‹ Cours d'histoire du Canada (volume 2)Chapitre 20 sur 86 · CHAPITRE QUINZIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE QUINZIÈME

topédition du sieur Tilly do Beauvais— Mort du Grand-Agnier — M. de la Durantaio remplacé par le sieur de Lourigny — Grand conToi envoyé à Micliillimakinao — Les Outaouais se rattachent plus étroitement aux Français — Perret contribue pour beaucoup à ce changement — Nouvelles incursions des Iroquois— Grand conseil des nations alliées, où assiste M. de Frontenac — Préparatifs do la Nouvelle-Angleterre contre les possessions françaises— Prise et destruction de Port-Royal— Le vaisseau l'Union surpris par deui forbans anglais— Prise de Chédabouotou.

Le succès de l'expédition conduite contre Coriar ou Schenectady avait relevé la confiance parmi les sauvages chrétiens de la colonie ; mais un triste accident troubla la joie générale, et faillit produire de la division parmi les alliés.

Tilly de Beauvais, lieutenant, accompagné de La Brosse, qui s'était distingué à la prise de Schenectady, et de quatre autres français, se joignit à quelques iroquois chrétiens conduits par le Grand-Agnier, pour aller faire une course dans la Nouvellor- York. Partis de Montréal le dix-huit mai, ils s'avancèrent jusqu'au delà du lac Champlain, où ils prirent quatorze iroquois. Ils apprirent de leurs prisonniers que, sur la roule qu'ils suivaient pour arriver à un fort anglais, ils rencontreraient une autre bande composée d'iroquois et d'anglais. Ce camp fut bientôt découvert et enlevé ; dans la première attaque, ils y tuèrent six personnes, et firent quarante-deux prisonniers, parmi lesquels étaient huit femmes anglaises. Informés que sept cents mahingans étaient à une journée et demie de ce lieu, les alliés crurent plus prudent de retourner au lac Champlain. Le soir du quatre juin, comme ils étaient campés sur la rivière aux Saumons pour y faire des canots, ils furent aperçus par un parti d'algonquins et d'abenaquis, armés en guerre, qui les prirent pour des ennemis, et les attaquèrent le lendemain matin au lever du soleil. A la première décharge, le Grand-Agnier et un autre iroquois chrétien furent tués, et plusieurs personnes du môme parti furent blessées. De part et d'autre, l'on fit des prisonniers, et ce fut alors seulement qu'on se reconnut. Des deux côtés, l'on regretta sincèrement la méprise ; mais

elle produisit néanmoins dans les esprits une aigreur que le gouverneur eut beaucoup de peine à calmer.

Le Grand-Agnier fut pleuré des Français aussi sincèrement que de ses compatriotes.

Vers le même temps, le sieur de"lî«uvigny (1), capitaine réformé nommé pour remplacer le sieur de la Durantaie, commandant à Michillimakinac, partit de^Monlréal avec Nicolas Pcrrot, qui était chargé de porter les "présents du gouverneur aux nations de l'ouest.

Le rappel de M. de la Duranlaie (2) causa quelque surprise ; c'était l'homme qui, avec Perrot, avait le plus contribué par sa sagesse, sa fermeté et son désintéressement à conserver à la France ces postes avancés. Son grand mérite qui l'avait recommandé à M. de Denonville, fut cause qu'il fut desservi par des envieux auprès du comte de Frontenac. Ce qui fait son éloge, c'est que, malgré les occasions qu'il eut de s'enrichir à Michillimakinac, il en revint aussi pauvre qu'il y était allé.

Son successeur était heureusement un homme fort recommandable et un des officiers les plus distingués de la colonie. 11 était accompagné de quelques sauvages et de cent quarantetrois traitants français ; ils allaient chercher les pelleteries que dans les années précédentes, ils n'avaient pu descendre à cause de la guerre. Le sieur d'Hosta, capitaine, et de la Gemeraye, lieutenant, eurent ordre de les escorter avec trente soldats, jusques aux Calumets, sur la rivière des Outaouais, où cessaient les dangers. Le convoi partit du bout de l'île de Montréal, le viugt-deux de mai, et, le trois juin, à quelques milles au-dessus du rapide des Chats, ils découvrirent deux canots remplis d'Iroquois, vis-à-vis d'une longue pointe. Jugeant que ceux-ci formaient partie d'une bande plus considérable, les officiers français envoyèrent soixante hommes à Iravers les bois et trente hommes sur trois canots pour prendre les ennemis de tous les côtés. Conduits par d'Hosta et la Gemeraye, les canots furent bientôt rendus à l'endroit où

(1) La Porto de Loavigny.

(2) Charlevoix, Histoire de la Nouvelle- France. Charlevoix fait un bel ^logo de cet officier. Olivier Morel do la Durantaie, né à Notre-Dame du Gaure, Nantes, était capitaine dans le régiment de Carignan-Salière. Sans autre protecteur que son mérite, il demeura simple capitaine, malgré les nombreux et éclatants services qu'il rendit. En 1670, il épousa Françoise Duauet; obligé, vers la Bn de sa vie, de quitter l'armée, il fut fait conseiller du Conseil Supérieur de Québec ; il s'y distingua par son intégrité. Il mourut laissant sa famille dans la pauvreté. Ses descendants dans la ligne masculine sont encore en grand nombre, et il n'est pas rare de rencontrer, sous nn toit fort humble, de nobles cultivateurs, qui portent le nom de Morel de 1» Durantaie.

étaient les Iroqiiois. Ils se trouvèrent exposés à une vive fusillade, qui du premier coup renversa morts quatre français et en blessa un grand nombre. Aussi, dans le canot de la Gemeraye, qui avait voulu aborder le premier, il ne restait plus que deux hommes qui n'avaient point été blessés. Comme les Iroqiiois étaient cachés au miheii des broussailles, d'oiî ils faisaient un feu meurtrier, d'Hosta et la Gemeraye ramenèrent leurs hommes au lieu où était resté Louvigny. Il aurait voulu porter secours aux siens, qu'on massacrait ainsi sous ses yeux; mais il était obligé, par ses ordres, de suivre les avis de Perrot, qui de son côté ne voulait pas exposer le succès de son ambassade, pour avoir la satisfaction de défaire un parti d'Iroquois. Car si les Français étaient vaincus, il leur faudrait renoncer à continuer le voyage, et le projet de négociations avec les tribus outaouaises serait détruit.

Cependant, les instantes prières de M. d'Hosta et les remontrances de Louvigny l'emportèrent sur la prudence de Perrot. Ces officiers se mirent à la tète de cinquante ou soixante hommes, se jetèrent au milieu de l'ennemi, le culbutèrent et le forcèrent à se rembarquer. Trente iroquois restèrent morts, et, de treize canots qui étaient près de la pointe, quatre seulement furent mis à flot et s'échappèrent. Quatre iroquois res- tèrent prisonniers ; l'un d'eux fut conduit à Michiilimakinac et donné aux Hurons et aux Outaouais, qui en firent un horrible festin. Quel que fut le désir des Français de se concilier leurs alliés, par humanité ils auraient dû éviter de leur fournir une victime, dont ils pouvaient prévoir le cruel traitement.

M. de Louvigny arriva à Michiilimakinac sans autre accident, et les Outaouais, inconstants comme des enfants, pour témoigner leur joie de l'arrivée d'un si grand nombre de français, rompirent les négociations commencées avec les Tsonnontouans,etse rattachèrent plus étroitement aux intérêts des Français. Perrot, par ses présents et par les habiles paroles dont il les accompagna, eut la plus grande part dans ce revirement de l'opinion chez les peuples, qui donnèrent bientôt des gages de leur retour à leur vieille amitié. Cent dix canots, portant une valeur de cent mille écus en pelleteries et conduits par trois cents sauvages, partirent peu après pour Montréal, où les reçut le comte de Frontenac lui-même.

Cependant, les partis de guerre des Iroquois recommencèrent à infester le gouvernement de Montréal ; ils se rendirent même jusque dans celui des Trois-Rivières. Plusieurs canots iroquois étaient descendus par la rivière des Prairies jusqu'au bas de

l'île de Montréal ; un chirurgien, nommé Jallat, les aperçul et donna l'alarme. Vingt habitants de la Pointe-aux-Trerables, conduits par le sieur de Colonibez, ancien lieutenant, les attirèrent dans une embuscade, et les chargèrent vigoureusement. Vingt-cinq iroquois demeurèrent sur la place, mais les Français eurent à déplorer la perte de douze hommes, parmi lesquels se trouva leur chef.

Un autre parti ennemi parut à la rivière de Bécancour (1) et enleva quinze ou seize personnes, tant vieillards que femmes et enfants. Comme on poursuivait la bande, ces barbares massacrèrent tous leurs prisonniers afin de fuir plus vite (2).

Pour arrêter ces courses sur la côte du sud, Frontenac chargea deux détachements de faire la garde dans ces quartiers. L'un, commandé par M. de Lamotte (3), capitaine réformé, allait des Trois-Rivières à Saint-François du Lac ; l'autre était sous les ordres du chevalier de Clermont, capitaine réformé, et voyageait de Montréal à Sorel. M. de Clermont surprit, près de Sorel, une de ces bandes sauvages qui emmenait cinq enfants prisonniers ; il l'attaqua, lui tua quelques hommes, et reprit les enfants. Un de ceux qui furent tués était un anglais, muni d'une commission donnée par un magistrat d'Albany.

Toute espérance de réconciliation avec les cantons était abandonnée, et eux-mêmes parurent décidés à la rendre impossible en manquant aux droits qu'ils observaient ordinairement avec assez de soin envers les ambassadeurs. LesOnnontagués avaient arrêté le chevalier d'Aux, qui était allé auprès d'eux pour leur donner une marque de confiance de la part du gouverneur, et, pour prouver qu'ils ne voulaient plus entendre parler de paix, ils envoyèrent l'ambassadeur à la Nouvelle- York ; enfin ils allèrent jusqu'à brûler deux français qui avaient accompagné le chevalier.

Aussi les habitants de Montréal étaient sans cesse aux aguets, et les alarmes étaient fréquentes, quoique souvent ma"l fondées. Le dix-huit août, M. de la Chassaigne (4), commandant du fort de Lachine, fut averti que sur le lac Saint-Louis parais-

(1) Nommée alors rivière Puante.

(2) Document» de Paria, 1ère série, vol. IV ; Lettre de M. de Monseignat.

(3) Lamotte de Lussière.

(4) Jean Bouillet, éouyer, sieur de la Chassaigne,. capitaine d'une compagnie du détîcliement de la marine, était de Paray, au comté de Charolais ; il épousa, le 28 octobre 1699, demoiselle Marie-Anne LeMoyn», fiUa de Charles LeMoyne. A as mort, il était gouverneur de Montréal.

sait une flotUlle do canots. On fut persuadé que les Iroquois arrivaient pour continuer leur œuvre de pillage et de destruction. Déjà M. de Frontenac envoyait des ordres pour rassembler les habitants, lorsque M. Tilly de l'Isle, qui avait devancé les autres, lui annonça que c'était le convoi de Michillimakinac. La frayeur fut convertie en joie ; et, lorsque la flottille arriva elle fut accueillie aux applaudissements des Montréalistes, car elle apportait non-seidement la paix, mais encore l'abondance ; en effet, pendant le temps de la traite, tons les français de la ville el des envii'ons faisaientde bonnes affaires avec Jes Outaouais. Depuis huit ans, on n'en avait point vu un si grand nombre ; les négociations de Perrot et de Louvigny avaient amené ce résultat^ qu'on regardait comme très-avantageux.

Cependant, les vendeurs et les acheteurs furent troublés à l'arrivée de la Plaque, neveu du Grand-Agnier. C'était uri homme fort attaché aux Français,, et d'une si grande bravoure, qu'on avait cru devoir le recompenseï', en le nommant lieutenant dans les troupes de la colonie. Il avait été à la découverte' du côté d'Albany ; et, sur les bords du lac Saint-Sacrement, il avait aperçu un corps nombreux d'ennemis occupés à faire descanots. Pendant trois jours, il les avait observés dans l'espérance de faire un prisonnier afin d'en obtenir des renseignements. Comme il ne pouvait réussir dans son dessein, il porta; dans une de leurs cabanes trois casse-têtes ornés de figures,, par lesquels il défiait les chefs du parti d'aller attaquer Montréal (1).

Sur cet avis, on engagea les Outaouais à retarder leur départ :; le vingt-cinq août, fête de saint Louis, on leur fit un festin solennel, où on leur servit deux bœufs, six gros chiens, deux barriques de vin et du tabac en abondance. Avant le repas, M. de Frontenac les harangua lui-même ; il leur déclara qu'ils étaient ses enfants aussi bien que les F'raneais, et qu'il ferait la paix en même temps pour les uns et pour les autres. Il les informa qu'une armée ennemie s'avançait contre Montréal, et leur présenta la hache afin de les inviter à combattre à côté de leurs frères. Puis, entrant dans le rôle d'un chef de guerre, le casse-tête à la main,, il s'avança avec dignité au milieu de l'assemblée, et entonna sa chanson de guerre. Par cette cérémonie usitée chez les nations sauvages, il leur signifiait quili voulait combattre à leur tête. A la vue de ce vieillard plein de-

(1) /Wdem.

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noblesse et de dignité, encore fort vigoureux malgré ses soixante-huit ans, et qui s'accommodait avec tant d'à proposa leurs coutumes nationales, des acclamations unanimes s'élevèrent de toutes les parties de l'assemblée ; ces hommes, si froids extérieurement, avaient été surpris et oubliaient leur gravité. Tour à tour le casse-tête passait aux mains des Iroquois du Saut et de la Montagne, des Outaouais, des ïïurons, des Nipissiriniens, des Algonquins et des Montagnais.

Trois ou quatre jours après cette fête, le sieur de la Bruère, dépêché du tort de Chambly par M. de Clerniont, confirma les premiers rapports, et apprit que l'armée ennemie s'avançait sur le lac Champlain. Les troupes occupées aux récoltes dans les campagnes voisines furent rappelées dans la ville ; et quelques compagnies furent jetées de l'autre côté du fleuve, à la Prairie de la Magdelaine, par où l'on pensait que les ennemis déboucheraient. Aux soldats se joignirent peu à peu les miliciens et des sauvages ; de sorte qu'à la revue qui se fit le premier septembre, douze cents hommes se trouvèrent réunis sous les armes. Les Outaouais et les Hurons de l'ouest, dans un conseil tenu devant le gouverneur, excusèrent leurconduite vis-à-vis des Tsonnontouans, à qui ils avaient rendu des prisonniers. « Il est vrai, » dit un des chefs outaouais, «que nous avons rendu des esclaves iroquois, et que nous avons promis d'en rendre d'autres. ]En voici la raison : on nous avait obligés à faire la guerre, à la cesser, à la recommencer, et nous ne savions pourquoi l'on nous faisait agir ; nous ne comprenions rien à toutes ces manœuvres. Mais, comme Ononthio ne pouvait se défendre lui-même, il nous aurait laissés sans secours ; nous avons voulu songer à notre sûreté par un accommodement. Du moment que Perrot nous a eu rassurés en nous communiquant les paroles de notre père, nous avons laissé de côté cette affaire, et nous sommes venus pour connaître les volontés d'Ononthio ; nous les ferons exécuter, quand nous serons rentrés dans notre pays. »

Deux français et quelques sauvages avaient été envoyés à la découverte, vers le lac Champlain ; ils s'arrêtèrent à Chambly, •quoiqu'ils eussent promis de s'avancer plus loin. Ils n'avaient point eu connaissance de l'ennemi ; on se fia à leur rapport, et, -comme il importait d'achever les récoltes, les soldats et les tnihciens se dispersèrent pour y travailler.

Des ordres fort sévères avaient été donnés à ceux qui faisaient la moisson autour du fort de la Prairie, de se tenir sur leurs gardes et de rester réunis ; ces sages précautions furent

négligées. Quelques partis ennemis s'étaient rapprochés, et tombèrent tout à coup sur les moissonneurs, tuèrent ou blessèrent vingt-un hommes et quatre femmes, brûlèrent quelques maisons, et tuèrent des bestiaux. Avant que le secours n'arrivât de Montréal, ils se réfugièrent dans les bois.

Quelques jours après, trois iroquois surprirent et tuèrent, près du fort de Châteauguay, le sieur des Marais, capitaine réformé, qui était sorti pour se promener dans la campagne. A Montréal, l'on eut plusieurs autres alarmes, qui presque toutes se trouvèrent fausses.

Une affaire plus sérieuse se passa dans une des iles du lac Saint-Pierre, où un valet du sieur Crevier, seigneur de Saint- François, venait de découvrir des ennemis. M. de la Motte, capitaine réformé, qui avait son détachement près du fort, partit pour aller les déloger, avec M. de Murât, lieutenant, et trente-quatre hommes. La première charge fut si vigoureuse, que les ennemis se débandèrent et s'enfuirent vers deux cabanes que les français n'avaient pas aperçues. Le nombre des iroquois se trouva presque triple ; ces barbares tombèrent avec fureur sur les assaillants, les firent plier et en tuèrent au moins la moitié. Le sieur de la Motte (1) fut tué, et le sieur de Murât disparut sans que l'on pût savoir quel avait été son sort.

Le comte de Frontenac se disposait à faire entreries troupes dans leurs quartiers d'hiver. Pour descendre à Québec, il n'attendait plus que l'arrivée du sieur de la Durantaie et des autres français qui descendaient de Michillimakinac. Ceux-ci arrivèrent à Montréal le premier octobre, conduisant cinquante canots chargés de peaux de castors ; et le gouverneur se préparait à partir avec M. de Champigny, lorsqu'un canot dépêché par M. Prévost, major de la ville de Québec, arriva avec des nouvelles importantes.

Un abenaquis avait été envoyé de l'Acadie à Québec pour aveilir, qu'après avoir pris Port-Royal, les Anglais de Boston et des villes voisines envoyaient une flotte pour s'emparer du Canada. Plus tard, le sieur de Canonville, en revenant de Tadoussac, avait aperçu quelques navires fort gros qui remontaient le fleuve. M. Prévost venait d'envoyer le sieur de Grandville, pour reconnaître les différentes passes du fleuve jusqu'à Tadoussac.

(1) La Motte de Lussière, seigneur de la Lussaudière. Nous en avons parlé plus baut.

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Le dix octobre, quelques heures après avoir reçu ces avis, M. de Frontenac s'embarqua pour descendre en hâte à Québec. Le lendemain, vis-à-vis de Sorel, un autre courrier l'informa qu'une barque sur laquelle étaient mesdemoiselles de la Lande et Jolliet, avait été prise à trente lieues au-dessous de Québec par une flotte anglaise de trente-trois voiles.

Avec des détails aussi circonstanciés, il n'y avait plus à douter de la vérité de ces informations, il fallait de suite prendre les moyens d'organiser une vigoureuse défense contre des ennemis qui étaient déjà arrivés à l'île aux Coudres. M. de Ramezay, capitaine, fut renvoyé auprès de M. de Callières à Montréal, afin de faire descendre toutes les troupes et une partie des milices. Aux Trois-Rivières, M. de Frontenac donna en passant des ordres pour le même effet, et se hâta de continuer sa route, car il craignait que les ennemis n'arrivassent à Québec avant qu'il n'eût eu le temps d'y faire les préparatifs nécessaires pour les repousser. Un gros vent ayant arrêté sa barque vers la Pointe-aux-Trembles, il se jeta dans un canot et arriva le quatorze à midi, à Québec, où il fut reçu avec une grande joie ; car tous avaient une entière confiance dans son habileté, son énergie et son courage (1).

Yoici ce qui s'était passé dans les colonies anglaises depuis quelque temps. Au mois de mars précédent, les dépulés des cantons iroquois s'étaient réunis à Albany, afin de pleurer la uiort des anglais tués à Schenectady, et de prendre des mesures pour poursuivre la guerre. « Nous continuerons tant qu'il nous restera un homme, » avait dit l'orateur ; « prends courage, Corlar ; ne l'enfuis pas à Manhatte, car tu donnerais du cœur à l'ennemi. Nous sommes de la famille de l'ours ; et l'ours ne cède jamais, tant qu'il lui reste une goutte de sang. Soyons tous des ours.

» Il y a trois ans, nous étions engagés dans une guerre sanglante contre les Français, et tu nous a pressés de la continuer ; quand nous avons commencé à réussir, tu nous as arrêtés. Si tu nous avais permis de continuer, les Français ne nous inquiéteraient plus, car nous les aurions empêchés de labourer, de semer, de moissonner.

» Nous mourons aujourd'hui, parce qu'alors tu nous as retenu le bras. Soyons fermes à l'avenir, et menons la guerre avec vigueur. »

(1) Documenta de Paris, lère série, Toi. IV.

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Les magistrats répondirent à la satisfaction des sauvages, qui, dans une seconde assemblée, témoignèrent leur contentement. « Poursuivons la guerre, » ajoutèrent-ils : « nous avons toujours la hache à la main ; de ton côté, tiens-toi prêt. Tes navires doivent prendre une grande part dans l'affaire, mais ils mettent beaucoup de temps à se préparer. Nous ne sortirons pas contre les Français par petites bandes ; mais, dès que les nations se seront réunies, tous nos guerriers seront prêts. »

L'occasion d'humilier les Français du Canada était alors très-favorable. Les Iroquois avaient brisé avec eux ; les Outaouais et les autres peuples de l'ouest désiraient commercer avec les Anglais, les habitants du Canada étaient fatigués de la guerre ; affaiblis par la famine, harassés par les corvées et les voyages, dér.imés parles attaques des sauvages, ils paraissaient ne plus tenir au sol de leur pays et devoir être balayés à la mer par un souffle. « Mais, » observe Golden, « nous verrons comment l'esprit public, dirigé par de sages conseils, peut surmonter les difficultés, tandis que l'égoïsme perd tout, même les avantages naturels. Dans le cas présent, le tour que prirent les affaires est dû à une seule circonstance. En nommant le comte de Frontenac gouverneur du Canada, la cour de France désignait pour cet emploi l'homme le plus propre à en remplir les fonctions. D'un autre côté, en Angleterre, quand on nommait un fonctionnaire public, on s'occupait peu de ses qualités personnelles, mais on cherchait à fournir à un parent ou à un ami le moyen de s'enrichir. Comme il était placé pour faire fortune, c'était l'affaire dont il prenait le plus grand soin.. .

» C'est pour celte raison que tout homme qui s'oppose aux mesures d'un gouverneur anglais, est sûr d'être presque toujours soutenu par le peuple. Chez les Français, d'une autre part, la bonne opinion que l'on avait du patriotisme, de la sagesse, de l'application du comte de Frontenac, portait tout le monde à soutenir volontiers chacune de ses mesures, et à obéir avec joie à tous ses ordres. »

Deux partis conlinuaiant à se disputer le pouvoir dans la province de la Nouvelle York. Leisler, chef du comité de siîreté publique, avait entraîné avec lui un grand nombre de qollandais, qtii croyaient trouver en lui le représentant de Guillaume. Au piinïemps de 1690, la ville d'Albany, effrayée par le malheur de Sehenectady et n'attendant point de secours du député-gouverneur Nicholson, encore absent, reconnut l'aulorité de Leisler, malgré l'opposition de Livingston et du parti aristocratique. Dans les autres colonies du Nord, des gouver-

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nemenis provisoires avaient aussi été organisés par le peuple, après la chute de Jacques II. Comme les habitants de la Nouvelle-Angleterre attribuaient leurs malheurs aux secours donnés par le Canada à la nation abenaquise, ils formèrent le hardi projet de porter la guerre au sein de la colonie française, et de s'en emparer au profit de leurs nouveaux souverains Guillaume et Marie. Pour cet objet, le gouvernement de Massachuset adressa une lettre circulaire aux autorités des provinces anglaises, jusqu'au Maryland, afin de les inviter à envoyer des commissaires à la Nouvelle-Yoïk, pour discuter cette grave question. Dans la conférence qui eut lieu au printemps, il fut convenu qu'un corps de troupes s'avancerait contre Montréal par le lac Champlain, tandis qu'une flotte, sortie de Boston, irait par le golfe Saint-Laurent mettre le siège devant Québec ; on pourrait aussi faire descendre un corps de guerriers sauvages du lac Ontario par le grand fleuve. C'est précisément le même plan que suivirent AVolfe et Âmherst, soixante-dix ans plus tard.

Avant d'entreprendre cette grande expédition navale, la colonie de Massachuset voulait régler une autre affaire pour son propre compte. C'était par la pêche et le commerce qu'elle s'était enrichie ; pour maintenir sa prospérité, il lui fallait écarter les embarras qu'on lui suscitait sur les côtes- de l'Acadie, et détruire, pendant que l'occasion était favorable, les petits postes qu'y tenaient les Français, et Port-Royal, où faisait sa résidence M. de Menneval avec quatre-vingt-six hommes et dixhuit pièces de canon, dont la plupart n'étaient pas même en batterie ; les autres postes étaient encore plus mal défendus. Un vigoureux coup de main suffisait pour renverser tous ces petits forts. Une escadre composée d'une fiégate de quarante canons, de deux navires et de quatre caiches, fut armée dans les ports du Massachuset; un homme nouveau, Guillaume Phipps (1), fut choisi pour commander cette flotte. En faisant route 3'ers le nord, elle s'arrêta à Casco, au moment où les Français et les Abenaquis venaient de s'en emparer, et elle dut se hâter d'abandonner la baie et de continuer son voyage.

(1) Guillaume Phipps naquit à Peramaqnid en 1650-51 ; il était, dit-on, le plus jeune de vingt-six enfants de la même famille. Il fut d'abord charpentier, puis marin. La part qu'il prit à tirer de l'eau un trésor de trois cent mille louis, lui valut une petite fortune et le titre de chevalier. A la suite de sa malheureuse expédition contre Québec, Phipps fut nommé gouverneur du Massachuset. Il mourut en Angleterre, le dix-huit février 1695. Ami sincère de son pays, Phipps n'avait pas les qualités nécessaires pour en conduire les affaires; il était entêté, d'une intelligence assez peu élevée et d'un jugement si faible, qu'en politique il ne saisissait point les principes généraux, et en religion était une victime de la superstition. On le donne comme ancêtre de la maison do Normanby.

Le vingt mai, l'escadre mouilla à une demi-lieue de Port- Royal ; Phipps envoya un trompette au port, pour sommer le gouverneur de lui rendre la place. M. de Menneval ne pouvait songer à la défendre, délabrée comme elle était, contre des forces si considérables. Il envoya pour négocier, le curé du lieu, M. Petit, prêtre du séminaire de Québec, qui obtint les conditions suivantes : M. de Menneval rendrait Port-Royal ; le gouverneur et les soldats en sortiraient avec armes et bagages, et seraient conduits à Québec dans un navire qu'on leur fournirait ; les habitants seraient conservés et maintenus dans la possession paisible de leurs biens ; l'honneur des filles et des femmes serait protégé ; tous auraient le libre exercice de la religion catholique romaine, et l'église du lieu serait respectée.

Quoiqu'il eût accepté ces conditions, Phipps refusa de les coucher sur le papier ; sa parole, suivant lui, était suffisante pour en garantir l'exécution. Ce n'était pas assez pour M. Petit, qui alla rendre compte de sa négociation à M. de Menneval. Celui-ci écrivit au général anglais qu'il acceptait les conditions telles qu'elles étaient, sans même qu'on les écrivît ; il se rendit sur le vaisseau amiral, où la capitulation fut confirmée en présence du sieur Des Goultins, faisant fonction de commissaire ordonnateur. Mais, ayant trouvé la place beaucoup plus faible qu'il ne la croyait, Phipps profita de quelque prétexte pour refuser d'observer les conditions stipulées : il désarma les soldats, et les fit enfermer dans l'église, il garda Menneval et des Gouttins comme prisonniers, permit à ses gens de piller les habitations, et même l'église, où ils commirent des profanations.

M. Perrot, ancien gouverneur de l'Acadie, y était resté après avoir quitté sa charge, pour y faire la pêche et le commerce. Le vingt- sept mai, il rentrait sur une caiche au Port -Royal, lorsqu'il reconnut le malheur qui était arrivé pendant son absence. Les Anglais le poursuivirent vivement pour s'emparer de lui ; mais il eut le bonheur de leur échapper et de se mettre en sûreté dans le port des Mines.

Douze jours après la reddition de la place, Phipps fit appareiller pour retourner à Boston ; il amenait prisonniers messieurs de Menneva! (1), une quarantaine de soldats, ainsi que MM. Petit et Trouvé, prêtres. Pendant son séjour, il avait engagé les habitants à prêter le serment de fidélité au roi d'Angleterre, et avait établi un conseil, composé du sieur Chevalier, qu'il nomma commandant, et de six habitants de Port-Royal.

(1) Fils du baron de Portneuf.

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Ces renseigineincnls furent communiqués par Perrot et des Gouttins au sieur de Villebon, capitaine, qui arriva de France au Port-Royal le quatorze de juin, pour joindre sa compagnie, qui était dans l'Acadie. Comme les Anglais étaient encore au port de la llève, d"où ils pouvaient revenir en peu de jours, cet officier, hors d'état de leur résister, résolut de se retirer avec ses soldats à Jemsec, sur la rivière Saint-Jean, et d'y transporter les effets du roi, ainsi que ceux de la compagnie de l'Acadie. Les sieurs Perrot et des Gouttins, s'embarquèrent avec lui sur un navire nommé YUnioii. Parmalheur, ce bâtiment fut retenu à l'entrée de la rivière Saint-Jean par les vents et les courants. Impatient de ces délais, Yiliebon, accompagné d'une partie de ses soldais, remonta la rivière pour visiter les restes du fort qu'il voulait rebâtir. Peu après son départ, deux forbans anglais attaquèrent le navire français, et s'en emparèrent assi'Z facilement. M. Perrot, qui s'était réfugié à terre, tomba aussi entre les mains de l'ennemi, qui le traitèrent fort rudement, afin de le forcer à faire connaître le lieu où il avait déposé son argent. M. Perrot avait acquis des richesses considérables par la pèche et le trafic, depuis qu'il résidait dans l'Acadie. Il eut le bonheur d'être délivré quelque temps après, car le navire sur lequel il était retenu prisonnier fut pris par un flibustier français (1).

Avant d'aller à la rivière Saint-Jean, les deux forbans, qui n'appartenaient pas à l'escadre de Phipps, s'étaient arrêtés au Port-Royal, avaient brûlé toutes les maisons dans les environs du fort, tué beaucoup de bestiaux, pendu deux habitants, et brûlé une femme avec ses enfants.

Après avoir séjourné quelques jours à la Hève, Phipps s'avança contre le fort de Chédabouctou, où commandait le sieur de Montorgueil, lieutenant de la compagnie de Villebon. Le général, après avoir deux fois sommé les Français de se rendre, tenta une attaque, et fut vivement repoussé. Au moyen de fusées jetées dans la place, le feu fut mis à des baraques couvertes de paille ; l'incendie s'étendit rapidement et envahit tous les bâtiments. Sommé de nouveau de se rendre, Montorgueil répondit avec tant de hauteur, qu'il obtint les conditions qu'il voulut. Comme il avait eu le soin de les faire écrire, elles furent observées ; il sortit à la tête de- ses quatorze soldats, avec armes et bagages, et fut conduit à Plaisance, dans l'ile de Terreneuve.

(1) Charlevoix dit que le sieur Perrot trouva dans les di?bris de sa fortune de quoi établir avantageusement ses deux filles, dont l'une épousa le comte de la Roche- AUard, et l'autre le président de Luber.

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