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CHAPITRE DIX-NEUVIEME

Grand convoi de pelleteries arrivé à Montréal — Prise du fort Sainte-Anne à la baie d'Hudson — Propositions de pais faites par un chef onneîout — Questions réglées entre l'évêque de Québec, son chapitre et le Séminaire— Fondation de l'Hfipital- Général de Québec, et des Frères Hospitaliers de Montréal — Désaccord des autorités civiles et ecclésiastiques sur la vente des boissons fortes aux sauvages— Politique de Frontenac vis-à-vis des Iroquois ; divers pourparlers — Négociations entamées et rompues entre les Abenaqnis et les Anglais — Expédition hardie de Villieu— Prise du fort Nelson à la baie d'Hudson par d'Iberville et de Serigny — Nouvelles hostilités des Iroquois — Frontenac relève le fort de Cataracoui — Partis iroquois défaits par la Durantaie et Courtemanche — Trahison d'un chef huron.

D'Argenteuil avait réussi dans sa mission ; le quatre août, il arriva à Montréal, suivi de deux cents canots chargés d'une immense quantité de pelleteries. Ce convoi portait les principaux chefs des nations du nord et de l'ouest. Averti de cet heureux événement, le comte de Frontenac partit pour Montréal, où il arriva escorté de tous les chefs sauvages, qui étaient allés à sa rencontre jusqu'aux Trois-Rivières. Dans une grande assemblée, les orateurs des différentes tribus haranguèrent le gouverneur, et lui dirent qu'ils venaient pour obéir aux ordres qu'il leur avait transmis par d'Argenteuil. Les Hurons s'étendirent assez longuement et parlèrent des nombreux partis qu'ils avaient envoyés contre les Iroquois. Les Miamis, seuls, s'étaient abstenus "de descendre. On en sut la raison : ils avaient reçu, par l'entremise de chasseurs mahingans, quelques présents des marchands anglais, auxquels ils avaient permis de trafiquer sur la rivière Saint-Joseph, M. de Frontenac regarda cette entrée des Anglais dans les pays de l'ouest comme dangereuse pour le commerce français ; aussi, prit-il les moyens de rompre les négociations entamées à ce sujet (1).

Tous les sauvages partirent enchantés de ses manières, et chargés de ses présents. Le chevalier de Tonti, qui commandait toujours aux Illinois, et qui était descendu pour régler quelques affaires, les suivit de près avec, un bon nombre de français. Dans ce convoi étaient Courtemanche et Manteth, ainsi que Nicolas Perrot, chargé d'empêcher les Miamis de

(1) X>oci(men(8 de Paria.

continuer leurs relations avec les Anglais. Avec eux étaient aussi les sieurs d'Argenteuil, nommé lieutenant de Louvigny, et Lesueur, qui allait former un établissement à Chagouamigon (1), et renouveler l'alliance avec les Sauteurs et les Sioux.

Les nouvelles qui arrivèrent vers le même temps de la baie d'Hudson n'étaient pas aussi bonnes. On avait laissé, l'automne précédent, quelques hommes pour garder le fort Sainte-Anne ; avec eux était le père Dalmas, jésuite, qui leur servait d'aumônier, et qui, en même temps, évangélisait les nations voisines. Le cuisinier, dans un accès de folie, tua le chirurgien do l'établissement, pendant l'absence des autres hommes. Revenu un peu à lui-même, il fut poursuivi par l'idée que le père Dalmas avait eu connaissance du meurtre, et deviendrait son accusateur. Ce furieux se débarrassa aussi du zélé missionnaire en lui donnant la mort. Quand ses compagnons revinrent au fort, ils trouvèrent ce malheureux seul, plongé dans la plus noire mélancolie, et s'accusant, dans ses moments lucides, des meurtres qu'il avait commis. Ils le tinrent enfermé jusqu'au printemps, dans l'espoir de l'envoyer alors à Québec par quelque navire français. Au printemps, trois navires anglais, qui avaient hiverné au fond de la baie, attaquèrent le fort. Quoiqu'il n'y eût que cinq hommes pour le défendre, ils résistèrent courageusement à un premier assaut contre quarante anglais. Mais, en voyant le nombre des ennemis s'augmenter considérablement, ils se décidèrent à abandonner le fort et à parcourir deux cents lieues, par des bois affreux, pour se rendre à Montréal. Ils y arrivèrent, en effet, après avoir enduré des fatigues inouies, et rapportèrent que les Anglais avaient trouvé, dans le fort, des munitions de guerre et de bouche, et du castor pour une valeur de cinquante mille écus.

Taréha, chef onneiout, s'était rendu à Québec, au mois de juin, pour entamer une négociation au sujet de la paix ; il y revint, au commencement d'octobre, chargé de nouvelles propositions de la part de son canton. Les Onneiouts remerciaient Ononthio de la réception favorable qu'il avait faite à leur envoyé ; ils protestaient, en même temps, qu'ils ne prendraient aucune part dans les mauvaises affaires des autres cantons. Frontenac répondit par un collier de porcelaine, que' dans sa prochaine expédition contre les cantons iroquois, il saurait reconnaître les bonnes dispositions de Taréha et des siens. En même temps que l'ambassadeur onneiout, était venue une

(1) A reKtrémité du lac Supérieur.

matrone du même canton. Elle était attirée par la renommée dont jouissait Ononthio parmi les Iroquois ; elle avait si souvent entendu vanter ses belles qualités, qu'elle désirait se procurer la satisfaction de le voir. Elle avait rendu de grands services aux français prisonniers dans son canton, et c'était à elle que le père Millet devait la vie. Aussi le comte de Frontenac l'accueillit avec bienveillance, et lui fit des présents, ainsi qu'à Taréha. Suivant Charlevoix, cette femme eut le bonheur de devenir chrétienne ; à son baptême, elle reçut le nom de Suzanne ; s'étant alors retirée au saut Saint-Louis, elle vécut longtemps encore, et édifia cette bourgade par la constante pratique de toutes les vertus. .

M. de Saint-Valier passa en France au printemps de 1691, afin d'y traiter quelques affaires qui touchaient aux intérêts de son diocèse. L'archevêque de Paris et le père de LaChaise, confesseur du roi, furent chargés de dresser un règlement pour décider certaines questions qui s'étaient élevées sur leurs droits respectifs entre l'évêque, le chapitre et le séminaire de Québec. Par un arrêt du conseil, donné le onze février 1692, le règlement proposé par les deux arbitres fut approuvé ; le roi ordonna de le faire observer dans la suite. Le nombre des directeurs du séminaire était réduit à cinq ; ils devaient s'occuper principalement à former les jeunes gens appelés à entrer dans l'état ecclésiastique ; ils pouvaient aussi se dévouer aux missions, du consentement de l'évêque. Aucun ecclésiastique n'avait le droit de s'aggréger au séminaire, sans la permission de l'évêque, à qui il était loisible d'employer les anciens aggrégés pour le service de son diocèse, du consentement des supérieurs.

Quant à l'amovibilité des curés, on devait se conformer, en Canada, à la déclaration donnée par le roi pour tout le royaume.

Suivaient quelques déclarations au sujet du chapitre.

La dernière partie réglait que les quatre mille livres données par le roi pour le diocèse de Québec, seraient distribuées en trois parties égales, l'une pour le séminaire, et les deux autres pour les curés et les bâtiments des églises. L'évêque de Québec obtint du roi la permission d'établir, à Québec, un hôpital général, destiné à recevoir « les pauvres mendiants, ' valides et invalides, de l'un et de l'autre sexe. » Ils y devaient être employés au travail, suivant leurs forces, et même, s'ils en étaient capables, à la culture des fermes dépendantes de l'institution. Plusieurs bourgeois de Québec offraient de contri-

1693] DU CAJ<ADA. 267

buer les sommes nécessaires, soit pour les bâtiments, soit pour créer des rentes.

Ces lettres du roi furent données îlu mois de mars 1692, et Mgr. de Saint-Valier, aussitôt après son retour à Québec, dans la même année, les fit enregistrer au Conseil Supérieur. Pressé d'exécuter son projet, il fit, avec les récollets, un arrangement par lequel ils lui cédèrent leur couvent de Notre- Dame des Anges, et i'évêque leur permettait de venir s'établir en ville.

Le soin du nouvel établissement de l'Hôpital-Général fut confié aux religieuses de l'Hôtel-Dieu de Québec, qui en prirent possession au premier jour d'avril 1693. Les deux communautés restèrent quelques temps unies sous une même supérieure ; mais il fut, bientôt après, jugé à propos de les séparer.

Montréal vit aussi, vers ce temps, quelques-uns de ses citoyens s'unir ensemble pour fonder un établissement du même genre. En 1692, le sieur François Charon offrit sa fortune, qui était considérable, pour la fondation d'un hôpital-général ; c'était un homme pieux, d'une ardente charité, mais un peu excentrique. Plusieurs personnes, animées du même esprit, se joignirent à lui, consacrèrent leurs biens à la bonne œuvre, et se dévouèrent elles-mêmes au service des pauvres. Le plus zélé, aussi bien que le plus constant des associés de Charon, fut le sieur Pierre Leber (1), frère de la célèbre recluse, mademoiselle Jeanne Leber. Sur la demande de I'évêque de Québec, du gouverneur et de l'intendant, le roi approuva, en 1694, cette institution, qui reçut le nom de Frères Hospitaliers de Saint-Joseph de la Croix, pour le soin des pauvres vieillards et enfants, tant français que sauvages.

En prenant les moyens de procurer le bien aux pauvres et aux infirmes de son diocèse, I'évêque de Québec dut aussi s'occuper de la répression des désordres que causait en Canada la vente de l'eau-de-vie aux sauvages. Le gouverneur était accusé, par les personnes les plus respectables de la colonie, de ne pas agir, avec assez de fermeté, contre les infracteurs des règlements. Plusieurs mémoires, adressés au roi en 1692 et 1693, présentent, sous de sombres couleurs, les funestes effets de l'avarice des quelques traiteurs, qui, le plus souvent, n'étaient dans le pays qu'en passant. Par l'abus des boissons fortes, la nation des Algonquins s'était presque

(1) L'annaliste do l'Hôtel-Dieu de Québec dit que M. Leber fut le compagnon le plus constant de M. Charon, et qu'il vécut d'une manière très-édifiante dans cette maison, où il mourut en réputation de sainteté, en 1707, âgé de 38 ans.

éteinte ; l'on ne pouvait plus obtenir de pelleteries que des peuples de l'ouest ; la plupart de ceux-ci menaçaient de se tourner vers les Anglais,' qui attiraient chez eux le commerce, en fournissant des marchandises d'une bonne qualité et à un prix raisonnable, tandis que beaucoup de français vendaient fort cher de mauvais effets, et croyaient attirer les sauvages en les enivrant. De là, il arrivait que les nations qui trafiquaient avec les Anglais étaient ordinairement bien pourvues des choses de première nécessité, tandis que les peuples liés par le commerce avec les Français étaient souvent plongés dans la misère et le dénuement. Le contraste était si frappant, depuis plusieurs années, que les populations des environs des grands lacs, tout en préférant l'humeur et le caractère des Français, et en témoignant leur estime pour les missionnaires, étaient sans cesse attirées vers les lieux où elles trouvaient les marchandises de l'Angleterre. Ainsi, suivant les auteurs de ces mémoires, dont plusieurs étaient des officiers, la traite de l'eau-de-vie ruinait le commerce légitime, détruisait les nations alliées à la France, corrompait les mœurs, avilissait le caractère national. Quelques intrigants, qui, seuls, trouvaient leurs profils dans ce déplorable commerce, avaient réussi à persuader à M. de Frontenac, que les maux étaient bien moindres qu'on ne les faisait, et que les plaintes étaient causées par le zèle trop ardent du clergé. Cependant l'intendant, le commandant du poste de Michillimakinac et plusieurs autres officiers s'unissaient à l'évèque et aux missionnaires pour réclamer contre les désordres dont ils étaient les témoins.

« Les Anglais de la Nouvelle Angleterre, » dit l'auteur d'un des mémoires cités, « quoique protestants, ont si bien reconnu le grand désordre de ces boissons enivrantes, qu'ils firent, il y a quelques années, une ordonnance, par laquelle ils défendent, sous des peines très-grandes, aux anglais de leur colonie, de distribuer aucunes boissons aux sauvages, qui, pendant leur ivrese, les blessaient et les tuaient aussi bien que leurs bestiaux. Quelques gens, » ajoute-t-il, « s'opposent, par intérêt, à cette défense de distribution des boissons aux sauvages ; mais il est bien plus raisonnable de suivre le sentiment de deux évêques de Québec, du séminaire de Saint-Sulpice, qui a nombre d'ecclésiastiques en Canada, et de celui de Québec, comme pareillement de tous les missionnaires et de tous les gens du pays qui sont tous de même sentiment en cela (1). »

(1) Documenta de Paris, 2ème série, vol. VI.

Ainsi se continuaient, dans la colonie, cette longue contestation qui menaçait de durer encore longtemps ; car si, d'un côté, les ecclésiastiques s^-opposaient à la vente des boissons enivrantes aux sauvages, de l'autre, les autorités civiles comprenaient autrement leurs devoirs,

La destruction de leurs bourgades -avait ébranlé la fermeté des Iroquois. Pour soutenir Schuyler, le colonel Fletcher, gouverneur de la Nouvelle-York, avait réuni quelques centaines de volontaires; mais il avait dû les renvoyer dans leurs foyers, en apprenant que les troupes envoyées à la poursuite des Français n'avaient pas été au-delà del'Hudson, et étaient en marche vers Schénectady. Il réunit les chefs agniers à Albany, leur adressa quelques reproches sur leur peu de vigilance, et finit par leur promettre des secours, pour les engager à continuer la guerre. «Ecoute, Cuyenguirago (I), » lui répondit un des orateurs, « nous sommes écrasés par les combats ; jamais nous n'avons été si cruellement frappés. Mais si toutes les colonies anglaises veulent joindre leurs armes aux nôtres, nous pouvons encore prendre possession du Canada. Si tu nous avais fourni des armes, les Français ne nous auraient pas échappés. »

Vers l'ouest, les Miamis et les Illinois, animés par le chevalier de Tonti et le sieur de la Forêt, avaient, depuis deux ou trois ans, tués plus de quatre cents iroquois des cantons supérieurs. Ces pertes multipliées avaient effrayés les Onneyouts, qui, par les conseils du père Milet, s'étaient décidés à envoyer Taréha sonder les dispositions de M. de Frontenac, au sujet de la paix. Celui-ci ne jugea pas à propos de rejeter entièrement les propositions de l'ambassadeur, dans la cramte d'enlever aux Iroquois toute espérance de paix, et de leur faire prendre des résolutions extrêmes ; il aimait mieux les laisser flotter dans cet état d'incertitude, qui paralisait les efforts des Anglais.

Une autre considération engageait le gouverneur général à ne pas rompre toute négociation avec les Iroquois ; il avait, parmi leurs chefs, des amis qui lui étaient restés attachés et cherchaient à ramener leurs cantons vers la paix. Garagonthié, fervent chrétien, vivait encore à Onnontagué ; il profitait de toutes les occasions pour rétablir la bonne intelligence entre ses compatriotes et les Français, et pour détruire l'in-

(1) Cuyenguirago, gignifie la grande Jliche ; c'était lo nom iroquois do Fletcher.

Colden, History ofthejive indian natioru.

fluence anglaise. Ce vénérable vieillard était secondé, dans ses intentions bienveillantes, par Téganissorens, regardé alors comme le premier orateur et le meilleur politique de toute l'Amérique. Retiré depuis peu parmi les iroquois chrétiens de la Montagne, Ouréouharé faisait de fréquents voyages dans son canton, et tâchait de calmer les esprits et d'inspirer des sentiments plus favorables à l'égard d'Ononthio.

Malgré l'influence qu'exerçaient ces trois hommes sur toute la nation iroquoise, les Anglais réussissaient toujours à attiser le feu de la discorde. Ils inspiraient de la défiance contre les amis de la paix, ils engageaient les chefs de guerre à se mettre en campagne, et leur promettaient des secours qui n'arrivaient jamais ; chaque année ils annonçaient de nouvelles expéditions contre Québec et Montréal. Dès l'automne de 1693, ils firent courir le bruit, parmi les Abenaquis, qu'au printemps suivant, le Saint-Laurent serait couvert de vaisseaux ; ils ajoutaient que pour éviter les inconvénients du dernier siège, ils mettraient des bordages de fer aux navires qui seraient le plus exposés à l'artillerie française.

Toutes ces promesses servaient à tenir les Iroquois en haleine, et à les empêcher de s'accommoder avec les Français. Toutefois ces rusés barbares, lors même qu'ils reprochaient à leurs alliés de manquer à leur parole, auraient été bien fâchés de les voir seuls maîtres de tout le Canada. En effet, pendant que la lutte durait entre les deux nations européennes, les Iroquois maintenaient l'équilibre entre l'une et l'autre, et étaient recherchés par les deux. Ainsi s'expliquent les fréquentes ti.Tgiversations des Iroquois et les contradictions apparentes dans leur conduite ; ils ne voulaient pas s'exposer à être écrasés eux-mêmes, en permettant qu'une des parties belligérantes fût complètement victorieuse. Ainsi, même- au plus fort de la guerre, ils savaient s'arrêter à propos et déjouer les plans des Anglais, tout en paraissant les favoriser.

Le comte de Frontenac avait, depuis longtemps, pénétré dans les vues secrètes des sauvages. Aussi, s'il se tenait toujouis sur ses gardes, à leur égard, il ne les rebutait point,, et prêtait l'oreille à leurs propositions, quand sa dignité lui permettait de s'en occuper. Par cette conduite, il réussissait aseez souvent à tirer des prisonniers de leurs mains ; il obtenait quelques mois de trêve, et procurait aux habitants le temps de s'occuper en paix des semailles et des i-écoltes. D'ailleurs, ses manières nobles et courtoises produisaient un effet remarquable sur les

députés iroquois, dont beaucoup lui restaient sincèrement attachés (1).

Au commencement de 1694, deux onnontagués se présentèrent à M. de Callières, pour lui demander si les députés des cinq cantons seraient reçus par Onontliio. « Ils le seront, s'ils se présentent, » fut-il répondu ; « mais je doute fort qu'ils osent se présenter devant leur père. » Deux mois se passèrent, et l'on n'entendait, plus parler des députés.

Enfin, au mois de mai, Téganissorens arriva à Québec, avec huit députés. Le gouverneur les reçut avec bonté, et, dans une entrevue, distingua d'une manière particulière, son ami, Téganissorens. Suivant leurs coutumes, ils attendirent au troisième jour après cette première visite, pour présenter les colliers et débiter leur harangue ; dans la salle du Conseil Supérieur s'étaient réunis, pour cette occasion, les personnes les plus distinguées de la colonie : les conseillers, les ecclésiastiques, les religieux, les officiers ; auprès des ambassadeurs, s'étaient rangés Ouréouharé, ainsi que les chefs du Saut et de la Montagne. Le calumet passa de bouche en bouche parmi les ambassadeurs et les capitaines iroquois de la colonie ; puis, sur un tapis de peau, l'on étendit les colliers dans l'ordre où ils devaient être présentés.

Onnagoga, le premier des ambassadeurs et le chef le plus accrédité du conseil iroquois, céda la place à Téganissorens, regardé, à juste droit, comme premier orateur de la nation iroquoise ; les Anglais et les Français l'écoutaient avec autant de plaisir que leurs compatriotes. «Quand je le vis et l'entendis pour la première fois, » dit Golden, « il était déjà avancé en âge. Il parlait avec tant de facilité et de grâce, qu'on l'aurait admiré partout. Il était bien fait et d'une taille élevée; et, selon moi, par les traits de son visage, il ressemblait d'une manière frappante, au buste de Cicéron. »

« Mon père Ononthio, » dit-il, «Tarélia nous a assurés, que ■si je venais ici avec deux chefs de chaque nation, tu écouterais nos propositions, et que, si les affaires ne pouvaient s'accommoder, nous aurions la liberté de retourner, en sûreté, dans notre pays. Nous nous sommes rendus à ton invitation ; nous voici sur ta natte, pour te parler de la paix, au nom des cinq nations iroquoises et de nos frères, la Grande-Flèche et Pitre Schuyler, commandant d'Orange.

« Tes prédécesseurs, permets-moi de le dire, ont donné oc-

(1) Charlevoix, vol. III.

casion à la guerre ; ils ont châtié trop rudement tes enfants, qui se sont impatientés, ont perdu la lête et ont fait des coups regrettables. Aujourd'hui, la paix m'amène ici ; et, pour te prouver que je la demande sincèrement, j'ai repris la hache que j'avais donnée à mes alliés. Ils ne la reprendront plus, parce qu'ils ont appris à m'obéir ; je ne sais si les tiens t'obéiront aussi volontiers. Ononthio, père des Iroquois, c'est à toi que nous parlons ; nous te présentons ce collier pour t'informer que nous avons adopté, comme nos enfants, Longueuil et Maricourt à la place d'Onguessa, leur père ; et, qu'en même temps, nous avons prisLeber pour notre frère. Nous les prions d'être, pour nous, ce qu'était leur père, et d'inviter Ononihio à la paix. Ils n'auront rien à craindre quand ils viendront de la part à Onnontagué.

« Et vous, Cahnaouagas et Ganeyonses, Gannassadagas (1) , que j'appelais autrefois iroquois, mais quimaintenantpriez Dieu, et êtes devenus les enfants d'Ononthio,... vous nous connaissez, vous savez quelles sont nos coutumes ; entretenez la paix des deux côtés, et arrêtez tous les sujets de brouillerie. Nous nous sommes faits la guerre, oubliez le passé comme nous l'oublions ; obéissez à Ononthio, qui veut la paix, sinon le maître de la vie vous punirait encore plus sévèrement que nous, vous qui appartenez à la prière.

« Ononthio, je te parle au nom des cinq nations. Tu as mangé nos capitaines, il ne nous en reste presque plus ; je devrais en garder du ressentiment : par ce collier, je te disque nous les oublions ; pour te prouver que je dis la vérité, nous cachons notre hache sous terre, pour qu'on ne la voie plus ; nous ne songerons plus aux morts, afin de conserver ceux qui sont encore en vie....

.... « La terre est toute couverte de sang jusques à Cataracoui, et surtout autour du fort de ce lieu ; nous retournerons la terre fort avant, et nous effacerons toutes les traces de sang ; nous nettoierons la natte de ce fort, afin que nous puissions y traiter de la paix, avec notre père, et nous y rencontrer avec lui comme nous le faisions par le passé.

« Le chemin de la paix avait disparu, obstrué par les broussailles ; les rivières n'étaient plus navigables ; les sentiers étaient embarrassés. Que le chemin soit libre jusqu'à Onnontagué ; je l'ouvre et le rend facile, par ce collier, afin que notre père, quand il voudra nous mander ses volontés, le puisse faire en

(1) Iroquois du Saut, de la Montagne et des environs de Cataracoui.

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sûreté ; ceux qui viendront de sa part seront bien reçus, et, par ce collier, je prépare une natte à Onnontagué, où le grand feu du conseil est ullumé.

«Nous étions tous dans la nuit ; on ne voyait plus le jour, tant les brouillards étaient épais : je rattache le soleil audessus de nos tètes, afin de dissiper tous les nuages, et pour que nous puissions le regarder, et jouir, à l'avenir, de la douce lumière de la paix. »

Puis, offrant quelques branches de porcelaine, il ajouta : « Pour te prouver, mon père, que je suis sincère quand je viens te demander la paix, je t'amène deux de tes neveux français et une femme qui appartient au village de la Montagne. Je ne te demande pas de renvoyer nos frères, qui sont chez toi ; mais, si quelques-uns d'entre eux veulent revenir dans nos villages, ne les arrête pas, je t'en prie; ne garde que ceux qui voudront rester ; de notre côté, nous renverrons de nos villages tous les prisonniers qui souhaiteront revenir parmi les tiens. »

« Telles furent les paroles de Téganissorens, » éc; ivait, peu après, le sieur LaMotte-Cadillac, «paroles qu'il prononça avec une grâce parfaite, qu'on ne s'attendait pas à trouver chez un peuple barbare et inculte ; il parla avec aisance et avec un sang-froid imperturbable ; il conclut son discours avec tant de modestie et de si grandes marques de respect pour le comte, que tous les spectateurs en furent ravis d'admiration (1) .

Selon les règles observées par les diplomates sauvages, chaque proposition que développait l'orateur était représentée par un collier de wampum (2), désigné sous le nom de porcelaine par les Français ; une simple branche de porcelaine dénotait la délivrance d'un prisonnier ou quelque proposition moins importante.

Le gouverneur connaissait trop bien l'étiquette des sauvages pour répondre de suite à l'orateur ; suivant eux, un homme sage doit prendre au moins trois jours pour réfléchir sur les propositions qui lui ont été faites. Mais, dans celte occasion, comme le conseil d'Onnonlagué avait témoigné à Téganissorens être pressé de savoir le résultat des conférences, M. de Frontenac, dès le lendemain, répondit solennellement aux

(1) Colden, LaPotherie, etc. Mémoire de LaMotte-Cadillac.

(2) Le wampum était formé de grains, ressemblant aux grains de chapelet. On appelait branche de porcelaine une suite de ces grains enfilés sur une corde ; un certain nombre de branches réunies prenaient le nom de collier. Le collier était plus ou moins large.

274 coims B'HisTOffiE [1694

ambassadeurs. 11 parla noblement et avec habileté ; sans entrer dans aucun engagement à Tégard des Iroquois, il leur témoigna sa bonne volonté et le plaisir qu'il aurait à vivre en paix avec eux.

L'ambassade fut retenue à Québec assez longtemps pour que l'on eût le moyen de faire les semailles dans toute l'étendue du pays. On eût dit que Téganissorens se prêtait à ce qui pouvait adoucir la condition des habitants du pays ; il se chargea de présents pour Garakonthié, et s'achemina vers son canton, dans le dessein sincère de porter les esprits à la paix. «Je ne sais, « dit Chnrlevoix, « s'il était dès lors chrétien, car il est certain qu'il l'a été, et qu'il est mort au saut Saint- Louis. »

Frontenac n'attendait cependant pas un résultat immédiat des efforts de Téganissorens, qui, aussi bien que Garakonthié. était, pour le moment, moins populaire que les chefs attachés aux Anglais ; mais il espérait qu'un peu plus tard la sagesse et la modération bien connues de ces deux hommes pourraient leur rendre leur ancien ascendant dans les conseils.

Cataracoui, ou le fort de Frontenac, tenait toujours au cœur du gouverneur. Il voulut profiter des quelques mots prononcés, à ce sujet, dans la harangue de l'ambassadeur iroquois, pour relever les retranchements qui avaient été renversés. Il prépara un convoi qui devait conduire, dans ce lieu, une garnison, des ouvriers et des munitions ; le chevalier de Crisasy fut placé à la tête des troupes qui devaient entreprendre ce voyage. Mais, au moment de partir, il reçut un ordre de désarmer. La cour avait chargé le sieur de Sérigny, et son frère, d'iberville, de lever un détachement considérable de canadiens, pour les conduire contre le fort Nelson, dans la baie d'IIudson. Si l'on ne voulait pas manquer, encore une fois, l'expédition, il n'y avait pas de temps à perdre : il fallut, en conséquence, prendre une partie des hommes qui devaient monter à Cataracoui. On donna, à Sérigny, cent vingt canadiens et quelques sauvages du saut Saint-Louis, et tous les autres furent congédiés.

Téganissorens ne réussit pas comme il l'aurait souhaité auprès de ses compatriotes. Fletcher, en apprenant que des négociaiions avaient été entamées à Québec, craignit de voir diminuer l'influence anglaise chez les Iroquois, si un traité de paix était conclu. Il invita les colonies de la Nouvelle-Angleterre à envoyer des commissaires à Albany pour promettre aux Iroquois des secours plus considérables q^ue ceux qu'on

leur avait fournis jusqu'alors. En conséquence Je cet avis, les sieurs Andrew Uamilton, gouverneur du Nouveau-Jersey. Pynchon, Sewall et Townsend, commissaires du Massachusets, Allen et Stanley, du Connecticut, se rendirent à Albany au mois d'août suivant. Ils y trouvèrent réunis, autour du colonel Fletcher, une partie des conseillers de la Nouvelle-York et les chefs des cinq nations. Dans un grand conseil, Téganissorens donna des détails circonstanciés sur son ambassade, et énuméra les propositions du comte de Frontenac. « Avez-vous fait la paix avec le gouverneur du Canada ? » demanda Fletcher aux chefs iroquois, quelques jours après. «Nous ne pouvons plus continuer la guerre, » répondirent-ils, « si nous ne recevons pas de secours. Voilà les négociations ; dis-nous ce que tu en penses. »

Après leur avoir répondu qu'il n'était pas opposé à la paix, mais que, pour lui, il ne la pouvait conclure sans la permission de son roi, Fletcher les engagea à ne pas permettre aux Fi-ançais de rétablir le fort de Frontenac. « Si vous le leur permettez, )) ajouta-t-il, «votre liberté sera détruite ; vos enfants deviendront les esclaves des Français ; je regarderai cotte permission comme la rupture de votre alliance avec nous. Si les Français essaient de s'y établir de vive force, donnez-m'en avis, et, à la tête de tous les soldats de mon gouvernement, je marcherai pour vous soutenir (1).» Cette promesse fut oubliée plus tard.

Les chefs des cinq nations s'assemblèrent à Onnontagué pour examiner les conditions de la paix, telles que les offrait M. de Frontenac : les Goyogouins et une partie des Tsonnontouans étaient prêts à les accepter ; mais presque tous les membres du conseil refusaient de consentir au rétablissement d'un fort à Cataracoui, et d'admettre tous les alliés des Français à prendre part au traité.

On permit aux amis les plus ardents de la paix de descendre à Québec pour obtenir des conditions moins dures. Les députés s'empressèrent de se rendre avant que les quatre-vingts jours de trêve fussent écoulés. A leur tête était Ouréouharé, qui avait visité son canton de Goyogouin, afin d'amener ses compatriotes à demander la paix. Ils conduisirent avec eux treize prisonniers, à qui ils accordaient la liberté. Du nombre étaient les deux frères Hertel. Le sieur de Joneaire était chargé de représenter les Tsonnontouans. Retenu chez eux pendant long-

(1) Cadwallader Colden, Bittory of the Five NtUiont, vol. I.

temps comme captif, Joncaire avait été adopté par une faniilU dont un des principaux membres était mort. Le prisonnier français s'était tellement fait estimer de la nation, qu"on l'avait élevé au rang de chef (1).

Quant il fallut entamer, avec les députés, les questions qui concernaient la paix, on reconnut qu'ils n'étaient pas autorisés à donner de réponses décisives au sujet du fort de Frontenac et des alliés des Français. Là-dessus, le comte de Frontenac les congédia, après leur avoir fait des présents ; dans son discours, il leur déclara que, s'ils acceptaient ses conditions, il les traiterait de nouveau comme ses enfants ; mais que, s'ils les rejetaient, il irait les châtier dans leur pays. Les chefs alliés, qui assistaient en assez grand nombre à cette assemblée, restèrent encore plus attachés aux Français, quand ils reconnurent que le gouverneur était fermement résolu de ne les pas oublier dans un traité de paix.

Au mois d'octobre, arrivèrent les ambassadeurs des Onneyouts, conduits par Taréha et le père Milet ; ce dernier avait enfin recouvré la liberté, après une captivité de cinq ans. Les résultats de cette députation furent à peu près nuls pour la paix ; toutefois, le gouverneur se réjouit de ce que tous ces pourparlers avaient permis aux cultivateurs de se livrer, en paix, à leurs travaux ordinaires.

Les Outaouais, qui étaient descendus en assez grand nombre, partie pour leur trafic, et partie pour assister aux conférences tenues avec les Iroquois, quittèrent Montréal vers la fin de septembre. Avec eux était un gros parti de français qui allaient faire la traite ; ils étaient sous la conduite du sieur La Motte-Cadillac, qui allait remplacer M. de Louvigny dans le commandement du fort de Michillimakinac.

Du côté de la Nouvelle-Angleterre, les Anglais avaient éprouvé des malheurs. Phipps, en rétablissant Pemquid, avait cru qu'il tiendrait en échec tous les sauvages voisins du Kinnibéki. Souvent abandonnés par les Français, les Abenaquis et les Etchemins craignaient d'être, à la fin, écrasés par les Anglais, dont le nombre augmentait rapidement ; plusieurs de leurs parents étaient retenus prisonniers à Boston, et il n'est aucun sacrifice dont un sauvage ne soit capable, quand il s'agit d'arracher un des siens à la captivité. Aussi, quelques-uns des chefs etchemins et abenaquis se laissèrent tenter à négo-

Jl) Joncaire conserra son influence sur les Tsonnontouans jusqu'à sa mort ; ses mts héritèrent de ses droit* et de son crédit parmi les Tsonnontouans.

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cier avec les Anglais. Deux d'entre eux s'étaient même engagés, dès le mois de mai, à conclure un traité de paix avec le gouverneur général de la Nouvelle-Angleterre ; Phipps s'était, en consécjuence, rendu à Pemquid pour hâter la conclusion d'une affaire si importante, et il y aurait réussi, si le sieur de Villieu, commandant de Naxoat sur la rivière Saint-Jean, n'avait rompu brusquement les négociations entamées.

Pendant que Phipps se félicitait d'avoir obtenu la tranquillilé pour son gouvernement, Villieu gagna Mataouando, chef malécite, qui s'était prononcé pour la paix^ et leva un parti de deux cent cinquante sauvages de Narantsouac, de Penlagouet et de la rivière Saint-Jean. Le parti se dirigea vers un village situé sur la rivière Oyster, à douze lieues seulement de Boston. Deux forts protégeaient le village, et, outre cela, plusieurs des maisons étaient de véritables redoutes ; les Abenaquis, les Malécites et les Micmacs se partagèrent pour attaquer le village de Piscataqua sur différents points à la fois; il fut emporté d'emblée ; cent anglais furent tués ou faits prisonniers, et environ vingt maisons furent briilées (1).

Non content de ce premier succès, Taxous, chef des Abenaquis, partit avec quarante des plus lestes de sa troupe, et alla attaquer un fort près de Boston. La résistance fut vive, mais Taxous força la place, et s'avança ensuite jusqu'aux portes de la capitale, où il causa quelque dégât. Des attaques si brusques et si hardies, faites au moment même ou Phipps se vantait d'avoir obtenu la paix, lui enlevèrent le peu de popularité qu'il possédait encore. C'était un homme honnête, mais d'un tempérament fort vif, que son éducation première n'était pas propre à corriger. Dans une contestation avec le percepteur des douanes et un capitaine de la marine royale, il se t^issa aller à une rudesse et à une violence peu convenables à sa position. Des plaintes furent portées contre lui à ce sujet, et il fut forcé de passer en Angleterre, vers la fin de novembre, afin de se disculper. Il mourut à Londres au commencement de l'année suivante (2), et fut remplacé par le lieutenant-gouverneur Stoughton.

Le gouvernement français ne laissait guère le temps de respirer aux milices canadiennes ; chez les Illinois, à Michillima-

<^l) Hutohinson, v. II ; Belknap, Hùtory of New Hampshire, v. I. Le village détruit par Villieu était dans le New-Hamçshire. Charlevoix dit que deux cent trente anglais périrent, et que cinquante ou soixante maisons furent brûlées. Holmes dit que ces nombres sont exagérés.

(2) Il était âgé de quarante-cinq ans.

278 coras d'histoire [1694

kinac. à Terreneuve, à la baie d'Hudson, partout, dans le nord de rÀmérique. on rencontrait, par petites bandes, ces vigoureux enfants de la Nouvelle-France, poursuivant les Anglais jusque dans leurs forts les plus reculés.

Avec d'Iberville et son frère, Sérigny, étaient partis cent canadiens, pour aller prendre possession des établissements de la baie d'Hudson, dont les Anglais étaient les seuls maîtres depuis plusieurs années. Les deux navires qui les portaient, le Poli et la Charente, arrivèrent à la rade du port Nelson le vingt septembre. En se réunissant, la rivière Sainte-Thérèse et celle de Bourbon forment une baie, à laquelle les Anglais ont donné le nom de port Nelson ; le fort, qui porte le même nom, est situé sur le bord de la première de ces rivières, à une demi-lieue de son embouchure (1). C'était une maison carrée à laquelle on avait attaché quatre bastions ; ces constructions étaient toutes de bois, mais bien défendues par six pierriers et cinquante canons.

Pendant près d'un mois, les glaces empêchèrent les navires français de s'approcher du fort ; ce ne fut que le vingt-liuit d'octobre qu'ils purent remonter ; le même jour, d'Iberville fit camper ses hommes à terre, et se prépara à commencer le siège. La garnison, composée de cinquante hommes, était assez nombreuse pour défendre la place ; mais le commandant était un simple marchand, qui n'entendait rien aux affaires de la guerre.

Cependant, dans les premiers jours du siège, les français éprouvèrent une perte sensible par la mort du sieur de Chateaugué (2). Ce jeune frère des deux commandants servait sur le Poli en qualité d'enseigne ; il fut tué le quatre novembre, lors<ju'il s'avançait pour empêcher les assiégés de faire une sortie. Le neuf du même mois, d'Iberville envoya sommer le gouverneur de se rendre. Cet officier, qui n'avait aucune expérience de la guerre, répondit qu'il consentait à livrer son fort, moyennant certaines conditions, que son lieutenant proposa le lendemain. Il fut réglé que les officiers anglais seraient logés dans le fort pendant l'hiver ; qu'on ne toucherait ni à leurs papiers, ni à leurs habits ; qu'à l'ouverture de la navigation, ils seraient transportés en France, d'où il leur serait permis de passer en Angleterre. Toutes ms couditions furent accordées ; la capitulation, signée le quatorze, fut observée de

(1) Charlevoix.

(2) Son nom de Chateaagué fut donné à un de ses jeunes frères.

bonne foi des deux côtés. Le lendemain, d'Iberviile prit possession de la place, et lui donna le nom de fort Bourbon.

Les provisions trouvées dans le fort suffisaient pour les besoins des français et des anglais pendant l'hiver ; malheureusement le scorbut exerça des ravages : M. de Tilly, lieutenant du Poli, neuf volontaires canadiens et dix matelots en moururent. Retenu assez longtemps par les glaces, pendant l'été de 1695, d'Iberviile ne sortit de la baie d'Hudson qu'au commencement de septembre ; ses deux navires, qui portaient une riche cargaison de pelleteries, se dirigèrent vers la France. Au fort Bourbon, restaient le sieur de la Forêt, commandant, de Martigny (I), lieutenant, soixante-quatre canadiens et six iroquois du saut Saint-Louis.

Dans l'intérieur de la colonie, l'on demeurait toujours dans le même état d'incertitude sur les dispositions réelles des Iroquois. Les négociations se prolongeaient indéfiniment, sans aboutir à aucun résultat satisfaisant. Déchirée par des divisions intestines, la Nouvelle- York n'était guère en état de s'occuper de la guerre ; au printemps de 1695, Fletcher avait été forcé de proroger l'assemblée législative, par suite de l'opposition du parti hollandais à une mesure du gouvernement, qui semblait gêner la liberté religieuse des calvinistes. Dans une session subséquente, tenue au mois de juin, il annonça aux députés que toutes les colonies étaient appelées à contribuer aux frais de la guerre et à soutenir les cinq nations dans la lutte contre les Français. Cette nouvelle ranima le courage des Iroquois, qui levèrent le masque, et montrèrent ouvertement leurs mauvaises dispositions. Après plusieurs intrigues pour débaucher leurs compatriotes du saut Saint-Louis et de la Montagne, qui furent sur le point de se laisser gagner, ils recommencèrent à se montrer autour des habitations, et à y exercer leurs cruautés et leurs brigandages ordinaires (2).

Il était inutile de s'attendre à les gagner par la patience -, déjà, depuis quelque temps, les personnes les plus sages de la colonie conseillaient au gouverneur de ne plus les ménager; M. de Pontchartrain lui promettait des secours et lui enjoignait, de la part du roi, de faire aux Iroquois la guerre la plus vive. Quant aux alliés, ils se seraient crus trahis, si, après les assu-

^1) Martigny était cousin germain d'Iberviile, le sienr NoëlJérémie (Lamoutagns) ^tait enseigne, interprète des langues sauvages, et directeur du commerce. Nous OTons de lui la " relation du Détroit et de la baie d'Hudson."

rances de protection qu'ils avaient reçues, Je gouverneur ne tournait pas ses armes contre les Iroquois.

M. de Frontenac était depuis longtemps persuadé que, pour réduire les cantons, il fallait commencer par rétablir le tort de Cataracoui ; il tenait si fortement à cette idée, que, malgré l'opposition de l'intendant et des principaux officiers de la colonie, il se décida à exécuter ce projet. On lui représenta vivement les suites dangereuses que pouvait avoir un; entreprise si hasardeuse. Les dépenses, lui disait-on, seraient fort considérables ; les troupes nécessaires pour proté^jjer les convois qu'on enverrait, seraient suffisantes pour détniiro toutes les bourgades iroquoises ; il serait impossible de ravitailler et de soutenir uu poste si éloigné. Ces considérations ne le touchèrent point. Il leva promptement cent dix hommes, dans le gouvernement de Québec et celui des Trois-Rivières, avec lesquels d se mit en route ; à Montréal, il réunit trente-six officiers, cinquante miliciens, deux cents soldats et deux cents sauvages. A leur lète, il plaça le chevalier de Chrisasy^ homme d'une grande capacité. Les préparatifs se firent avec une diligence incroyable, et, avant la fin du mois de juillet, le convoi s'était mis en marche.

Peu de jours après le départ des troupes pour Cataracoui, arrivèrent des lettres de M. de Ponicharirain ; le ministre mandait que le roi n'approuvait point le rétablissement du fort de Cataracoui, et qu'il fallait y renoncer pour le moment. 11 était trop tard pour contremander l'expédition. « Le détachement était parti quelques jours avant la réception de votre lettre, » répondait le gouverneur : « le désistement de cette entreprise^ dont les principaux chefs des Outaouais avaient été témoins oculaires, aurait tellement décrié les Français dans leur esprit, par les fortes idées qu'ils auraient conçues de notre faiblesse, ou de l'envie que nous aurions de renouer la négociation avec l'ennemi, que cela aurait été capable de les aliéner entièrement de nous, ou de les faire songer à faire leur paix sans notre participation.... Cette expédition s'est faite heureusement, à très-peu de frais et en peu de temps. Nous n'y avons pas perdu un homme, et, en huit jours, on a trouvé le moyen de refaire, de pierres, les brèches du fort, sans qu'il en ait coûté un sou au roi.

« On voulait, » ajoute-t-il, « que j'allasse, cette année, avec toutes nos troupes^ nos habitants et nos alliés, enlever Onnontagué. Je ne l'ai pas jugé à propos : premièrement, parce que je n'avais pas de forces suffisantes pour cela ; en second lieu,

pour ne pas laisser le pays dégarni, exposé aux courses des Anglais, qui pouvaient fondre sur Montréal par Chambly ; troisièmement, par l'inutilité d'une entreprise qui n'aboutissait qu'il brûler des cabanes, les sauvages ne pouvant manquer de se retirer dans le bois avec leurs l'amilles. L'exemple de ce qui est arrivé après l'expédition de M. de Denonville chez les Tsoniiontouans, justifie assez ce que je dis, et fait connaître que la destruction d'un village iroquois n'est pas ce qui nous délivrera de leurs incursions.

» Le moyen le plus facile pour en venir à bout, est de continuer à les tourmenter et inquiéter si fort, par de continuels partis, qu'ils n'osent sortir de chez eux, ce que le rétablissement du fort de Frontenac nous mettra en état d'exécuter. «

Malgré les nombreuses raisons qu'apportaient les contradicteurs de M. de Frontenac, l'on ne put s'empêcher de reconnaître qu'il avait raison. Gataracoui offiait un lieu de refuge aux chasseurs et aux traitants français, ainsi qu'aux sauvages alliés ; il leur assurait la liberté de naviguer et de commercer sur toute l'étendue du grand lac Ontario ; il formait la première étape de celte voie militaire et marchande, que, de poste en poste, la France devait prolonger depuis Montréal jusqu'au golfe du Mexique, le long des grands lacs et du Mississipi. Du fort de Frontenac, une bonne garnison menaçait les points les plus importants de la confédération iroquoise, surveillait quatre des cantons, et occupait le centre de leurs terres de chasse. Un corps de troupes, lancé au milieu des bourgades ennemies, ne pouvait leur causer beaucoup de mal, s'il n'était plus fort et mieux organisé que ne l'avait été la petite armée de M. de Denonville.

La meilleure preuve que le comte de Frontenac, en établissant ce fort, avait frappé les Iroquois et les Anglais au point le plus sensible, c'est que les uns et les autres se reprochèrent mutuellement les malheurs qui allaient en résulter pour la cause commune. Les premiers envoyèrent promptement des courriers à Fletcher pour l'informer de ce qui venait de se passer. «Les Français ont rallumé leur feu, à Gataracoui,» lui mandaient-ils : «ils réparent les murs qui avaient été brisés. Cayenguirago, tu nous a promis des secours : envoie-nous cinq cents de tes guerriers ; confie-leur quelques gros fusils, que nous traînerons par terre, quand nous ne pourrons plus les porter sur nos canots. »

Fletcher se hâta de monter à Albany, où il arriva au mois de septembre. S'adressant aux chefs des cantons, il leur lit

de sévères rej)roclies. «Vous avez dormi, » leur dit-il, «pendant que les Français venaient s'emparer de Cataracoui. 11 aurait été beaucoup plusfacilepourvousde les empêcher d'y allumer leur feu que de les forcer aujourd'hui à l'éteindre. Et comment pourriez-vous réussir à y porter des canons, au milieu des bois et de mille autres difficultés. Tout ce que je vous puis conseiller, est d'investir la place et d'empêcher les convois d'y arriver. » Ce discours, peu encourageant, fut suivi d'une distribution de poudre et de plomb faite aux guerriers. Colden déclare franchement que les Français obtinrent un grand avantage, en prenant possession de Cataracoui ; événement que, selon lui, les cantons auraient pu prévenir, s'ils avaient eu parmi eux quelque officier nommé par le gouvernement provincial et capable d'aviser les sauvages dans les circonstances importantes. «Chez les Français,» remarque Colden (1), «les officiers des troupes régulières sont obligés de demeurer, chacun son tour, parmi les sauvages, tandis qu'à la Nouvelle-York, les capitaines des fusiliers vivent dans la paresse et le luxe, comme des moines militaires. »

Quarante-huit soldais furent laissés pour la garde de Cataracoui. La conduite du chevalier de Chrisasy lui attira les éloges des ennemis mêmes de l'entreprise. En quinze jours, il conduisit son détachement à Cataracoui, rétablit le fort et reprit la route de Montréal, qu'il atteignit sans accident. Avant de quitter Cataracoui, il envoya à la découverte quatre-vingts sauvages, divisés en petites bandes. Quarante d'entre eux traversèrent le lac, et s'avancèrent du côté d'Onnontagué jusqu'à la rivière de Chouaguen. S'étant cachés dans les broussailles près du rivage, ils virent aborder trente-quatre canots iroquois. Ceux qui les conduisaient s'entretenaient de la visite qu'ils allaient rendre aux français de Montréal, et à leurs frères du saut Saint-Louis. Les autres partis, envoyés par M. de Chrisasy, rapportèrent, de leur côté, que beaucoup d'iroquois étaient en campagne. Ces rapports furent aussitôt envoyés au gouverneur de Montréal, qui eût le temps de mettre ses postes à l'abri d'un coup de main, pendant que M. de Frontenac se hâtait de jeier un corps de huit cents hommes dans l'île Perrot.

Ces précautions n'empêchèrent pas les ennemis de s'avancer jusqu'à l'île de Montréal, où ils tuèrent quelques habitants. Dès que le comte de Frontenac en eut été informé, il partagea ses soldats par petites bandes, qu'il répandit de côté et

(1) Bùtory of the Five Nations.

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d'autre, afin de protéger les moissonneurs. Cette mesure empêcha les Iroquois de ravager les campagnes, comme ils se l'étaient proposé. Une de leurs bandes s'était avancée derrière Boucherville ; et, de l'orée des bois, elle épiait soigneusement toutes les occasions de tomber sur ceux qui travaillaient aux champs. LaDurantaie fut envoyé pour les déloger ; avec des volontaires canadiens, quelques soldats choisis et dix ou douze sauvages, il descendit jusqu'à Sorel, remonta la rivière de Richelieu et tomba tout à coup, par les derrières, sur les bandes des Iroquois. Surpris par cette attaque imprévue, ceux-ci, quoique nombreux, lâchèrent pied et s'enfuirent, laissant sur la place des morts et des blessés. Pendant le reste de la campagne, les ennemis tentèrent quelques autres surprises, mais avec fort peu de succès.

Dans les pays de l'ouest, les Iroquois avaient été assez nui^ traités par les alliés, que LaMotte Cadillac avait lancés con|P eux. Les Iroquois, pour se venger, marchèrent contre les Miamis de la rivière Saint- Joseph, pour les forcer à se déclarer contre les Français. Par bonheur, de Courtemanche se trouvait dans la bourgade avec quelques canadiens, lorsque les Iroquois s'approchèrent, il soutint si vigoureusement les Miamis, que les ennemis, peu préparés à une semblable résistance, furent complètement défaits et obligés de fuir en désordre.

Comme la force n'avait point réussi, les Iroquois eurent recours aux négociations. Parmi les Hurons-Tionnontatés, était un chef nommé le Baron par les Canadiens ; c'était un intrigant qui n'aimait point les Français, et dont ceux-ci ne se défiaient pas assez. Depuis quelque temps, il négociait avec les Iroquois ; mais il cachait si habilement son jeu, que personne ne se doutait de ses machinations. Pendant que le Baron descendait, cette année, avec les députés des nations alliées pour protester de son attachement à Ononthio, son fils, avec trente guerriers, allait conclure un traité avec les Tsonnontouans, et trouvait le moyen d'inclure les Outaouais. En découvrant cette trame si adroitement ourdie, LaMotte essaya de la rompre ; les Outaouais se désistèrent de leur projet, mais le Baron leva le masque et se déclara ouvertement en faveur du traité.

Les députés, qui descendirent de Michillimakinac, se plaignirent fortement de la cherté des marchandises qu'on leur envoyait, et laissèrent entrevoir qu'ils n'étaient pas disposés à continuer la guerre. Répondant au premier point, M. de Frontenac leur laissa comprendre qu'ils seraient satisfaits sur cette matière • mais, quand il en vint au second article, il leur

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témoigna avoir pitié de leur aveuglement, qui les empêchait d'apercevoir leur propre intérêt. «J'aurais été,» leur dit-il, « fort satisfait de voir mes enfants se joindre à moi pour venger le sang de mes frères ; mais je continuerai la guerre ^.ans eux. Qu'ils fassent ce qu'ils voudront ; mais qu'ils se souviennent bien de cet avertissement. Les Iroquois veulent les détruire, et, pour y réussir plus facilement, ils veulent séparer les enfants de leur père. » Les Outaouais et les Nipissingues s'excusèrent de leur mieux, et promirent de rester attachés à la cause des Français ; mais le chef huron renferma au dedans de lui-même son mécontentement, et se contenta de répondre qu'il n'était chargé d'aucune parole de la part de sa nation (1).

(1) Documents de Pari». Réoit des événements les plus remarquables. 94-95,

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