‹ Cours d'histoire du Canada (volume 2)Chapitre 30 sur 86 · CHAPITRE VINGT-CINQUIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE VINGT-CINQUIÈME

Les anglais de la Caroline essaient de gagner les Chactas — Prise de Saint-Jean de Terreneuve par M. de Saint-Ovide — Préparatifs des Anglais contre la colonie — M. de Ramezay marche contre eux, sans produire beaucoup d'effet— On répare les fortifications de Québec — Mauvais succès de l'entreprise d'Ailleboust de Menteth à la baie d'Hudson — Nouvel armement k Boston — Prise de Port-Royal — Quelques succès à Terreneuve — Saint-Castin lieutenant en Aoadie — Précautions que prend M. de Vaudreuil contre les Iroquois — Zèle des sauvages chrétiens — L'armée de terre, commandée par Nicholson, rebrousse chemin — Naufrage do la flotte anglaise aux Sept-Iles — Notre-Dame-des-Victoires — Les habitants de Québec contribuent à l'augmentation des fortifications de la ville — Entreprise des Outagamis contre Détroit — Ils sont assiégés et presque tous massacrés — Traité d'Utrecht.

Vers cette époque, les Français et les Anglais se faisaient une guerre, tantôt sourde, tantôt ouverte, dans toutes les parties de l'Amérique du nord. La Louisiane, colonie encore trèsfaible, et oîi il n'y avait que deux ou trois établissements, excitait déjà la jalousie des Anglais de la Caroline. M. d'Artaquetle, commissaire ordonnateur dans le gouvernement de ce pays, apprit que la reine d'Angleterre avait envoyé de grands présents aux Chactas, amis et voisins des Français, pour obtenir un passage sur leurs terres pour les troupes qu'on voulait envoyer vers le Misslssipi.

D'autre part, les Français étaient les agresseurs du côté de Terreneuve. Pendant l'hiver, M. de Saint-Ovide, lieutenant du roi à Plaisance, proposa à M. de Subercase, alors gouverneur de cette place, de prendre les forts de Saint-Jean, où étaient les magasins des établissements anglais dans l'île (1). Il offrait de faire cette conquête à ses propres frais, si on voulait le lui permettre. Après que son projet eut reçu l'approbation du gouverneur, Subercase rassembla cent vingt-cinq hommes, sauvages, habitants et matelots, auxquels se joignirent quarante-quatre soldats. Ce petit parti se mit en marche sur les neiges, le quatorze décembre 1708 ; le vingt, il arriva au fond de la baie de Sainte-Marie, où ils traversèrent un bras de mer de quatre à cinq lieues de large, sur clés chaloupes qu'avait envoyées M. de Costebelle ; et, le dernier jour de l'année, ils arrivèrent à cinq lieues de Saint-Jean, sans que les Anglais les eussent découverts.

(1) Charlevoix.

Comme l'expédition ne pouvait réussir que par surprise, avant que de pousser plus loin, ils préparèrent promptement ce qui était nécessaire pour. attaquer les forts en arrivant. Dès le lendemain, premier jour de l'année 1709, les Français s'avancèrent de grand matin ; Saint-Ovide, quoique découvert à trois cents pas du fort, s'élança par la porte du chemin couvert que, heureusement pour lui, la garnison avait oublié de fermer. Ils s'emparèrent facilement du grand fort, et du fort des habitants, où six hommes s'étaient renfermés ; un troisième fort, plus petit, situé de l'autre côté, à l'entrée du port, fut sommé de se rendre. Le commandant demanda vingt-quatre heures pour se décider ; on les lui accorda, et ce terme écoulé, il se rendit, quoiqu'il eût quatre-vingts hommes, des vivres pour plusieurs mois, et une assez belle artillerie de gros canons.

Maître de Saint-.lean, Saint-Ovide dépêcha un exprès à M. de Costebelle pour l'informer de l'heureux succès de son entreprise ; le gouverneur manda à Saint-Ovide de démanteler les forts, et de retourner à Plaisance vers la fin de mars. Saint- Ovide ne demandait que cent hommes pour conserver les forts de Saint-Jean, et achever la conquête de l'île, et ce fut avec chagrin qu'il se vit condamné à perdre le fruit de ses victoires. 11 s'embarqua cependant avec une partie de ses prisonniers sur une frégate que lui avait envoyée M. de Costebelle, et rapporta à Plaisance un butin considérable (1).

Tant d'échecs faisaient comprendre aux Anglais qu'ils obtiendraient difficilement la paix, si les Français demeuraient les plus forts dans l'Amérique du nord. Leurs pêcheries, qui étaient l'école où se formaient leurs matelots, étaient menacées, et le commerce de la Nouvelle-Angleterre souffrait beaucoup des attaques que lui suscitaient les Français.

Le sieur Vesche, qui, en 1705, avait visité Québec sous le prétexte de négocier un échange de prisonniers, avait, en remontant le Saint-Laurent, sondé tous les passages difficiles. Muni de nombreux renseignements, il avait présenté à la reine d'Angleterre un ample mémoire, dans lequel il montrait la facilité de conquérir le Canada, et les avantages que l'Angleterre pourrait retiçer de cette conquête. Après avoir obtenu l'approbation des ministres, il passa d'Angleterre à Boston et à New-York, et pressa la levée des troupes qui devaient attaquer la colonie française du côté de Montréal. Comptant peu

(1) Charlevoix.

sur le succès de leurs armes, s'ils n'étaient soutenus par les nations sauvages, accoutumées à la guerre des bois, les Anglais conclurent, à Oniionlagué, un traité avec quatre des cantons iroquois, où la guerre fut de suite chantée contre les Français ; les Tsonnontouans seuls refusèrent d'y prendre part, et demeurèrent tranquilles. Ces préparatifs avaient été conduits fort secrètement par Abraham Schuyler, frère du commandant ; le marquis de Vaudreuil les ignorait complètement, lorsqu'il en fut informé par une lettre du Père de Mareuil, missionnaire à Onnontagué (i). Ce religieux venait de recevoir de son supérieur l'ordre de quitter sa mission. Ne* pouvant plus rentrer au Canada, parce que des partis ennemis l'infestaient, il fut forcé de se rendre à l'invitation d'un hollandais, parent du colonel Schuyler, qui lui offrait une retraite à Âlbany. De là il passa à New- York, et put remarquer tous les préparatifs qu'on faisait, pour une expédition contre le Canada.

Il en donna avis à M. de Vaudreuil, qui, avec un nombre d'officiers, et les meilleurs soldats qui- se trouvaient à Québec, monta à Montréal au mois de janvier pour être plus à portée d'avoir des nouvelles certaines, et de s'opposer à une attaque subite. Il donna ordre de tenir les troupes et les milices prêtes à marcher au premier signal ; en même temps, il envoya un parti de deux cent cinquante hommes vers le lac Chnmplain, sous la conduite de Rouville. Cet officier ne rencontra point l'ennemi, et revint à Montréal sans avoir rien fait.

En effet, les Anglais avaient résolu de chasser les Français du Canada, de l'Acadie et de Terreneuve. Pour cela, cinq régiments des vétérans de Marlborough allaient être envoyés d'Angleterre ; douze cents hommes levés dans le Massachusets, et le Rhode-Island se joignaient à eux pour attaquer Québec. Quinze cents anglais, levés dans la Nouvelle- York et les provinces voisines, et soutenus par un gros corps de sauvages, devaient pénétrer dans la colonie française par le lac Champlain. Tout était prêt en Amérique, et, en Angleterre, les troupes étaient sur le point de s'embarquer, quand on apprit qu'une victoire, remportée sur les Portugais par Philippe V, avait complètement dérangé leurs plans.

Deux mois après, on sut que les Anglais, accompagnés d'un grand nombre diroqnois et de mahingans, étaient arrivés jusqu'au lac Champlain. M. de Vaudreuil se décida enfin à permettre à M. de Ramezay, gouverneur de Montréal; de marcher

(1) Mort en 1742 au ooUége de Louis-le-Grand.

contre eux. Il lui donna, pour cette expédition, quinze cents hommes, qui partirent de Montréal le vingt-huit juillet. L'avantgarde, conduite par M. de Montigiiy, capitaine, était composée de cinquante frimçais et de deux cents abenaquis ; elle était soutenue par cent canadiens sous les ordres de Rouville. Après eux marchaient cent soldats des troupes du roi, commandés par M. de la Chassaigne. M. de Ramezay conduisait ensuite cinq cents canadiens, distribués en cinq compagnies, sous les ordres des sieurs de Saint-Martin, des Jordis, de Sabrevois, de Ligneris et des Chaillons. Les iroquois du saut Saint-Louis et de la Montagne formaient l'arrière-garde avec des outaouais et des nipissingues, et étaient placés sous les ordres de Joncaire. En trois jours, l'armée avait parcouru quarante lieues, et si elle se fût de suite portée vers l'ennemi, elle l'aurait indubitablement surpris. Mais M. de Ramezay n'était pas aimé, de là des difficultés entre le chef et les officiers qui firent échouer une entreprise dont on pouvait attendre une issue plus heureuse. Après une escarmouche près de la pointe à la Chevelure, dans laquelle l'avant-garde mit en déroute un détachement de cent dix-sept hommes que les Anglais avaient jetés en avant, on apprit de quelques prisonniers qu'un corps considérable était fortement retranché au fond du lac, à l'entrée de la rivière du Chicot. Ils s'y étaient arrêtés au nombre de deux mille, tant européens que sauvages, pour faire des canots et des bateaux, au moyen desquels toute l'armée espérait passer le lacjusqu'au portage de Ghanibly; ils se rendraient maîtres du fort, et iraientattaquer Montréal. Dans l'intérêt de leur nation, les iroquois chrétiens, aussi bien que les infidèles, s'étaient depuis plusieurs années entendus pour empêcher que ni les Français, ni les Anglais, n'eussent la supériorité dans la lutte entre les deux nations. Par ce moyen, les cantons s'assuraient une importance qu'ils n'aurctient pu acquérir autrement, et obligeaient les Anglais et les Français à les ménager (1).

Déjà, plusieurs fois, les généraux français avaient eu à se plaindre des iroquois chrétiens. Dans la circonstance présente, ces sauvages déclarèrent qu'ils étaient d'avis de ne pas aller plus loin, et qu'il valait mieux défendre les postes avancés que d'aller chercher un ennemi fortement retranché, et qui, facilement, recevrait des renforts d'Albany et de Schenectady. Le conseil fut assemblé pour prendre cette proposition en considération, et il fut résolu de retourner à Montréal. De leur côté,

(l; Lettre de M. de Ramezay à M. de VaudreuU, 19 octobre 1709.

les iroquois infidèles amusèrent les Anglais, et firent si bien que leurs troupes s'en retournèrent sans avoir tenté de traverser le lac Champlain. Quelques iroquois se vantèrent plus tard d'avoir, en cette occasion, fait périr un grand nombre des soldats de Nicholson. Ces sauvages faisaient la chasse aux bêtes fauves, très-abondantes dans les environs. Dans la rivière du Chicot, qui fournissait de l'eau à l'armée anglaise, ils jetèrent une masse de peaux ; les eaux se corrompirent et causèrent de graves maladies dans l'armée anglaise.

Après avoir pourvu à la défense du fort de Chambly et de la ville de Montréal, M. de Yaudreuil retourna à Québec, où l'on réparait les retranchements, et l'on se préparait à soutenir un siège. L'ingénieur', M. LeVasseur, bâtit un nouveau mur en dehors de l'ancien, qui tombait en plusieurs endroits. On avait rapporté que huit vaisseaux anglais arrivaient par le fleuve pour attaquer Québec. Par bonheur, la nouvelle se trouva fausse ; mais on continua de se préparer, et les habitants montraient beaucoup d'empressement à secourir la ville.

La joie qu'on avait éprouvée dans la colonie en apprenant la retraite de l'armée anglaise fut troublée par la nouvelle du mauvais succès d'une entreprise du sieur d'Ailleboust de Meiiteth sur le fort de Saint- Anne, dans la baie d'Hudson. Cet officier, par sa témérité, avait attiré ce malheur sur les armes françaises; il s'était approché du fort sans l'avoir préalableTnent fait reconnaître. Il fut tué à la première décharge ; privé de son chef, son petit parti retourna en Canada sans avoir pu réussir dans cette entreprise. Cet échec semble avoir attiré une réprimande de M. de Pontchartrain, ministre, à M. de- Yaudreuil, que l'on accusait d'imprudence parce qu'il avait permis cette expédition, et qui, dans une lettre au ministre, Itâche de se disculper: « Le fort de Sainte-Anne de Quitchitchouan, » dit-il, « n'est pas imprenable ; le sieur de Manteth avait de bons hommes, et des vivres pour quatre mois ; il a été jusqu'à la palissade sans être découvert ; il a échoué où mille autres auraient réussi. ))

De fort bonne heure, l'année suivante, l'on apprit à Québec que l'Acadie était de nouveau menacée, et qu'à Boston étaient arrivés six navires de guerre avec une galiotte et des troupes de débarquement pour assiéger Port-Royal ; cette flotte, après avoir pris Port-Royal, devait venir faire le siège de iluébec. Quoique les flibustiers se fussent retirés des côtes de l'Acadie, les habitants de Boston comprenaient que ces ennemis pouvaient revenir, et qu'ils trouveraient toujours du

secouis et un lieu de refuge dans les ports de l'Acadie. De son côlé, M. de Siibercase cherchait à attirer les flibustiers dans sa province, et s'en servait utilement pour attaquer le commerce anglais, qui, par là, était grandement dérangé. Mais il ne put soutenir ce projet ; les fl:ibustiers se retirèrent, et peu après il fallut songer à soutenir le siège de Port-Royal.

Au mois d'août de l'année 1710. un vaisseau anglais de soixante canons et plusieurs petits navires bloquèrent le Port- Royal ; le cinq octobre suivant, cinquante-un bâtiments anglais, vinrent mouiller devant le port. Tous étaient sous les ordres du général Nicholson, qui commandait les forces anglaises en Amérique, et qui, le lendemain, fit opérer le débarquement de ces troupes. Sul>erease comptait peu sur sa garnison, faible et découragée, à la vue de l'armée nombreuse des Anglais. Elle ne renfermait que trois cents hommes effectifs, tandis que l'armée de Nicholson contenait trois mille cinq cents soldats ; aussi les désertions furent nombreuses pendant les quelques jours que dura le siège. 11 devenait impossible de garder Port-Royal avec les faibles ressources qui restaient au commandant de la place ; les articles de la capitulation furent facilement arrêtés, et, le seize, la garnison sortit du fort, au nombre de cent cinquante hommesexténués, avec armes et bagages(l). M.deSubercase, n'ayant p<iint de moyen de transporter l'artillerie, la vendit aix Anglais pour acquitter les dettes du roi ; et, dès le lendemain, Nicholson fut obligé de distribuer des vivres aux assiégés ; il s'aperçut alors que, s'il eiit attendu quelques jours, la famine les aurait forcés de se rendre à discrétion. Subercase et sa garnison purent passer en France sur des vaisseaux anglais que leur fournit Nicholson.

Le nom d'Annapolis-Royal fut donné à Port-Royal, en l'honneur de la reine Anne d'Angleterre ; et, depuis ce temps, le drapeau anglais n'a jamais cessé de flotter sur les eaux du bassin de Port-Royal. Nicholson y laissa une garnison suffisante qu'il plaça sous les ordres du colonel Yetch, et rentra à Boston avec la flotte et l'armée.

Du côté de Terreneuve, les armes françaises furent plus heureuses. Un habitant de Plaisance, nommé Gaspard Bertrand, homme brave et expérimenté, conduisit un parti de guerre contre Carbonnière, le seul poste qui n'avait pas été pris par les Français. Arrivé à la baie de la Trinité, dans le

(1) M. de Subercase, dans sa lettre à M. de Pontohartradn du 26 octobre ITlO.prétend qu'il y en avait 51.

voisinage de Carbonnière, Bertrand découvrit une frégate anglaise de trente eaiions, etportant cent trente hommes d'équipage. Vingt-cinq français, montés sur des chaloupes, l'abordèrent en plein jour. Bertrand monta le premier à l'abordage ; il fut vailiammient secondé, et força les Anglais à se réfugier entre les deux ponts ; mais, ayant voulu les forcer en ce lieu, il fut tué. Un jeune homme, nommé Dacarette, le remplaça, et contraignit les Anglais à se rendre. Peu d'heures après, deux corsaires anglais, fortement armés, vinrent canonner la prise des Français ; Dacarette, se trouvant trop faible pour leur résister, mit les voiles au vent, sortit de la baie, et fut bientôt loin au large.

Comme il était déjà arrivé plusieurs fois, par rapport à i'Acadie, la capitulation de Port-Royal avait été faite en termes si équivoques que les deux signataires ne la comprenaient pas de la même manière. Nicholson et de Subercase envoyèrent au marquis de Vaudreuil, le premier, le sieur Livingston, le second, le baron de Saint-Caslin, atin de lui communiquer les articles dont ils étaient convenus. Nicholson déclara que, suivant le traité, toute l'Acadie, excepté ce qui était à la portée du canon de Port-Royal, ainsi que tons les habitants, demeurait à sa discrétion, et serait traité comme il l'entendrait. Que, si les français et les sauvages continuaient leurs hostilités directement ou indirectement contre les habitants de la Nouvelle- Angleterre, il traiterait de la même manière les habitants de l'Acadie ; il proposait aussi un échange de prisonniers (1).

M. de Vaudreuil envoya au colonel Nicholson les sieurs de Rouville et Dtspuys pour traiter de l'échange des prisonniers, proposé par le commandant anglais ; il était bien aise de fournir à ces deux officiers le moyen de connaître le pays où ils auraient occasion, dans la suite, de faire la guerre.

En attendant les ordres de la cour, il nomma M. de Saint- Casiin son lieutenant en Acadie ; le baron commandait déjà à Penlagouet, dans le pays des Âbenaquis. Le gouverneur recommanda en même temps à Saint-Castin d'entretenir les habitants dans la fidélité au roi de France. En effet, les Acadiens étaient harcelés par Vetch, qui voulait les engager à se déclarer sujets de l'Angleterre. De leur côté, les sauvages voisins de l'Acadie paraissaient un peu refroidis depuis la prise du Port-Royal, et semblaient disposés à cesser les hostilités contre les Anglais. Seule, la religion les retenait encore atta-

(1) lettre de Vaudreuil à Pontchartrain, 25 avril 1711.

elles aux Français, car ils craignaient, en brisant avec la France, de se voir privés de leurs missionnaires. Aussi, pour les maintenir dans leur fidélité, le gouverneur fit partir, sur les neiges, deux français et deux sauvages qui portèrent des lettres aux missionnaires de ces quartiers, 11 les exhortait à redoubler leur zèle pour maintenir les français et les sauvages dans leurs bonnes dispositions envers la France (1). C'était surtout au père Rasle, jésuite, et à M. Gaulin, prêtre du séminaire de Québec, que s'adressaient ces lettres.

Pendant que ces démarches avaient lieu du côté de l'Acadie, le gouverneur-général s'occupait d'obtenir des secours contre les Iroquois, qui paraissaient ébranlés par les sollicitations des deux frères Pitre et Abraham Schuyler. Il dépêcha à Michillimakinac des personnes qui avaient du crédit auprès des alliés, pour les engager à descendre à Montréal, en cas de nécessité. Quant aux cantons, il ne crut mieux faire que d'y envoyer le baron de Longueuil. lieutenant du roi à Montréal, qui s'était offert d'aller traiter avec eux. En acceptant son offre, le général lui adjoignit Joncaire et la Chauvignerie.

M. de Longueuil fut bien reçu à Onnontagué, et M. de Joncaire à Tsonnontouan ; ils amenèrent à Montréal des députés de ces deux cantons. Ceux-ci déclarèrent franchement que les Iroquois, puissamment sollicités par les Anglais, penchaient fortement de leur côté, et qu'ils croyaient que les Français succomberaient sous les immenses préparatifs qui se faisaient.

En effet, le gouverneur fut bientôt instruit que le Canada allait être assailli par terre et par mer. Il nianda au sieur de Beaucour de presser les travaux de fortification qu'il avait commencés à Québec; il envoya partout l'ordre de lenirles troupes et les milices prêtes à marcher au premier signal (2).

LeGardeur, de Saint-Pierre et Tonti, qui avaient été envoyés aux nations supérieures, arrivèrent à Montréal pendant que M. de Vaudreuil s'y trouvait ; ils étaient accompagnés de quatre à cinq cents sauvages, descendus pour offrir leur assistance au gouverneur-général. Ces secours arrivaient à propos, car M; de Costebelle mandait à M. de Vaudreuil, qu'une flotte considérable, assemblée à Boston pour aller faire le siège de Québec, allait bientôt mettre à la voile. Un onnontagué, envoyé par Téganissorens à M. de Yaudreuil, confirmait à peu près ces nouvelles ; il disait que la flotte anglaise était partie

(1) Lettre de Vandreuil à Pontchartrain, I2) Lettre de Vaudreuil à Pontchartrain.

de Boston ; qu'on tenait à Albany deux cents bateaux, qu'on y en attendait encore cent autres, qui devaient porter les troupes destinées à attaquer Montréal ; qu'Abraham avait parcouru tous les cantons, atin de les engager à prendre les armes contre les Français (1).

Les Iroquois, qui avaient 'accompagné le baron de Longueuil et Joncaire, furent avertis que le gouverneur était forcé de détacher des partis de guerre contre Albany, puisque les Anglais s'étaient déclarés contre lui ; mais que, pour eux, ils ne devaieut point s'alarmer, et qu'ils n'avaient rien à craindre. Un grand festin de guerre fut donné, le iendemain, à tous les sauvages domiciliés, et à tous les alliés qui se trouvaient à Montréal. Huit cents guerriers étaient présents ; Joncaire et la Ciiauvignerie levèrent la hache les premiers, et chantèrent la guerre au nom d'Ononthio. Les iroquois du saut Saint- Louis, et ceux de la Montagne, qui s'étaient réunis à ceux du saut au Récollet, répondirent avec applaudissement. Les sauvages des environs de MichiUimakinac, qui étaient presque tous infidèles, et qui, au moyen des Iroquois, avaient commencé à lier commerce avec les Anglais, n'osaient les imiter ; mais vingt hurons du Détroit, tous chrétiens, ayant pris la hache, les autres furent encouragés à les suivre, et assurèrent le gouverneur qu'il pouvait disposer d'eux (2). Comme la saison était déjà avancée, M. de Vaiidreuil se contenta d'en garder quelques-uns de chaque nation, et renvoya les autres dans leur pays.

Les sauvages chrétiens du saut Saint-Louis, du saut au Récollet, de Bécancour, de Saint-François, et même du pays des Abenaquis, se prêtèrent de bonne grâce à tout ce que leur demanda le gouverneur. L'attachement des sauvages convertis à la France frappa tellement M. Raudot, père, qu'il disait au pèredeCharlevoix: «Je n'ai jamais si bien compris, qu'en cette occasion, de quelle importance il est dans une colonie d'avoir, auprès des naturels du pays, des personnes capables de gagner leur estime et leur affection ; ce qui ne se peut faire, si on ne les attache par le lien de la rehgion (3).

Lorsque M. de Vaudreuil retourna à Québec, il trouva que M. de Beaucourt avait soigneusement exécuté ses ordres ; la capitale était en état de soutenir un siège.

(1) Lettre de Vaudreuil à Pontchartrain.

(2) Lettre de M. de Vaudreuil à M. de Pontehartrain.

(3) Charlevoix, Histoire de la Nouvelle-France, liv. XIX.

Vers la fin de septembre, l'équipage d'un petit bâtiment, qui venait de la pêche, annonça l'arrivée de la flotte anglaise dans la baie de Gaspé. Ainsi l'orage grondait des doux côtés à la fois. Après avoir assisté à une réunion des gouverneurs des colonies anglaises à New-London, Nicholson s'était rendu à Albany, où les troupes de la Nouvelle-York, du Connecticut et du Nouveau-Jersey se réunirent avec mille palatins (1), et environ huit cents iroquois. Il prit le commandement général de cette armée, qui renfermait plus de quatre mille ; sous ses ordres servaient les colonels Schuyler, Whiting et Ingoldsby. Yers le commencement de septembre, Nicholson fit avancer ses troupes vers le Canada. On forma, à Montréal, un détachement pour aller observer l'ennemi du côté de Chambly ; la conduite en fut confiée au baron de Longueuil, dont la valeur et la prudence étaient généralement reconnues. Avant de partir de Montréal, il reçut des mains de M. de Belmont, grand vicaire, un drapeau autour duquel la célèbre recluse, mademoiselle LeBer, avait brodé une pi'ière à la sainte Vierge.

Peu après être arrivé à Chambly, il apprit que l'armée de Nicholson avait rebroussé chemin ; que les forts sur la route avaient été brûlés, et leurs magasins détruits. On ne savait à quoi attribuer cette retraite subite ; mais, comme elle était très-avantageuse au Canada, elle ranima les espérances ; les troupes et les milices de Montréal descendirent au secours de Ouébec, où elles arrivèrent gaiement, montrant de l'impatience pour la venue de la flotte anglaise. C'était des gens joyeux, qui, le Jour, étaient occupés à des travaux de fortifications autour de la ville, et la nuit, se divertissaient avec tant de bruit qu'ils troublaient le repos des citoyens de Québec (2).

Animé par le succès de l'expédition contre Port-Royal, Nicholson repassa en Angleterre, afin d'y solliciter des secours assez considérables pour réduire le Canada. Le ministère se montra favorable à sa demande, et fit préparer un armement proportionné à l'importance de l'entreprise. Nicholson arriva à Boston au mois de juin 1711, et communiqua aux colonies du nord les instructions de la cour, qui désirait que l'on

(1) Le colonel Robert Hunter, nommé gouverneur de la Nouvelle-York, avait conduit dans cette colonie deux mille sept cents allemands qui avaient été forcés de laisser le Palatinat l'année précédente, et s'étaient réfugiés en Angleterre. Quelques-uns demeurèrent à New-York ; d'autres passèrent dans la Pennsylvanie ; le reste s'établit dans le pays des Iroquois, sur les bords de la rivière Mohawk. On les connaît dans la suite sous le ftom de Palatins. Ils se trouvaient ainal placés de manière à pouToirfacilement porter secours dans la guerre.

(2) Histoire de l'Hôtel-Dieu de Québec.

réunît les milices de manière qu'elles fussent prêtes à se joindre aux troupes envoyées d'Angleterre. La flotte était composée de vaisseaux de gueri'e et de transports, sous l'amiral sir Uovenden Walker ; elle portait sept régiments de vétérans qui avaient servi dans l'armée de lordMarlborough, et un bataillon de soldats de la marine, sous le commandement du brigadier général Hill.

Ces vaisseaux arrivèrent à Boston dans les premiers jours du mois de juillet, et trouvèrent que les colonies n'avaient rien négligé pour préparer ce qui était nécessaire à l'expédition projetée. Dans l'espace de cinq semaines, deux armées furent levées, équipées, et prêles à attaquer la colonie française. L'amiral ne trouva pas à Boston tous les secours qu'on lui avait promis ; il mit à la voile le trente juillet pour Québec ; mais ayant compris que le Uumbec et le Dcvonshire, vaisseaux de quatre-vingts canons, n'étaient pas propres à remonter le fleuve, il les renvoya en Angleterre, et hissa son pavillon à bord de VEdgar, de soixante-dix. Le dix-huit aoîit, il s'éleva un fort vent de nord-est, et, de peur que la tempête ne séparât les transports, l'amiral fit mouiller dans la baie de Gaspé. Au bout de 48 heures, le vent ayant tourné à l'ouest, il eut l'espoir de faire la traversée, et fit porter vers la côte du nord. Mais deux jours après, le vent étant venu à l'est, une brume couvrit le Saint-Laurent, et mit la flotte dans l'impossibilité de continuer sa route, sans s'exposer à quelque danger, parce qu'on n'avait point la vue des terres, et qu'on ne connaissait ni les fonds, ni les rochers. Un pilote français, nommé Paradis, prisonuier des Anglais, conseilla à l'amiral de louvoyer au large ; cette manœuvre, qui semblait faite pour retarder la marche de la flotte, inspira des soupçons contre lui. Après avoir consulté les pilotes anglais, l'amiral fit le sigual de porter au sud. Il était alors huit heures du soir ; il se flattait que dans cette position, les vaisseaux ne dériveraient pas au nord, et que le courant les tiendrait au milieu du fleuve. Le contraire arriva ; dans l'espace de deux heures, les vaisseaux furent portés vers la côte du nord, au milieu de rochers où la flotte entière faillit périr. Les vaisseaux de guerre échappèrent avec de grandes difficultés ; mais huit navires de transport furent jetés sur l'île aux Œufs. « Plus de neuf cents hommes, » dit un mémoire anglais, « tant officiers et soldats que matelots, périrent en celte circonstance (1). »

(1) Mémoire manuscrit.

A Québec, ion était dans une profonde anxiété, et l'on vivait dans l'impatience de voir arriver les ennemis pour en avoir plus tôt fiui. «Le temps s'écoulait, « remarque la mère Juchereau de Saint-Ignace, «et l'on n'entendait point parler de la flotte ; les vents semblaient lui être favorables, et elle n'avançait point ; plusieurs personnes étaient tentées de croire que tout ce qu'on avait dit de cet armement était faux. Cependant, le quinze octobre, on vint dire à Québec que deux gros vaisseau avaient voulu mettre à terre à quinze lieues d'ici, et que les habitants avaient tiré sur les chaloupes. Cela réveilla toutes les alarmes, et l'on ne douta point que ce ne fijt l'avant-garde de la flotte. On finissait, ce jour-là, à la cathédrale, une neuvaine à Notre-Dame-de-Pitié, à laquelle on s'était rendu fort assidûment, et, en sortant de la messe, ce fut une agréable surprise de voir des passagers de France, qui assuraient n'avoir rien rencontré dans la rivière que le vaisseau du roi le Héros... et que, si nous attendions les Anglais, ils nous aideraient à les battre!

» Il serait difficile d'exprimer l'étonnement et la joie que cette nouvelle inspira... Nous apprîmes, dans la suite, qu'au

nord de l'île aux (Eufs huit des plus gros vaisseaux

s'étaient brisés avec une violence épouvantable sur les rochers, et sur la batture... Les éclairs et le tonnerre se mêlant au bruit des flots et des vents, et aux- cris perçants de ces naufragés, augmentaient l'effroi... le tonnerre tomba sur un de leurs vaisseaux, et le fit sauter... Tous ces malheureux tâchèrent de gagner terre, et environ trois mille, après y être arrivés, sans compter ceux qui furent submergés, se perdirent, la nuit du deux au trois septembre. »

On envoya de Québec une barque montée de quarante hommes pour visiter le théâtre du désastre, et recueillir les dépouilles qui avaient été portées à terre On retrouva les corps de femmes et d'enfants ; car les Anglais se tenaient si assurés de prendre le Canada, qu'ils en avaient déjà distribué les gouvernements et les charges inférieures ; le général Hill avait fait distribuer, dans quelques paroisses, une proclamation par laquelle il invitait les Canadiens à reconnaître lautorité de la reine Anne. On reconnut que parmi ceux qui avaient péri, il devait y avoir de vieux officiers, car on découvrit des commissions signées par Jacques II, avant l'année 1689 ; des catholiques aussi avaient péri, puisque parmi les habits et les autres effets, des livres catholiques et des images de la sainte Yierge furent trouvés.

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La nouvelle de ce désastre avait été aussitôt connue dans toutes les colonies anglaises. Nicholson en avait été aussitôt informé, et c'est ce qui l'avait engagé à se retirer avec son armée, après avoir brûlé ses forts. Elle ne fut apprise à Québec que dans les premières semaines d'octobre, et produisit une immense explosion de joie. On célébra des fêtes en l'honneur de Notre-Dame-des-Victoires, et on remercia" Dieu de la délivrance de la colonie. La verve des écrivains se donna carrière.

« Le Parnasse devint accessible à tout le monde ; les dames môme prirent la liberté d'y monter. »

Dans une assemblée des citoyens de Québec, il fut conclu qu'on ferait une quête pour faire bâtir le portail de l'église de la basse ville, à laquelle on donna le nom de Notre-Damedes-Victoires.

Après ce désastre, sir Hovenden Walker croisa pendant deux jours entiers dans le voisinage, afin de recueillir les naufragés. Il assembla ensuite un conseil de guerre, où l'on convint qu'il fallait renoncer au projet de remonter à Québec, parce qu'il n'y avait plus dans la flotte un seul pilote capable de la conduire ; tous les vaisseaux, à l'exception du Léopard., qui resta sur les lieux avec quelques brigantins, eurent ordre de se rendre à la rivière aux Espagnols, dans l'île du cap Breton. La flotte se trouva au rendez-vous général le huit septembre ; on y tint un conseil de guerre, où il fut décidé que, vu le manque de provisions de bouche, il n'était pas possible d'attaquer Plaisance, et qu'il fallait faire voile pour l'Angleterre. L'amiral Walker laissa la rivière aux Espagnols le seize septembre, et arriva le neuf octobre en Angleterre, où un nouveau malheur l'attendait. Peu de temps après son arrivée dans le havre de Spithead, son vaisseau-pavillon, V Edgar, prit en feu, et fut complètement détruit par l'explosion d'une grande quantité de poudre qui était encore déposée à son bord. Ainsi se termina cette formidable expédition qui avait menacé de faire passer le Canada entre les mains de l'Angleterre.

La Providence avait certainement manifesté une protection particulière sur le Canada ; non-seulement elle avait renversé les projets de deux corps ennemis, dont chacun avait des forces supérieures à celles de la colonie, mais elle l'avait enrichi des dépouilles d'une armée qu'elle n'avait pas eu la peine de vaincre. Aussi, dans toutes les parties du Canada, des remercîments sincères furent adressés au Dieu qui avait sauvé la province. .

Cependant l'on était encore inquiet de savoir quelles étaient les dispositions présentes des Iroquois. Plus de six cents d'entre eux s'étaient joints à l'armée de Nicholson ; mais ils l'avaient quittée avant même qu'ils eussent été informés du malheur arrivé à la flotte anglaise. Presque toutes les fois que la nation iroquoise et les Anglais s'étaient réunis contre les Français, ils n'avaient pu demeurer longtemi'S ensemble ; la hauteur des uns, et l'esprit d'indépendance des autres, avaient toujours amené quelque conflit, et les avait forcés de se séparer sans rien faire. C'était ce qui assurait la sécurité du Canada, car si les Anglais avaient pu gagner l'entière confiance des Iroquois, la Nouvelle-France n'aurait pu résister à leurs forces combinées.

L'Angleterre ne gagna rien dans cette campagne, si ce n'est de s'assurer la possession do l'Acadie. Maintenant qu'elle l'avait perdue, la France aurait désiré recouvrer cette province. « 11 est important de reprendre Port-Royal, » écrivait M. de Pontchartrain à M. de Beauharnois, intendant de LaRochelle et de Rochefort.. : «la conservation de toute l'Amérique Septentrionale, et le commerce des pêches le demandent également. » Le ministre aurait voulu engager M. de Vaiidreui! à faire la conquête de l'Acadie avec les milices canadiennes. Pour remplir ce désir, le gouverneur du Canada ne demandait que deux navires au ministre, mais il ne put les obtenir. Cependant, comme il voulait montrer sa bonne volonté, il était sur le point de faire partir le marquis d'Alogny avec des troupes pour seconder les sauvages et les habitants français, qui bloquaient Port-Royal, quand la nouvelle de l'approche de la flotte anglaise le força de retenir ce petit corps, et de lui intimer un contre-ordre

A la demande de M. de Pontchartrain, quelques commerçants de Saint-Malo, de Nantes et de Rayonne, tentèrent d'organiser une société pour reprendre l'Acadie, où Louis XIV leur offrait de grands avantages ; mais personne ne voulut se mettre à la tête de l'association, et le projet s'évanouit comme beaucoup d'autres conçus pour rétablir les Français dans cette province.

Les Anglais n'avaient toutefois pas renoncé à l'espoir de prendre Québec, et l'année suivante, ils tentèrent d'équiper une flotte dans ce dessein. Le gouverneur-général en appela au patriotisme des citoyens de Québec pour les engager à fortifier leur ville ; sa voix fut écoulée, et les marchands de la ville fournirent cinquante mille écus pour rendre les fortifications plus redoutables.

Les Iroquois faisaient des protestations d'amitié, que M. de Vaiidreuil ne regardait pas comme sincères ; il avait cependant raison de croire que les Onnontagués, par leur attachement au baron de Longueuil, et les Tsonnontouans, par leur amitié pourJoncaire. ne se joindraient pas aux autres cantons, si ces derniers levaient la hache contre les Français.

Mais un nouvel ennemi venait de se déclarer dans les pays de l'ouest ; par l'entremise des Iroquois, il avait été mis en rapport avec les Anglais. C'était les Oulagamis ou Renards, nation inquiète et féroce, plus rude qu'aucune autre tribu de ces quartiers. Il était impossible de les dompter, ou de les apprivoiser. Depuis vingt-cinq ans, les nations voisines leur faisaient une guerre d'extermination, sans pouvoir les détruire; s'ils semblaient quelquefois anéantis, c'était pour reparaître, quelque temps après, plus nombreux et plus incommodes. Placés sur la route du commerce, entre les grands lacs et le Mississipi, ils étaient depuis longtemps une source d'inquiétude pour les traiteurs ; leurs bandes, peu nombreuses ordinairement, rendaient les chemins impraticables à plus de cinq cents lieues à la ronde. Avant ces temps-ci, ils avaient peu figuré parmi les tribus sauvages ; mais, s'étant depuis peu alliés avec les Anglais, ils avaient entrepris de biûler le fort du Détroit.

M. de Cadillac n'était plus en ce lieu ; il avait été nommé, en 1710, gouverneur de la Louisiane, et avait été remplacé, au Détroit, par le sieur de LaForêt; le commandant actuel était le sieur du Buisson, ancien officier et fort brave homme. Les Renards vinrent se loger, en assez grand nombre, près du fort ; pour exécuter leurs mauvais desseins, ils s'étaient entendus avec les Kikapous, et les Mascoutins ; les derniers avaient suivi les Renards, et s'étaient réunis en assez grand nombre dans les environs du Détroit ; ils n'attendaient plus que l'arrivée des Kikapous pour procéder à l'exécution de leurs desseins.

Pendant ce temps, ils apprrirent qu'un chef outaouais, nommé Saquima, à la tête d'une petite bande de poutéouatamis, avait tué cent cinquante mascoutins. C'en fut assez pour plonger les alliés dans une extrême fureur, et ils résolurent de se venger sur les Français et les Outaouais. DuBuisson fut averti par un chrétien de la nation des Renards, qu'on voulait le surprendre dans son fort. Yingt français étaient restés seuls pour défendre le fort ; dans le voisinage, il y avait des villages de hurons, d'outaouais, et d'autres sauvages amis; mais tous les hommes étaient partis pour la chasse. Son premier soin fut de

les informer du danger ; il s'occupa ensuite à se bien préparer ' pour repousser les ennemis quand ils.i'attaqueraient. Bientôt i après, ses alliés arrivèrent à son secours ; parmi eux étaient j des oulaouais, des hiirons, des pouléouatamis, des sakis, des ! malhomines, et des osages. DuBuisson les reçut avec joie, et i; leur lit distribuer des vivres, du plomb, de la poudre et du j tabac. Renfermés dans leur fort, les Renards attendaient Iran- j quillement qu'on vînt les attaquer; ils s'étaient retranchés avec soin, mais à peine se virent-ils investis de toute part, que pour éviter les balles qui pleuvaient sur eux, ils eurent recours à leur manège ordinaire ; ils creusèrent des trous en terre, et s'y retirèrent.

Les assiégeants dressèrent alors des écbafauds de vingtcinq pieds, d'où ils battaient tout l'intérieur du fort ; les assiégés n'osaient plus sortir pour aller chercher de l'eau, aussi souffraient-ils horriblement de la soif et de la faim. Tirant des forces de leur désespoir, ils se défendaient avec courage ; sur leurs palissades, ils arborèrent des couvertures rouges en guise de pavillons, et criaient à haute voix que l'anglais, leur père, vengerait leur mort. Enfin, se voyant pressés de fort près, ils demandèrent la permission d'envoyer des députés à du Buisson. Avant que de leur accorder cette grâce, le commandant assembla les chefs de ses alliés ; tous furent d'opinion qu'il fallait profiter de la circonstance pour retirer trois femmes huronnes qui étaient prisonnières des Renards.

De grand matin les couvertures rouges disparurent, et furent remplacées par un pavillon blanc. Pemoussa, grand chef des Renards, accompagné de deux guerriers, se présenta à la porte .du camp. Introduit dans le conseil, il plaça devant le commandant deux captifs et un collier, puis il s'adressa à l'assemblée pour demander la paix. DuBuisson lui répondit qu'il devait commencer par ramener les trois huronnes retenues prisonnières, accorda à Pemoussa le reste du jour pour les ramener, et lui promit qu'on ne tirerait point sur le village des Renards, pourvu que personne n'essayât d'en sorlir. Deux heures après, de nouveaux députés ramenèrent les trois femmes, et les présentèrent au commandant, en le conjurant de leur permettre de se retirer avec leurs femmes et leurs enfants. DuBuisson leur déclara qu'il avait promis à ses alliés de les laisser maîtres absolus de décider de leur sort. Les sauvages applaudirent, et le grand chef des Illinois fit un discours, dans lequel il reprocha aux Renards leur alliance avec les Anglais, et leurs fourberies passées. « Sachez donc, » ajouta-t-il, « que notre

résolution est de ne pas bouger de ce lieu, que nous ne vous ayons forcés à vous rendre à discrétion... Rentrez au plus vite dans votre fort, nous n'attendons que cela pour recommencer à tirer. »

Les députés, qui ne s'étaient pas attendus à une semblable réponse, rentrèrent tristement dans leur fort; alors les attaques recommencèrent, mais le désespoir portait les assiégés à se défendre vigoureusement. Avec des flèches, au bout desquelles ils avaient attaché du tondre allumé, ils réussirent à mettre le feu à plusieurs maisons dans le fort des Français ; pour empêcher que l'incenflie ne s'étendît, il fallut couvrir les autres de peaux d'ours et de chevreuil. Peu accoutumés à des sièges, les alliés se lassaient de la résistance des Renards, et déjà menaçaient de tout abandonner ; de leur côté, le petit nombre de français qui étaient avec eux parlaient de se retirer à Michillimakinac, s'ils demeuraient seuls pour défendre le Détroit. Du Buisson eut recours aux présents et aux harangues ; dans une assemblée du conseil, il Ait valoir comme raison qui devait engager les alliés à ne pas abandonner l'entreprise que la victoire allait bientôt couronner leur bravoure et les délivrer d'un ennemi fort dangereux. Plusieurs chefs protestèrent de leur dévouement, et déclarèrent qu'ils étaient prêts à verser leur sang pour soutenir les Français. Bientôt tous les autres chefs se joignirent à ces premiers ; chacun reprit son poste, et les assiégés comprirent qu'il leur faudrait périr ou subir les deux conditions qu'ils avaien^'abord rejetées. Ils étaient tourmentés par la faim et la soif ; déjà ils avaient perdu quatre-vingts hommes, dont les cadavres causaient une infection horrible dans leur fort.

Dans ces circonstances déplorables, les Renards se virent obligés de renouveler leurs propositions ; Pemoussa et un chef inférieur vinrent implorer la pitié des alliés : tous persistèrent à demander que les Renards se rendissent à discrétion. DuBuisson renvoya les deux députés en leur recommandant de rapporter aux leurs la réponse qu'ils venaient de recevoir.

Aux malheureux assiégés, il ne restait d'autre espérance que celle de pouvoir s'échapper à la faveur de quelque mauvais temps. En effet, après un siège de dix-neuf jours, ils profitèrent, pour abandonner leur fort, d'une nuit orageuse qui avait rendu les assiégeants moins vigilants. A la pointe du jour, le lendemain, on s'aperçut qu'ils s'étaient évadés, et on se mit à leur poursuite. Ils s'étaient retranchés sur une presqu'île, qui, à quatre lieues du Détroit, s'avance dans le lac Sainte-Claire.

o»8 COURS d'histoire [1712

Les assaillants s'approchèrent imprudemmenl de ces terraces qui avaient été admirablement dissimulées v la première décharge des Renards renversa une vingtaine de leurs ennemis. Il fallut recommencer un nouveau siège, pour lequel du Buisson fil amener deux pièces de campagne. Au bout de quatre jours, les assiégés se rendirent à discrétion ; tous ceux qui avaient les armes à la main lurent impitoyablement massacrés ; les autres, au nombre de cent cinquante, sans compter les femmes et les enfants, furent partagés comme esclaves entre les nations confédérées ; presque tous furent égorgés.

Cette campagne coûta aux alliés envirdh soixante hommes, tués ou blessés, mais elle affaiblit considérablement la nation des Renards, qui perdirent plus de deux mille personnes. Aussi plusieurs années s'écoulèrent avant qu'elle ne pût se rétablir.

Du Buisson, au milieu des circonstances difficiles où il était^ montra beaucoup de fermeté et de désintéressement. Il détruisit les projets qu'avaient formés les Anglais de s'établir aa Détroit, et de s'emparer de tout le commerce des pays de l'ouest. Pour raffermir l'influence française dans ces quartiers, le gouverneur-général envoya M. de Louvigny (1), et fit partir plusieurs officiers de mérite pour visiter les nations du nord et de l'ouest, et rassurer la paix parmi elles. Bientôt, en efl'et, la tranquillité régna dans cette partie du pays; mais il ne fut pas possible de rompre les liens de commerce que ces peuples avaient établis entre eux et les Anglais 0in grand nombre de sauvages continuèrent de porter leurs pelleteries du côté de la Nouvelle-York, parce qu'ils y trouvaient leur intérêt. Les Anglais vendaient leurs marchandises à bonne composition, et donnaient un bon prix pour les pelleteries : tandis qu'en France le prix du castor, par suite du monopole, avait diminué considérablement, et les marchandises qu'on vendait aux sauvages coiîtaient beaucoup, et ne valaient pas celles qu'apportaient les Anglais.

Cependant les puissances de l'Europe se lassaient de la guerre qu'elles soutenaient depuis si longtemps contre la France. Plusieurs des souverains qui l'avaient commencée avaient disparu de la scène. Guillaume III était mort en 1702 ; Joseph I", empereur d'Allemagne, venait de mourir (1711], et laissait, pour son successeur à l'empire, son frère, compétiteur de Philippe en Espagne. On ne pouvait guère

(1) Laporte de Louvigny.

s'atlendre que l'empereur d'Allemagne voulût continuer la guerre dans l'espoir d'obtenir la couronne d'Espa^çne. En Anglelerri!, la situation des partis n'était plus la même ; Anne, entraînée par les wliigs, avait soutenu les armées alliées avec les tiésors de la Grande-Bretagne. En 1710, les toiies reprenaient le pouvoir ; la duchesse de Marlborough, qui s'était rendue maîtresse de la reine, et qui l'avait lassée par sa tyrannie, avait été mise de côté, et remplacée par lady Musliam. Marlborough lui-même avait perdu le commandement de l'armée qui était dirigée contre la France, et cédé sa place au duc d'Osmond. Les tories n'étaient pas opposés à un accommodement avec Louis XIV ; aussi des conférences pour la paix furent entamées à Utrecht, au mois de janvier 1712. Interrompues pendant quelque temps, elles s'ouvrirent de nouveau au mois d'août, après la victoire de Denain, remportée sur les confédérés par le maréchal de Villars. •

Enfin, en 1713, la paix fut signée entre la France et l'Espagne, d'ime part, l'Angleterre, la Hollande, la Savoie, la Prusse, le Danemark et les princes confédérés de l'Allemagne, de l'autre. Par les stipulations du traité d'Utrecht, « la France abandonne l'île de Saint-Christophe à l'Angleterre ; elle remet à la reine de la Grande-Bretagne la baie et le détroit d'Hudson, avec le pays qui en dépend. La compagnie du nord, établie à Québec, laisse les forts de la baie d'Hudson en l'état où ils étaient, avec l'artillerie, les boulets, etc. ; elle emporte seulement ses marchandises. »

Le roi très-chrétien cède à l'Angleterre «la Nouvelle-Ecosse, autrement dite Acadie, en son entier, conformément à ses anciennes limites, comme aussi la ville de Port-Royal, nommé Annapolis-Royale, la ville et le fort de Plaisance, et autres lieux occupés par les Français dans l'île de Terreneuve. Aux Français restait le droit de pêcher et de faire sécher le poisson, depuis le cap Bonavista jusqu'à la pointe du nord, et de la pointe du nord jusqu'à la pointe Riche ; l'île du cap Breton, et toutes les autres quelconques situées dans l'embouchure, el dans le golfe de Saint-Laurent, demeurent à l'avenir à la France avec l'entière faculté au roi très-chrétien d'y fortifier une ou plusieurs places. Les habitants du Canada, el autres sujets de la^rance, cessent de molester à l'avenir les cinq nations ou cantons des indiens soumis à la Grande-Bretagne, et les autres nations de l'Amérique amies de cette couronne ; pareillement les sujets de la Grande-Bretagne se comportent pacifiquement envers les Américains, sujets ou amis de la

390 COURS D*HiSTOffiE [l'^'S

France.» Parmi ces clauses, il s'en trouvait une qui avait été formulée avec l'indifférence ordinaire qui présidait aux stipulalions ; ellp était particulièrement destinée à fournir le moyen de recommencer la querelle entre les deux puissances contractantes.

A peine le traité d'Utrecht eut-il été publié, qu'on se demanda ce qu'il fallait entendre par la Nouvelle-Ecosse ou Acadie ; jamais on ne s'était donné la peine de définir clairement les limites de ce pays. Le gouverneur anglais, qui avait à cœur d'assujétir les nations abenaquises, s'imagina qu'il pouvait maintenant réclamer la souveraineté de leur pays. Le gouverneur Dudley communiqua aux Abenaquis les articles qui les regardaient ; il (yut cependant devoir prendre de grandes précautions pour ne pas éloigner davantage une nation qui n'aimait pas les Anglais. Il n'eut pas l'idée de faire entendre.qu'il regardait les Abenaquis comme sujets anglais, il les invita à euvoyer des (Réputés à Portsmouth, et, le treize de juillet, un traité de paix fut conclu entre le gouverneur Dudley et les chefs abenaquis.

Informés du traité, les Iroquois renouvelèrent leurs protestations contre les prétentions des Anglais sur leurs pays, et affirmèrent qu'ils étaient résolus de se maintenir dans la possession de leur liberté et de leur indépendance. Ils venaient de se fortifier en admettant les Tuscaroras dans leur confédération. Celait une tribu guerrière de la Caroline du nord, qui, après avoir massacré un grand nombre de colons anglais, avait été défaite par le colonel Barnvvell, et chassée de son pays ; en 1712, elle se rapprocha des cantons iroquois, qui la reçurent avec plaisir, car c'était une des maximes de la politique iroquoise de fortifier leur nationalité par l'absorption des populations étrangères.

Après les troubles auxquels elle était depuis si longtemps exposée, il était urgent que la colonie put jouir de la paix ; depuis quelques années, la population se voyait sans cesse appelée à défendre son pays contre les Anglais. Elle ne renfermait encore que quatre mille quatre cent quarante-quatre hommes en état de porter les armes, depuis l'âge de quatorze ans jusqu'à celui de soixante. Le nombre total des français s'élevait à dix-huit mille quatre cent quarante âmes (1). Cendant ce temps, elle avait été affligée par plusieurs malheurs ; la petite

(1) Voici comment il se partageait. H y avait 2786 hommes mariés ; 2588 femmes f 6716 garçons, et 6350 filles. 28 compagnies de la marine renfermaient 628 soldats. Archives de l'Archevêché de Québec.

vérole avait causé de grandes pertes dans la population, surtout en 1703. Plusieurs de ses hommes les plus distingués avaient disparus ; parmi eux était M. de Callières, qui avait causé de grands regrets dans le pays ; mais celui qui avait été le plus sincèrement pleuré était Mgr. de Laval, mort le six mai 1708, à l'âge de quatfe-vingt-cinq ans. Toute la population du Canada avait voulu donner des marques de son respect et de sa vénération au prélat qui avait pris l'église de la Nouvelle- France dans son berceau, et qui, au milieu de bien des tempêtes, l'avait conduite au point où elle se trouvait. Toutes les communautés de la ville de Québec demandèrent qu'on leur accordât de voir le vénérable défunt ; son corps, revêtu des habits pontificaux, fut porté dans toutes les églises de la ville, que Ton avait tendues de noir, et partout les restes du vénérable évêque furent reçus avec un respect extraordinaire. II était en si grande réputation de sainteté, que tous voulaient avoir quelque chose qui lui eût touché. M. de la Colombière prononça son oraison funèbre, dans laquelle il célébra les vertus du prélat. Evêque missionnaire, Mgr. de Laval s'occupa, pendant son épiscopat, des intérêts de son église, et voulut mourir parmi ceux qui l'avaient aidé dans ses pénibles travaux apostoliques.

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