CHAPITRE VINGT-SIXIEME
Progrès de la colonie— Sages ordonnances des intendants— M. Bégon remplace les sieurs Eaudot— Incendie du palais de l'intendant— Ketour de Mgr. de Saint- Valier — M. de Vaudreuil passe en France— On s'occupe de fortifier l'ile du Cap- Breton, qui prend le nom d'Ile-Koyale — Fondation de Louisbourg — Les Acadiens refusent de venir s'y fixer — Les îles do Saint-Jean, de Miscou, de la Madeleine et les îles Ramées concédées au comte de Saint-Pierre— W. de Ramezaj commandant de la Nouvelle-France— Ce que le Canada doit à Louis XIV— Etat financier du pays— Système de monnaie de cartes — La compagnie d'Occident — Le Père Lafitcau découvre le ginseng en Canada— Retour de M. de Vaudreuil, sa mort.
Comme souvent les grands malheurs causent le plus de bien, la perte de la Seine avait forcé les Canadiens de s'adonner à quelques métiers, qui avaient jusqu'alors été négligés. Pour se procurer des babils, il leur fallait devenir lisserands et mégissiers. Madame de Repentigny, qui avait donné une grande impulsion à ces métiers, écrivait en 1708 à M. de Pontchar- Irain : « Il y a à présent une quantité considérable de métiers qui travaillent à faire de la toile en Canada ; les femmes y travaillent comme les hommes chez elles. Les hommes ont goiîté l'habillement de peau de chevreuil, qui leur revient à beaucoup moins que les étoffes de France ; ils en ont presque tous, avec des surtoiits de droguets du pays par-dessus. Le secret qu'on a trouvé de teindre ces peaux, sans les passer à l'huile, est d'une grande épargne. »
En 1714, M. Bégon parlait avec plaisir des progrès qu'avait faits la manufaduri; de certains objets « La cherté des marchandises a rendu les habitants industrieux ; ils font des droguels avec du fil et de la laine du pays; ils font aussi beaucoup de toile. Il y a, à Montréal, jusques à vingt-cinq métiers pour faire de la toile et des étoffes de laine. Les Sœuis de la Congrégation m'ont fait voir de l'étamine qu'elles ont faite pour leur habillement, qui est aussi belle que celle qui se.fait en France, et on fait ici des étoffes noires pour l'habillement des prêtres, et des bleues pour celui des pensionnaires ; la nécessité a fait prendre ce parti. »
Les sieurs Raudot, intendants, avaient introduit une foule de règlemenls fort avantageux pour la police des villes de
Québec el de Montréal, et pour l'avancement des campagnes ; leurs soins s'étendaient à toutes les parties du Canada. Ils reconnurent que dans le pays on élevait beaucoup plus de chevaux qu'il n'était nécessaire pour les travaux dis l'agriculture, et que par suite on négligeait de multiplier les moutons et les bêtes à cornes ; de là ils déduisaient une autre conséquence : c'est que les jeunes gens se servaient beaucoup trop des chevaux, et négligeaient l'usage de la raquelle dans les voyages- Or l'habileté qu'avaient acquise les anciens habitants du pays, dans les marches à la raquette, leur avait donné une grande supériorité, soit dans les chasses et les voyages, soit à la guerre, sur leurs voisins des colonies anglaises et hollandaises. Messieurs Raudot en écrivirent au ministre, qui, au nom du roi, demanda à M. de Vaudreuil de prendre les moyens requis pour engager les colons à ne point négliger cet exercice, daus lequel ils ava'ent jusqu'alors excellé,
De leur côté, les sieurs Raudot firent une ordonnance dans le but de restreindre le nombre des chevaux ; ils défendaient aux habitants, surtout à ceux du gouvernement de Montréal, de garder plus de deux chevaux et un poulain ; ceux qui en avaient davantage, étaient tenus de les vendre ou de les tuer.
Le fils, Antoine-Denis Raudot, fut nommé intendant des classes, et passa en France dans l'année 1710, après être demeuré cinq ans au Canada. « C'était, » dit la mère Juchereau de 8&inl-Ignace, «un homme extrêmement sage, naturellement équitable, fort modéré, et d'une égalité d'esprit surpienanle. » Son père, Jacques Raudot (1), demeura dans le pays après le départ de son fils, el fut rappelé en France l'année su vante, pour devenir intendaut général du commerce. «C'était, » rapporte la même autorité, «un vieillard pleiu d'esprit, d'une conversation agréable et aisée, qui parlait bien de toutes choses ; il possédait l'histoire de tons les pays, et s'entretenait familièrement avec tout le monde... il était bon et porté à rendre justice avec une grande droiture. Ce fut lui qui, dans une de ses ordonnances, déclara que les nègres et les panis seraient regardés comme esclaves dans la Nouvelle-France.
Les sieurs Raudot furent remplacés par M. Bégon, auparavant inspecteur général de marine, et ordonnateur au départe- •
(1) La dornière année que M. Raudot passa à Québec, une maladie, connue sous le nom de mal de Siam, fit mourir un grand nombre de persqnûcs ; la maladie se répandit dans les paroisses voisines de la ville. Les prêtres et l'es religieuses signalèrent si bien leur zèle, que plusieurs moururent après avoir secouru les malades et les mourants. On compta qu'en cette année le Canada avait perdu douze prêtres trèsfervents.
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ment de Rocliefort ; il avait été nommé intendant en 1710 ; mais il ne put se rendre à Québec avant le mois de septembre 1712. Le ministre avait eu beaucoup de peine à étoufler les difficultés survenues entre le marquis de Vaudreuil el M. Raudot, père ; il donna au nouvel intendant des instructions propres à le guider dans son travail, et l'exhorta à vivre toujours en bonne intelligence avec le gouverneui'-général.
A peine la famille de M. Bégon (1) avait-elle occupé les appartements du palais, que, dans la nuit du cinq au six janvier 1713, un horrible incendie détruisit cet édifice ; l'intendant et sa femme s'échappèrent avec peine de l'embrasement, et allèrent loger dans l'évèché qui n'était pas occupi'. On ne sauva presque rien de cet incendie. Outre les effets de l'intendant, les livres du trésorier, et les registres du conseil furent presque tous détruits. Les conseillers furent réduits à siéger dans une chambre de l'évèché, en attendant qu'on evit préparé une autre place pour leurs séances.
La paix procura peu de secours au Canada, car les affaires de la France ne permirent point à la cour de venir à son secours. 11 ne passa point, cette année, un seul vaisseau du roi ; aussi Mgr. de Saint-Valier, qui désirait ardemment de rentrer dans son diocèse, dont il était éloigné depuis treize ans. traversa la mer sur un petit bâtiment marchand qui arriva à Québec le dix-huit août (2). Avant son départ de Paris, M. de Pontchartiain l'avait informé que le roi venait de ilonner •comme coadjuteur à l'évèché de Québec, le R. P. de Mornay, gardien des capucins de Meiidon. «C'est,» ajoutait le ministre, « un homme de condition, qui joint à sa naissance une grande piété et un esprit propre au gouvernement, ayant élé, depuis dix-neuf ans, revêtu des plus grandes dignités de son ordre. » Cependant, il crut devoir résider eu France, et ne point se rendre encore au Canada.
M. de Vaudreuil demanda, cette année, la permission de passer en France, où était madame de Yaudreuil depuis cinq ans. Ayant obtenu son congé, il s'embarqua en 1714 sur le vaisseau du roi le Héros. Le navire s\ir lequel madame de Vaudreuil était passée en France, dans l'année 1709, avait été pris par un vaisseau anglais. ^Le capitaine traita cette dame
(1) M. Bégon était un des nombreux parents de M. de Pontchartrain, que le ministre aimait à pourvoir dans les colonies. La femme de M. Bégon était une sœur de M. de Beauharnois, qui avait été intendant, et du marquis de Beauharnois, qui fut plus tard gouverneur-général.
(2) En 1714, le roi donna à la cathédrale an ornement de drap d'or.
avec beaucoup de respect, et la fit conduire près d» Hâvre-de-Gràce ; son mérite personnel, et la conduite irréprochable qu'elle tenait à la cour, lui fiagnèrent l'estime et l'amitié de tous ceux qui la connaissaient. Saint-Simon, qui n'épargne persoime, dit cependant que madame de Vaudreuil était bien supérieure à sa place (1). «Il est glorieux à la Nouvelle-France, » fait remarquer la mère Juchereau de Saint- Denis, « qu'une dame née à l'Acadie, et nourrie en Canada, se soit fait admirer dans le centre même de la politesse, jusqu'à être choisie pour élever des princes.
Après la paix, la France porta toute son attention sur le Cap- Breton, qu'on commença dès-lors a appeler l'Ile-Royale ; elle allait devenir le centre des pêcheries françaises dans le golfe Saint-Laurent ; elle offrait de bons ports ; le poisson était fort abondant dans le voisinage ; ses bois pouvaient devenir fort utiles à la marine, et être nécessaires pour les chantiers de la France. Jusqu'alors elle avait été à peu près abandonnée ; il fallait lui procurer une population suffisante pour ses besoins. Après la reddition des pays qui venaient d'être cédés à l'Angleterre, on chercha à y attirer les habitants de l'Acadie et de Plaisance, en les encourageant de toute manière. L'on ne réussit pourtant pas à engager les Acadiens à s'y retirer, car peu d'entre eux se trouvèrent disposés à laisser leurs terres pour aller en occuper de nouvelles dans l'île Royale.
On avait attendu beaucoup de cette colonie, qui, cependant, ne devint jamais très-florissante. « 11 y a peu de pâturages pour élever des bestiaux ; la chasse y est rare, et bien loin de nous être profitable, elle affame toute cette colonie par les envois considérables qu'on y fait tous les ans de toute sorte de vivres. . tout ce que nous avions'ici auparaviint à bon marché est extrêmement renchéri (2). »
Cependant, comme c'était le seul pays qui, avec l'ile de Saint-Jean, restât à la France, hors du Canada, l'on commença à fournir à ses besoins, et l'on songea à lui former une capitale dans l'endroit le plus commode de l'île.
L'île du Cap-Breton, située entre les quarante-cinquième et quarante-sixième degrés de latitude, est éloignée de quinze à vingt lieues de l'île, de Terre-Neuve ; elle est séparée de l'Acadie par le détroit de Canseau, qui a environ une lieue de largeur. Elle a environ cinquante lieues de longueur, sur une
(1) Mémoires de Saint-Simon.
(2) Histoire de rH(Jtel-Dieu.
largeur moyenne de trente lieues. Les Anglais, aussi l)i(en que les Français, avaient déjà remarqué ses beaux ports ; on avait surtout remarqué le port Dauphin ou de Sainle-Aiino, la baie des Espagnols, la baie de Miré, le havre à l'Anglais, et le port Toulouse ou Saint-Pierre.
Dès l'année 1706. MM. Raudot, père et fils, avaient présenté un mémoire au roi, pour faire connaître l'utilité de former un établissement dans l'île du Cap-Breton, pour la protection des pêcheries et du commerce du Canada. La guerre avec l'Angleterre, qui continua encore plusieurs années, occupait trop l'attenlion du ministre pour permettre qu'on s'occupât sérieusement de ce mémoire dans le conseil du roi. Après la cession de Plaisance et de l'Acadie à l'Angleterre, les pêcheurs français du banc de Terreneuve n'avaient plus d'endroit pour taire sécher la morue qu'ils prenaient ; on crut alors à l'opportunité de l'aire, dans l'île du Cap-Breton, un établissement solide, et d'y étabFr une place fortifiée. On délibéra ensuite sur le lieu où l'on placerait la capitale de la nouvelle colonie, et l'on fut longtemps partagé entre le havre à l'Anglais et le port de Sainte-Anne. Le premier est un beau port, qui a près de quatre lieues de tour ; son entrée est d'environ douze cents pieds de largeur, entre deux îles qui peuvent le défendre. Le port de Sainte-Anne oiîr'ait pareillement de grands avantages ; précédé d'une rade très-sùre entre les îles Cibou, pi'esque entièrement fermée par une langue de terre, il s'étend en .ovale, et a deux lieues de circuit ; on pouvait le rendre imprenable » peu de frais, parce qu'on y trouvait tout ce qui était nécessaire pour construire une grande ville, et pour la fortifier.
Enfin on se décida pour le port à l'Anglais, et le nom de Louisbourg fut donné à la ville qui s'él(^'a, bientôt après, pour être la capitale de l'Ile-Royale ; car c'est ainsi qu'on commençait à désigner l'île du Cap-Bi-eton. M. de Costebelle fut chai-gé du gouvernement de la nouvelle colonie, et fut remplacé au mois de mai-s 1713, par M. de Saint-Ovide. Le gouvernement français avait espéré d'attirer les Acadiens dans l'Ile-Royale ; on y avait aussi invité les sauvages ; quelques-uns de ceux-ci, en effet, y formèrent une bourgade à Sainte-Anne. Mais les Acadiens né jugèrent pas à propos de laiss.er leurs belles terres de Port-Royal, des Mines, de Beauséjoui', pour aller défricher un sol bien inférieur. D'ailleurs, les gouverneurs anglais d'Annapolis, qui, d'abord, les avaient traités durement, avaient depuis changé de conduite, et traitaient avec plus de bienveillance des colons dont ils connaissaient le mérite.
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Quoique attachés à la France par les liens de la nationalité, et surtout de la religion, les habitants de l'Âcadie avaient lieu de craindre qu'un gouvernement qui les avait laissés tomber au pouvoir des ennemis, ne les secourût pas davantage dans riie-Royale Ce que le gouverneur anglais exigeait d'eux, c'est qu'ils n'entreprissent rien contre le service de l'Angleterre ; à cette condition, on leur laissait les prérogatives qu'ils avaient possédées sous les rois de France ; ils avaient des prêtres catholiques, le libre exercice de leur religion, et pouvaient entretenir une sorte de correspondance avec leurs compatriotes de rile-Royale. Regardés comme neutres, n'ayant plus rien qu'une commune origine avec la France, ils auraient vécu en paix si leurs anciens compatriotes ne les avaient travaillés pour les indisposer contre les Anglais.
Une autre grande lie restait à la France dans le golfe Saint- Laurent. Personne n'avait encore songé à s'établir dans l'île Saint-Jean ; assez d'établissements favorables se présentaient ailleurs. Mais quand on songea à établir l'île du Gap-Hreton, on reconnut que l'ile Saint-Jean présentait aussi des avantages. Longue de vingt-deux lieues, renfermant des terres fertiles, avec un bon port, elle présentait aux Français un lieu qui pouvait leur fournir d'excellents établissements.
En 1719, le comte de Saint-Pierre, premier écuyer de la duchesse d'Orléans, se mit à la tète d'une compagnie, qui résolut de peupler l'île Saint-Jean. Par lettres patentes du mois d'août de la même année, le roi lui accorda les îles de Saint- Jean et de Miscou en franc-aleu noble, mais sans justice, avec charge de porter foi et hommage au château de Louisbourg, et cela pour y établir une pêche sédentaire.
L'année suivante, M. de Saint-Pierre obtint, aux mêmes titres, les îles de la Madeleine, et les îles Ramées, tant pour la culture des terres et l'exploitation des bois, que pour les pêches de morues, de loups-marins, et de vaches-marines.
L'entreprise fut abandonnée à cause des divisions qui s'élevèrent entre les associés, et l'occupation sérieuse de l'île de Saint-Jean ne fut reprise que peu de temps avant la chute de Louisbourg.
Pendant l'absence du marquis de Yaudreuil, M. de Ramezay, gouverneur de Montréal, fut nommé commandant dans la Nouvelle-France. C'était un excellent officier, et un honnête homme, mais d'un caractère un peu aigre. Le ministre, écrivant à M. Begon en 1715, lui recommandait, de la part du roi, de vivre en bonne union avec M. de Ramezay, tant que
celui-ci resterait chargé de l'administration. Le dix juillet de la même année, le roi fit adresser,, en son nom, une leltre commune à MM. de Ramesay et Begon. «Sa Majesté, » y est-il dit, « a été bien aise d'apprendre que le sieur évêque de Québec ait commencé à remplir les cures vacantes, et qu'il en ait nouvellement fixé quatorze. Elle espère d'apprendre, à la fin de l'année, que, suivant ses intentions, les autres cures du pays auront été pareillement fixées.... à quoi il est nécessaire qu'ils tiennent la main, et qu'ils y excitent le sieur évêque, dont sa majesté connaît la piété et le zèle pour la religion.)) Un mot était dit du nouveau coadjuteur. « Elle a témoigné au père de Mornay, coadjuteur, la nécessité qu'il y a qu'il se rende à Québec le plus tôt qu'il sera possible, pour soulager le ïieur évêque dans les travaux de son diocèse ; il est incertain s'il y passera cette année, en tout cas, il s'y rendra l'année prochaine de bonne heure, »
Ce fut la dernière lettre que le grand roi écrivit sur les affaires du Canada ; elle montre la part active qu'il prenait à r.accroissement de la religion dans la Nouvelle-France. 11 avait toujours témoigné beaucoupd'intérêtà la colonie; dans la bonne comme dans la mauvaise fortune, il s'était toujouis montré attaché à son sort. Au moment où il montait sur le trône, il l'avait trouvée sortant à peine de son berceau, et luttant avec énergie pour conserver la vie au milieu des tribus farouches de l'Amérique. Il avait appris de sa mère à la regarder comme destinée à faire connaître le vrai Dieu à ces sauvages idolâtres. Pendant les longues guerres qu'il eut à soutenir contre l'Europe entière, il n'avait pu la protéger comme ill'aurait désiré; mais, par le secours du ciel, elle avait vécu. Aujourd'hui elle donnait encore des marques actives de son existence ; lui-même n'était plus qu'un vieillard que Dieu avait châtié dans ses dernières années. Dans le temps que des armées ennemies franchissaient les frontières de la France, et espéraient chasser de sa capitale le monarque presque octogénaire, il n'avait pas oublié ce pays, et espérait que Dieu le ferait grandir.
Les dix dernières années de la vie de Louis XIV, pendant lesquelles il eut à lutter avec le malheur, forme ses plus beaux titres à la vraie gloire. « Avant ce temps, )> dit un historien, « Louis XIV était un roi dans un grand royaume,.... il fut un grand roi dans un royaume affaibli ; c'était une colonne restée debout au milieu des ruines. Frappé par les coups les plus terribles, il supporta ses malheurs avec une fermeté et une résignation, que seule pouvait inspirer la religion. »
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Après avoir conquis la paix, le roi songea à soulager la misère du peuple, en diminuant le poids des impôts ; mais il sentait, à l'affaiblissement de sa santé, que Dieu ne lui accorderait pas le temps de réparer les malheurs de la France. Le -vingt-cinq aoîit 1715, le jour de la Saint-Louis, le roi, au milieu des hommages qu'il recevait, se sentit gravement indisposé ; la gangrène s'était déclarée dans une plaie qu'il avait à la jambe. Les médecins lui avouèrent franchement qu'il n'avait plus que quelques jours à vivre. Sans s'étonner, il commença à se préparer plus prochainement à la mort par la réception des derniers sacrements, le premier septembre 1715; et il expira dans les sentiments de la plus sincère piété, à l'âge de soixante-dix-sept ans, après un long règne de soixantedouze ans. Un enfant, le duc d'Anjou, son arrière petit-fils, était appelé à lui succéder.
Dominé par ses préventions contre le duc d'Orléans, qui se croyait appelé, par sa naissance, à la régence du royaume, Louis XIV avait fait un testament par lequel, sans exclure ce prince de la régence, il lui adjoignait un conseil qui devait partager les soins dont il entourerait le jeune Louis XV. Ces dispositions ne furent point respectées ; le parlement les déclara nulles, et nomma le duc d'Orléans régent du royaume, pendant la minorité du nouveau roi.
Le comie de Toulouse, grand oncle du roi et amiral de France, fut mis à la tête du conseil de marine, qui devait s'occuper des colonies. Ce conseil adressa aux gouverneurs des colonies des règlements rendus nécessaires par le nouvel ordre établi pour l'administration des affaires. Il leur suggérait de ne point mêler, à l'avenir, dans une même lettre, les dilférents sujets dont ils auraient à rendre compte ; il leur recommandait de faire des lettres séparées pour chaque matière qu'ils auraient à traiter. Ce conseil voulait que les officiers subalternes, tant d'épée que de justice et de plume, n'écrivissent point, comme ils avaient coutume de le faire, au secrétaire d'état, sur les affaires dont ils seraient chargés, mais qu'ils rendissent compte de leur gestion à leurs supérieurs, savoir : les officiers d'épée, au gouverneur, et les officiers de justice et de plume, à l'intendant. 11 donna aussi quelques avis sur la monnaie de cartes, dont la valeur nominale commençait à être dépréciée. Le Canada n'était pas riche, et les espèces monnayées y étaient rares ; on crut que le meilleur moyen d'y faire affluer l'argent, serait de lui donner un plus haut prix qu'en Europe. Mais cette augmentation de valeur n 'était qu'ima-
ginaire, puisque l'écu de France, qui passait au Canada pour quatre livre?, n'en valait réellement que trois dans les achats ; personne ne s'empressait d'apporter de l'argent dans la colonie, et ceux qui repassaient en France emportaient des sommes considérables, de sorte que la rareté du numéraire rendait le commerce fort difficile. Afin d'obvier à cet inconvénient, pour les moindres emplettes, l'on faisait des billets au porteur, qui, après avoir circulé pendant quelque temps, revenaient à leur auteur. Ce système produisait des mécomptes ; car souvent, lorsqu'on croyait avoir payé toutes ses dettes, envoyait arriver des billets qu'on n'attendait pas. Pour remédier au mal, on s'avisa, en 1688, de fabriquer une monnaie de cartes qui ne devait servir qu'au Canada. On espérait que, comme elle ne pourrait partir du pays, elle faciliterait les transactions du commerce. Pour la commodité du public, on fit des cartes de trente-deux livres, de seize livres, de quatre livres, de quarante sous, et de vingt sous. Chacune d'elle portait les noms et les paraphes de l'intendant, et du trésorier, outre la valeur représentée, et l'année de l'émission. Dans la suite, le gouverneur apposa sa signature, et, pour rendre la contrefaçon plus difficile, on ajouta l'impression de quelques poinçons.
D'abord les marchands firent difficulté de les recevoir ; mais, lorsqu'à l'automne ils reconnurent que le trésorier ne donnait de lettres de change sur la France qu'à ceux qui lui apportaient des cartes, tous s'empressèrent d'en obtenir. Depuis cette époque, elles avaient cours dans la coFonie, et on les prisait autant que l'argent monnayé ; de fait, pendant quelques années, on ne voyait point d'autre monnaie. De temps en temps, on les renouvelait ; les vieilles cartes étaient portées chez le trésorier, qui les remplaçait par de nouvelles. Pendant trente ans, on trouva ce système si commode, qu'aucun ne songeait à demander un changement (1).
Cependant la pénurie du trésor royal, à la suite des longues guerres de Louis XIV, engagea les marchands du Canada à demander la suppression des cartes ; voici ce qui les y détermina. Les lettres de change n'étaient pas payées régulièrement en France ; on ne les acceptait pas toujours ; il fallait même escompter beaucoup, si l'on voulait obtenir un prompt paiement. Ceux à qui elles étaient adressées les faisaient protester, et les renvoyaient au Canada, où il était inutile d'attendre un remboursement de la part du gouvernement colonial.
(1) Histoire de l'Hôtel-Dleu.
Vers 1714, dans le discrédit où à leur tour les cartes étaient tombées, quelques marchands de Québec proposèrent de donner le double de cartes dans la colonie, pour que leurs lettres de change fussent payées en France. Cette proposition parut trèsavantageuse, puisque l'état trouvait par là le moyen de gagner la moitié de la somme qu'il dépensait dans le pays : aussi fut-elle acceptée fort volontiers à la cour. Le gouvernement français envoya des fonds en argent, mais en petite quantité; et, les années suivantes, les cartesfurent retirées pour la moitié de leur valeur nominale. Il fut aussi ordonné que les dettes contractées avant l'enregistrement de l'ordonnance, lorsqu'on n'avait point stipulé que le paiement se ferait en monnaie de France, pussent être acquittées avec cette monnaie.
Enfin, en 1718, il fut détendu de recevoir la monnaie de cartes en paiement ; on en brûla pour plus d'un million de francs. Comme il sortait tous les ans plus d'argent que le roi n'y en envoyait, le pays retombait dans les difficultés qu'il avait éprouvées autrefois par la rareté des espèces. Vers cette •époque, les lettres de change étaient assez mal payées, par suite des embarras financiers causés en France par le malheureux système de Law. Cependant la nécessité y ramena un peu plus tard.
Malgré sa pauvreté, le Canada n'était pas complètement à la charge de la France. Les compagnies qui s'étai*^nt succédé les unes aux autres dans le commerce, prélevaient certains droits sur les importations et les expoi talions. Ainsi elles prenaient un dixième sur les vins et les eaux-de-vie ; cinq sous «ur chaque livre de tabac qui entrait dans le pays ; le dixième des peaux d'orignal ; le quart du castor. Certains droits d'entrée se payaient en France sur les huiles et le poisson que le Canada y envoyait. Le Canada fournissait aux manufactures françaises un débouché qui devenait de jour en jour plus considérable à mesure que les hardis découvreurs s'avançaient dans l'intérieur du pays, et ouvraient de nouveaux canaux au commerce de la France. En retour arrivait le castor, que les compagnies ne payaient jamais plus de la moitié du prix qu'en donnaient les Anglais. Dans les premiers temps, le castor coûtait beaucoup ; un chapeau de poil de castor valait de quarante à cinquante écus. Mais il était devenu si commun, qu'il avait perdu beaucoup de son prix. En 1675, la maison Oudiette refusa le commerce exclusif, quoiqu'on lui' offrît de retenir un quart des peaux. Deux compagnies, qui acceptèrent le marché qu'il avait refusé, se ruinèrent. Après elles, les fermiers géné-
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raux de France entreprirent de faire valoir la ferme des castors, et furent obligés de l'abandonner, laissant dans les magasins un millier de castors dont ils ne pouvaient se défaire. Enfin, une compagnie se forma dans le pays en 1700, pour exploiter ses ressources. Elle avait de grands avantages sur ses devancières, puisque ses actionnaires demeuraient dans le pays, et en connaissaient les avantages. Elle fut bientôt ruinée ; la France ne prenait alors que cent cinquante mille livres de castor par année, et il était défendu d'en faire passer à l'étranger, pour ne point nuire aux chapeliers parisiens. Pour vendre une partie de ses fourrures, chaque année, la compagnie canadienne devait faire brûler le reste. Après cinq ans, elle était ruinée. Les sieurs Neyret, Gayot et Auberl, qui la remplacèrent, ne pouvaient plus acquitter leurs lettres de change en 1715.
Ce fut alors que l'on songea à établir sur des bases solides cette fameuse compagnie d'Occident, qui devait se charger peu à peu de presque tout le commerce de l'intérieur et de l'extérieur de la France, et du sein de laquelle devait sortir la compagnie des Indes.
Les lettres accordées à la première déclarent que- sa majesté accorde à la dite compagnie pour vingt-cinq ans ^ 1° Le commerce du Canada, à la charge de faire travailler aux cultures et aux plantations : 2° De faire seule, pendant l'espace de vingtcinq ans, le commerce dans la province et gouvernement de la Louisiane, etc.
Enfin, la compagnie d'Occident se- chargea de la traite du castor. Les castors portés aux bureaux de la compagnie, à Montréal et à Québec, y étaient à un prix raisonnable, en récépissés, et les récépissés formaient une autre monnaie qui avait cours dans le commerce. Les agents de la compagnie délivraient pour leur valeur, sur le caissier de la compagnie, à Paris, des lettres de change, payables dans les quatre premiers mois de l'année suivante.
Les autres exportations du Canada étaient, au temps où la compagnie exerçait son influence, le blé, le poisson, les huiles, le cuir. On commençait à envoyer des échantillons des bots du Canada ; en l'année 1715, le père Lafiteau, qui avait été missionnaire dans le Thibet, reconnaissait dans les forêts du Canada, le ginseng, plante qui possède des qualités médecinales, et qui se vendait alors, en Chine,^ au poids de l'or. Cet article entrait bientôt dans le commerce, et en 1752, il en sortait du pays pour environ cinq cent nïille francs.
En 1716, M. de Vaudreuil revint dans la colonie pour y mourir. La mort de Louis XIV, qui l'aimait, l'avait grandement attristé ; d'ailleurs, son âge avancé le portait à se préparer lui-même à la mort. Outre leurs lettres communes, messieurs de Vaudreuil et Bégon écrivaient des lettres particulières, soit au régent, soit au ministre. Par celles de M. de Vaudreuil, on reconnaît combien il devenait faible ; parfois il marquait sa désapprobation de certaines parties des lettres communes ; il déclarait qu'il avait été obligé de céder à M. Bégon, pour éviter les contestations. Madame de Vaudreuil était l'homme de la famille, et, après son retour, elle soutenait son mari dans ses doutes et ses inquiétudes.