CHAPITRE SEIZIÈME
Préparatifs des colomes anglaises pour attaquer le Canada — Expédition du laa Champlain manquée— La flotte anglaise remonte le Saint-Laurent, et vient mouiller devant Québec— Dispositions pour la défense de la place— Sommation de l'amiral anglais — Réponse ferme de Frontenac — Arrivée des troupes et des milices des Trois-Riviiires et de Montréal — Débarquement du cflté de Beauport — Les vaisseaux cannonnent la ville sans succès — Les troupes anglaises, harcelées et découragées, se rembarquent de nuit, laissant leur canon — Siège levé — Echange de prisonniers— Résultat de la campagne.
Au mois d'août, deux frégates anglaises, portant pavillon français, parurent devant Percé; les capitaines, à la tête des équipages, s'emparèrent de quelques navires pêcheurs, brûlèrent les maisons, et profanèrent l'église d'une manière indigne (I).
Cependant, la flotte de Phipps entrait dans le port de Boston dans les derniers jours do mai ; les Anglais pouvaient désormais faire la pêche sur les côtes de l'Acadie sans craindre d'être molestés, puisqu'ils étaient maîtres de tout le htloral depuis Boston jusqu'au passage de Canseau. Un grand etfort restait à faire pour chasser les Français du Canada ; dès le mois d'avril, les colonies avaient demandé du secours en Angleterre ; quand on se fut aperçu que cette demande était restée sans réponse, Boston engagea les provinces à conduire ellesmêmes leurs forces contre les Français. Le Connecticut et la Nouvelle-York s'engagèrent à envoyer deux mille hommes nur le lac Champlain, où l'on se hâterait de faire des canots pour descendre au Saint-Laurent. Quelques centaines de hollandais furent rejoints par environ soixante anglais que commandait Winthrop du Connecticut ; des iroquois, des loups et des sokoquis se joignirent à eux.
Winthrop réclajpa le commandement de toute l'armée ; la jalousie se mit parmi les chefs ; la petite vérole parut bientôt dans tout le camp, et fit de si grands ravages que les sauvages se dispersèrent et furent suivis des troupes anglaises, parmi les chefs desquelles d'anciennes dissensions s'étaient réveillées. Le parti agnier, envoyé vers le saut Saint-Louis, avait eu des ré-
(1) Eiaioire de la Gaapêeie.
sullats insignifiants. La tentative des ennemis ne servit qu'à augmenter la jalousie qui régnait déjà entre la Nouvelle-York et le Connecticut, et à convaincre les Iroquois que leurs alliés étaient plus propres au commerce qu'à la guerre.
A Boston, l'on prépara pendant l'été un armement considérable, qui fut, comme le précédent, placé sous le commandement de Phipps. Les travaux traînèrent en longueur, et l'automne était déjà commencé, lorsque la flotte entra dans le fleuve Saint-Laurent. Le quinze d'octobre, le chevalier de Vaudreuil, qui avait été dépêché avec cent hommes pour examiner les mouvements des vaisseaux anglais, les découvrit mouillés vis-à-vis de l'église de Saint-Laurent de l' Arbre-Sec. Il se hâta d'en porter la nouvelle au gouverneur. Le seize, en effet, trente-quatre voiles débouquèrent dans le large bassin de Québec ; les plus gros vaisseaux, au nombre de huit, s'arrêtèrent au milieu du fleuve ; les plus petits, caiches, barques, brigantins, flibots, se rangèrent près de la côte de Beauport
Frontenac était prêt à les recevoir; et deux semaines de résistance suffisaient pour déconcerter les plans de l'ennemi; car, avec le mois de novembre, allaient arriver les froids, les neiges et les glaces. Huit pièces de canon avaient été plantées sur la montagne qui s'élève au-dessus du fort Saint-Louis, et sur laquelle est aujourd'hui la citadelle ; au-dessous de cette batterie^ commençait une enceinte fortifiée, qui, partant du Mont-Carmel, descendait jusqu'à la rivière Saint- Charles, et renfermait dans la ville le palais de l'intendant. Le long de ce dernier bâtiment, l'on avait établi une paUssade, qui était continuée sur la grève jusqu'à des rochers escarpés au-dessus du lieu alors nommé la Canoterie ; une autre palissade courait sur la cime du cap depuis l'Hôtel-Dieu jusqu'au Saut-au-Matelot, oîi trois canons avaient été placés. Quelques petites pièces avaient été disposées près d'un moulin à vent qui était sur la hauteur du Mont-Carmel.
A la basse ville, l'on avait établi deux autres batteries, chacune de trois canons ; la rue de la Montagne, conduisant du port à la haute ville, était coupée par trois retranchements formés de barriques et de sacs à terre. En5in mot, toutes les précautions compatibles avec les moyens que l'on possédait, avaient été prises pour inquiéter l'ennemi, et pour l'arrêter, s'il parvenait à s'approcher de la ville.
La confiance des citoyens de Québec reposait non-seulement sur les défenses de la ville, mais encore sur le courage que manifestaient tous les citoyens capables de porter les armes. Des
secours étaient arrivés des paroisses situées au-dessous de Québec; des détachements de la milice de cette partie avaient suivi la flotte, et avaient repoussé les Anglais chaque fois que ceux-ci avaient tenté de faire des débarquements, et, sous la conduite de M; deLongueuil, un bon nombre de ces volontaires vmrent se jeter dans la ville pour les aider à la défendre. L'on attendait aussi l'arrivée prochaine des troupes et des milices de Montréal et des Trois-Rivières (1).
Jamais le port de Québec n'avait présenté un pareil spectacle ; tout était en mouvement sur la flotte : les voiles se serraient, les ancres tombaient à l'eau ; les trois mille hommes de troupes examinaient avec inquiétude la place qu'ils venaient attaquer.
Sur les dix heures, une chaloupe se détacha du vaisseau amn-al, et se dirigea vers la ville ; elle portait à l'avant un pavillon blanc, qui annonçait qu'un parlementaire était à bord. Quatre canots s'avancèrent au devant, et la rencontrèrent à quelque distance du rivage. L'envoyé de Phipps monta sur un des canots, après qu'on lui eut bandé les yeux. Il fut conduit au château Saint-Louis, où se trouvaient réunis les principaux officiers de la colonie en grande tenue. Quant on lui eut enlevé le bandeau, il fut tout étonné à la vue de la nombreuse compagnie qui entourait le gouverneur ; de jeunes et brillants officiers étaient groupés autour de leur chef, et semblaient tout joyeux devoir au milieu d'eux un anglais chargé de les inviter à se rendre ou à se défendre. L'envoyé présenta les dépêches du gênerai Phipps, écrites avec une hauteur peu convenable
Après avoir accusé les Français de souffler la haine et la division sur le continent de l'Amérique, et les avoir menacés de la vengeance de l'Angleterre, le gouverneur anglais déclare qu'il veutempècherl'eff'usiondu sang humain ; en conséquence il demande, au nom du roi Guillaume et de la reine Marie que les Français aient à rendre leurs forts et châteaux, sans les endommager, ainsi que toutes les munitions ; qu'ils délivrent tous les captifs, et remettent leurs personnes et leurs biens à la disposition du général anglais. « Ce que faisant » ajoute Phipps, « comme chrétien, je vous pardonnerai, ainsi qu'il sera jugé à propos pour le service de Leurs Majestés et la sûreté de leurs sujets. Ce que si vous refusez de faire, je suis venu pour venger, avec le secours de Dieu et par la force des armes les torts et les injures que vous nous avez faits, et vous sou-
(1) Histoire de l'Eotd-Dieu de Québec.
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mettre à la couronne d'Angleterre. Si vous attendez trop tard à le faire, je vous préviens que vous regretterez de n'avoir pas accepté plus tôt la faveur qu'on vous offre.
>) Votre réponse positive dans une heure, par votre trompette avec le retour du mien, est ce que je vous demande au péril de ce qui pourrait s'en suivre ? »
Comme l'interprète achevait de traduire cette lettre, écrite en anglais, l'envoyé tira sa montre, et la présenta au comte de Frontenac, en lui faisant observer qu'il était dix heuies, et qu'à onze heures il serait prêt à partir avec la réponse qu'on lui donnerait. On conçoit l'indignation que durent produire la lettre du chef et la conduite de son envoyé sur tous les assistants ; mais le gouverneur sut réprimer son impatience, et lui répondit avec dignité : « Je ne vous ferai pas attendre si longtemps, » dit-il à l'ofticier anglais ; « dites à votre général que je ne connais point le roi Guillaume, et que le prince d'Orange est un usurpateur, qui a violé les droits les plus sacrés du sang, en cherchant à détrôner son beau-père ; que je ne connais en Angleterre d'autre souverain que le roi Jacques. "Votre général n'a pas dû être surpris des hostilités qu'il atti'ibue aux Français dans la colonie du Massachuset, car il a dû s'attendre que le rof mon maître ayant reçu sous sa protection le roi d'Angleterre, Sa Majesté m'ordonnerait de porter la guerre eu ces contrées, chez les peuples qui se seraient révoltés contre leur prince légitime. » Puis, montrant de la main à l'envoyé les officiers dont la chambre était remplie, le gouverneur ajouta en riant : « El, quand voire général m'offrirait des conditions un peu plus douces, et que je fusse d'humeur à les accepter, croit-il que tant de braves gens voulussent consentir et me conseillassent de me lier à la parole d'un homme qui n'a pas gardé la capitulation qu'il avait faite avec le gouverneur de Port-Royal, et d'un rebel qui a manqué à la fidéhté due à son légitime souverain, pour suivre le parti d'un prince qui, en essayant de persuader qu'il veut être le libérateur de l'Angleterre et le défenseur de la foi, y détruit les lois et les privilèges du royaume et renverse la religion anglicane. C'est ce que la justice divine, invoquée par votre général dans sa lettre, ne manquera pas de punir avec sévérité. »
Etonné par la fierté de celte réponse, l'envoyé pria le gouverneur de vouloir bien lui donner une réponse par écrit. « C'est par la bouche de mes canons et à coups de fusil que je répondrai à votre général, » reprit Frontenac ; « ce n'est pas de la sorte qu'on envoie sommer un homme comme moi.
Qu'il fasse du mieux qu'il le pourra, comme je ferai du mien (1) ! »
Chargé de porter cette réponse à son général, l'envoyé fut reconduit à sa chaloupe avec les mêmes précautions qu'on avait prises à son arrivée pour l'empêcher de reconnaître l'état de la ville,
La réponse du gouverneur surprit les Anglais, qui avaient été informés que Québec était dépourvu de troupes et de moyens de défense. Ils tenaient ces renseignements de leurs prisonniers; car, en remontant, ils s'étaient emparés d'un petit bâtiment parti de l'île d'Anticosti et sur lequel étaient les demoiselles Jolliet et de la Lande ; ils avaient aussi pris M. de Grandville avec ceux qui conduisaient sa chaloupe. Mais l'aspect des choses avait bien changé à Québec, depuis qu'on yavaitété informé de la prochaine arrivée d'une flotte anglaise. L'activité et la vigilance de M. Prévost, l'énergie et l'expérience de Frontenac, avaient rendu la ville capable d'une vigoureuse défense. Aux soldats et aux miliciens de Québec et des environs, se joignirent ceux des Trois-Rivières, conduits par M. Hertel ; et, dans les premiers jours du siège, l'on vit arriver M. de Callières, à la tête de huit cents hommes du gouvernement de Montréal. Ces derniers avaient débarqué à la Pointe-aux- Trembles, et avaient continué leur route par term, dans la crainte de rencontrer des vaisseaux de la flotte an^ise.
« Les Anglais, » rapporte l'Histoire de l'Hôtel-Dieu, « entendirent de leurs vaisseaux le bruit que faisait cette belliqueuse jeunesse, qui venait en sautant et avec de grandes démonstrations de joie. Ils appelèrent M. de Grandville, leur prisonnier, et lui demandèrent ce que c'était; il écouta les fifres et les caisses, et voyant bien d'où cela venait, il leur dit cavalièrement : «Ma foi, messieurs, vous ne tenez rien ; c'est M. le gouverneur de Montréal qui arrive avec les gens d'en haut; vous n'avez qu'à plier bagage, car ce secours pour Québec vous fera perdre vos peines. »
Les batteries de la basse ville saluèrent les Anglais par quelques coups de canon ; un des premiers boulets lancés contre eux fît tomber à l'eau un pavillon anglais que quelques canadiens allèrent chercher à la nage, et dont ils s'emparèrent
(1) Documenta de Paris, 1ère série, vol. IV. Lettre de M. de Monseignat. Cette lettre renferme le récit des éTénementâ arrivés au Canada pendant Tannée 89-90. EU» a été reproduite presque en entier dans l'Histoire dn Canada de Cbarlevoix. Nou» avons usé du même privilège.
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malgré la fusillade des ennemis. Ce drapeau fut porté sur le champ à la cathédrale, où il resta jusqu'en 1739.
Le lendemain, une barque anglaise s'avança, pour découvrir un lieu de débarquement, entre la rivière Saint-Charles et l'église de Beauport ; mais, s'étant échouée sur les battures, elle demeura exposée à une vive fusillade, jusqu'à ce que le flot montant l'eût tirée de sa fâcheuse position.
Parles mouvements des ennemis, il était clair que leur dessein était de descendre sur ce point, où ils auraient été séparés de Québec par la rivière Saint-Charles. M. de Frontenac n'avait pas dessein d'opposer une grande résistance à leur débarquement, il voulait les engager à passer la Petite-Rivière, puis il serait tombé sur eux avec des forces assez considérables pour les rejeter, lorsque la haute marée aurait rendu le passage impraticable.
Dans l'après-midi du dix-huit (1), presque toutes les chaloupes anglaises furent mises en mouvement ; elles étaient chargées de soldats, et se dirigeaient vers l'endroit où la barque s'était échouée le jour précédent. Elles jetèrent sur le rivage environ quinze cents soldats placés sous le commandement du major Whalley ; sur le rivage même, elles se rangeaient en ordre de bataille, quand elles furent attaquées à droite, à gauche etMi face, par des ennemis invisibles. Adroite, au-delà d'une pelue rivière étaient les habitants de Beauport ; sur la gauche, du côté de Québec, trois ou quatre cents hommes, choisis principalement parmi les soldats venus de Montréal. Comme le terrain qu'ils occupaient était embarrassé par des marais, des broussailles et des rochers, les Français s'étaient partagés en plusieurs pelotons, et attaquaient sans ordre à la manière des sauvages. Tous leurs coups portaient sur les Anglais, qui formaient un corps serré. Whalley, qui avait d'abord craint une embuscade, jugea qu'il était nécessaire de quitter une position si exposée ; sur ses ordres, les Anglais gravirent la hauteur sous une grêle de balles. Les tirailleurs français se retirèrent graduellement, se dispersant par petites bandes au milieu des broussailles, et continuant de faire feu. Sur le soir, le comte de Fro^ltenac fit avancer un corps de troupes, pour assurer la retraite des combattants.
Dans cette affaire, qui dura plus d'une heure, les Français
(1) La lettre de M. de Monseignat, gi'niîralement suivie, dit que ce fut le dix-huit; nous suivons le journal du major Whalley, qui commandait les troupes de débarquement. Néanmoins, comme les Anglais conservaient encore l'ancien calendrier qu'il» n'ont abandonné qu'en 1752, nous ajoutons dix jours aux dates données dans le journal do l'offioier anglais.
perdirent le chevalier de Clermont, capitaine réformé, et Je fils du sieur de la Touche, seigneur de Champlain]; le sieur Juehereau de Saint-Denis, qui commandait la milice de Beauport, eut le bras cassé. Malgré le poids de ses soixante années, i( avait voulu marcher à la tête de ses censitaires, et leur donner l'exemple du dévouement et de la bravoure.
Suivant les rapports de quelques canadiens qui, la nuit, visitèrent le champ de bataille, les ennemis avaient perdu cent cinquante hommes ; d'après les relations anglaises, la perte avait été moins considérable. Après la retraite des tirailleurs, le major Whalley s'avança lentement vers la ville, à la tête de ses troupes harassées, dont les habits étaient tout mouillés. Comme ils ne connaissaient pas les lieux et craignaient de tomber dans quelque embuscade, ils s'arrêtèrent, à l'entrée de la nuit, près d'un gros ruisseau, où des maisons et des granges leur servirent à s'abriter. Le même jour, les plus gros vaisseaux s'étaient approchés de la ville pour la canonner; on leur répondit vivement et avec effet ; presque tous les coups portaient, car les canons étaient pointés par M. de Sainte- Hélène, excellent artilleur. Les vaisseaux de sir William Phipps furent tellement maltraités, que, le lendemain, dix-neuf octobre, deux d'entre eux rejoignirent le gros de la flotte. L'Amiral était percé à l'eau en plusieurs endroits ; les manœuvres étaient coupées, son grand mât presque cassé, et beaucoup d'hommes y avaient été tués ou blessés, tandis que deux autres se mirent à l'abri des boulets en remontant à l'anse des Mères. Là encore ils furent attaqués et forcés de se retirer vers les autres.
Les ennemis commençaient à s'apercevoir qu'ils s'étaient trompés dans leurs prévisions, et qu'if serait plus difficile de prendre Québec qu'ils ne l'avaient d'abord imaginé. Ils manquaient déjà de poudre et de provisions, parce que les navires qui portaient ces objets étaient encore retenus par les vents contraires. l'endant les longues nuits, les soldats qui avaient été débarqués souffraient beaucoup du froid ; car les gelées étaient déjà si fortes, que, le vingt au malin, les glaces qui s'étaient formées portaient facilement un homme.
Le vendredi, vingt du mois, de bonne heure, Whalley alla conférer avec l'amiral et lui communiquer le résultat d'un conseil de guerre tenu la veille par les offlciers de l'armée de terre. Ils regardaient l'entreprise comme trop hasardeuse, et concluaient qu'il valait mieux l'abandonner à cause de l'état avancé de la saison. Pendant son absence, les troupes anglaises
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s'étaient ébranlées et s'étaient rapprochées de la rivière Saint- Charles. Vers deux heures de l'après-midi, la tête de l'armée fut attaquée par un petit corps de français, conduits par MM. de Longueuil et de Sainte-Hélène. L'escarmouche fut longue et opiniâtre -, dans la pensée que les ennemis pourraient essayer de traverser la rivière Saint-Charles à gué, M. de Frontenac s'était avancé jusque sur la rive droite avec près de mille hommes. Voyant leurs tentatives inutiles, et pressés par les tirailleurs, les Anglais se jetèrent dans un petit bois, où il n'était pas sûr de les attaquer, et les Français firent leur retraite en bon ordre. Quelques canons avaient été débarqués contre les ordres de "Whalley, et traînés à la suite des régiments anglais ; ils s'en servirent pour lancer quelques boulets, qui ne firent de mal à personne. Malheureusement, dans ce moment, une balle cassa la jambe du sieur de Sainte-Hélène ; le sieur de Longueuil fut frappé au côté, et aurait été tué, si sa corne à poudre n'eût amorti le coup. Un soldat et un milicien furent tués pendant le cours de la journée. Ces perles étaient peu considérables pour le nombre ; mais, quelques jours après, les regrets furent universels quand on apprit que la blessure de Sainte-Hélène avait pris un caractère fort grave, par suite du peu d'attention qu'il y avait donnée. En effet, quelques semaines après, il mourut, à la douleur de toute la colonie, qui, dit Charlevoix, perdait en lui un des plus aimables cavaliers et des plus braves hommes qu'elle ait jamais eus (1).
Dans la nuit du vingt au vingt-un, Whalley fit rapprocher ses troupes du point où elles avaient débarqué ; des chaloupes furent envoyées pour les transporter aux navires; mais les mouvements avaient été conduits avec tant de lenteur, que le commandant dut remettre l'embarquement à la nuit suivante. Le samedi, vingt-un, ils étaient encore assez rapprochés de la ville pour entendre le battement des tambours, le tintement des cloches, le bruit des voix ; ils en conclurent que Frontenac allait les attaquer avec des forces supérieures ; aussi demeurèrent-ils sous les armes toute la journée. Quelques détachements, conduits par les sieurs de Villieu, de Cabanac, Duclosel de Beaumanoir étaient en effet sortis de la ville et avaient traversé la rivière pour inquiéter l'armée anglaise. Villieu commença l'escarmouche sur les deux heures de l'après-midi ; il attira les ennemis dans une embuscade. Un gros détachement anglais s'avança au secours des leurs, et alla donner contre les
(1) M. de Saiate-Hélène fat inbumé \a i ddcembre au cimetière de l'Hôtel-Dien.
milices de Beauport, de la côte Beaupré et de l'île d'Orléans, auxquelles se joignirent les petits corps de Cabanacet de Beaumanoir. Bien inférieurs en nombre à leurs adversaires et désireux de les attirer dans une embuscade, les Français se retirèrent lentement, en combattant à la façon sauvage. Ils s'arrêtèrent quand les différents partis se furent réunis à une maison située sur une hauteur et environnée de clôtures à l'abri desquelles ils continuèrent à tirer. Le combat continua jusqu'à la nuit, et, malgré les renforts que recevaient les ennemis, ils ne purent emporter la position. Dans cette lutte prolongée, ils perdirent un bon nombre des leurs, tandis que du côté des Français, il n'y eut qu'un écolier tué, et un sauvage blessé.
La nuit fut fort obscure ; une pluie froide tombait sans discontinuer, de sorte que les éclaireurs français ne furent point tentés d'examiner la position des ennemis.
Le major Wlialley profita de ces circonstances réunies pour embarquer ses régiment» sans les exposer à être inquiétés. Toutes les chaloupes de la flotte furent employées avec tant de bonne volonté, que le lendemain, des sauvages faisant une reconnaissance de grand matin, furent tout surpris do découvrir qu'il ne restait plus personne dans le camp ennemi ; les Anglais étaient partis, laissant après eux cinq canons avec leurs affûts de campagne, cent livres de poudre et quarante à cinquante boulets. Les volontaires de Beaupré et de Beauport s'ensaisirent, et les défendirent contre plusieurs compagnies envoyées de la flotte pour les reprendre. Ces braves étaient de simples cultivateurs conduits par l'un d'entre eux, le sieur Carré. A eux s'étaient joints quarante écoliers du séminaire de Saint-Joachim. Ces jeunes gens, tous accoutumés à manier le fusil, s'acquittèrent si bien de leur devoir, que M. de Frontenac leur donna une des pièces de canon enlevées aux Anglais ; une autre fut remise au sieur Carré (1) et à ses miliciens.
Dans l'après-midi de ce jour, les deux navires qui s'étaient abrités à l'anse des Mères rejoignirent le reste de la flotte ;. quand ils passèrent vis-à-vis de Québec, les batteries de laville leur envoyèrent quelques boulets ; ils répondirent de leur côté, mais sans causer aucun dommage.
11 était clair que les Anglais se préparaient à lever l'ancre pour descendre le fleuve, et de fait le dimanche, vingt-deux,
(1) Le aieur Carré demeurait à Sainte-Anne du Pétit-Cap. Il y a peu d'années,, l'on voyait encore, près de l'église de cette paroisaeyles fondatiooa de la maison qu'il
un conseil des officiers anglais fut tenu sur le vaisseau amiral. « Il fut convenu,» dit W'halley, «que les soldats pourraient se reposer pendant un ou deux jours ; que, pendanj ce temps, nous verrions s'il était possible pour nous de continuer notre entreprise, et que nous passerions une partie du lundi eu prières pour obtenir de Dieu qu'il nous dirigeât. Mais, le temps étant devenu mauvais, nous levâmes l'ancre, et descendîmes vers l'île d'Orléans. « Comme on craignait qu'ils n'essayassent de détruire quelques habitations isolées, les sieurs de Subercase et d'Orvilliers, capitaines, se jetèrent dans l'île d'Orléans à la tète de cent hommes, et le sieur de Yillieu descendit au cap Tourmente. Le matin du ving;t- trois, ils disparurent tous derrière la pointe Lévis et allèrent mouiller à l'Arbre-Sec.
Cependant les prisonniers français s'inquiétaient de ce qu'on ne les échangeait pas ; ils n'auraient pas voulu être conduits à Londres. Mademoiselle de Laiande lit demander au général Phipps, s'il voulait abandonner ses compatriotes détenus prisonniers, pour avoir le plaisir de conduire à Boston quelques dames canadiennes. Elle fui elle-même envoyée sur sa parole pour négocier un échange de prisonniers. M. de Frontenac accepta la proposition avec joie : le capitaine Davis, commandant de CascOjdes soldats et plusieurs jeunes filles prises dans différentes rencontres par les sauvages et rachetées par les Français, furent mis entre les mains des Anglais, qui, de leur côté, remirent les dames Jolliel et de Laiande, M. de Grandville et M. Trouvé, prêtre, qui avait été fait prisonnier au Port- Royal.
L'expédition n'avait pas été heureuse. Il était difficile qu'il en fût autrement ; car Phipps, habile marchand, n'était pas homme de guerre. Dès ce temps, paraît-il, les Anglais de l'Amérique avaient inauguré, parmi eux, le système qui leur a été si souvent falal, d'appeler indifféremment au commandement des troupes, soit des gens de guerre, soit des hommes privés de toute instruction militaire. «Les Anglais se battirent vigoureusement,» remarque La Hontan, «quoiqu'ils fussent
aussi mal disciplinés que des gens ramassés peuvent l'être
S'ils ne réussirent pas, c'est qu'ils ne connaissaient aucune disciphne militaire... et que le chevalier William Phipps manqua tellement de conduite en cette entreprise, qu'il n'aurait pu mieux faire s'il eût été d'intelligence avec nous pour deiffleurer Jes bras croisés (1). »
Xi) Nouveaux voyages de La Hontan, vol. I.
Pendant la durée du siège, tous, soit dans la ville de Québec, soit au dehors, avaient montré du dévouement et du courage ; les milices de Montréal et des Trois-Rivières avaient fait éclater autant de zèle pour la défense de la ville, que les habitants des environs, et l'on avait été étonné surtout de l'habileté avec laquelle le sieur Carré avait fait manœuvrer les volontaires de Beaupré. La confiance était telle, à Québec, que les dévotions publiques se continuaient comme dans les temps ordinaires. De la rade l'on voyait les hommes, les femmes et les enfants, se rendant aux offices de l'église sans paraître s'occuper de l'artillerie des Anglais.
Phipps avait perdu près de six cents hommes ; le malheur sembla s'attacher sur ses pas. Son vaisseau faillit périr en faisan t la traverse au-dessous de l'île d'Orléans (1 ) ; neuf de ses bâtiments furent perdus dans le fleuve avec une grande partie des équipages, quelques-uns, au sortir du golfe, furent poussés par les vents du Nord jusqu'aux Antilles. Phipps lui-même arriva à Boston avec le reste de sa flotte le dix-neuf de novembre. Il perdit une partie de sa fortune qu'il avait avancée pour noliser les navires et les approvisionner. D'autre part, les magistrats de Boston n'avaient point recueilli de fonds pour payer les soldats et les matelots ; pour acquitter ces dettes,
I on avait compté sur le butin qu'on devait enlever à Québec.
II fallut avoir recours à des billets promissoires, dont les autorités du Massachusels se servirent pour la première fois en cette occasion (2).
Peu après le départ des Anglais, on vit arriver à Québec quelques-uns des navires qu'on y attendait avec impatience, au sujet desquels l'on avait néanmoins eu beaucoup d'inquiétude. On avait craint qu'ils ne tombassent entre les mains des Anglais ; mais ils avaient heureusement échappé sans accident, les uns s'étant jetés dans le Saguenay, les autres étant restés cachés derrière des îles.
La providence avait visiblement veillé sur la faible colonie pour en éloigner les maux dont la menaçaient ses puissants ennemis ; aussi un des premiers soins du gouverneur et des conseillers fut de remercier Dieu solennellement d'avoir protégé la Nouvelle-France, et de l'avoir arrachée à un péril imminenL Le cinq novembre, le grand pavillon du vaisseau ami-
(1) C'était la route que l'on suivait alors ; le passage aotuellement suivi fut découvert plus tard par d'Iberville.
(2) Hutchinson, Hiatùry of Maïaachuieli.
rai anglais et un autre que le sieur de Porineuf avait pris à l'Acadie, furent portés à l'église au son des tambours. En mémoire de l'heureuse délivrance de Québec, une fête fut instituée sous le nom de Notre-Dame des Yictoires, et l'église commencée depuis quelques années, à la basse-ville, sur l'emplacement de l'ancien magasin de la compagnie des Cent-Associés fut destinée à être un mémorial de la protection du ciel (1).
Si Ton avait échappé aux désastres de la guerre, on se trouvait, au commencement de l'hiver, menacé des horreurs de la famine. Les attaques des Iroquois avaient à peine permis de s'occuper des semailles ; aussi la récolte fut presque nulle. Les provisions n'avaient pu être ménagées durant les voyages qu'il avait fallu faire et le temps employé à la guerre. L'intendant, qui voyait les magasins du roi dépourvus de provisions, dispersa les soldais à la campagne et les plaça chez les habitants les plus capables de les nourrir pendant l'hiver. Cette charge fut acceptée non-seulement sans murmure, mais même avec joie. Ces bonnes dispositions, le zèle que tous avaient montré pendant le cours de l'été, les sacrifices qu'ils avaient faits pour repousser l'ennemi, furent honorables pour le pays, et, afin de leur en témoigner sa satisfaction, Louis XIV fit frapper une médaille destinée à perpétuer la mémoire de la délivrance de Québec.
(1) Lettre de M. do MoDseignat.