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CHAPITRE DIX-HUITIÈME

Diverses incursions des Iroquois — Phipps sollicite de l'aide en Angleterre pour une nouvelle expédition contre le Canada — Nouvelle charte de la Nouvelle- Angleterre — Increase et Cotton Mather — Croisade contre les sorciers— Terreneuve négligée — Les Anglais attaquent Plaisance, et se retirent après avoir canonné la place, et briJé la Pointe-Verte — Mauvais succès de leur entreprise contre l'Acadie — Expédition contre le fort de Pemquid manquée — Etat de la Nouvelle-Angleterre — Ingolsby exhorte les chefs iroquois à tenir constamment des partis en campagne — Réponse de l'orateur des Onneyouts — Expédition des sieurs de Mantet, de Courtemanche et de la Noue contre le canton d'Agnié — Retraite pénible, revers causés par la conduite capricieuse des sauvages alliés — Avis d'un nouvel armement des colonies anglaises contre le Canada — Embarras de M. de Frontenac— Huit cents iroquois aux Cascades— M. de Callières marche contre eux— Les apparences de guerre disparaissent.

Pendant le cours de l'été, le gouverneur détacha un parti pour visiter le fort de Frontenac, et connaître l'état dans lequel il se trouvait. « Ce ne sera pas, » écrivait-il, «une chose bien difficile de le rétablir quand la conjoncture sera favorable ; c'est un poste d'une si grande conséquence, soit dans un temps de guerre, soit dans un temps de paix, qu'il ne la faut pas perdre quand elle se rencontrera. «

Avant de rétablir ce fort, il fallait songer à mettre Québec en état de défense. C'est ce dont s'étaient occupés le gouverneur et l'intendant, depuis rentl%prise de Phipps. Les travaux avaient cependant été assez peu importants, par suite du peu de secours pécuniaires que pouvait envoyer le ministre, au milieu des énormes dépenses que faisait le roi pour soutenir la guerre en Europe (1).

Les premiers mois de 1692 furent marqués par de nombreuses incursions des Iroquois; ils semblaient vouloir se dédommager du peu de succès qu'avaient eu leurs partis de guerre durant l'automne. Au mois de novembre, trois cent cinquante hommes, onnontagués, guoyogouins, tsonnontouans, voulurent surprendre la bourgade du saut Saint- Louis. Pré-

(1) Dans les règlements passés au mois de novembre 1591, on trouve l'article suivant : " Le conseil a permis et permet aux bourgeois et habitants de la basse ville, d'y faire un puits au lieu qui sera désigné, et de faire venir de France une pompe, façon de Hollande, pour jeter de l'eau sur les maisons en cas d'incendie, le tout à leurs frais et dépens, ainsi qu'il a été par eux proposé."

venu de leurs intentions, M. de Callières envoya des troupes en ce lieu et dans les forts voisins ; grâces à cette précaution, après quelques escarmouches assez vives, les ennemis furent forcés de se retirer sans avoir causé de graves dommages. Une bande, aussi nombreuse, composée d'agniers, de loups et d'onneyouts, s'avançait dans le même temps par le lac Champlain ; la retraite précipitée de leurs compatriotes, découragea ces derniers, et les engagea à se retirer. Quarante d'entre eux, cependant, se glissèrent au millieu des habitations françaises, et firent quelques prisonniers.

Vers la fin du même mois, des agniers, cachés dans les bois, près de la montagne de Chambly, surprirent des chasseurs du saut Saint-Louis, en tuèrent quatre, et en firent huit prisonniers. L'alarme fut portée au village ; cinquante iroquois chrétiens poursuivirent les agniers, les joignirent près du lac Champlain, détruisirent la bande, et délivrèrent les prisonniers.

Cinquante tsonnontouans faisaient la chasse d'hiver dans les environs de la rivière Catarakoui ; d'autres partis étaient dispersés dans les environs. On sut, à Montréal, qu'ils avaient l'intention de descendre au printemps, pour harceler les habitants, pendant le temps des semailles. Au mois de février 1692, M. de Beaucourt, capitaine réformé, eut ordre de se porter de ce côté avec trois cents hommes, partie français, partie sauvages. A l'île Toniata, au-dessous de Catarakoui, il rencontra des chasseurs tsonnontouans, en tua vingt-quatre, et délivra le sieur de la Plante (1), officier gardé parmi eux, comme prisonnier depuis plus de trois ans (2).

Par les prisonniers, on apprit que cent tsonnontouans chassaient près du saut de la Chaudière, sur la rivière des Outaouais ; qu'ils y demeureraient après la fonte des neiges, et que deux cents onnontagués, sous la conduite de la Chaudière- Noire, chef renommé, les y viendraient joindre, et que tous ensemble y demeureraient pendant la belle saison, pour arrêter les Français à leur passage.

On attendait d^ Michillimakinac un grand nombre de canots chargés de pelleteries et qu'on n'aurait pas voulu laisser tomber entre les mains des Iroquois. Frontenac, averti du danger, manda au chevalier de Callières de faire partir Lanoue, avec quarante voyageurs canadiens, pour reconnaître si la voie était libre sur la rivière des Oulaouais. Lanoue revint sans avoir aperçu d'ennemis ; quelques-uns de ses hommes, cependant,

(1) Lerigé de la Plante.

(2) Document» de Parie. Relation do ce qui s'est passé de 91-92.

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s'étant écartés de la route suivie par les autres, a»u.^. . ^. eu plusieurs iroquois. M. de Frontenac le renvoya avec trente français et trente sauvages ; et, en même temps, il le fit suivre par tilly de Saint-Pierre, chargé d'un duplicata des ordres qui étaient envoyés à Louvigny. Saint-Pierre passa par une voie écartée; il suivit la rivière du Lièvre, et échappa aux bandes ennemies: tandis que Lanoue fut, une seconde fois, obligé de s'arrêter pour ne pas exposer ses gens, au milieu des partis iroquois qui infestaient les passages difficiles.

Une troisième fois, il se remit en route pour accompagner soixante sauvages de la nation des Têtes-de-Boule, venus de la hauteur des terres, du côté de la baie d'Hudson, pour vendre leurs pelleteries. Cette fois, Lanoue était escorté par trente hommes, commandés par de la Gemeraye, lieutenant, et deux fils du sieur Hertel. Tandis qu'ils faisaient le portage du Long-Saut de la rivière des Outaouais, ils furent attaqués subitement par des iroquois cachés dans le bois voisin. Les sauvages alliés s'enfuirent à la première décharge ; la Chaudière- Noire, qui avait avec lui environ cent quarante hommes, s'acharna contre les Français, qui se défondirent courageusement. Plusieurs des meilleurs soldats avaient été tués^ et la lutte devenait à peu près inutile ; les officiers français se jetèrent dans leurs canots avec les hommes qui leur restaient. L'embarcation sur laquelle étaient Saint-Michel et les deux Hertel, tourna, et tous trois furent faits prisonniers ; plus heureux, la Gemeraye et quelques soldats s'échappèrent et se rendirent sans autre accident à Montréal.

Pendant quelque temps, la Chaudière-Noire resta tranquille, et les semailhîs purent s'achever paisiblement. Frontenac voulut profiter de ce moment de repos pour descendre à Québec, où il espérait trouver les secours qu'il attendait de France. Il en trouva, en effet, une grande partie apportée par des navires marchands, qu'avait escortés le vaisseau du roi le Poli, sous les ordres du sieur d'Iberville.

La joie, causée par ces arrivages, fut trcftiblée par le cri de guerre de la Chaudière-Noire ; le quinze juillet, ce chef iroquois tombait sur les habitations de La Chesnaie, et enlevait quatorze hommes qui faisaient sécher du foin. Sur l'ordre du chevalier de Callières, du Plessis Faber (1) conduisit cent soldats à la poursuite des ennemis ; le chevalier de Vaudreuil en mena deux cents autres. Les ennemis s'aperçurent que l'affaire allait devenir fort sérieuse ; ils se jetèrent dans les bois, et

(1) Ami de Vauban.

1692] • DU CANADA. m

^éloignèrent avec précipitation, après avoir abandonné leurs canots et leur bagage. Un captif, qui avait été pris en même temps que la Plante, le sieur de Vildonné, profita de l'occasion pour s'échapper d'entre leurs mains ; il fit connaître au gouverneur que les Iroquois, à la suite de leur chasse d'hiver, avaient caché beaucoup de pelleteries près du Long-Saut. C'était là sans doute qu'ils allaient se réunir, et qu'il fallait aller les chercher. Vaudreuil partit de Montréal, à la tète de quatre cents hommes, tant français que sauvages. Le quatrième jour, il était arrivé au Long-Saut; cent hommes restèrent à la garde des canots et des bateaux, pendant que les autres s'avançaient en bon ordre. Quelques iroquois, qui coupaient du bois dans la forêt, aperçurent les Français, et poussèrent un cri d'alarme. Malheureusement les sauvages alliés y répondirent avec tant de force que le camp des ennemis, peu éloigné, fut mis en émoi. On ne put l'entourer comme on l'avait espéré, et il resta ainsi une voie ouverte par laquelle quelques fuyards purent échapper.

Après une vigoureuse résistance, les Iroquois furent poussés à l'eau ; vingt d'entre eux avaient été tués à la première attaque, un grand nombre se noyèrent, et dix-neuf furent faits prisonniers ; neuf des français pris à La Chesnaye furent délivrés. Le redoutable chef la Chaudière-Noire put atteindre le rivage opposé de la rivière, et se mettre en sûreté, laissant toutefois derrière lui sa femme, qui fut conduite au Saut. Deux cents guerriers iroquois avaient été engagés dans ce combat, et tous auraient été passés au fil de l'épée, sans les cris des sauvages alliés. Dans cette rencontre, les Français perdirent onze hommes, parmi lesquels étaient quatre officiers. Malgré cet avantage considérable, il n'y avait pas encore de sécurité à l'intérieur de la colonie.

Peu de jours après cette expédition, le sieur de Lusignan, capitaine réformé, qui avait conduit des bateaux aux Trois- Rivières, fut, à son retour, tué par des iroquois dans les îles du lac Saint-Pierre, et sou parti fut obligé de se disperser (1).

Au milieu du mois d'août, M. de Frontenac arriva à Montréal, avec trois cents miliciens du gouvernement de Québec ; ce secours était nécessaire pour protéger les moissonneurs durant la saison des récoltes.

Le gouverneur trouva deux cents outaouais, qui avaient dCi laisser leurs pelleteries en chemin, dans la crainte où ils.

(1) LaPotherie, Histoire de l'Amértque, vol. III.

étaient d'être attaqués par la Chaudière-Noire. Frontenac désirait beaucoup les engager dans une expédition contre les Agniers ; mais ils refusèrent, sous le prétexte qu'on avait besoin d'eux dans leur pays, pour défendre les femmes et les enfants.

A l'ouest, en effet, les alliés étaient souvent aux prises avec leslroquois; les Illinois eux-mêmes s'étaient avancés vers le haut de la Belle-Rivière, où ils avaient détruit plusieurs familles iroquoises. Ce peuple avait été encouragé à faire ces courses par messieurs de Frontenac et de La Forest, à qui le roi avait accordé le fort Saint-Louis des Illinois, depuis la mort de La Salle.

Neuf navires mouillèrent à Tadousac. vers la fin de l'été. Espérant recevoir les recrues qu'il avait demandées pour remplir les vides causés parmi les troupes par la guerre des Iroquois, M. de Frontenac descendit à Québec ; son embarras fut grand, quand on l'informa qu'on ne lui avait pas encore envoyé de soldats.

Phipps, en effet, menaçait de prendre sa revanche contre Québec, et faisait de grands préparatifs pour une nouvelle expédition. La nouvelle de sa décision fut confirmée, vers le même temps, par le chevalier d'Aux, qui arriva à Québec avec deux abenaquis. Après une longue captivité, il avait réussi à briser ses fers, et à s'échapper des prisons de Boston, où on l'avait retenu contre le droit des gens.

Sir William Phipps, après son échec devant Québec, était passé en Angleterre, pour obtenir de l'aide contre la colonie française. Il avait des amis, et portait des recommandations à Londres, il trouva Increase Mather, agent de la province de Massachusets et l'un des ministres les plus célèbres de Boston (1).

Sous Guillaume III, le calvinisme était en faveur, et les ministres jouirent d'une grande autorité dans la Nouvelle- Angleterre. Au lien de rétablir l'ancienne charte, le roi en fil dresser une nouvelle, qu'il remit à l'agent de la colonie, en ilui permettant de nommer le nouveau gouverneur. Mather ne manqua pas de désigner son ami, sir William Phipps ; tous

(1) La famille des Mather a joué un grand rôle dans la colonie du M.assaohusets, Richard Mather, ministre non-conformiste, fut interdit en Angleterre, parce qu'il ne portait pas le surplis. Il passa on Amérique en 1635, et s'établit en 1636 à Dorchester, où il fut chargé du soin d'une église qui venait de s'y former. Quatre de ses fils furent ministres. Le plus célèbre fut Increase, président du collège de Harward; Cotton Mather, fils d'Increase, et qui devint aussi ministre, a été le plus connu de tous les Mather. Son grand ouvrage, Magnalia Christi, est un curieux mélange d'histoire, da théologie et de politique.

deux reprirent ensemble le chemin de la Nouvelle- Angleterre, et arrivèrent à Boston le quatorze mai 1692. Phipps était porteur de la nouvelle charte et des provisions par lesquelles il était nommé gouverneur. Arancienne colonie de Massachusets. étaient ajoutées celle de Plymouth,leMaine, la Nouvelle-Ecosse', tout le pays en arrière jusqu'au Saint Laurent, les îles Elizabeth, de Nantucket et de Martha's Vineyard. « Le temps favorable est arrivé, » écrivait Cotton Mather, « oui, le temps favorable est arrivé. Au lieu d'être sacrifié aux fantaisies de gouverneurs iniques, je vois dans le conseil mon beau-père, mes parents et plusieurs membresdemon église (1). Le gouverneur de la province n'est pas mon ennemi ; c'est moi qui l'ai baptisé ; il est une de mes ouailles et l'un de mes plus chers amis.» « J'ai obtenu du Seigneur, » ajoutait-il dans l'enthousiasme, «le privilège d'annoncer que son royaume approche.»

Cotton Mather avait alors besoin du secours de ses amis ; car il était engagé dans une rude croisade contre les sorciers, et Phipps lui-même se trouva tellement embarrassé dans celte affaire, et dans l'opposition que souleva la nouvelle charte, qu'il ne put rien entreprendre de sérieux contre le Canada. L'ancienne charte accordait beaucoup à l'esprit de républicanisme qui distinguait la population de la Nouvelle-Angleterre ; la nouvelle remettait à la couronne le droit de nommer le gouverneur, le lieutenant-gouverneur, le secrétaire et les officiers de l'amirauté ; elle accordait au gouverneur un contrôle fort étendu sur les actes de l'assemblée générale; elle ne renfermait pas une constitution ecclésiastique, et, au lieu de maintenir les anciens règlements contre les innovations religieuses, elle accordait la liberté de conscience à tous, les catholiques néanmoins exceptés. Il semble qu'elle était en tout favorable aux idées républicaines et intolérantes.

Une étrange illusion s'était emparée des esprits, au village de Salem, maintenant Danvers ; de là, elle s'était étendue dans tout le comté d'Essex, et avait même envahi quelques autres portions de la province de Massachusets.

Cotton Mather avait écrit sur la démonologie ; dans ce traité, il avait expliqué les moyens de reconnaître les opérations des démons parmi les hommes. Cet ouvrage, les explications qu'en donnèrent certains ministres, peut-être aussi des circonstances

(1) L'on ne doit pas oublier quo, parmi les indépendants de Boston, chaque réunion religieuse (congrégation), présidée par un ministre, devenait une église formant un tout et indépendante de toute autre église. Malheur, cependant, à ceux qui n'adoptaient pas le sjstème religieux de la majorité. Us étaient souvent fort maltrai-

locales, avaient préparé les esprits à recevoir avec facilité des histoires appuyées sur les merveilles du monde invisible.

Au mois de février 1692, une fdle et une nièce du ministre de Salem, se plaignirent d'avoir été ensorcelées jiar une femme sauvage. Sous une sévère flagellation^ elle avoua qu'elle s'était livrée à des jongleries. Une fois la porte ouverte aux accusations, l'on trouva partout des sorcières, qui furent traînées devant les tribunaux. En général, les dépositions des témoins semblèrent conlirmer les avancés de Mather. Aussi, au milieu de l'inquiétude causée par la surprise de voir s'élever un si grand nombre d'adeptes de satan, Mather déclarait hautement que l'attaque furieuse des mauvais anges contre le pays, était un déli qu'ils lui lançaient à lui-même.

Toutefois, il y avait encore peu d'espérance de faire condamner les accusés, parce que le gouverneur Bradstreet ne jugeait point que les témoignages rendus contre eux fussent suffisants pour constater leur délit. Sur ces entrefaites, Phipps arriva dans la colonie avec le titre de gouverneur général ; et, le seize mai, l'ami de Cotton Mather fut installé dans sa charge. Désormais le triomphe de Mather était assuré. Une cour d'oyer et terminer fut instituée par une ordonnance spéciale, et Stoughton, le protégé de l'ardent ministre, en fut nommé le président. Le deux juin, la cour, siégeant à Salem, s'occupa de l'accusation portée contre Brigitte Bishop, vieille irlandaise, pauvre, délaissée, et de plus soupçonnée d'être papiste. « Son spectre, » disait un des témoins, «avait fustigé une femme avec des verges de fer.» — « Il lui avait suffi de jeter un regard sur la chapelle de Salem,» écrit gravement Mather, « et aussitôt un démon était entré d'une manière invisible dans ce spacieux bâtiment et en avait, renversé une partie.» Elle fut déclarée sorcière, et, malgré ses protestations d'innocence, huit jours après, elle périt sur le gibet. Phipps et son conseil reçurent des remercîments de la part des ministres de Boston et de Cliarlestown, pour leur vigueur à poursuivre les suppôts de Satan.

Bans le cours des mois de juillet et d'août, onze autres personnes furent exécutées, souvent sur le témoignage de leurs plus proches parents, forcés par les tortures à formuler des accusations qu'ils désavouaient ensuite. Une femme, nommée Carrier, vit ses propres enfants placés parmi les témoins que la cour força, par la torture, à l'accuser faussement.

Un ministre, George Burroughs, osa nier qu'il y eût rien de vrai dans toutes ces accusations de sorcellerie. Les juges se

sentirent blessés dans leur amour propre; eux-mêmes, l'accusèrent d'être sorcier, et le condamnèrent à mort. Sur l'échafaud, Burroughs prouva son innocence dans un discours énergique; puis, il récita l'oraison dominicale, gravement, avec ferveur, et sans se tromper. Celait un point décisif dans l'esprit du peuple, qui était persuadé qu'un homme, lié du démon, ne pouvait répéter cette prière.

^ Des larmes coulèrent des yeux des assistants ; beaucoup d'entre eux semblaient prêts à se réunir pour s'opposer à l'exécution. Coltoii Mather liarangua le peuple, attaqua l'ordination de Burroughs, soutint qu'il était coupable, et avertit de se délier du démon, qui, quelquefois, prenait la forme d'un ange de lumière. Burroughs dut périr sur l'écliafaud. Gdies Corry, vieillard oclogénaire, refusa de se défendre, fut condamné à /a peme /brte el dure; il fut écrasé entre les pièces de l'instrument de torture. Le vingt-deux septembre, huit aulres victimes de la haine ou de la superstition étaient conduites à la potence.

Déjà dans l'espace de trois mois et demi, vingt personnes avaient été mises à mort, accusées de s'être rendues coupables de sortilèges ; cinquante-cinq avaient été soumises à la torture, ou forcées par la crainte des supplices à s'avouer coupables. Les accusations devenaient si nombreuses, que des gens, placés dans les rangs élevés de la société, s'en inquiétaient, et, suivant un écrivain de l'époque, la génération des enfants de Dieu était menacée de tomber sous l'arrêt de condamnation. Le zèle de Stought(jn se soutenait, et la cour, après ces exploits, s'ajourna au premier mardi de novembre. « D'ici à ce temps,» écrivait Brattle, homme d'un grand sens, « la tende de la grande assemblée aura lieu, et l'on discutera cette question. Les représentanis du peuple doivent arrêter le mal, suion la Nouvelle-Angleterre; sera boideversée. »

En elTet, la cour générale établit un tribimal régulier. Phipps, il est vrai, nomma Stoughlon juge en chef ; mais le bon sens des jures suffit pour mettre un terme aux exécutions qui avaient répandu le trouble et la terreur dans la colonie. Par suite de ses rapports intimes avec les chefs de cette croisade contre les prétendus sorciers, Phipps perdit beaucoup dans l'opinion publique ; car, dans tout le reste de la Nouvelle-Angleterre, on condamna hautement la conduite des auteurs de ce drame sanglant (1).

(1) Hutohinaon, .ffi««ory o/ jV/fMsocAu«ett. ; Cotton Mather ; Calef; Bancroft.

Il est digne de remarque, que le Canada n'a jamais eu à déplorer de semblables écarts de la part des officiers de la justice ; parmi les habitants de la Nouvelle-France, aussi bien que chez leurs voisins de la Nouvelle-Angleterre, bien des idées superstitieuses avaient cours ; l'on y avait bien foi à l'existence des sorciers français et des jongleurs sauvages ; mais jamais on ne consentit à y juger de prétendus sorciers d'après les règles et les précédents invoqués par des Keeble et des Haie, par des Stoughlon et des Mather.

En feuilletant les registres du Conseil Supérieur de Québec, on ne rencontre que trois ou quatre procès intentés contre des personnes accusées de sortilèges. En 1699, deux soldats furent convaincus « d'avoir porté sur leur personne des caractères prétendus magiques et de s'en être servi» ; ils furent condamnés à l'amende et à la prison, et le conseil ordonna qu'ils fussent instruits de manière à reconnaître leur erreur. Les conseillers jugèrent sagement qu'il valait mieux éclairer les coupables de cette espèce que de les faire périr sur un échafaud.

Au milieu des embarras que lui causaient, à l'intérieur, les déplorables alfaires de Salem, Phipps en éprouvait de sérieux au dehors. Des tentatives faites pour chasser les Français de Terreneuve et de l'Acadie avaient complètement manqué. Ces deux échecs éprouvés par les Anglais assuraient aux matelots français la jouiss,ance des riches pêcheries de ces côtes.

Terreneuve fut de bonne heure connue des pêcheurs français et anglais ; les Espagnols et les Portugais visitèrent aussi l'île, pour y faire sécher le poisson. Lorsque Jacques Cartier visita Terreneuve, en 1534, les principaux points de l'île, sur les côtes de l'est et du nord, avaient reçu les noms qu'ils ont conservés. Plusieurs établissements y furent commencés dans le seizième siècle, et presque aussitôt abandonnés. Enfin, en 1622-23, Charles II accorda « tout le pays de Terreneuve » à sir George, plus tard lord Baltimore, qui fonda l'établissement d'Avallon, dans le sud-est de l'île, et fixa le chef-heu de la colonie sur la petite baie de Ferryland, qui retient encore son ancien nom. 11 s'y rendit lui-même, accompagné de deux prêtres et d'un petit nombre de catholiques, dans l'espérance qu'il y pourrait jouir en paix de la liberté de conscience. Mais les plaintes de quelques ministres protestants, et les difficultés qi)e présentaient la rigueur du climat et la rudesse du pays, le dégoûtèrent de Terreneuve (1). En 1629, il écrivait à Charles II :

(1) CaUndar of Slate Papere — Colonial série:

« J'ai rencontré des difficultés auxquelles je ne puis plus résister, et je me vois forcé de me transporter sous un climat plus doux, dans quelque lieu du Nouveau-Monde, où les hivers sont plus courts et moins rigoureux.... Je désirerais obtenir dans la Virginie une étendue de terre où je pourrais me transporter avec quarante personnes, et où je jouirais des privilèges que m'avait accordés le feu roi Jacques pour l'île de Terreneuve. » Ses vœux furent exaucés, et il trouva dans le sud un lieu où il put être à l'abri des maux qu' 1 avait éprouvés dans sa colonie d'Avallon.

Par lettres patentes, du mois de novembre 1637, le roi accorda au marquis de Hamilton, aux comtes de Pembroke et de Holland, et à sir David Kertk, «la province de Terreneuve, abandonnée par le comte de Baltimore et par son fils. » David Kerlk paraît avoir été le seul concessionnaire sérieux. En 1637, il adressait de Ferryland une demande de protection au célèbre archevêque Law. « L'air de Terreneuve, » disait-il au prélat anglican, «convient parfaitement à toutes les créatures de Dieu, excepté aux jésuites et aux scliismatiques : une grande mortalité, qui s'est déclarée au milieu de la première de ces tribus, a tellement effrayé lord Baltimore qu'il a complètement abandonné ce pays(l).)) On murmura contre les privilèges accordés à David Kertk, et, sous la république, en 1650, il reçut ordre de laisser Terreneuve, et de se rendre en Angleterre, pour y rendre compte de l'état de ses affaires, en présence de commissaires chargés d'une enquête. L'affaire fut traînée en longueur ; en 1654, les commissaires déclarèrent devant le conseil d'état, que sir David Kertk était mort depuis peu, et que son frère, Jacques Kertk, entravait leurs opérations en prétendant être le possesseur de tous ses biens dans l'île de Terreneuve.

Cependant, les Français avaient négligé d'occuper dans Terreneuve un point où leurs nationaux auraient pu prendre ternî et trouver des secours, précaution qui aurait été fort utile aux nombreux vaisseaux basques, bretons et normands employés à la pêche de la morue. Ce ne fut guères que vers le temps où David Kertk laissa l'île, que les Français s'emparèrent de la baie de Plaisance, où ils trouvèrent un des plus beaux ports de l'Amérique Septentrionale. Aux environs, la pêche de la morue était fort abondante, et l'on y trouvait de grandes facilités pour la faire sécher. Le port est au fond de cette baie,

(1) Calmdar of State Palets— Colonial séries.

qui a dix-huit lieues de profondeur, et dans laquelle un navire ne peut entrer que par un étroit goulet. Pour protéger ce passage, et le défendre contre les ennemis, on construisit un fort, qui reçut le nom de Saint-Louis. Celte position, bien défendue, rendait les Français maîtres de la partie méridionale de Terreneuve et des petites îles Saint-Pierre, oîi il y avait déjà des habitants.

Avant l'année 1660, le gouvernement français s'était peu occupé de cet établissement ; tout y avait été conduit par des particuliers, qui armaient à leurs frais, et menaient les choses à leur guise. Mais, cette année, le sieur Gargof obtint du roi la concession du port de Plaisance, et fut nommé gouverneur de la colonie. Quelque temps après, sa place était occupée par le sieur de la Poype, dans les instructions duquel il était marqué que «Sa Majesté avait été portée à s'assiii'er de ce lieu et à y établir une colonie, pour maintenir ses sujets dans la possession où ils étaient depuis longtemps, d'y aller faire chaque année une pêche considérable, et par la crainte d'être prévenus par les Anglais. »

M. de la Poype, pendant treize ans, soutint péniblement sa petite colonie, au milieu des embarras de sa position. Au milieu des préoccupations qui l'environnaient, le ministre n'avait guères le temps de songer à secourir un misérable fort comme celui de Plaisance. C'est cependant un établissement voisin, aussi faible et aussi négligé que celui de Plaisance, qui a servi de noyau à l'importante colonie de Terreneuve, et a fourni à l'Angleterre les moyens de former sa redoutable marine. En 1685, le sieur Parât remplaça M. de la Poype ; deux ans après son arrivée, on lui envoya vingt-cinq soldats, commandés par M. Pastour de Costebeile, avec du canon et des munitions. On bâtit un fort et une plateforme, à l'entrée du port ; on arma les habitants, et Plaisance se trouva prêt à se défendre contre les Anglais. C'était une vigoureuse population que celle de ce lieu ; de hardis pêcheurs, des matelots, accoutumés aux dangers, en foimaient la buse, et les jeunes gens qui étaient nés eu ce lieu avaient conservé la rude nature de leurs pères : aussi l'on comptait encore plus sur eux que sur les soldats pour la défense. La colonie aurait été en sûreté, si lille avait eu un chef vigilant ou assez brave pour défendre sa place ; mais on s'était trompé dans le choix qu'on avait fait, et l'on eut lieu de le regretter. Vers la fin de février de l'année 1690, le gouverneur et son lieutenant furent surpris au lit, hors de leur fort, par quarante-cinq flil)ustiers anglais. Dispersés de côté

et d'autre, les soldats furent facilement arrêtés et désarmés par l'ennemi ; d'autre part, les habitants se rendirent sur la menace que, s'ils résistaient, tous les prisonniers seraient massacrés. Après être ainsi devenus maîtres de la position, les anglais chargèrent leur navire des meubles, des vivres, des instruments de pêche, des armes, des munitions qu'ils trouvèrent ; ils enlevèrent aussi une partie des canons, et jetèrent les autres dans la mer. Avant de faire voile, ils relâchèrent leurs prisonniers, qui se trouvèrent réduits au plus entier dénûment.

Parât, dont la coupable négligence avait causé ces malheurs, réussit à se rendre à l'île de Saint-Pierre, avec quelques hommes, et repassa en France pour essayer de se disculper ; il ne revint jamais à Plaisance. En attendant les ordres de la cour, Costebelle resta chargé du commandement, et le remit, au bout de quelques mois, au sieur de Brouillan, nommé gouverneur de Plaisance.

Sur des renseignements fort circonstanciés, qui lui avaient été donnés, M. de Frontenac avait informé le ministre des intentions hostiles que manifestait sir William Phipps. Depuis qu'il était devenu gouverneur général de la Nouvelle-Angleterre, il songeait sérieusement à prendre sa revanche, et à exécuter son ancien projet d'expulser les Français de l'Amérique du Nord. En conséquence de ces menaces d'invasion, une escadre partit de France au printemps de 1692, pour arrêter la (lotte anglaise, si elle tentait d'entrer dans le fleuve Saint-Laurent. Le chevalier du Palais, qui commandait les vaisseaux français, devait, après avoir rempli ce devoir, se porter contre les postes occupés par les Anglais dans l'île de Terreneuve. L'escadre française s'arrêta à l'île du Cap-Breton, et resta mouillée dans la baie des Espagnols (1), pendant qu'un des vaisseaux s'avançait à l'embouchure du Saint-Laurent, pour surveiller la flotte anglaise. Après avoir longtemps croisé dans le golfe, sans rien découvrir, le capitaine, au temps qui lui avait été désigné, se dirigea vers la baie des Espagnols pour rendre compte de sa mission. Mais un vent violent et obstiné tomba sur son vaisseau, le poursuivit et le poussa vers les côtes de l'Europe. La saison était avancée ; et, le chevalier du Palais, n'apprenant point de nouvelles du croiseur, regagna les ports de France. Il avait attendu au lieu d'agir; et une occasion favorable de secourir les établissements de Terre-

(1) Aujourd'hui Sydney.

neuve, en attaquant une flotte anglaise, s'était présentée sans qu'il s'en doutât. En effet, pendant qu'une escadre française, renfermée dans un port du Cap- Breton, n'y trouvait rien à faire, de l'autre côté du détroit, une flotte de cinquante voiles, tant navires marchands que bâtiments de pêche, était menacée par les Anglais, et courait le risque d'être détruite dans le port de Plaisance.

Cinq gros vaisseaux anglais, mouillèrent le quinze de septembre dans la baie ; le lendemain ils entraient dans la rade. M. de Brouillan n'avait à sa disposition que cinquante soldats; il était fort mal pourvu de munitions, et peu en état de résister à une attaque sérieuse de la part de forces si supérieures en nombre. Son fort était commandé par une hauteur d'où la mousqueterie des ennemis pouvait facilement faire taire les batteries du fort. Aussi était-il à craindre que les Anglais ne s'emparassent de cette position. Soixante matelots basques furent placés de ce côté, au milieu des broussailles du rivage, pour s'opposer au débarquement des ennemis. Cette mesure était prudente : à peine avait-elle été prise, que quelques centaines des ennemis, montés sur vingt chaloupes, essayèrent d'aborder en ce lieu. Les basques se jetèrent à leur rencontre avec tant de vigueur, que les capitaines anglais, s'imaginant qu'un corps de troupes était caché dans les broussailles, se retirèrent à force de rames, et allèrent débarquer derrière un cap voisin. L'amiral anglais comprit que la réduction de Plaisance serait un peu plus difficile qu'il ne l'avait cru ; les cinquante navires fiançais fournissaient un grand nombre d'hommes, forts et actifs, qui mettaient de la bonne volonté à se défendre. Il fit inviter un officier français de se rendre sur le vaisseau amiral ; l'on détacha M. de Costebelle, avec lequel s'embarqua le baron de La Hontan ; tous deux furent bien accueillis, visitèrent tout le vaisseau, et purent se convaincre de la force de l'armement. Le Saint-Alban seul avait soixantesix canons et environ six cents hommes d'équipage ; les autres vaisseaux, il est vrai, étaient beaucoup plus petits. Après avoir étalé les ressources que possédait sa flotte, l'amiral les renvoya sans les charger d'aucune proposition. A leur retour, cependant, un officier, qui était resté comme otage dans le fort, déclara, avant de s'embarquer pour retourner sur son vaisseau, qu'ils étaient envoyés pour s'emparer de Plaisance, au nom de Guillaume III, et que le général Williams sommait le commandant français de lui remettre le fort et tout ce

qui en dépendait. Brouillan répondit qu'il était disposé à se défendre vigoureusement et à faire sauter la place plutôt que de la remettre. Le lendemain, dix-neuf, les ennemis s'approchèrent de Plaisance, et commencèrent une canonnade, qui dura cinq heures, avec si peu de succès, que les Anglais crurent devoir renoncer à leur entreprise. En effet, le vingt-un, la flotte appareilla et fit voile, après avoir brûlé les habitations de la Pointe-Verte, village situé à l'entrée de la rade. Ce fut là le seul avantage que retirèrent les Anglais de leur expédition contre Plaisance (1).

Du côté de l'Acadie, ils ne furent pas plus heureux. En attendant les secours qu'on lui avait promis, et avec lesquels il espérait s'établir à Port-Royal, le chevalier de Villebon s'était retranché dans son fort de la rivière Saint-Jean. Phipps, pour se débarrasser de toute inquiétude de ce côté, voulut le faire enlever. Pour accomplir son dessein, il envoya quatre cents hommes sur trois bâtiments, deux briganlins et un vaisseau de quarante-huit pièces de canon. Villebon n'avait pas de forces suffisantes pour résister à un pareil armement, mais il était décidé à se défendre. Il envoya vers l'entrée de la rivière une petite troupe de français et de sauvages, pour observer les mouvements des ennemis. Ceux-ci, en découvrant ce faible détachement, craignirent qu'on ne leur eût tendu une embuscade, et que Villebon n'eût caché dans les bois voisins un nombre d'hommes plus considérable. Ils ne voulurent point risquer un combat incertain, et prirent le parti de se retirer.

Si Phipps ressentit beaucoup de chagrin du mauvais succès de cette entreprise, il eut la satisfaction de voir échouer les Français dans une tentative à peu près semblable. Au mois d'août, il avait, sur un ordre de la cour, rétabli le fort de Pemquid (2). Le premier n'était que de pieux ; Phipps fit du second la place la plus forte de la Nouvelle-Angleterre. Ces ouvrages étaient destinés à rendre la confiance aux planteurs, qui depuis la destruction de Casco, en 1690, avaient presque entièrement abandonné le pays voisin. Il y laissa une garnison de soixante hommes, qui inquiétaient les sauvages des environs. Villebon craignit, qu'en conséquence, les Abenaquis ne fussent tentés de s'éloigner des Français, qui ne leur aidaient pas à se défendre, et il représenta à M. de Frontenac l'impor-

(1) La Hontan, Voyage de l'Amérique, vol. I. (î) Pemmaquid, Pomkuit.

tance de délniire cette place. D'iberville venait d'arriver à Québec sur l'Envieux, commandé par M. de lionaventure ; il devait prendre, lui-même, le commandement du Poli; et les deux vaisseaux, suivis de deux navires, fournis par la compagnie du Nord, devaient faire voile vers la baie d'Hudson, pour enlever aux Anglais le port Nelson. L'Envieux ne mouilla devant Québec que le dix-huit octobre ; il était trop tard pour entreprendre, à une saison si avancée, une expédition vers les mers du nord. Le siège de Pemquid fut donc proposé à messieurs d'iberville et de Bonaventure, qui consentirent avec joie à l'entreprendre. De suite, le Poli et l'Envieux appareillèrent pour se rendre à Pemquid, auprès duquel devait les rejoindre, à travers les terres, le chevalier deVillebon. Malheureusement pour le succès de ce coup demain, Nelson, toujours prisonnier à Québec, avait profité de la liberté dont il jouissait pour envoyer à Boston deux déserteurs, qui en donnèrent avis au gouverneur général de la Nouvelle-Angleterre. Quand les vaisseaux parurent devant Pemquid, d'iberville, qui avait compté surprendre la place, la trouva si bien préparée à le recevoir, qu'il jugea plus à propos de ne pas s'exposer, pendant l'hiver, aux longueurs et aux difficultés d'un siège dont l'issue était incertaine.

La Nouvelle-Angleterre renfermait alors plus de deux cent mille habitants d'origine britannique (1), tandis que le Canada ne contenait qu'environ douze mille français. Le petit nombre de ceux-ci était bien propre à encourager les Anglais à attaquer le Canada ; mais la rude leçon qu'ils avaient reçue devant Québec leur inspirait une prudente réserve vis-à-vis leurs voisins du nord. Malgré leur désir de faire disparaître le drapeau français du sol de l'Amérique Septentrionale, ils comprenaient qu'il y avait plus d'avantage pour eux à s'enrichir par le commerce et les pêcheries, qu'à tenter de nouveau une entreprise qui leur avait si mal réussi une première fois. Chaque année, ils faisaient des préparatifs pour remonter le Saint-Laurent, et quelque incident venait toujours arrêter l'exécution de ce projet. Dans la province de la Nouvelle-York, le capitaine Ingolsby, qui, depuis la mort de Sloughter, remplissait par intérim les fonctions de gouverneur, assembla, à Albany, les chefs des cinq cantons iroquois, vers le milieu du mois de juin. Il les exhorta à ne point donner de repos à leurs ennemis, et à tenir toujours des partis en campagne.

(1) Holi

« Frère Corlar, » lui répondit l'orateur des Onneyouts, « tu veux que nous ne donnions aucun repos aux Français ; n'est-ce ■pas pour assurer la paix à ton pays ? Pourquoi donc ne distu pas un mot de tes jeunes gens, qui doivent nous suivre à la guerre?... Comment se fait-il que tes frères de la Nouvelle- Angleterre laissent briller et détruire leurs villes, sans opposer de résistance? Comment arrive-t-il que le grand roi fasse la guerre, et ne détruise pas ses ennemis? Qu'il dise un mot à ses ■ sujets, qui sont en-deçà du grand lac, et, dans un été, l'ennemi sera détruit. »

Avant de quitter Albany, les Agniers, dans une conférence secrète, exprimèrent à Ingoldsby leur mécontentement de ce que les autres colonies anglaises ne leur envoyaient point de secours, et ils déclarèrent qu'il en résulterait de funestes conséquences.

Le comte de Frontenac songeait à profiter du temps où les froquois seraient fatigués de leurs courses, pour aller les attaquer dans leurs bourgades. M. de Champigny avait ordonné de préparer à Montréal des provisions, des raquettes et des traînes pour six cents hommes. Au mois de janvier, un corps, composé de cent soldats, de deax cents sauvages et de plus de quatre cents jeunes canadiens, s'était réuni dans cette ville. Parmi ces derniers, plusieurs venaient de fort loin ; quelques-uns même arrivaient de nouveaux établissements, situés à plus de quarante lieues en aval de Québec. Sur la demande des sauvages du saut Saint-Louis et de la Montagne, les lieutenants Manteht, Courtemanche et Lanoue (1), nés dans le pays et accoutumés dès l'enfance aux voyages d'hiver, furent mis à la tête des français. Vingt-cinq ou trente officiers, dont plusieurs servaient comme simples volontaires, offrirent leurs services. «On peut dire, à l'honneur des Canadiens,» observe un mémoire du temps (2), « que tous les miliciens joignirent cette expédition avec une bonne volonté, qu'on n'espérait pas rencontrer au milieu de gens qui ne peuvent s'éloigner de leurs établissements sans causer un tort considérable à leurs familles. Aussi, » ajoute ce mémoire, « ce serait une grande cruauté que de les obliger de faire ces campagnes à leurs propres dépens. D'aiUeui-s, la misère qui règne en ce pays, depuis plusieurs années, est une raison suffisante pour exemp-

(1) DaHlebonst do Manteht, LeGardour Tilly de Courtemanche, Rabutel de Lanoue.

(2) Document» de Paria, Mémoires nir le» opérations miHtcHres, depuis le mois do nammbre 1692, par M. de Champigny.

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ter les miliciens des frais de campagne. » Le gouvernement ne pouvait, en etfel, refuser, avec justice, de subvenir aux dépenses de ces hommes courageux, qui s'arrachaient à leurs' travaux pour voler à la défense du pays ; depuis trois ans, la guerre enlevait aux champs les bras les plus vigoureux ; les récoltes étaient mauvaises, et la dernière avait été presque entièrement détruite par les chenilles.

Montés sur des raquettes, et traînant leurs vivres sur des tabaganes, les soldats de la petite armée laissèrent la Prairie de la Magdelaine le vingt-cinq, pour marcher sur le canton des Agniers. Cette nation, la plus rapprochée des établissements anglais, était la plus à craindre pour la colonie française ; elle fournissait la plupart des partis de guerre qui désolaient le gouvernement de Montréal. Il était donc important de l'humilier et de lui prouver que la protection de ses alliés ne suffirait pas pour la mettre à l'abri de la vengeance des Français.

Le soir du seize février, les français, arrivés au milieu du canton, se partagèrent en deux corps, dont un, sous Manteht et Courtemanche, se dirigea vers une bourgade éloignée d'un quart de lieue seulement ; tandis que l'autre, sous Lanoue, se portait contre un village voisin. Lanoue entra sans obstacle dans la place, et prit cinq hommes, avec quelques femmes et des enfants ; la seconde bourgade fut emportée aussi facilement, les cabanes furent brûlées, et les prisonniers mis sous la garde de Courtemanche. Manteht et Lanoue s'avancèrent rapidement contre une troisième bourgade, beaucoup plus considérable, à laquelle ils arrivèrent dans la nuit du dix-hniL Des chants, et un sourd mouvement à l'intérieur, avertirent les français qu'on y veillait encore. Avaient-ils élé découverts? Quelque fuyard y avait-il porté l'alarme ?

Le lendemain, quarante guerriers partaient pour une course contre les ennemis ; et ils se préparaient à leur entrée en campagne par des danses et des chansons de guerre. Peu à peu le silence remplaça le bruit ; tandis que les agniers étaient plongés dans le premier sommeil, les portes furent forcées, les alliés se répandirent dans la bourgade, où ils éprouvèrent peu de résistance. Les français ne perdirent que deux hommes, et une vingtaine d'agniers furent tués. On brûla les cabanes, les palissades et uire partie des provisions. Malheureusement, les sauvages alliés trouvèrent le moyen de s'enivrer, et, dans leur ivresse, ils massacrèrent quelque* femmes, et firent perdre un temps précieux. Au commencement de la campagne, ils étaient convenus avec les français

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lieu, pour ne pas froisser les caprices des sauvages. Le vingtsept, on annonça que les ennemis s'approchaient ; on se prépara au combat, parce qu'on s'imaginait qu'ils chercheraient à forcer le camp. Schuyler n'osa cependant l'entreprendre, quoiqu'il eût avec lui près de sept cents hommes. Ses agniers commencèrent, eux aussi, à se retrancher; les Français essayèrent de troubler l'ennemi dans ses travaux et l'assaillirent par trois fois dans son abattis, et, autant de fois, ils furent repoussés avec perte. Plusieurs des assaillants furent tués, et quinze furent blessés, parmi lesquels se trouva Lanoue.

Les vivres manquaient ; il n'y avait aucun moyen de s'en procurer, tandis que les Anglais pouvaient facilement en obtenir de Schenectady et d'Albany :; le passage de la rivière Hudson pouvait être intercepté par eux.; leur nombre allait s'accroître d'un jour à l'autre ; ces raisons, à force d'être répétées, firent enfin quelque impression sur les sauvages alliés, qui se décidèrent à se remettre en marche.

Pour éviter ces retraites nocturnes, qui se changent souvent en panique, on leva le camp en plein jour. Les troupes françaises se mirent en marche, vers dix heures du matin, le vingt-huit février. Déjà la débâcle avait commencé sur l'Hudson ; les glaces s'étaient brisées et elles étaient emportées par un courant rapide. Par bonheur, au moment où les Français arrivaient sur la berge, un énorme glaçon s'arrêtait, retenu dans un lieu où la rivière se rétrécissait ; le passage se fit assez facilement et sans accident.

Comme le temps était très-froid, et que les Agniers, qui suivaient le major Schuyler, paraissaient aussi peu disposés à se battre que leurs frères du saut Saint-Louis, le commandant anglais n'osa s'avancer plus loin. Il avait recueilli une quarantaine de prisonniers, qui s'étaient échappés, grâces à la négligence des sauvages préposés à leur garde. Ce surcroît de bouches servit à épuiser les vivres dans le camp des Anglais, qui eurent beaucoup à souffrir de la faim(l).

Ainsi débarrassés du voisinage de leurs ennemis, les français continuèrent leur retraite plus lentement ; ce fut pour eux un grand soulagement, car le transport des blessés occuipait un grand nombre d'hommes et rendait la marche difficile.

(1) Un jour, pendant ce voyage, Schuyler, visitant les sauvages, fut invité à boire . du bouillon qu'ils semblaient eux-mêmes avaler avec délices. H se rendit à leur : invitation, et, pressé par la faim, il commença à manger, lorsqu'une main d'homme, qu'il retira de la cbaudière,.lui ôta complètement l'appétit.

Quand on. îut arrivé au lac Saint-Sacrement, la plupart des iroquois du Saut s'éloignèrent pour faire la chasse. Les vivres manquaient; ceux qu'on avait laissés en ce lieu s'étaient gâtés, et ne purent point servir. Par ce contretemps le jeûne devint général, et l'on eut à souffrir, pendant le reste du voyage, une telle misère, qu'on regardait comme heureux ceux qui pouvaient prendre part à un potage fait avec de vieux souliers.

De la rivière Chazy, qui est à seize lieues de Montréal, on dépêcha des exprès au chevalier de Callières pour le prier d'envoyer des provisions. A peine eurent-elles été reçues au camp que tous les hommes valides poussèrent en avant vers Montréal, où la plupart arrivèrent exténués de fatigue le seize et le dix-sept de mars.

Les blessés furent laissés dans un petit fort, sous la garde de quelques braves volontaires, avec lesquels restèrent les sieurs de Courtemanche et de Villedonné.

Cette expédition avait eu un commencement heureux ; elle aurait eu un succès complet, si les commandants n'avaient été forcés de condescendre aux caprices des sauvages alliés. Elle ne laissa, pas cependant de causer une perte considérable aux Agniers, et d'inspirer de la terreur aux Anglais de la Nouvelle-York (1).

L'on apprit au printemps, par des prisonniers, qu'un armement considérable se préparait dans la Nouvelle-Angleterre. Suivant eux, Nelson avait instruit l'ennemi de l'état dans lequel était Québec, et des moyens qu'il fallait employer pour s'en emparer. La ville avait pu repousser l'armée de Pliipps; mais elle n'était pas en état de résister à des forces beaucoup plus considérables que l'on annonçait.

Il devenait nécessaire de donner plus de force et d'ensemble aux retranchements ; aussi, le gouverneur et l'intendant se hâtèrent de pourvoir à la défense de la place. Ils confièrent les fonctions d'ingénieur militaire au sieur Dubois-Berthelot de Bécancour, qui, dès le commencement du printemps, se mit à l'œuvre et répara soigneusement les défauts des anciennes fortifications.

Quoique la défense de Québec parût l'affaire la plus urgente, beaucoup d'autres mesures appelaient l'attention des autorités. Depuis plusieurs années, les pelleteries de l'ouest s'étaient accumulées dans les magasins de Michiilimakinac ; il était

(1) Documenta de Paria ; Eiatory of the Five Indian Nations, by Cadwallader. Colden; Histoire de l* Amérique, par La Potherie.

important de les faire descendre, puisqu'elles îormaient la principale partie des retours que la colonie envoyait enT'îgjice. Comme l'on était sans cesse menacé de quelque irruption des Iroquois, l'on ne pouvait dégarnir l'intérieur du pays de ses défenseurs pour les envoyer à Michillimakinac; l'on aurait même voulu en rappeler deux cents français qui s'y trouvaient. Le comte de Frontenac prit enfin le parti d'y envoyer le sieur d'Argenteuil, avec dix-huit canadiens, pour porter des instructions à Louvigny, commandant de Michillimakinac. La petite troupe d'Argenteuil fut escortée, jusqu'au delà des passages les plus dangereux, par des sauvages du Saut et de la Montagne et une vingtaine de volontaires français, tous sous les ordres du sieur de La Valterie. A son retour, cette escorte fut soudainement attaquée par une bande nombreuse d'iroquois, qui se tenaient cachés sur les bords d'un rapide, près de l'île de Montréal. La Valterie et trois de ses hommes furent tués ; leurs compagnons réussirent à s'échapper. D'Argenteuil fit heureusement son voyage, et remit à Louvigny l'ordre de ne retenir qu'autant de français qu'il en faudrait pour garder les postes de l'ouest, et de renvoyer les autres avec le convoi.

De différents côtés, le gouverneur général apprit qu'une flotte anglaise, fort considérable, se trouvait dans le port de Boston, et qu'elle se préparait à prendre la mer pour venir assiéger Québec, en même temps que huit cents iroquois et six cents anglais se porteraient contre Montréal. Plus les menaces d'invasion se multipliaient, et plus l'énergie et l'activité du comte de Frontenac se déployaient. Les travaux pour la défense de Québec se conduisaient avec vigueur ; Sorel et Chambly furent mis en état de résister à l'ennemi ; des lieux de refuge furent fixés sur file d'Orléans, pour les femmes, les enfants et les vieillards. A Montréal, M. de Callières fit bâtir un petit fort sur un coteau, qui commande la ville ; c'était un quarré long, à quatre bastions, garni de fraises et de palissades, et entouré d'un fossé.

Huit cents iroquois parurent en effet aux Cascades, à l'extrémité du lac Saint-Louis, vers le milieu de juillet. Sur l'avis qu'il en, reçut, le gouverneur général fit partir en toute hâte le chevalier de Vaudreuil, avec cinq compagnies des troupes du roi, et cent cinquante soldats de recrue, qui venaient d'arriver de France. De son côté, le chevalier de Callières avait réuni huit cents hommes, à la tête desquels il marcha jusqu'aux Cascades. L'ennemi avait disparu. Les chefs du parti avaient été instruits des préparatifs qu'on faisait à Montréal pour les

attaquer; ils avaient aussi appris que les Anglais devaient porter leurs armes, non du côté de Québec, mais dans une direction tout opposée ; ils craignaient donc d'avoir à soutenir le choc de toutes les forces françaises, et ils comprirent qu'il valait mieux se retirer volontairement, que de s'exposer à être coupés dans leur retraite. En effet, toutes les forces de la colonie pouvaient être portées de ce côté, parce qu'il n'y avait plus rien à appréhender de la part des Anglais. Le puissant armement préparé à Boston était dirigé contre la Martinique ; c'était pour cacher leurs véritables desseins que les commandants de la flotte avaient fait courir le bruit qu'elle était destinée à attaquer Québec. L'on sut plus tard que l'expédition avait échoué ; une fièvre maligne se répandit sur les navires, et, avant leur retour à Boston, l'on avait jeté à la mer les corps de treize cents matelots et de dix-huit cents soldats.

Avant de rentrer en Angleterre, sir Francis Wheeler, commandant en chef, voulut essayer de prendre Plaisance. Sa flotte mouilla dans ce port ; mais quand il eut reconnu une tour en pierre, d'où on le canonnait vivement, il crut qu'il serait plus sage de retourner en Europe, que de faire une tentative infructueuse contre la place (1).

COURS d'histoihk |1693

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