'a qu'imparfaitement décrites. Pour la Perse, vous puisez largement aux livres sacrés des Guèbres ; et pourtant non seulement l'authenticité et l'âge de ces livres, mais encore le sens, présentent mille

(8) problèmes que la science n'a pas résolus. Je ne parle pas de Babylone , et du mystère peut-être h jamais impénétrable de ses inscriptions. Mais, dites yous , j'ai l'Egypte et ses innombrables représentations figurées. Il est vrai, le terrain ici ne tremble point en apparence sous vos pas et je suis moins surpris que vous y marchiez avec tant d'audace. Qui sait pourtant si votre illusion n'est point ici la même que pour tout le reste, et si , après tant d'efforts et une dépense telle des facultés lès plus élevées, vous ne mériterez pas le reproche d'avoir voulu prouver l'inconnu par quelque chose de plus inconnu encore !

Et voici , en effet , que pour démontrer l'exactitude d'une conclusion aussi t sévére , le voile qui enveloppait la connaissance des monumens de l'Egypte est tout d'un coup entrouvert ; lé 1 fantôme de l'Egypte , telle que l'avait rêvée le professeur de Heidelberg , va disparaître devant la véritable Egypte, et la critique qui repoussait les conséquences produites par une méthode imparfaite et trompeuse, conçoit l'espérance de pénétrer ellemême dans un monde qu'elle se croyait à jamais interdit.'

Vainement, Messieurs, ceux qui avaient précédé Champollion dans la science, ceux qui avaient des idées toutes faites ou qui s étaient arrangés pour n'en avoir aucune, voulurent contester d'abord le principe de la grande découverte de l'écriture hié* roglyphique, puis amoindrir dans l'opinion les conséquences de cette découverte; du jour où Champollion a discerné avec certitude, en dehors du cercle

•Offl

(9) des notas royaux étrangers, un seul mot égyptien dans les légendes hiéroglyphiques, la direction de la ' science a du changer; l'étudede l'Orient est devenue pour l'helléniste une obligation rigoureuse. Il ne s'agit plus maintenant d'une question limitée comme celle des langues : quand on aura démontré que le grec et le latin ont desaftini tés étroites avec la langue sacréedellndeet l'idiome primitif de laPerse,cesera * sans doute une preuve qu'une communauté quel* conque d'origine existe entre une partie des peuples de l'Europe et une partie de ceux de l'Asie; mais ces rameaux si éloignés d'un tronc primitivement barbare auront-ils porté la religion, les mœurs, les lois dans Xousleslieux, auront ils fidèlement conservéun dépôt si fragile? Grandes questions pour lesquejles la linguistique est muette. En revanche, ce que l'Egypte nous promet, c'est mieux qu'une langue, c'est toute l'encyclopédie d'unesociété naissante. Depuis les détails les plus minutieux des arts industriel^ et de la vie commune jusqu'aux limites des connais? sa n ces astronomiques et des croyances religieuses, TEgyptedes Pharaons ne conservera pour ainsi dire aucun secret. La nature même de l'esprit de ce peuple, profondément empreint d'exactitude etde régularité géométrique, contribuera à rendre cette révélation aussi positive qu'elle est étendue ; le climat enfin qui a conservé ces peintures naïves d'un état de société si reculé , en permettant aussi que tantd'instrumens et de débris de la même civilisation nous fussent transmis, la constance non moins % grande des phénomènes dç la nature qui détermine la constance des habitudes de l'homme dans les mê-

Page 1