CHAPITRE QUATORZIEME
M. de Frontenac arrive à Québec — Le fort Frontenac abandonné — Expédition de M. d'iberville à la baie d'Hudson, et des Abenaquis dans la Nouvelle-Angleterre — Plans de M. de Calli(>res contre la Nouvelle-York, et ce qui en empêclie l'exécution— M. de Frontenac essaie de gagner les Iroquois — Trois partis de guerre envoyés contre la Nouvelle- Angleterre.
M. de Frontenac arriva à Québec le quinze octobre, et fut reçu avec grande joie par tous les habitants, qui étaient sous les armes pour lui faire honneur. Dans les circonstances critiques où l'on se trouvait, l'on avait confiance dans sa fermeté, son habileté et son influence sur les sauvages; car il s'était fait admirer par ses brillantes qualités, non-seulement des tribus alliées, mais encore des chefs iroquois ; car, dans leurs guerres et leurs alliances, il arrive assez souvent que ces barbares se laissent guider par leurs sentiments particuliers à l'égard des personnes avec qui ils ont à traiter. Il avait étudié le caractère des Iroquois, et le connaissait assez bien pour pouvoir les influencer dans l'occasion. Avec lui étaient revenus les iroquois qui avaient survécu à l'esclavage, et parmi eux était un chef influent des Goyogouins, Ouréouaré, dont le nouveau gouverneur avait, pendant la traversée, gagné l'amitié et la confiance. C'étaient là autant de moyens qui pouvaient être mis à profit dans la guerre présente.
Ceux qui avaient eu autrefois à se plaindre de ses hauteurs, avaient lieu d'espérer que l'âge, l'expérience et les chagrins avaient adouci son humeur et tempéré un peu la vivacité de son caractère. Il avait de plus reçu de sages avis du maréchal de Rellefond, et avait pris la résolution de ne les point oublier. Aussi, pendant sa seconde administration, s'il ne fut pas toujours attentif à s'éloigner constamment de ses anciens défauts, il sut se tenir ordinairement sur ses gardes. Les services qu'il rendit furent d'un si grand prix, que la cour ferma les yeux sur bien des irrégularités dans les procédés.
M. de Frontenac ne demeura que trois ou quatre jours à Québec, et se hâta de monter à Montréal. Malgré les fati- .gues de la mer, malgré le poids de ses soixante-huit ans et la rigueur de la saison, il se jeta dans un canot, et arriva à Montréal dans les derniers jours du mois d'octobre. Il espérait arriver à temps pour contremander les ordres envoyés par le gouverneur à M. de Valrennes, commandant du fort de Frontenac.
Dans l'impossibilité de secourir ce poste, M. do Denonville avait voulu le faire évacuer quelques semaines auparavant ; le sieur Repentigny de Saint-Pierre s'était chargé d'en porter l'ordre ; seul il traversa les bois, passa au milieu des bandes ennemies sans être aperçu, et arriva à Frontenac, où le sieur de Valrennes se trouvait complètement séparé du reste de la colonie. Pour empêcher que le fort ne tombât entre les mains des Iroquois, il avait miné les bastions et les murailles et placé des mèches allumées au moment où il partait ; et, comme après quelque temps de marche, il avait entendu un grand bruit de ce côté, il crut que tout avait été renversé. 11 avait coulé à fond trois barques destinées à naviguer sur le lac Ontario, ainsi que les provisions et les munitions de guerre dont il n'avait pas besoin. Cependant, en arrivant à Montréal, M. de Frontenac crut que les ordres envoyés pour la destruction du fort n'avaient pas encore pu être exécutés, et s'empressa de dépêcher quelqu'un pour le contremander ; vingt-cinq canots furent immédiatement équipés pour conduire environ trois cents hommes au secours de la garnison. En même temps ce petit corps devait mener dans les cantons supérieurs quelquesuns des prisonniers qui venaient d'obtenir la liberté, et faire connaître l'arrivée des autres.
Les préparatifs avaient été terminés le six novembre, et le convoi venait de quitter Lachine lorsque M. de Valrennes y arriva avec sa garnison composée de quarante-cinq hommes. On conçoit tout le chagrin que ressentit le nouveau gouverneur, lorsqu'il apprit cette nouvelle qui renversait tous ses projets futurs par rapport au fort de Frontenac (1).
Après une si longue suite de désastres, l'on espérait que les Iroquois, surtout à l'annonce du retour de leurs frères, allaient laisser un peu reposer le gouvernement de Montréal ; aussi, vers le commencement du mois de novembre, M. de Frontenac
(1) Passim, DocurnoUa de Pari», lire série, vol. VI. La HontaD, Charlevoii, de
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descendit à Québec, afin de remettre les dépêches pour le ministre, à monsieur le Marquis de Denonville qui était sur le point de s'embarquer pour la France.
Le treize novembre, au milieu de brouillards épais de neige quiobscurcissaientleciel(l), cent-cinquante iroquois descendirent aux habitations de La Chesnaye, vis-à-vis le bout de l'île de Montréal, les brûlèrent jusques près d'un petit fort, et massacrèrent vingt français, dont les membres sanglants et déchirés furent dispersés sur la neige. Quelques compagnies de soldats et des sauvages furent envoyés à la poursuite des meurtriers, qui avaient déjà trouvé le moyen de s'éloigner et de se mettre en sûreté.
Cependant, les armées françaises n'avaient pas été malheureuses dans toutes les parties de l'Amérique du Nord ; elles avaient obtenu des succès assez flatteurs près du Canada.
Dans la baie d'Hudson, d'Iberville et ses compagnons avaient soutenu l'honneur de leur drapeau. Son lieutenant, La Ferté, enleva près du port Nelson, le gouverneur de New-Savanne, dans les lettres duquel les directeurs de la compagnie anglaise de Londres lui ordonnaient de faire reconnaître le prince et la princesse d'Orange comme les souverains du royaume d'Angleterre. Peu après, d'Iberville prit deux navires sur l'ennemi, et conduisit à Québec le meilleur et le plus riche des deux, après avoir remis l'autre à son frère le sieur Paul de Maricourt, à qui il confia les postes du fond de la Baie. En même temps Louis XY recommandait à M. de Frontenac de donner à la compagnie du Nord toute la protection dont elle avait besoin pour chasser les Anglais desforts qu'ils avaient usurpés sur elle.
Treize ans auparavant, le sang abenaquis avait coulé à Cocheco ; par une lâche trahison, près de quatre cents sauvages furent pris, dans un temps de paix ; dix d'entre eux furent pendus, et les autres furent conduits à Boston et vendus en esclavage. C'était en 1676 ; pendant de longues années, les parents des malheureuses victimes avaient nourri au fond du cœur les sentiments de la vengeance la plus légitime. Resserrés de plus en plus sur leurs terres, les Abenaquis se laissaient toujours reculer devant les flots croissants des envahisseurs. Le temps de la rétribution était arrivé ; Richard Waldron, vieillard octogénaire, avait assisté, comme magistrat et comme officier de milice, au supplice des malheureux abenaquis ; il espérait bientôt mourir en paix.
(1) Une poudrerie de neige, dit M. de Belmont»
Au mois de juin 1689, deax vieilles femmes sauvages obtiennent la permission de coucher dans la maison fortifiée de Waldron ; pendant la nuit, elles ouvrent les portes ; les Abenaquis entrent pêle-mêle dans la maison du vieillard, qui lire l'épée et veut se défendre. Mais il est bientôt saisi, traîné dans sa chambre, et lentement torturé jusqu'à la mort, au milieu des moqueries et des reproches de ses bourreaux (1). Les sauvages brûlèrentquelques maisons voisines; trente-deux anglais furent tués, et vingt-neuf conduits en captivité.
Pemquid, situé entre Kinibéki et la rivière de Pénobscot, était un établissement prospère, entouré d'une forte palissade et défendu par vingt canons. De ce point, situé au milieu du pays, les Anglais incommodaient les sauvages, qui croyaient avoir raison de ne les pas aimer. Enfui, le neuf d'août 1689, un parti d'environ cent abenaquis entreprit de déloger leurs ennemis. Les guerriers sauvages appartenaient presque tous à un village chrétien, placé sous les soins de M. Thury, prêtre du séminaire de Québec. Tous, avant de partir, se préparèrent à la mort ; et, pendant le temps de l'expédition, les femmes, les vieillards et les enfants se succédaient dans l'humble chapelle, et offraient sans interruption des prières pour obtenir la victoire sur les ennemis.
A deux lieues de Pemquid, les guerriers laissèrent leurs canots, et s'avancèrent dans un silence si profond, qu'ils arrivèrent autour des habitations sans avoir été aperçus. Ils jettent leurs ■couvertures à terre, tombent tous ensemble à genoux, font une courte prière ; puis se relèvent en poussant le terrible cri de mort. Les portes sont enfoncées, et les guerriers font main basse sur ceux qui résistent, et lient ceux qui jettent bas les armes. Douze hiaisons de pierre ont été emportées ; en vain le commandant de la place lance des boulets contre eux ; d'une maison voisine et d'un rocher qui domine la place, les Abenaquis font un feu de mousqueterie fort vif, pendant près de vingt-quatre heures. Ne voyant aucun espoir d'être secouru, le commandant demande à capituler ; les sauvages lui promettent qu'ils ne molesteront personne. Douze hommes et quelques femmes sortent sans être inquiétés pour se retirer vers Boston : « Si vous êtes sages, » leur dit le chef abenaquis, «vous ne reviendrez plus parmi nous : nous sommes les maîtres de la terre ; nous l'avons reçue de nos pères ; nous la voulons conserver pour nos enfants. Vous, anglais, nous ne vous aimons
(1) Belknap, Hietory of Nmc-Eampshire, toI. I.
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point ; car vous êtes inquiets, remuants et ennemis de la prière. «
Pour ne point s'exposer à oublier la parole donnée, ils brisèrent une barrique et renversèrent toute l'eau-de-vie, sans même y vouloir gotiter, car les anciens savaient que, si leurs jeunes guerriers y goûtaient une fois, il n'y aurait plus moyen de les contenir.
La Nouvelle-Angleterre se voyait menacée d'une longue et sanglante guerre de la part des tribus de l'est, aussi redoutables pour les Anglais que les cantons iroquois l'étaient pour les Français. Dans le dessein de conjurer l'orage, le colonel Pynchon, du Massacluiset, et deux commissaires des colonies voisines, se rendirent à Albany ; ils voulaient rencontrer les députés iroquois, et les engager à lever la bâche contre les Abenaquis(l). «Vous êtes les bienvenus» leur répondit le principal orateur des Agniers ; « nous vous remercions de ce que vous renouvelez la chaîne de l'alliance. Cette chaîne n'est plus de fer; elle n'est plus exposée à la rouille ; elle est maintenant d'argent et digne de lier ensemble tous les enfants du grand roi. Quant aux Français, nous sommes décidés à les poursuivre tant qu'il en subsistera quelques-uns. Mais nous ne pouvons point faire la guerre aux Abenaquis ; car ils ne nous ont jamais fait de mal. Néanmoins, nos frères, nous conserverons notre attachement pour vous pondant la vie et à la mort (2).
Les commissaires de la Nouvelle-Angleterre durent se contenter de ces vagues promesses de secours ; c'était tout ce qu'osaient offrir les Iroquois. Ils avaient déjà à soutenir la lutte contre de puissants ennemis au Canada ; ils ne devaient pas en augmenter le nombre;
M. de Callières, qui était revenu à Montréal pendant ï'été, continuait toujours à presser le ministre d'envoyer de France une expédition pour s'emparer de la Nouvelle-York. « Si on prend cette ville, » écrivait-il, « on réduit les Iroquois à demander la paix et à se soumettre aux conditions qu'on voudra leur imposer; parce qu'on sera au milieu de leur pays, en état de les exterminer s'ils ne se soumettaient, et ils seront privés de munitions et des choses nécessaires pour leur défense et leur subsistance qu'ils tirent de cette colonie anglaise. «
Pour opérer cette conquête, il recommandait deux plans : le
(1) Cette guerre est connue sous le nom de Casteen, ou Saint-Castin, dans le> histoires do la Nouvelle-Angleterre.
(2) Cidwallader Colden, Hiatory of the l'ive ITationi.
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plus sûr, selon lui, était de faire attaquer Manhatte par mer avec six vaisseaux montés de deux cents hommes de débarquement, qui suffisaient pour enlever le fort de pierre, pendant que les troupes du Canada attaqueraient par terre la ville et le fort d'Orange, d'où une partie pourrait ensuite descendre à Manhatte, pour y rester en garnison ; un autre moyen consistait à faire garder la colonie par environ trois cents miliciens et trois cents soldats, tandis qu'environ quinze cents hommes choisis placés sur des bateaux et des canots remonteraient la rivière Richelieu jusqu'au lac Saint-Sacrement, et, après avoir pris Orange, descendraient par la rivière Hudson, jusqu'à Manhatte (1).
Pour soutenir ce dernier plan, dès la fin de mars de 1690, deux frégates devaient être envoyées à Port-Royal pour protéger ce point, menacé par les anglais de Boston, et en même temps attendre des ordres de Québec.
Des instructions furent adressées à M. de Frontenac, lui recommandant d'envoyer M. de Callières, pour préparer les voies à cette expédition. Pendant que celui-ci, à la tête de seize cents hommi^s se serait avancé vers Manhatte, M. de Vaudreuil restait dans la colonie, avec un nombre d'hommes suffisant pour défendre les femmes et les enfants contre les Iroquois.
M. Bégon reçut ordre de préparer les munitions nécessaires à l'expédition, et d'armer, dans le port deRochefort, deux frégates qui devaient être placées sous le commandement du sieur de la Caffinière. Celui-ci, arrivé sur la côte de l'Acadie, y laissait les objets dont il était chargé, et allait ensuite dans la baie de Manhatte, où il aiderait à M. de Callières.
En rendant compte de son administration, au commencement de l'année 1690, M. de Denonville recommandait fortement le même projet ; il ajoutait que les frégates employées à la prise de Manhatte pourraient ensuite ravager les côtes de la Nouvelle-Angleterre et attaquer Boston, et il recommandait comme très-capables de conduire les vaisseaux français les sieurs de Villebon et LamoUe-Cadillac, venus depuis peu de l'Acadie à La Rochelle.
A toutes ces représentations Ife ministre n'avait qu'une seule réponse : « Les affaires considérables que Sa Majesté doit soutenir à présent ne lui permettent pas d'envoyer au Canada de nouveaux secours de troupes, ni de penser à l'entreprise qui
de Paria, Ire scîrie, vol. IV. — Mémoire de M. de Callières.
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avait été proposée l'année dernière sur la Nouvoile-York. Sa Majesté estime qu'une vigoureuse défensive est plus convenable présentement à son service et à la sûreté de la colonie (1). » Ces retardements désespéraient les officiers préposés à la garde du Canada ; ils se plaignaient qu'on ne voulait rien faire pour sauver la colonie, plongée dans un imminent danger (2) ; en France le ministre reprochait aux autorités de la Nouvelle- France, de présenter des demandes inopportunes dans un temps où une guerre européenne tombait sur la France, et de ne point obliger les habitants de s'éloigner de leurs terres et de transporter leurs habitations dans lesAillages. De part et d'autre l'on regardait comme absurdes les demandes faites par l'autre parti. Le ministre croyait que, dans les circonstances critiques où était le royaume, on ne pouvaitdétacher des secours nécessaires en France pour soutenir une colonie faible et éloignée ; le gouverneur et l'intendant du Canada regardaient comme inexécutable le projet de réunir par groupes les maisons jusqu'alors éparses dans les campagnes. Ainsi les mesures proposées pour venir au secours du Canada furent à peu près abandonnées.
M. de Frontenac espérait engager les Iroquois à la paix, au moyen des bons souvenirs qu'il avait laissés parmi eu.\, et aussi, par l'influence d'Ouréouharé, chef goyogouin et le plus accrédité de ceux qu'il avait ramenés de France. Le géaéral le conduisit avec lui à Montréal, pour y conférer avec un ambassadeur iroquois, nommé Gagniégaton. Celui-ci conduisit dans son pays trois des anciens prisonniers et un chef chrétien de la Montagne, qui étaient chargés de suggérer aux Iroquois l'opportunité de féliciter M. de Frontenac sur son retour ; ils devaient aussi annoncer à Goyogouin que, comme Ouréouharé était un grand capitaine, il ne pouvait rentrer dans son canton, sans qu'on l'envoyât chercher solennellement. Le major Schuyler, maire d'Albany, et les magistrats des environs furent invités à assister à un grand conseil qui devait s'assembler à Onnontagué. « Ne faites point la paix avec les Français, » firent répondre les marchands hollandais, «et gardez-vous bien de mettre bas les armes.» Le vingt-deux janvier 1690, se fit l'ouverture du grand conseil; quatre-vingts chefs y assistèrent, et délibérèrent pendant plu- .sieurs jours sur les intérêts de la confédération. L'on s'occupa
(1) M. de Denonville, Mimoire, janvier 1690;
(2) Documents de Pari», lère série, vol. IV.
du retour. des trois prisonniers, de l'arrivée de M. de Frontenac et d'un message qu'il envoyait pour inviter ses enfants à rallumer le feu du conseil à Cataracouy, d'Ouréouharé et de ses compagnons de captivité. Cannehout rendit compte d'un traité fait l'été précédent entre les Tsonnontouans et les Outaouais unis à quelques autres nations, traité dans lequel il désirait voir entrer les autres cantons. Les envoyés des marchands d'Albany et ceux de la Nouvelle-Angleterre étaient présents, ainsi que le P. Milet, retenu captif pendant plusieurs années chez les Onneyoufs, puis élevé à la dignité de chef. « Remettez-nous le jésuite,» demandèrent les députés hollandais, « nous l'emmènerons à Albany, où nous le garderons avec soin et d'où il ne pourra vous causer aucun mal.» Les Iroquois ne voulurent point céder le missionnaire, dans l'espérance qu'il leur serait utile, s'il devenait nécessaire de faire la paix avec M. de Frontenac. Plusieurs des anciens se plaignirent même de ces envoyés hollandais, qui avaient apporté avec eux des marchandises pour les vendre. C'était en effet quelque chose de honteux d'employer des traiteurs pour les affnires publiques, car on les regardait comme des menteurs, des hommes sans foi et toujours préoccupés de leurs intérêts particuliers.
Les dispositions malveillantes des nations de l'ouest étaient soupçonnéesdepuisquelque tempsparM.de la Durantaie, commandant de Michillimakinac, ainsi que par les pères Carheil et Nouvel, missionnaires des Ilurons et des Outaouais. Quelques recherches avaient démontré, vers la fin de l'automne, que les Outaouais étaient en voie de rendre des prisonniers aux Tsonnontouans, et que les deux nations se disposaient à s'unir par un traité de paix. Ces mouvements parurent si importants à M. de la Durantaie, qu'il crut en devoir avertir le gouverneur général. L'on était à près de quatre cents lieues de Québec ; l'hiver allait commencer, les rivières se couvraient de glaces ; des bandes d'Iroquois parcouraient les forêts sur la route qu'il fallait suivre : trouverait-on un homme assez hardi et assez intelligent pour porter un avis capable de sauver le pays? Un simple traiteur, enfant du pays, le sieur Zacharie Jolliet, s'offrit d'aller annoncer à Québec qu'un orage se formait dans l'ouest contre la colonie française. Partie en canot et partie sur les glaces, Jolliet, accompagné d'un seul homme, parcourut cette longue distance dans un temps relativement assez court ; il arriva à Québec vers la fin du mois de décembre 1689, et
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surprit M. de Frontenac autant par la hardiesse de. son entreprise que par l'élrangeté des nouvelles qu'il apportait (1).
Une lettre dti père de Carheil décrivait énergiquement les dangers de la situation. « Nous voici enfin, n écrivait-il, « réduits en l'élat où j'ai toujours cru que l'espérance de la paix nous devait réduire ; je ne l'ai jamais estimée possible... Lorsque, s'élant rendus à Montréal, nos sauvages ont été les témoins oculaires du triomplie des Iroquois, et qu'ils ont vu que les promesses magnifiques dont on les avait amusés, aboulissaienl à la désolation de nos côtes et à la consternation générale de la colonie, ils ont cru n'avoir plus d'autre parti à prendre que de s'accommoder avec un ennemi, contre lequel nous n'étions plus en état de les défendre et des mains de qui ils souhaitaient passionnément de retirer leurs frères... Ils se laissèrent encore persuader de continuer la guerre avec nous ; mais, au lieu de la faire, cette guerre, on reprit encore les négociations, pendant lesquelles les Iroquois ont eu sur eux et sur nous de grands avantages. Enfin, nos derniers désastres leur ont fait conclure unanimement d'envoyer d'abord aux Tsonnontouans, puis aux autres cantons, des ambassadeurs chargés de faire avec toute la nation iroquoise une alliance perpétuelle. Le lluion est bien au tant, et peut-être même plus, que TOutaouais de ce complot ; mais, plus pohtique, il se ménage encore et n'a point parlé jusqu'ici avec autant d'ouverture et de hauteur.
«Quant aux Outaouais.ils ont comblé d'honneurs les prisonniers iroquois en les renvoyant, et, comme nous nous opposions à ce renvoi, en leur représentant le mécontentement qu'en aurait leur père Ononlhio, ils nous répondirent qu'ils avaient trop compté jusqu'ici sur sa protection. « Après avoir vu, » ajoutèrent-ils, «avec quelle lâcheté les Français se sont laissés massacrer dans l'île de Montréal, nous ne devons plus attendre de secours de leur part; leur protection nous est devenue non-seulement inutile, mais encore nuisible, parles obligations qu'elle nous a imposées. Chez les Tsonnontouans, ils se sont contentés de faire la guerre aux bleds et aux écorces, et, depuis ce temps là, ils n'ont plus rien osé faire, que mendier la paix par toutes sortes de bassesses. Ils n'ont pas même le courage de se défendre quand ils sont attaqués ; ils s'opiniâtrenl à
JoUiet était frère puiné du cf-lèbre Louis Jolliet. Il avait suivi une partie du cours d'études donné au collège des Jésuites, et avait été ensuite placé comme apprenti tonnelier chez le sieur Noël Morin. Pendant une partie de sa vie, il se livra aux voyage» et à la traite.
espérer un accommodement, et aiment mieux souffrir les hauteurs d'un ennemi insolent, que de retourner au combat. Leur alliance nous a privé du la traite avec les Anglais, beaucoup plus avantageuse qu'avec eux, et cela contre les lois de la protection, qui consistent à maintenir le commerce libre ; ils laissent tomber sur nous tout le jjoids de la guerre, tandis qu'ils cherchent à se mettre à couvert par un traité honteux. En nn mot, on nous prendrait plutôt pour les protecteurs des Français que pour leurs protégés. «
Cette lettre fut remise au comte de Frontenac et servit à le confirmer dans l'idée qu'il ne devait pas se contenter de repousser les Iroquois, mais qu'il fallait aller attaquer chez eux les Anglais, qui étaient les moteurs des mouvements de ces barbares. Quelques expéditions heureuses pouvaient seules rétablir l'honneur du nom français dans l'esprit des sauvages.
D'un autre côté parviment encore à Québec des renseignements inquiétants sur les rapports amicaux des Oulaouais avec les Iroquois. •
Le neuf mars 1690, Gagniégaton et ses compagnons d'ambassade revenaient à Montréal avec une réponse aux paroles du gouverneur. Comme M. de Frontenac était parti depuis plusieurs jours pour Québec avec Ouréouharé, les ambassadeurs gardèrent le silence pendant plusieurs jours. Enfin, cédant aux instances de M. de Callières, ils déroulèrent leurs propositions dans une grande assemblée. Mais, comme rien ne pouvait être réglé en ce lieu, ils se rendirent à Québec, pour conférer avec M. de Frontenac, qui ne voulut point écouter leurs propositions, parce qu'il se défiait de la sincérité de Gagniégaton et se plaignait de ses manières insolentes.
Ce fut Uuréouharé qui conféra avec eux ; il apprit que les Outaouais, probablement excités par les Hurons Tionnontatés, avaient traité depuis peu avec les Tsonnontouans, et se disposaient à rompre avecles Français pour se rapprocher des Anglais et commercer avec eux par l'intermédiaire des Iroquois (1). Il n'y avait rien qui pijt surprendre ceux qui connaissaient les Oulaouais ; ces hommes grossiers, avides de gain et incapables de peser leurs paroles, étaient mis en avant par le rusé Kondiaronk et ses compatriotes, qui ne voulaient pas s'exposer eux-mêmes au péril.
Ouréouharé répondit en son nom aux députés ; il les chargea de remercier ses compatriotes de l'empressement qu'ils témoi-
(1) C. Coldon, Eistory of thefive Nations, vol. I.
gnaient de le revoir ; il leur reprocha, néanmoins, de n'avoir pas encore, suivant l'usage, envoyé un chef pour l'inviter à rentrer dans son canton. Il leur parla de son attachement aux Français et des bons traitements qu'il recevait d'Ononthio, et les avertit qu'un des premiers officiers du gouverneur allait porter des paroles de paix à Onnonlagué.
En effet, M. de Frontenac fit partir, avec trois interprètes français, le chevalier d'Aux (1), qui avait ordre de se rendre à Onnontagué. Ce canton avait été plus attaché aux Français que les autres ; il renfermait le grand Garakonthié et Téganissorens, toujours amis des missionnaires, el sur lesquels l'on pouvait compter sans crainte.
M. de Frontenac crut pouvoir dans cette circonstance agir avec un ton de hauteur, parce qu'il venait de recevoir la nouvelle de quelques succès à la guerre, propres à raviver l'ancien respect des alliés pour les armes françaises.
En effet, après avoir reçu la lettre du père Carheil, qui l'informait des machinaftons des marchands anglais dans l'ouest, le gouverneur voulut prouver aux habitants de la Nouvelle- York et de la Nouvelle-Angleterre qu'ils n'étaient pas à l'abri des maux de la guerre. Il résolut d'envoyer trois partis de guerre contre les colonies anglaises : le premier s'organisait à Montréal, et devait s'avancer du côté d'Albany ; le second se formait aux Trois-Rivières, et était dirigé vers la rivière de Connecticut, contre le pays qui s'étend entre le haut de la rivière Hudson et Boston; le troisième, qui partait de Québec, était destiné à tomber sur quelques-uns des villages situés entre Boston et Pentagouet.
Quatre-vingts sauvages du saut Saint-Louis et de la Montagne, seize algonquins et cent quatorze français composaient le petit corps levé à Montréal ; il était sous les ordres de Sainte-Hélène et de d'Ailleboust de Mantet ; sous eux commandaient d'Iberville et Repentigny de Montesson. Les sieurs de Bonrepos et de La Brosse, lieutenants réformés, de Bienville, LeBerl du Chesne et LaMarque de Montigny servaient en qualité de volontaires. Ces braves se mirent en marche dans les premiers jours du mois de février, saison la plus froide de l'année. Le fusil en bandoulière, le paquet de provisions sur les épaules, les raquettes aux pieds, la gaîlé et l'espérance au cœur, les compagnons de Sainte-Hélène et d'Iberville poursui-
(1) Ce nom est écrit : D'Eau, D'O, D Au. Noua le donnons tel que le chevalier l'écrivait lui-même.
valent gaiement lenr pénible voyage. Ils couchaient sur la neige, sans abri, sous un ciel pur et brillant comme le ciel de Naples, mais glacé comme celui de la Sibc '.e ; ils brisaient leur pain avec la hache et l'arrosaient d'une eau qu'ils obtenaient sous une couche de glace, épaisse de pins d'un pied. Ils avaient déjà paicouru près de la moitié de leur longue marche d'une centaine de lieues, au milieu des profondes solitudes de la forêt, lorsqu'on s'arrêta pour délibérer sur le parti qu'ils devaient prendre. Irait-on attaquer Albany, capitale de la Nouvelle-York? ou se rabattrait-on sur le modeste mais important village de Corlar ? Telle fut la question que se posèrent les chefs. Endurcis parles rudes voyages de l'ouest et du nord, déjà aguerris dans les luttes contre les Iroquois et les campagnes de la baie d'Hudson, les Canadiens se prononcèrent pour l'attaque d' Albany ; les autres, moins ardents et mieux instruits des difficultés qu'ils rencontreraient, se prononcèrent pour la prise de Corlar.. .On différa de prendre une dernière résolution jusqu'au moment où il deviendrait nécessaire de se décider. A l'endroit où les chemins se séparent pour se diriger l'un vers Albany et l'autre vers Corlar, les français choisirent la roule de Corlar, suivant le conseil de leurs alliés sauvages. Pour y arriver, ils eurent à surmonter d'incroyables difficultés, souvent plongés dans l'eau glacée au-dessus des genoux.
Dans l'après-midi, le samedi, dix-huit février, ils s'arrêtèrent à deux Heues de Corlar ; le Grand- Agnier, chef des Iroquois du Saut, homme plein d'esprit, de prudence et de courage, fit une harangue, et encouragea les fiançais, aussi bien que les sauvages, à oublier leurs fatigues et à faire leur devoir.
Le parti arriva, vers onze heures du soir, à la vue des habitations de Corlar, situé sur la rivière des .igniers (I), à six lieues d'Albany.
C'était le bourg le plus rapproché des villages iroquois, habité presque exclusivement par des hollandais ; il renfermait plus de quatre-vingts bonnes maisons, et formait unquarré long, fermé avec des palissades ; une porte s'ouvrait sur le chemin d'Albany ; vis-à-vis de l'autre, qui était à l'autre extrémité de la place, s'arrêtèrent les français, pour délibérer. L'on avait d'abord songé à n'attaquer que sur les deux heures du matin, lorsque le sommeil serait le plus profond (2). Mais le froid était fort vif, le vent soufflait avec violence et soulevait des
(1) Kivièro Mohawk.
(2) Lettre (ie MoDBoiguat.
tourbillons d'une neige épaisse, qui fouettait le visage. Au lieu de demeurer aux portes, à souffrir la faim el li^ froid, il valait mieux se précipiter dans le village, oii l'on trouverait du feu et des vivres.
D'ailleurs, la sécurité la plus profonde régnait partout chez les hollandais de Corlar : ils avaient bien entendu dire qu'un p^rti de français s'était mis en campagne. Mais comment s'aventurerait-il si loin, dans une pareille saison ? La température était trop froide, les neiges étaient trop profondes pour que des soldats pussent passer une nuit au milieu des bois. « El de /ait,» observe Colden, « des Européens ne croiraient pas qu'il fût possible à des hommes de faire une telle marche au milieu de la forêt, dans les temps les plus froids, sans autre abri que le ciel, sans autres provisions que celles qu'ils portaient avec eux. « Ainsi rassurés, les habitants de Corlar s'étaient endormis, dans la ferme persuasion que leur repos ne serait point troublé ; pas un seul d'entre eux ne consentit à veiller pour la sûreté commune.
Gardant un profond silence, les français s'emparèrent d'une des portes, et parcoururent le bourg dans toute sa longueur. Le signal de l'attaque fut donné par le cri de guerre ; les maisons furent assaillies les unes après les autres ; dans quelquesunes, l'on se défendit; mais la résistance fut bientôt écrasée. Un petit fort où étaient quelques soldats, fut emporté, et tous ceux qui y étaient furent tués. Soixante personnes, hommes, femmes et enfants périrent dans la chaleur du combat, qui dura environ deux heures ; on brûla quelques maisons, et l'on lit bon nombre de prisonniers. Pendant le reste de la nuit, l'on s'occupa à s'assurer des captifs, à poser des corps de garde, et à se refaire des jeûnes et di;s fatigues de la marche.
Une dame du lieu avait dans bien des occasions témoigné de la pitié aux captifs français conduits à Corlar ; elle les avait soignés dans leur maladie, leur avait donné des vêtements et de la nourriture. Ses bienfaits ne furent pas oubliés. Des ordres avaient été donnés de respecter inviolablement les possessions et les biens de son mari, le capitaine Alexandre Glen ; d'Iberville et le Grand-Agnier se rendirent auprès de lui pour l'assurer qu'on épargnerait lui, les siens et tous ses biens. Toutes les maisons furent brûlées, à l'exception de celles du sieur Glen el d'une veuve chez qui avait été transporté de Montigny, blessé dans le combat.
Trente agniers, surpris dans le bourg, furent remis immédiatement en liberté ; on voulait leur prouver que ce n'était pas
eux que l'on attaquait, mais qu'on en voulait seulement aux Anglais et aux Hollandais.
Le parti se remit en marche avec vingt-huit prisonniers ; l'on conduisait cinquante bons chevaux, dont seize seulement arrivèrent à Montréal. La retraite se faisait cependant lentement et avec difficulté, à cause du butin dont tous les sauvages et plusieurs français étaient chargés. A soixante lieues de Corlar, les sauvages s'éloignèrent pour faire la chasse ; les autres continuèrent, mais avec assez peu de précautions. Aussi, une centaine d'Agniers, envoyés par les bourgeois d' Albany, surprirent quelques petites bandes de français, et tuèrent ou prirent une quinzaine d'hommes.
Une grande terreur se répandit dans les environs, et surtout dans Albany, lorsqu'on fut instruit des malheurs de Scheuectady; plusieurs des habitants se préparaient à se retirer à Manhatte, avec tous leurs effets, lorsqu'une députation des Iroquois vint les rassurer et les inviter à se reposer sur le secours de leurs alliés (1).
En somme, celte expédition avait aussi bien réussi qu'on pouvait s'y attendre ; les français s'étaient avancés aux portes de la capitale de la Nouvelle-Angleterre, et ils avaient fait comprendre aux habitants d' Albany que, s'ils continuaient à pousser les Iroquois à ravager la colonie française, on saurait rendre la pareille aux colonies de l'Angleterre.
Le parti qui fut formé aux Trois-Rivières était moins nombreux que celui de Montréal, mais il obtint des résultats aussi glorieux. Le sieur François Hertel, qui, dans sa jeunesse, avait été prisonnier chez les Iroquois, fut chargé de conduire l'expédition ; il se fit accompagner de trois de ses fils, de vingt-quatre autres français, de vingt sauvages sokoquis et de cinq algonquins. C'était, pour cinquante-deux hommes, un voyage de plus de cent lieues danslavalléeduSaint-FrançoisetduConnecticut. Ces cinquante-deux braves partirent des Trois-Rivières. le vingthuit janvier 1690 ; après une marche longue et fort difficile, ils arrivèrent, le vingt-sept mars, près d'un village anglais nommé Salmon-Falls (2), qu'ils résolurent d'attaquer. La petite bande fut partagée de manière à a^illir en même temps tous les points fortifiés. Onze hommes s'emparèrent d'un fort de pieux à quatre bastions ; quinze surprirent une grande maison fortifiée ; Hertel
(1) Documents de Paris, 1ère série, Toi. IV. Lettre de M. de Monseignat. Cad- •wallader Golden.
iau-Hampshire, est à une petite dis-
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lui-même, à la lôte de vingt-six hommes, emporta un autre fort défendu par une pièce de canon. Trente des plus braves défenseurs]furent tués ; les autres, au nombredecinquante-quati'e, restèrent prisonniers ; un français eut la cuisse cassée, et mourut le lendemain. L'on brûla vingt-sept maisons, et deux mille pièces de bétail périrent dans les étables.
La bourgade de Pescadouet (1) n'était qu'à six lieues, et de là les Anglais pouvaient facilement envoyer des troupes à sa poursuite. Effectivement, le soir même, deux sauvages l'avertirent que deux cents hommes venaient attaquer Hertel ; il s'arrêta sur le bord d'une petite rivière que les ennemis étaient obhgés de passer sur un pont fort étroit pour aller à lui. Les soldats tinrent ferme à la tête du pont, tuèrent sept des ennemis, en blessèrent dix, et forcèrent les autres à abandonner le champ de bataille. Le fils du sieur Crevier, seigneur de Saint-François du Lac, et un socoqui, furent tués dans cette affaire ; un des fils du commandant fut blessé d'un coup de feu dans la cuisse. 11 continua sa retraite jusqu'à un village de sauvages, entre les mains desquels il laissa son fils. Là il apprit que le troisième parti, formé à Québec et commandé par le sieur de Portneuf, se dirigeait vers la baie de Casco (2).
Portneuf était parti de Québec le vingt-huit janvier avec cinquante français ; il avait pour son lieutenant le sieur Le Gardeur de Courtemanche. A eux s'étaient joints soixante abenaquis, de ceux qui depuis peu avaient formé un village près de la rivière Chaudière. Ce parti n'avait pu, avant son départ, se fournir de vivres, qui étaient devenus très-rares, parce que la guerre avait empêché d'ensemencer une partie des terres, l'année précédente. Les volontaires s'avancèrent sur le pays ennemi en faisant la chasse pendant les mois de février, de mars, d'avril et une partie de mai. Ils trouvèrent enfin sur le Kinibéki un village où les sauvages venaient de rentrer après une course contre les Anglais. Portneuf fit réunir à sa bande tous les abenaquis des environs, et, le vingt-cinq mai, il campa avec eux à quatre lieues de la place qu'il avait dessein d'attaquer (3). C'était Casco, sitiM au bord de la mer. Le poste principal était un grand fort Bien fourni de munitions et ayant en batterie huit pièces de canon. Quatre autres petits
(1) Piscataway, Piseataquy.
(2) Casco, situiî sur la baie de Casco, renfermait ce qui forme aujourd'hui les villes de Falmouth, de Cape-Elisabeth et de Portland, dans l'état du Maine.
(î) Le sieur de Robineau de Portneuf était le troisième fils du baron de Békancour ; les deux aines étaient les sieurs de Menneval et de Villebon.
forts avaiijnt été élevés dans le voisinage ; mais ils étaient trop faibles pour offrir quelque résistance.
Pendant la nuit suivante, quatre sauvages et deux français, qui s'étaient mis en embuscade près du fort, surprirent un anglais, et poussèrent le cri de mort. C'en fui assez pour faire connaître à la garnison que des sauvages étaient dans les bois voisins. Vers midi, .trente hommes sortirent du grand fort, et s'approchèrent du lieu où se tenaient cachés les français et leurs alliés. Ceux-ci laissèrent avancer les ennemis jusqu'à dix pas ; ils déchargèrent alors siirement leurs fusils, et s'élancèrent contre eux l'épée et la hache à la main. Après les avoir enfoncés, ils les poursuivirent avec une telle furie, que quatre seulement rentrèrent dans le fort. Comme les français s'étaient laissés entraîner fort avant dans la poursuite, ils essuyèrent le feu d'un des forts et eurent un homme blessé et un autre tué.
Sur le soir, Portneuf envoya sommer la garnison du grand fort de se rendre, mais le commandant répondit qu'il se défendrait jusqu'à la mort.
Celte réponse jeta l'officier français dans une extrême perplexité ; il avait reçu instruction de ne mettre le siège devant aucun fort pour ne pas diminuer trop considérablement le nombre de ses soldats, et de s'attacher seulement à ruiner les campagnes. Mais déjà toutes les habitations d'alentour avaient été abandonnées à l'approche de son parti, et s'il voulait causer des dommages à l'ennemi, il ne le pouvait autrement que par la prise de Casco. Les soldais lui demandaient à haute voix de les conduire contrôle grand fort, où venaient de se retirer ceux qui occupaient auparavant les petits forts voisins. Portneuf, ainsi pressé, crut devoir interpréter les instructions données par le comte de Frontenac, qui n'avait pas envoyé cette expédition pour une simple partie de chasse.
Au bord de la mer, et à cinquante pas du fort, s'élevait un coteau escarpé qui offrait un abri contre les canonnades et la mousqueterie de la garnison ; ce fut derrière ce retranchement naturel que Portneuf établit son camp, résolu d'approcher de la palissade, au moyen de la tranchée. Quoique complètement étrangers à cette manière d'attaquer une place, les canadiens et les abenaquis ne laissèrent pas de travailler vigoureusement ; ils avaient heureusement trouvé dans les forts abandonnés des outils propres à remuer la terre. Ces ouvrages s'avançaient si rapidement, que, le vingt-huit, les Anglais demandèrent à parlementer. On promit bon quartier à leur garnison, mais à
condition qu'ils. rendraient leur fort avec les munitions elles vivres. De leur côté, ils demandèrent six jours pour considérer ces propositions. Portneuf ne leur accorda que la nuit pour se décider, et fit continuer les travaux. Le feu des ennemis redoubla le lendemain matin ; ils lancèrent des grenades en grand nombre, mais sans obtenir de résultat ; à la tète de la tranchée s'avançait un baril de goudron et d'autres matières inflammables, qui toucbaierit presque aux" palissades, et auxquelles les assiégeants se préparaient à mettre le feu. Voyant le moment décisif arrivé, le commandant anglais fit arborer uu pavillon blanc, et peu après se rendit auprès du sieur de Portneuf. La garnison, composée de soixante-dix hommes le suivit, et, derrière eux, l'on vit paraître une longue file de femmes et d'enfants. A peine les prisonniers avaient-ils été conduits au camp, qu'on vil paraître dans la baie quatre bâtiments chargés de matelots et de soldats. Ils avaient été envoyés pour secourir Casco ; mais ceux qui les commandaient, ne voyant point flotter le pavillon anglais, reconnurent qu'ils étaient arrivés trop tard, et, dans la crainte de rencontrer des forces supérieures, ils se décidèrent prudemment à virer de bord.
Portneuf fit brûler les munitions qu'on ne pouvait emporter, encloua les canons, détruisit complètement les forts et toutes les*maisûns des environs. Le capitaine Davis, commandant, et les deux filles de son lieutenant, qui avait été tué, furent retenus par les français et conduits à Québec.
Les sauvages gardèrent parmi eux la plupart des autres prisonniers. Les canadiens reprirent le chemin de leur pays le premier juin, et arrivèrent à Québec le vingt-trois du même mois.
Malgré les efforts des Français pour engager les sauvages à traiter les captifs avec humanité, il arrivait cependant que le natiirel de ces barbares se faisait quelquefois jour, et qu'ils sacrifiaient des femmes et des enfants à leur mauvaise humeur ou à leur commodité. Quelques écrivains anglais ont cheiché à faire retomber sur les Français une partie du blâme que ces cruautés ont attaché au nom et au caractère des indigènes. « Pourquoi, » demandent-ils, « ces barbares ont-ils été employés par le gouvernement français ? N'aurait-il pas été possible de mettre fin à leurs cruautés? Pourquoi les missionnaires catholiques des Abenaquis faisaient-ils faire, dans leurs chapelles, des prières pour le succès de l'entreprise, lorsque les
guerriers partaient pour aller frapper quelque grand coup sur les bourgades anglaises? »
Dans l'action, ils combattaient avec vigueur et ne ménageaient point leurs coups contre les ennemis. Mais à peine le combat était-il terminé, qu'ils prenaient soin des blessés, des faibles et des malades, et partageaient avec eux leur nourriture. Il est sans doute regrettable qu'ils aient conduit avec eux, dans leurs guerres, des alliés dont ils ne pouvaient pas toujours retenir la cruauté ; mais pouvaient-ils , faire autrement? Ils n'étaient qu'une poignée d'hommes, vis-àvis des populations nombreuses de la Nouvelle-Angleterre et de la Nouvelle-York. Ils avaient à défendre leurs foyers, leurs biens et leui-s familles conti'e la confédération iroquoise, alliée des Anglais. L'année 1689 avait vu les Iroquois se ruer sur la colonie française, briiler de nombreux villages, profaner les églises, fouler aux pieds les moissons, jeter au milieu des flammes les femmes, les enfants, les vieillards, promener pendant plusieurs mois la torche et le tomahawk sur tout le gouvernement de Montréal, ne se retirer qu'après avoir ruiné une vaste étendue de pays et massacré près d'un dixième de la population européenne du Canada.
Et qui avait porté les Iroquois % entreprendre cette guerre d'extermination ? Qui leur avait mis les armes à la main et leur avait fourni les moyens de porter la dévastation dans l'île de Montréal ? "
Les Français du Canada le savaient, ils en avaient été informés par les amis qui leur restaient dans les cinq cantons. Derrière les Iroquois, se tenaient les magistrats de la Nouvelle- Yonk et de la Nouvelle-Angleterre. Les premiers avaient publiquement examiné dans leurs assemblées et consigné dans leurs registres le compte des dépenses encourues pour fournir des armes et des provisions (1) aux bandes envahissantes des Iroquois. Quand le conseil des cinq nations avait paru lassé de la guerre, ils avaient envoyé vers lui trois députés chargés de le détourner de songer à la paix ou même à une trêve.
C'était pendant que les scènes les plus déplorables se passaient autour de Montréal que les agents de la Nouvelle-Angleterre assistaient, dans Albany, à un grand conseil, où les sieurs Pynchon, Savage et Bull invitaient les Iroquois à poursuivre vigoureusement les Français.
(1) Cadwallader Colden, 1er voI.,chap. III, p. 112.
Et, quelques mois après, le colonel Slaughter, gouverneur de la Nouvelle-York, reprochait aux Âgniers d'avoir reçu des propositions de paix de la part du comte de Frontenac ; il leur promettait des secours et leur recommandait de tenir les Français dans des alarmes continuelles. Pendant que les Anglais exhortaient et pressaient les Iroquois à ne point donner de paix à la colonie française; pendant que le gouvernement et les magistrats de la Nouvelle-York leur fournissaient des armes et des munitions, les Français du Canada ne pouvaient consentir à voir désoler leur pays et massacrer leurs familles, parce que aux alliés iroquois de l'Anglais, ils ne pouvaient opposer que les alliés de la France, les Abenaquis et les Algonquins (1)....
Et les Abenaquis n'avaient-ils pas le droit de défendre les terres de leurs pères contre les envahisseurs étrangers ? Pied à pied ils avaient été refoulés ; leurs champs de mais avaient été foulés aux pieds, leurs terres de chasse et leurs pêcheries leur avaient été enlevées.
(1) Cadwallader Colden, vol. I. p. 108.