CHAPITRE HUITIEME
Catarakoui ou fort Frontenac — La Salle — Tentative do franciser les sauvages — Les Hurons à Notre-Dame de Foye— Iroquois chrétiens à La Prairie de la Madelaine et au saut Saint-Louis— Les coureurs de bois — Difficulté de M. do Frontenac avec M. Perrot, gouverneur de Montréal — Affaire de l'abbé de Fénelon — Sévères observations du roi et du ministre sur la conduite du gouverneur — Rappel de M. de Frontenac— M. Duchesneau intendant j ses pouvoirs — Extinction de la compagnie des Indes-Occidentales— Ferme du domaine d'occident — Règlement définitif des difficultés relatives à l'érection de l'évêché de Québec — Union du Séminaire de Québec à celui des Missions-Etrangères de Paris.
M. de Frontenac avait approuvé le projet de bâtir un fort sur les bords du lac Ontario, pour surveiller les mouvements des Iroquois, qui venaient de terminer heureusement la guerre entreprise depuis plusieurs années contre les Andastes et les Chaouanons. Déjà ces barbares s'efforçaient de détourner le commerce des pelleteries vers les provinces anglaises. Pendant l'hiver, il l'ut informé par les jésuites et par La Salle, qui était chez les Iroquois, que les Anglais tâchaient d'engager ceux-ci à conclure un traité avec les Outaouais, et à rompre la paix avec les Français. Comme les pays qui bordent le lac Huron et le lac Supérieur fournissaient la plus grande quantité de fourrures, les marchands de la Nouvelle- York auraient voulu détourner les nations outaouaises de descendre à Montréal, elles engager à suivre la rivière qui tombe dans la baie de Kenté, et de là dans le lac Ontario. Bientôt des magasins anglais se seraient établis dans les cantons iroquois, et auraient attiré de ce côté une grande partie du commerce de l'ouest.
Frontenac fit inviter les Iroquois à le rencontrer le printemps suivant, lorsqu'il irait visiter la mission des Sulpiciens à Kenté. Comme l'intention du gouverneur était de construire aussi promptement que possible le fort qui devait le rendre maître du lac Ontario, il fit de grands préparatifs ; et, vers la fin de juin, il partit de Montréal, avec une flotille de quatre bateaux plats et de cent vingt canots, qui portaient six canons et quatre cents hommes.
Après avoir examiné tous les environs, Frontenac se décida à placer le fort sur une pointe près de l'entrée de la rivière de
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Catarakoui ; il jugeait que de ce point il serait facile de surveiller tous les mouveinenis des Iroquois et des Outaouais, sur la partie inférieure du lac. Les chefs iroquois furent gagnés par les manières nobles et engageantes du gouverneur; ils se laissèrent facilement persuader de ne mettre aucun obstacle à la construction du fort, et partirent convaincus que cet établissement leur procurerait de grands avantages (1).
Dans ses entretiens avec eux, M. de Frontenac avait fait une telle impression sur les esprits des Iroquois de l'ouest, que tous retournèrent enchantés de leur réception, et publiant hautementleslouangesd'Ononthio. Ces bonnes dispositions des chefs neutralisèrent les efforts quefaisaient les Hollandais pour les indisposer contre les Français. La Hollande venait de recouvrer Manhatte ; les amiraux Binks et Evertsen s'en étaient emparés sans coup férir, et bientôt la province tout entière rentra volontairement sous la puissance de ses anciens maîtres.
La Salle joua le plus grand rôle dans cette entreprise après M. de Frontenac, et tous deux semblent avoir dès lors eu des vues pour attirer de ce côté une grande partie du commerce de l'ouest.
On construisit une barque pour la navigation du lac Ontario, et l'on proposa d'en bâtir une autre sur le lac Erié, dès qu'un nouveau fort sur la rivière de Niagara aurait été établi.
Le projet fut si bien reçu que M. de Frontenac commença de suite les travaux avant qu'ils n'eussent le temps de revenir sur leur première décision. L'enceinte du fort fut immédiatement tracée ; au bout de six jours, il avait été fermé et mis en état de défense ; et, pendant ce temps, l'on avait préparé pour la culture environ vingt arpents de terre. Le nom du gouverneur fut donné au nouvel établissement, et l'on essaya même de remplacer le nom sauvage du lac voisin par celui de Frontenac.
Le gouverneur fournit le magasin de Frontenac de marchandises et de munitions de guerre; il y laissa un commandant avec une petite garnison, et donna pour aumônier le père Gabriel de La Ribourde, récollet (2).
M. de Frontenac avait une alTection toute particulière pour les récollets, qui rendaient de grands services dans les postes nouveaux, où ils étaient ordinairement employés; mais en revanche il avait apporté au Canada bien des préjugés contre les
(1) Lettre de M. de Frontenac, 1673.
(2) P. Chrestien LeClercq, Premier Etablittement de la foi, vol. II, oh. 28.
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jésuites et contre le clergé séculier du pays, qu'il jugeait tiop attaché à la compagnie. A peine était-il arrivé à Québec, avant même d'avoir l'occasion de connaître, par lui-même, l'état des missions, il écrivait au ministre: «J'ai témoigné (1) aux Jésuites l'étonnement où j'étais de voir que de tous les sauvages qui sont avec eux à Notre-Dame de Foye, il n'y en avait pas un qui parlât français ; et leur ai dit que, dans leurs missions, ils devaient songer, en rendant les sauvages sujets de Jésus- Christ, à los rendre aussi sujets du roi ; que pour cela il leur fallait inspirer l'envie d'apprendre notre langue, essayer de les rendre plus sédentaires, et leur faire quitter une vie si opposée à l'esprit du christianisme, puisque le véritable moyen de les rendre chrétiens était de les faire devenir hommes.»
Depuis longtemps les gouvcirneurs français en arrivant dans Je pays avaient tenu un langage à peu près semblable. Homme du monde, et élevé au centre de la civilisation européenne, M. de Frontenac n'était pas encore à portée de comprendre l'esprit d'indépendance, l'amour de la liberté et l'attachement à la langue et aux coutumes de leurs pères, qui forment le fond du caractère des sauvages de l'Amérique. En faire des hommes ! Ils l'étaient déjà à leur gré ; ils se croyaient des hommes bien supérieurs à ces européens qui, arrivés au milieu des grandes forêts de l'Amérique, semblaient incapables d'y trouver la vie, et qui ne devenaient véritablement hommes qu après avoir puisé aux connaissances et aux ressources des sauvages. Un pouvait espérer non pas de changer entièrement leur caractère, mais de l'adoucir avec le temps, avant de les civiliser Pour réussir auprès de ces natures pleines de fierté, un seul moyen se présentait: c'était l'influence bienfaisante du christianisme. Afin d'arracher ces hommes à l'influence de leurs passions, il fallait les rendre chrétiens, après les avoir instruits, non pas dans une langue étrangère qu'ils méprisaient, mais dans la langue qu'ils avaient reçue de leurs ancêtres, qu'ils avaient toujours entendue depuis leur enfance, et qui se pariait dans la famille. L'on ne pouvait pas s'attendre que les missionnaires laisseraient de côté les grandes vérités de la religion pour enseigner le français à leurs néophytes ; et, quand ils l'auraient essayé, ils n'y auraient pas réussi: la langue qui a été entendue au foyer domestique, que parle la mère de famille dans ses rapports avec ses enfants, qui est employée pour tous les détails de l'intérieur, ne se
laisse pas facilement détrôner. Depuis six cents ans, la puissante Angleterre a travaillé à étouffer la langue celtique en Irlande, el elle est loin d'avoir encore complètement réussi ; de nos jours, des villages micmacs et abenaquis, situés au milieu de populations anglaises ou françaises, ont si bien conservé l'idiome national, qu'on n'y trouve que quelques hommes capables de compi'endre l'anglais ou le français.
Le Séminaire de Québec essaya, vers ce temps, et plusieurs fois depuis, à franciser quelques enfants sauvages, mais avec fort peu de succès. Après avoir passé quelques années au séminaire, qu'ils regardaient comme une prison, ces enfants fuyaient dès qu'ils le pouvaient, mettaient de côté les habits européens, endossaient le léger costume des sauvages, et s'élançaient avec une joie indicible au sein de la forêt (1).
Ces plaintes du comte de Frontenac, répétées à plusieurs reprises dans ses lettres à Colbert, finirent par produire quelque impression sur l'esprit du ministre, qui recommanda à Monseigneur de Laval de franciser et de civiliser les sauvages.
En 1669, après que la paix eut été conclue avec les Iroquois, les Hurons, réfugiés à Québec, avaient quitté les enviions du fort Saint-Louis pour se retirer à Notre-Dame de Foye (2), où avec le secours des français du lieu, ils avaient bâti une chapelle. Quoiqu'ils eussent religieusement conservé leur langue, ils n'en avaient pas moins fait de grands progrès dans la civilisation chrétienne, qui enseigne les règles de la justice, de la tempérance et de la charité, bases les plus solides de la société. Ceux qui ont alors connu cette petite communauté lui ont rendu le témoignage le plus favorable. Ces hurons, transportés àl'Ancienne-Lorette.en 1674, elplustardàlaNouvelle-Lorette, gardèrent leurs bonnes mœurs tant qu'ils eurent le bon esprit de conserver leur langue ; le moment d'arrêt dans l'échelle sociale, se manifesta quand la langue française fut adoptée par un grand nombre de familles du village.
Un grand nombre d'iroquois avaient été attirés à La Prairie de la Madeleine, où, par les soins du père Frémin, ils s'étaient établis. Mais l'on ne tarda pas à reconnaître que le t-'riain n'y était pas propre à fournir les grains que les sauvages ont coutume de semer ; et, comme la famine commençait à s'y faire sentir, la nouvelle peuplade était menacée d'une désertion complète.
(1) L'abbé de La Tour, Mémoh-cs evr la vie rf« M. de Lcrcal.
(2) Aujourd'hui Sainte-Foye.
Afin de prévenir ce malheur, un peu plus lard les missionnaires demandèrent au comte de Frontenac et à monsieur Duchesneau un emplacement situé vis-à-vis du saut Saint-Louis. Le premier ne répondit pas à la requête ; mais M. Duchesneau en jugea plus favorablement, et accorda aux missionnaires ce qu'ils demandaient. Les iroquois chrétiens s'établirent au saut Saint-Louis, et la cour les y maintint malgré l'opinion contraire du comte de Frontenac.
En 1673, fut publiée une ordonnance du Roi, qui défendait expressément aux Français de demeurer dans les bois plus de vingt-quatre heures sans la permission expresse du gouverneur ; l'infraction de cette loi pouvait être punie de la peine de mort (1 ). Ce règlement avait été fait pour empêcher les jeunes gens d'abandonner la culture des terres, et de suivre les sauvages dans les bois pour y faire la traite. Le pays perdait sans aucun profit la plus vigoureuse partie de la population dans ces longs et pénibles voyages ; les uns succombaient à la fatigue, et mouraient au fond des bois; les autres restaient au milieu des nations sauvages qu'ils avaient suivies ; un grand nombre ne se décidaient à se fixer et à se marier qu'après avoir sacrifié leur jeunesse et leur santé au profit des marchands qui les employaient. A la suite des plaintes qui lui avaient été adressées à ce sujet par les autorités ecclésiastiques et civiles, le roi avait cru arrêter les progrès du mal par un règlement contre les coureurs de bois, nom sous lequel furent désignés ceux qui s'engagaient, vers cette époque, dans des voyages lointains à l'intérieur du pays.
M. de Frontenac n'était pas homme à laisser dormir les pouvoirs qui lui avaient été confiés pour l'intérêt de la colonie. Ayant appris qu'à Montréal des officiers engagés dans le commerce avaient expédié des canots pour faire la traite malgré les défenses publiques, il envoya le sieur Bizard, lieutenant de ses gardes,pour les arrêter ; M. Perrot, gouverneur de Montréal, qui était associé pour le commerce avec l'un des prévenus, prit parti pour lui, et insulta publiquement le sieur Bizard, dans la maison de M. Le Ber, un des principaux marchands de la colonie. Mandé à Québec pour rendre compte de sa conduite, M. Perrot fut arrêté par les ordres du gouverneur général et emprisonné au château Saint-Louis ; le conseil commença à instruire son procès, quoiqu'il eût récusé à plusieurs reprises le plus grand nombre des conseillers.
(1) Sdif t
9S coTiBS d'histoire [1673
L'on pouvait jusque-là applaudir à a vigueur déployée par M. de Frontenac pour le soutien des lois ; mais malheureusement la fougue de son caractère l'emporta beaucoup trop loin. Le prisonnier du château Saint-Louis avait à Montréal un ami qui n'avait pas approuvé tous les procédés du gouverneur général, et dont la conduite était pour cela sévèrement examinée ; c'était un des anciens missionnaires des Iroquois de la baie de Kenté, l'abbé de Fénelon. Prêchant le jour de Pâques dans l'église paroissiale de Montréal, il prononça quelques phrases qui déplurent aux amis de M. de Frontenac. LaSaîle se plaignit vivement de l'insulte qu'il prétendit avoir été faite à son protecteur. Suivant sa déposition, M. de Fénelon avait dit : «Celui qui est nanti de l'autorité ne doit pas inquiéter les peuples qui dépendent de lui ; mais il est obligé de les regarder comme ses enfants et de les traiter en père. Il ne faut point qu'il trouble le commerce du pays en maltraitant ceux qui ne lui font pas part du gain qu'ils y peuvent faire ; il doit se contenter de gagner par des voies honnêtes ; il ne doit point fouler le peuple ni le vexer par des corvées extraordinaires qui ne servent qu'à ses intérêts. Il ne faut pas qu'il se fasse des créatures qui le louent partout, ni qu'il opprime sous des prétextes recherchés des personnes qui servent les mêmes
princes, lorsqu'elles s'opposent à ses entreprises ; il a du
respect pour les prêtres et les ministres de l'église.»
La Salle crut reconnaître quelque rapport entre ces paroles et des réflexions déjà faites en sa présence par M. de Fénelon au sujet du gouverneur général. Les habitants de Montréal, qui avaient blâmé les corvées exigées pour le voyage de Ca taracouy, louaient hautement le sermon, et le regardaient comme une censure bien méritée du despotisme de M. de Frontenac ; tandis que d'autres déclaraient qu'ils en avaient été scandalisés.
Informé de tout ce qui s'était passé, M. de Frontenac fit demander une copie collationnée du sermon de M. de Fénelon. «J'ai prononcé mon discours devant deux cents personnes,» répondit celui-ci ; « qu'on les interroge si l'on veut. Quant à moi, si je suis innocent, on n'a rien à me demander; si je suis coupable, ce que je nie formellement, on n'a pas droit de prétendre que je travaille à ma condamnation (1). »
Sur le refus qu'il fit de livrer son sermon, il fut assigné à comparaître devant le Conseil Supérieur ; traduit devant ce corps, le 21 août suivant, M. de Fénelon récusa le gouverneur,
(1) Archives de la Marmt.
qui, étant sa partie, siégeait néanmoins comme l'un de ses juges; on lui répondit en le faisant saisir par un huissier et conduire en prison (1).
Grâces à Timpétuosité et à la hauteur de M. de Frontenac, aux menées des entremetteurs,à la résistance dé M. de Fénelon, l'affaire, si mince au commencement, avait pris de larges proportions. L'accusé en appela à la cour ecclésiastique, qui, suivant lui, devait prononcer sur cette affaire ; de plus il récusait, comme juges, tous les conseillers, dont les uns étaient les amis du gouverneur et les autres avaient été nommés par lui. De son côté, le conseil multipliait ses séances ; la première de chaque jour commençait par fois à sept heures du matin, et la seconde se prolongeait jusqu'à la nuit. M. de Bernières, grand vicaire et officiai, était appelé devant le conseil, réprimandé et averti de ne plus répondre à des requêtes du genre de celle qui lui avait été adressée par M. de Fénelon ; deux ecclésiastiques, MM. Rémy, de Montréal, et de Francheville, furent condamnés à l'amende, pour ne s'être pas présentés devant le conseil sur l'ordre qu'ils en avaient reçu (2).
Malgré tous ces mouvements, l'affaire ne put être jugée dans le pays, et fut renvoyée à Paris, où MM. de Fénelon et Perrot furent conduits dans l'automne de 1674.
La résistance de M. Ferrot à l'autorité du gouverneur général fut blâmée par le roi. «Pour l'en punir,» écrivait Louis XIV, «je l'ai fait mettre à la Bastille pour quelque temps ; en sorte qu'en retournant en ce pays-là, non seulement cette punition le rendra plus circonsjject sur ce qui concerne son devoir, mais il servira encore d'exemple pour retenir les autres. « Mais, » continue-t-il, « pour vous instruire de mes sentiments, après avoir donné cette satisfaction à mon autorité, qui a été violée dans votre personne, je vous dirai que, sans une nécessité absolue, vous ne deviez point faire exécuter ces ordres dans l'étendue d'un gouvernement particulier sans en avoir donné part au gouverneur... J'ai blâmé l'action de l'abbé de Fénelon, et je lui ai ordonné de ne plus retourner en Canada ; mais je dois vous dire qu'il était difficile d'instruire contre lui une procédure criminelle, ou d'obliger les prêtres de Saint-Sulpice qui sont à Montréal, de déposer aussi contre lui. Il fallait le remettre entre les mains de son évêque ou du grand vicaire, pour le punir par les peines ecclésiastiques, ou
(1) RegUtre do Conseil Supériew.
(2) Ber/Utn» du Cotteeil Supirimtr^
100 COURS d'histoirk [167S
l'arrêter et le faire ensuite repasser en France par le premier vaisseau (1). »
Dans la même lettre, le roi donnait à M. de Frontenac quelques avertissements sur sa conduite. «L'on m'a dit que vous ne vouliez pas permettre que les ecclésiastiques et autres pussent vaquer à leurs missions et à leurs autres fonctions, ni même sortir des lieux de leur demeure, sans passeport de Montréal à Québec. ^
(Que vous les faisiez venir souvent pour des causes très-
«Que vous interceptiez leurs lettres, et ne leur laissiez pas la liberté d'écrire.
« Si le tout ou partie de ces choses est véritable, vous devez vous en corriger. »
« Sa Majesté, » lui écrivait Colbert, vers le même temps, « m'a ordonné de vous expliquer, en particulier, qu'il est absolument nécessaire pour le bien de son service.... d'adoucir votre conduite, et de ne pas relever avec trop de sévérité les fautes qui pourraient être commises, soit contre son service, soit contre le respect qui est dû à votre personne et à votre caractère (2). »
Ces observations sévères étaient fondées sur des plaintes adressées au roi et au ministre contre la hauteur de M. de Frontenac et contre la manie de vouloir tout régler par luimême. 11 avait composé le Conseil Supérieur d'hommes qui lui étaient entièrement dévoués, et se tenait ainsi l'arbitre de la justice, quoique le ministre lui eût clairement déclaré, dans une dépêche (3), que toute son autorité dans cette assemblée consistait à exercer la présidence, et à faire discuter et examiner les matières, sur lesquelles le conseil seul avait le droit de prononcer.
Comme la cour s'apercevait que ses conseils de modération n'étaient pas écoutés par le comte de Frontenac, elle se décida à envoyer au Canada un intendant pour remplir la vacance causée, trois ans auparavant, par le départ de M. Talon. M. Jacques Duchesneau fut nommé à cette charge. Il avait été président des trésoriers de la généralité de Tours, et s'était acquitte de ses fonctions à l'entière satisfaction de ses supérieurs (4).
(1) lettre du Roi à M. de Frontenac, 22 avril 1«75.
(2) Archive» de la Marine.
(3) 17 mai 1674.
(4) Edita et Ordonnaocet, vol. III. Commistion de M. Duehemeau.
Sa commission, en date du cinq juin 1675, le chargeait de l'administration de la justice, de la police et ies finances dans les « pays de Canada, Acadie, île de Terren/iuve et autres pays de la France Septentrionale.» En cette qudité, il devait « présider au Conseil Souverain en l'absence (^ M. de Frontenac ; tenir la main à ce que les juges inférieuis et les autres officiers de justice fussent maintenus et protégé' dans leurs fonctions, et à ce que le Conseil Souverain jupiât foutes les matières civiles et criminelles conformément 'Ux édits et ordonnances du roi et à la coutume de Paris ; faie, avec le concours des conseillers, les règlements nécessa^es pour la police générale du pays, pour les foires et les ;iarchés, pour l'achat et la vente des denrées et des marchandises. » Le roi lui confiait, en même temps, le pouvoir de ju'"' seul et souverainement en matière civile ; il lui remetlait»"ssi la direction du maniement et de la distribution des den'^s, vivres, munitions et fortifications appartenant à l'état.
Par les instructions du J'; M. Duchesneau devait veiller à l'exécution de plusieurs -Rangements qui avaient été jugés nécessaires, dans le no^^l état des affaires. La compagnie des Indes-Occidentale? à qui le roi avait, en 1664, cédé la Nouvelle-France et qelques autres colonies, n'avait pas été plus heureuse que s? devancière. Les dépenses étaient devenues considérable* paj '^ P.^i"t qu'elle avait dû prendre dans la guerre confe le<- Anglais ; elle pouvait se dédommager à l'avenir pa^ scf commerce et par l'exploitation des immenses pays lui',"* avaient été cédés ; mais, comme ces profits étaient é\o''^^^ '^'^ 'ort peu assurés, les particuliers intéressés dans ''^«'"Pagme auraient préféré le remboursement de leurs. '^"'^^^■. ^^ <^^"'" «^ décida à les désintéresser, en faisant dr; ^ '^"•"^ J^^tes réclamations ; le capital do leurs actions leu' ! rembourse, et toutes les terres concédées à la compa'^ *"''';"^ ""^^unies au domaine royal (1).
Renr" 7"f ^'^^^ f^.^ pouvoirs, le roi confirma plusieurs concf,^"' ^"".l"""^ faites par M. de Frontenac; l'établisseme^' v^, '^'' ^'^"^erain fut assuré par de nouvelles lettres • ^.e Villeray, qu, en avait été éloigné, fut rétabli dans là /ge de premier conseiller; la prévôté de Québec fut sup- /.mee, et le conseil eut ordre de rendre la justice en nremièïe mstance, comme il l'avait fait avant l'édit de mai 1604 (2™
(1) Mémoire du Commùaairet, tome II.
(2) Sdit du Roi, décembre 1674.
102 ccwBS d'histoire [1675
Le roi s'oblrjea de pourvoir à la subsistance des rares et autres ecciésiaSiques partout où cela serait nécessaire, et de subvenir, quand \ le faudrait, aux dépenses du service divin. A l'extinction de la compagnie des Indes-Occidenlales, la ferme du domaiie d'occident fut adjugée à Nicolas Oudiette, à raison de trois ceu, cinquante mille livres. Le fermier prélevait cent livres de sucre par tête, aux îles françaises de l'Amérique; au Cànain, j] recevait le dixième des tabacs et eaux-de-vie qui y entr.ient, le dixième des peaux d'orignaux qui en sortaient, et le q^rt des castors que les habitants achetaient des sauvages. H jouissait aussi du droit de faire la traite à Tadoussac à l'excision de tout autre ; il avait aussi le monopole du transport du ustor en France, à condition qu'il recevrait dans ses magasins .Québec, tout ce qui lui en serait présenté, et qu'il le paierait àraison de quatre francs et demi la livre (1).
M. Duchesneau eut instruclioi de se concerter avec M. de Frontenac au sujet de la mise ^exécution de ces nouvelles mesures, et de tenir la main à ce-^ug tous les officiers s'acquittassent soigneusement de leu. fonctions. Il arriva à .Québec au commencement de septen^i-e 1675, en compagnie de Mgr. de Laval et de quelques eccleiastiques.
11 y avait déjà quatre années que le >inérable pasteur s'était séparé de son troupeau, pour allei déferre les intérêts de l'église du Canada. Par une bulle de Ci^nien x, datée du premier octobre 1674, il avait été nomme ev^ue titulaire de Québec et suffragant immédiat du Saint-Siegi. ^^^^^ jjy désirait obtenir que le diocèse de Québec appartu ^ j^ province ecclésiastique de Rouen, et avait ordonne a son ^bassadeur à Rome de presser cette mesure ; mais le Souverai p^^^ij^g s'y était constamment refusé, et l'avait enfin emporte, langue discussion qui avait eu lieu à ce sujet était une l ^^^^^^^ ^^^^ avaient si longtemps retardé l'érection du dioct .^ ^^.^^^ et l'émission des bulles du premier evequedece , ^,^^ doit ici avouer que les regards du Souverain Pontife l7u^.^^^^^ bien plus avant dans l'avenir que ceux du |rand ro ^^.^ XIY s'occupait du royaume de ^^^^^^^^^n-ff
s'occupait du royaume ae «'ff '^^ vV Z le frV^ait intérêts' du monde catholique. La petite <^oJ^"'; J^'se grandirait avec le temps; séparée de J ™e'cpatie î'océan, elle pouvait être arracheeala Fiance pa An 1^^^^^^^^^
si puissante déjà en Amérique: que
(1) Archiva de la Maritu.
l'église de Québec, si elle avait été accoutumée à s'appuyer sur celle de Rouen et à en dépendre? Mieux valait étalilir de suite des rapports immédiats entre l'évèque de Québec et le chef suprême de l'éulise catholique ; mieux valait établir des liens qui ne pourraient être brisés ni par le temps, ni par la force; et Québec pouvait ainsi devenir un jour la métropole des diocèses qui seraient tirés de son sein.
Avant de quitter la France, l'évèque de Québec renouvela, le dix-neuf mai 1675, l'union de son séminaire avec celui des Missions-Étrangères de Paris. Cette union, qu'il avait effectuée une première fois, en 1665, comme vicaire apostolique de la Nouvelle-France, était d'une grande importance pour son diocèse. Il trouvait, en effet, dans cette maison de bons sujets, qu'on lui envoyait au besoin, et des correspondants fidèles, auxquels il pouvait s'adresser avec confiance, et qui avaient à la cour assez de crédit pour faire entendre leurs réclamations en faveur de l'église du Canada. Le roi confirma ces deux actes par des lettres patentes du mois d'avril 1676 (1).
(1) L'abbé de La Tour, Mémoires ÊUr la vie dt M'jr. de Laval, \\r. VI. — Ediu a {hdonnanca, vol. I.
104 couBs d'histoire [1676