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CHAPITRE NEUVIÈME

Conflits entre M. Duchesneau et M. de Frontenac, sur la présidence du conseil et au sujet de la traite de l'eau-de-vie — Zèle de Mgr. de Laval pour abolir ce trafic — Il envoie en France, pour ce sujet, son grand vicaire, M. Dudouyt — Assemblée spéciale de vingt-quatre personnes intéressées — Mgr. de Laval passe en France, et obtient confirmation des défenses déjà portées — Appréciation de sa conduite à ce sujet — Inconvénient et abus de la traite des boissons fortes — La Salle obtient concession du fort Frontenac et de la seigneurie de Cataracouy — Entreprises de La Salle — Ses malheurs — Fort de Niagara — Voyage du P. Hennepin — Fort de Crèvecœur — Voyage de La Salle au Mississipi — Tonti et le P. Membré — La Sallo passe en France.

M. Duchesneau, introduit au conseil peu après son arrivée, se trouva dans une position qui devait naturellement amener quelque conflit d'autorité avec le gouverneur. Il avait reçu instruction d'exercer la présidence, en réglant les discussions, prenant les voix des conseillers, et proclamant le résultat des délibérations ; et, cependant, il n'occupait que la troisième place au conseil. La première appartenait au gouverneur, qui est désigné comme président par le ministre, quoiqu'il n'y assistât que pour donner son avis ; la seconde était à l'évêque de Québec, qui, lorsqu'il était absent du pays, pouvait être remplacé par son grand vicaire. Pour M. de Frontenac, accoutumé depuis trois ans à diriger toutes les délibérations du conseil, il devait être difficile de porter le titre de président sans en exercer les fonctions ; aussi la lutte ne tarda pas à commencer entre lui et l'intendant. Au conseil étaient appelés M. de Yilleray, premier conseiller, de Tilly, Damours, Dupont, Louis-René de Lotbinière, de Peyras et Denys de Yitré. M. Ruette Dauteuil exerçait les fonctions de procureur-général qui consistaient à parler au nom du roi, à faire les représentations et réquisitions nécessaires, quand il s'agissait des intérêts du roi ou du public, à donner et soutenir ses conclusions sur les affaires discutées dans le conseil. Quelques-uns de ces officiers avaient.été rétablis dans leurs charges sur l'injonction expresse du roi.

Malgré les ordres donnés par la cour et les soins de Mgr. de Laval, la vente de l'eau-de-vie aux sauvages augmentait rapi-

dément et produisait les plus grands maux parmi les indigènes. En 1676, l'évêque envoya en France un de ses grands vicaires, M. Dudouyt, pour obtenir le renouvellement des défenses déjà faites à ce sujet. M. Duchesneau écrivit en même temps à Colbert pour appuyer le sentiment de l'évêque, du. clergé séculier et des missionnaires, qui se plaignaient unanimement des désordres causés par le mépris des anciens règlements sur cette matière. On avait réussi à persuader le conseil du roi que ce commerce était nécessaire pour retenir les naturels du pays ; que les abus étaieitf bien moindres que ne le représentaient les ecclésiastiques, qui se servaient de ce prétexte pour soutenir leur autorité et étendre leur domination sur les consciences. Colbert paraît avoir cédé à ces représentations ; car, en 1677 (1), il écrivait à l'intendant : « Je vois M. le comte de Frontenac de l'avis que le commerce des boissons, qu'on appelle en ce pays-là enivrantes, avec les sauvages, ne cause point les grands et effroyables maux sur lesquels Mgr. de Québec fait un cas réservé, et même qu'il est nécessaire pour le commerce ; et je vous vois d'un sentiment contraire au sien. Sur cette matière, avant que de vous ranger au sentiment de M. l'évêque, vous deviez vous informer fort exactement du nombre de meurtres, d'assassinats, d'incendies et d'autres excès causés par l'eau-de-vie et m'en

envoyer la preuve. En cas que ces faits eussent été bien constants... sa majesté aurait fait une très-sévère et très-vigoureuse défense à tous ses sujets de faire ce trafic. Mais, au défaut de cette preuve et voyant de plus le contraire par le témoignage et le rapport de ceux qui ont été le plus longtemps dans ce pays, il n'est pas juste, et la police générale d'un état résiste en cela aux sentiments d'un évêque, qui, pour empêcher les abus que quelque petit nombre de particuliers peuvent faire d'une chose qui est bonne en soi, veut abolir le commerce d'une denrée qui sert beaucoup à attirer le commerce et les sauvages mêmes parmi les chrétiens orthodoxes. »

Quelques jours après, le ministre, encore indécis et ne sachant trop s'il devait se fier aux rapports du gouverneur et des marchands, ou à ceux de l'intendant, de l'évêque et des missionnaires, adressait des instructions à M. de Frontenac (2).

« M. l'évêque de Québec m'a fait remettre ici par son grand vicaire une consultation qu'il a faite en Sorbonne.... L'intention

(1) Lettre de Colbert, 1er mai 1677.

(2) Lettre de Colbert à Frontenac, 18 mai 1677.

de sa majesté est que, si tous les faits contenus en cette consultation sont véritables en général, c'est-à-dire, si tous les sauvages et toutes les bourgades s'enivrent et commettent ensuite des crimes, assassinats, etc., en ce cas, il est juste que vous cherchiez des moyens d'empêcher qu'on ne porte aux sauvages de ces sortes de boissons ; mais, si ces désordres sont seulement commis par quelques particuliers et qu'ils soient seulement un peu plus sujets à s'enivrer que ne sont les Allemands, et ici en France les Bretons, sa majesté veut en ce cas que vous employiez son autorité non pas pour rien prononcer directement contr% l'autorité épiscopale, mais pour empêcher par l'autorité royale, que l'épiscopat n'entreprenne rien au dehors de l'église, en une matière qui est purement de police. »

Comme le roi ne demandait qu'à être éclairé pour prendre une décision finale sur cette question, il enjoignit à M. de Frontenac de choisir dans la colonie vingt-quatre personnes, qui seraient chargées d'examiner les inconvénients de la traite de l'eau-de-vie.

Ceux qui furent appelés à cette assemblée, étaient engagés dans le commerce avec les nations sauvages ; aussi la plupart se déclarèrent en faveur de la liberté du trafic de l'eau-de-vie. Suivant ceux-ci, il en résultait bien peu de désordres parmi les naturels du pays ; d'ailleurs, les Hollandais, distribuant des boissons enivrantes aux Iroquois, attiraient par ce moyen les peaux de castor à Orange et à Manathe : il était donc absolument nécessaire de permettre le commerce de l'eau-de-vie pour amener les sauvages dans la colonie française et les empêcher de porter leurs pelleteries aux étrangers. Tel fut le principal argument apporté et répété, sur différents tons, par les partisans de la liberté du commerce de l'eau-de-vie.

Quelques-uns des membres de l'assemblée ne s'occupant pas uniquement des peaux de castor, firent valoir des raisons d'un ordre plus relevé.

Le sieur Bourdon de Dombourg présenta en peu de mots un résumé des arguments apportés au soutien de l'opinion de ces derniers. «Si la traite des boissons enivrantes est défendue, » dit-il, « les sauvages vivront en paix, on ne réussira pas à attraper leurs pelleteries pour un peu de boisson qu'on leur donne; les Français s'adonneront à la culture des terres, ce qui sera cause que le pays fleurira. Au contraire, si la traite est permise, le pays déchoira bien loin d'augmenter ; Dieu sera très-mal servi, parce que les sauvages ne boivent que pour s'enivrer, et, lorsqu'ils sont ivres, ils commettent beaucoup de

crimes et d'incestes, les enfants tuent leurs pères, violent leurs sœurs, les mères tuent leurs enfants, et les femmes se prostituent pour quelques verres d'eau-de-vie. Si la liberté de cette traite est accordée, les coureurs de bois se multiplieront, et, pour quelques sous d'eau-de-vie, enlèveront aux sauvages pour six ou sept francs de castor» On sait que les sauvages, lorsqu'ils ont bu, vendent ce qu'ils ont, et donnent quelquefois un fusil pour un demi-septier d'eau-de-vie. Pourquoi ne voit-on plus autant de sauvages depuis qu'on traite des boissons? C'est qu'ils en boivent en si grande quantité, qu'ils en meurent. Cette passion déboire les empêche de se convertir, parce que, depuis qu'ils y sont accoutumés, ils ne s'occupent plus d'autre chose, et ne veulent plus entendre parler de Dieu. »

Comme le procès-verbal de cette assemblée allait être envoyé à la cour dans l'automne de 1678, Monseigneur de Laval se décida à retourner en France pour soutenir par des preuves les faits allégués dans les mémoires qu'il avait déjà fait présenter. Il parut devant le roi avec des mémoires si clairs et si forts, que le souverain et son ministre comprirent l'étendue du mal que causait le commerce dont se plaignait l'évêque de Québec. Louis XIY confia l'examen de la question à son confesseur, le père La Chaise, et à l'archevêque de Paris. Après en avoir conféré avec Mgr. de Laval, ils furent d'avis que le roi devait défendre très-expressément aux Français de porter des boissons enivrantes dans les bois et dans les habitations des sauvages. ColbertenvoyaàM. de Frontenac l'ordonnance expédiée en conformité de cet avis, et enjoignit à l'intendant de tenir la main à la faire ponctuellement exécuter, et l'informa en même temps que l'évêque de Québec avait consenti à réduire le cas réservé aux termes de ce règlement (1).

La permission de vendre de l'eau-de-vie aux sauvages était ainsi restreinte aux habitations françaises, et il était défendu d'en porter dans les bois. L'évêque avait obtenu beaucoup moins qu'il ne souhaitait ; car, comme les maisons françaises étaient dispersées, que plusieurs même étaient rapprochées des villages sauvages, il était encore facile aux vendeurs de trouver des entrepôts pour y déposer leur marchandise, et fort difficile de découvrir les contraventions à l'ordonnance. C'était cependant un avantage remporté sur la cupidité des coureurs de bois, et un pas vers un meilleur ordre de choses. Ne pouvant obtenir davantage, Mgr. de Laval revint au Canada en 1680, et

(1) Lettre de Colbert et Duchesneau, 24 mai 1679.

essaya de combattre les restes du mal par l'influence salutaire de la religion.

La lutte qu'il eut à soutenir contre les intrigues et les persécutions de ceux qui favorisaient le commerce de l'eau-de-vie, forme comme un de ses plus beaux titres à la reconnaissance des habitants du Canada. Pour résister aux progrès d'un mal qui menaçait de ruiner la colonie au moral et au physique, il opposa une patience, une sagesse et une fermeté qui arrêtèrent les progrès du fléau, et le forcèrent même à rétrograder. Soutenu par son clergé et par un petit nombre de laïques, amis de leur pays, le digne prélat opposa une digue que rien ne put emporter. Contre les vils artifices des marchands, il opposa la sagesse et la fermeté d'un véritable chrétien.

Ce qu'il y avait d'honneur, de patriotisme et de vraie sagesse dans la Nouvelle-France se leva pour repousser la cupidité, le libertinage, et l'égoïsme de ces faux amis du pays, qui cherchaient à s'enrichir en se couvrant du masque du bien public. Si la victoire sur ces hommes ne fut pas complète, elle fut cependant suffisante pour sauver le Canada.

On ne peut lire sans frémir les épouvantables peintures que nous ont laissées quelques plumes de l'époque, des orgies auxquels se livraient les habitants de bourgades entières, lorsque les traiteurs arrivaient avec leurs boissons empoisonnées.

«Nos sauvages commencèrent à revenir de Montréal,» écrivait de Michillimakinac un témoin oculaire en 1692; cernais leur arrivée a troublé notre repos, les ayant vus revenir avec cent barils d'eau-de-vie. Chaque jour, les cabanes et les déserts retentissent, du bruit et des hurlements horribles des ivrognes, qui, en se battant, se sont blessés et ont commis bien des infamies. On n'a pu vaquer aux affaires pour lesquelles M. de Louvigny est envoyé par le gouverneur, n'y ayant eu aucun moyen de tenir conseil avec les chefs. »

Appelé comme témoin, dans une enquête tenue en 1677, au sujet d'un double meurtre commis par des sauvages ivres, au bout de l'île de Montréal, le sieur René Cuillerier, qui avait longtemps vécu avec les Iroquois, faisait la déclaration suivante : « Les sauvages ne boivent que pour s'enivrer, pour battre et maltraiter les autres dans leur ivresse. Alors les villages sont désertés ; les meurtres sont fréquents ; ils mutilent, battent, brûlent, se suicident. »

Dans la même circonstance, Charles LeMoynede Longueuil, qui avait longtemps vécu parmi les sauvages, et qui les connaissait parfaitement bien, rendait un témoignage à peu près sem-

blable. «L'expérience que j'ai eue parmi eux, » disait-il, « m'a convaincu que la plupart d'entre eux ne boivent que pour s'enivrer, pour avoir ensuite plus de liberté à commettre tous les crimes et désordres que les lois divines et humaines défendent. J'ai été moi-même obligé avec mes domestiques d'arracher des mains de quelques sauvages, hommes et femmes ivres, les haches et les couteaux qu'ils tenaient pour s'entretuer, dans le dessein ensuite d'embraser et de réduire en cendres leurs cabanes, sans considérer qu'il y avait plusieurs autres sauvages, femmes et enfants.» «Je certifie,» écrivait un célèbre traiteur, le sieur Dulhut, «que pendant dix ans que j'ai passés aux Outaouais, chez les Nadouessioux, au fort Saint-Joseph, et au Détroit, je n'ai jamais vu traiter l'eau-de-vie, qu'il ne soit arrivé de grands désordres, jusqu'à voir le père tuer le fils, et le tils jeter sa mère dans le feu. Moralement parlant, il est impossible de traiter l'eau-de-vie dans les bois, sans s'exposer à tomber dans ces malheurs. »

Les défenseurs d'un système qui produisait ces scènes d'enfer, prétendaient que c'était un moyen d'attacher les sauvages aux Français, et cependant les mémoires de cette époque prouvent à l'évidence que la vente des boissons enivrantes, après avoir décimé les nations amies, les obligeait souvent de s'éloigner avec un souverain mépris et une haine profonde contre les Français. De deux mille algonquins qui fréquentaient les bords de la rivière des Outaouais, avant qu'ils usassent des boissons enivrantes, trente ans après, il ne restait plus que cent cinquante hommes, qui s'éloignèrent, pour n'être plus exposés à l'occasion de s'enivrer. «Nous aurions eu tous les Iroquois, écrivait le respectable M. Doilier, supérieur du Séminaire de Montréal, s'ils ne voyaient qu'il n'y a pas moins de désordres ici que dans leur pays, et que même en ce point nous surpassons les hérétiques L'ivrogne se laisse aller à la tentation de boire quand il a la boisson présente ; mais, quand il voit, après l'ivrognerie, qu'il est tout nu et sans armes, le nez mangé, estropié et tout massacré de coups, il enrage contre ceux qui l'ont mis en cet état. » Une vieille algonquine, se voyant dépouillée après la boisson, s'écriait d'une voix infernale contre les enivreurs des sauvages : Plût à Dieu que je pusse les voir tous enfoncés dans le milieu des enfers !

Dans une occasion où ils avaient été forcés de se plaindre contre quelques marchands français, les anciens et les guerriers de la nation outaouaise déclarèrent à M. de Louvigny, qu'ils regardaient le commerce de l'eau-de-vie comme un pil-

lage publiquement fait de leurs castors, fusils et autres choses nécessaires ; que si, après en avoir fait avertir Ononthio, il permettait encore aux Français de leur en apporter, il fallait que le gouverneur, l'évêque et les missionnaires se fussent entendus pour les piller (1).

Plusieurs fois, il est arrivé que les expéditions françaises ont manqué de succès, parce que des misérables, poussés par le désir de faire un vil profit, ne craignaient pas d'exposer la vie et l'honneur de leurs compatriotes, en les privant de l'appui des sauvages alliés ; ainsi avorta l'expédition de M. de Courcelles contre les Agniers, parce que ses guides algonquins l'abandonnèrent pour boire quelques barils d'eau-de-vie, fournis par des français. En 1691, l'ivrognerie empêcha les Outaouais et les Hurons du lac Huron de suivre M. de Louvigny à la guerre contre les Iroquois ; la conséquence fut que ceux-ci portèrent toutes leurs forces contre l'île de Montréal, où ils massacrèrent beaucoup d'hommes, de femmes et d'enfants, et brûlèrent un grand nombre de maisons. Dans une autre occasion, des vendeurs d'eau-de-vie allèrent au-devant des sauvages qui venaient au secours des Français, les enivrèrent, les dépouillèrent de leurs armes et les empêchèrent d'aller plus loin. »

En retour de tous ces maux, quels profits le pays retirait-il de la vente des boissons enivrantes ? Les droits imposés sur l'eau-de-vie rapportaient environ deux mille francs par année ; les coureurs de bois, qui la portaient aux sauvages, ruinaient leur santé en peu d'années, et, à la fin de leurs courses, étaient exploités et pressurés par ceux qui les avaient équipés pour le voyage. En somme, les profits revenaient à une quinzaine de cabaretiers, haïs et méprisés des vrais amis du pays, et qui s'empressaient, après avoir fait fortune, de retourner en France, pour dépenser, loin du théâtre de leur infamie, une fortune honteusement acquise. Et c'était pour l'avantage de ces misérables, que des gouverneurs, des intendants, des membres honorables de la société s'élevaient contre le courageux évêque, criaient à la tyrannie du clergé, et invoquaient à haute voix la liberté de conscience. La morale foulée aux pieds, l'injustice dépouillant les pauvres victimes, les réduisant à la plus abjecte misère, et leur inspirant la haine et le mépris pour la nation à laquelle appartenaient leurs oppresseurs ; les tribus amies de la France détruites par l'ivrognerie, et leurs tristes restes s'éloignant du

(1) Lettre de M. de Louvigny à M, de Frontenac, 30 juin 1691.

siège de la contagion et s'enfonçant dans la profondeur des forêts pour échapper au fléau ; les jeunes gens d'une partie de la colonie usant leurs forces, ruinant leur santé et perdant leurs mœurs dans des courses qui ne les enrichissaient point; la culture des terres abandonnée, le progrès de la population arrêtée, le pays tout entier s'appauvrissant pour remplir les coffres de quelques aventuriers qui avaient réussi à tromper les autorités : voilà le triste tableau que l'évêque présentait à la cour ; et ce tableau, des documents authentiques le prouvent, n'avait pas été chargé, ni assombri. Un spectacle semblable avait commencé à se montrer dans les colonies anglaises, et le gouverneur Andros, dans l'intérêt de la morale et de l'humanité, proposa aux Français d'interdire la vente des boissons enivrantes aux sauvages, promettant d'en faire autant de son côté ; mais sa demande fut rejetée. Les législateurs de la Nouvelle-Angleterre avaient si bien reconnu les désordres causés par l'ivrognerie, qu'ils publièrent une ordonnance par laquelle il était défendu, sous de graves peines, de distribuer des eaux-devie aux sauvages ; le même règlement fut établi par Penn dans sa pacifique colonie ; et ces hommes ont trouvé de nombreux panégyristes. Mais, lorsqu'un évêque et ses coadjuteurs viennent réclamer, au nom de Dieu et de la patrie, que l'on mette fin aux pratiques désastreuses auxquelles se livraient quelques marchands, pour eux l'on n'a que des paroles de haine et de mépris.

Aujourd'hui que les passions de l'époque se sont tues depuis longtemps, il est impossible de ne pas admirer l'énergie que déployait le noble évêque, implorant la pitié du monarque pour les pauvres sauvages de la Nouvelle-France avec tout le courage que montrait Las Casas, lorsqu'il plaidait la cause des sauvages de l'Amérique espagnole. Dédaignant les hypocrites clameurs de ces hommes qui prostituaient le nom de commerce pour couvrir leurs spéculations et leurs rapines, il s'exposa aux mépris et aux persécutions pour sauver les restes de ces vieilles nations américaines, pour garantir son troupeau de la contagion morale qui menaçait de s'appesantir sur lui, et pour ramener dans la bonne voie les jeunes gens qui allaient se perdre au milieu des tribus sauvages.

Deux ou trois ans après son retour de la découverte du Mississipi, Jolliet demanda inutilement au ministre de lui accorder la permission d'aller s'établir dans le pays des Illinois pour y commercer avec eux.

De son côté, LaSalle désirait beaucoup étendre son commerce

de ce côté. Il avait vu Jolliet à son passage à Frontenac ; informé des découvertes du jeune canadien, il avait conçu le plan de les continuer, et de faire du fort de Frontenac un dépôt où il pourrait s'approvisionner pour ses voyages d'exploration. En 1674, il exposa à la cour qu'ayant déjà commandé pendant quelque temps à Frontenac, il savait de quel avantage ce fort pouvait devenir pour la colonie du Canada; il s'offrait en même temps de l'entretenir à ses dépens, et de rembourser les sommes qui y avaient déjà été dépensées, à condition que le roi le lui accorderait en seigneurie avec quatre lieues de pays sur les bords du lac Ontario et quelques îles voisines. Il suppliait, en même temps, le roi de lui donner des lettres de noblesse, en considération des découvertes qu'il avait, faites dans le pays, depuis sept ans qu'il y résidait.

De son côté, il s'obligeait à mettre le fort en meilleur état de défense, et à y entretenir une garnison aussi nombreuse que celle de Montréal ; à acquitter les dettes contractées par le gouvernement envers M. de Frontenac pour premiers frais d'établissement; à donner des concessions à tous ceux qui voudraient s'y établir ; à y attirer des sauvages auxquels l'on apprendrait des métiers et qu'on engagerait à cultiver la terre ; enfin, à bâtir une église, dès qu'il y aurait réuni cent personnes, et à y entretenir un ou deux récollets (1). La cour lui accorda volontiers toutes ses demandes par des lettres données en 1675. De retour au Canada, il bâtit à Frontenac un fort de pierre avec quatre bastions, fournit les magasins de marchandises, attira des sauvages et quelques français, et obtint un ou deux récollets comme aumôniers de sa petite garnison.

La Salle rencontra bien des difficultés et des contradictions dans l'exécution de son ouvrage ; mais sa capacité et son énergie, soutenues par la protection du gouverneur, lui firent surmonter tous les obstacles. Chaque année, M. de Frontenac remontait jusqu'au fort de La Salle pour conférer avec les chefs et les principaux guerriers des nations iroquoises (2).

Cependant, le sieur de La Salle désirait chercher un passage au Japon et à la Chine par le nord ou par l'ouest du Canada ; il s'était fait des amis et des protecteurs dans le pays, et s'occupait à acquérir les connaissances dont il pouvait avoir besoin pour son dessein. Il songeait aussi au Mississipi d'où Jolliet était récemment arrivé Enfin, après avoir consulté le sieur de

(1) Document» de Pari», 1ère série, vol. I.

(2) P. Chrestien LeClercq, Etablissement de la foi, eto, vol. II.

Frontenac, La Salle se rendit en France, dans Tannée 1677; et, à la faveur des lettres de Frontenac, il obtint de la cour les pouvoirs nécessaires pour entreprendre à ses frais de poursuivre les découvertes du père Marquette et de Jolliet.

Colbert était mort, lorsque M. de La Salle arriva en France ; mais M. de Seignelay, qui occupait la place de son père au département de la marine, lui fit obtenir du roi tout ce qu'il souhaitait: Louis XIY lui fit expédier des lettres de noblesse, lui accorda la seigneurie de Cataracouy, et le gouvernement du fort, à condition qu'il le bâtirait de pierre, et l'engagea à continuer les découvertes commencées.

Le prince de Conti, qui avait puissamment appuyé La Salle dans ses demandes, l'engagea à conduire avec lui en Amérique le chevalier de Tonti, dont le frère était déjà dans la Nouvelle- France. La Salle accepta cette demande avec reconnaissance, et il n'eut point lieu de s'en repentir; car Tonti demeura toujours attaché à ses intérêts, et lui rendit de forts grands services. Ce gentilhomme avait servi en Sicile, où il avait eu une main emportée ; mais il s'en était fait mettre une de fer, dont il se servait avec facilité.

Le quatorze de juillet 1678, La Salle, accompagné de Tonti et de Lamotte Lussière, ancien capitaine du régiment de Carignan-Salières, s'embarqua à La Rochelle ;, il conduisait trente hommes, parmi lesquels étaient des ouvriers et des pilotes. Arrivé à Québec au milieu de septembre, il y demeura peu de temps, et partit pour se rendre à Cataracouy avant la fin de la belle saison. Après avoir passé quinze jours au fort de Frontenac, il s'embarqua sur une barque de quarante tonneaux, pour se rendre à la partie supérieure du lac. Dans le lieu qu'il choisit lui-même sur le bord méridional de la rivière Niagara, il jeta les premiers fondements d'un fort,, où. il laissa le sieur de Tonti avec trente hommes,, donna ses ordres pour la construction d'une nouvelle bàrqu«, au- dessus da Ta . chu te de Niagara, visita les Sonnontouans, sur les terres desquels était le fort de Niagara, et qui avaient menacé de le détruire,, et retourna sur les glaces à Cataracouy (1) Dès le printemps, sa barque fit plusieurs voyages entre les deux forts ppur le transport des pelleteries et des marchandises ; après les premiers passages, qui furent heureux, elle fut, par la faute du pilote, brisée sur la côte, dont elle s'était trop approchée.

Heureusement, il lui restait un brigantin, au moyen duquel il

(1) Mémoires de Tonti.

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