CHAPITRE DIX-NEUVIÈME
Grand convoi de pelleteries arrivé à Montréal — Prise du fort Sainte- Anne à la baie d'Hudson — Propositions de paix faites par un chef onneiout — Questions réglées entre l'évêque de Québec, son chapitre et le Séminaire — Fondation de l'Hôpital- Général de Québec, et des Frères Hospitaliers de Montréal — Désaccord des autorités civiles et ecclésiastiques sur la vente des boissons fortes aux sauvages — Politique de Frontenac Vis-à-vis des Iroquois y divers pourparlers — Négociations entamées et rompues entre les Abenaquîs et les Anglais — Expédition hardie de Villieu — Prise du fort Nelson à la haie d'Hudson par d'Iberville et de Serigny — Nouvelles hostilités des Iroquois — Frontenac relève le fort de Cataracoui — Partis iroquois défaits par la Durantaie et Courtemanche — Trahison d'un chef huron.
D'Argenteuil avait réussi dans sa mission ; le quatre août, il arriva à Montréal, suivi de deux cents canots chargés d'une immense quantité de pelleteries. Ce convoi portait les principaux chefs des nations du nord et de l'ouest. Averti de cet heureux événement, le comte de Frontenac partit pour Montréal, où il arriva escorté de tous les chefs sauvages, qui étaient allés à sa rencontre jusqu'aux Trois-Rivières. Dans une grande assemblée, les orateurs des différentes tribus haranguèrent le gouverneur, et lui dirent qu'ils venaient pour obéir aux ordres qu'il leur avait transmis par d'Argenteuil. Les Hurons s'étendirent assez longuement et parlèrent des nombreux partis qu'ils avaient envoyés contre les Iroquois. Les Miamis, seuls, s'étaient abstenus de descendre. On en sut la raison : ils avaient reçu, par l'entremise de chasseurs mahingans, quelques présents des marchands anglais, auxquels ils avaient permis de trafiquer sur la rivière Saint-Joseph. M. de Frontenac regarda cette entrée des Anglais dans les pays de l'ouest comme dangereuse pour le commerce français ; aussi, prit-il les moyens de rompre les négociations entamées à ce sujet (1).
Tous les sauvages partirent enchantés de ses manières, et chargés de ses présents. Le chevalier de Tonti, qui commandait toujours aux Illinois, et qui était descendu pour régler quelques affaires, les suivit de près avec un bon nombre de français. Dans ce convoi étaient Courtemanche et Manteth, ainsi que Nicolas Perrot, chargé d'empêcher les Miamis de
(1) Documents de Paris.
continuer leurs relations avec les Anglais. Avec eux étaient aussi les sieurs d'Argenteuil, nommé lieutenant de Louvigny, et Lesueur, qui allait former un établissement à Chagouamigon (1), et renouveler l'alliance avec les Sauteurs et les Sioux.
Les nouvelles qui arrivèrent vers le même temps de la baie d'Hudson n'étaient pas aussi bonnes. On avait laissé, l'automne précédent, quelques hommes pour garder le fort Sainte-Anne ; avec eux était le père Dalmas, jésuite, qui leur servait d'aumônier, et qui, en même temps, évangélisait les nations voisines. Le cuisinier, dans un accès de folie, tua le chirurgien de l'établissement, pendant l'absence des autres hommes. Revenu un peu à lui-même, il fut poursuivi par l'idée que le père Dalmas avait eu connaissance du meurtre, et deviendrait son accusateur. Ce furieux se débarrassa aussi du zélé missionnaire en lui donnant la mort. Quand ses compagnons revinrent au fort, ils trouvèrent ce malheureux seul, plongé dans la plus noire mélancolie, et s'accusant, dans ses moments lucides, des meurtres qu'il avait commis. Ils le tinrent enfermé jusqu'au printemps, dans l'espoir de l'envoyer alors à Québec par quelque navire français. Au printemps, trois navires anglais, qui avaient hiverné au fond de la baie, attaquèrent le fort. Quoiqu'il n'y eût que cinq hommes pour le défendre, ils résistèrent courageusement à un premier assaut contre quarante anglais. Mais, en voyant le nombre des ennemis s'augmenter considérablement, ils se décidèrent à abandonner le fort et à parcourir deux cents lieues, par des bois affreux, pour se rendre à Montréal. Ils y arrivèrent, en effet, après avoir enduré des fatigues inouies, et rapportèrent que les Anglais avaient trouvé, dans le fort, des munitions de guerre et de bouche, et du castor pour une valeur de cinquante mille écus,
Taréha, chef onneiout', s'était rendu à Québec, au mois de juin, pour entamer une négociation au sujet de la paix ; il y revint, au commencement d'octobre, chargé de nouvelles propositions de la part de son canfon. Les Onneiouts remerciaient Ononthio de la réception favorable qu'il avait faite à leur envoyé ; ils protestaient, en même temps, qu'ils ne prendraient aucune part dans les mauvaises affaires des autres cantons. Frontenac répondit par un collier de porcelaine, que dans sa prochaine expédition contre les cantons iroquois, il saurait reconnaître les bonnes dispositions de Taréha et des siens. En même temps que l'ambassadeur onneiout, était venue une
(1) A l'eKtrémité du lac Supérieur.
matrone du même canton. Elle était attirée par la renommée dont jouissait Ononthio parmi les Iroquois ; elle avait si souvent entendu vanter ses belles qualités, qu'elle désirait se procurer la satisfaction de le voir. Elle avait rendu de grands services aux français prisonniers dans son canton, et c'était à elle que le père Millet devait la vie. Aussi le comte de Frontenac l'accueillit avec bienveillance, et lui fit des présents, ainsi qu'à Taréha. Suivant Charlevoix, cette femme eut le bonheur de devenir ehrétienne ; à son baptême, elle reçut le nom de Suzanne ; s'étant alors retirée au saut Saint-Louis, elle vécut longtemps encore, et édifia cette bourgade par la constante pratique de toutes les vertus.
M. de Saint-Valier passa en France au printemps de 1691, afin d'y traiter quelques affaires qui touchaient aux intérêtsnle son diocèse. L'archevêque de Paris et le père de LaChaise, confesseur du roi, furent chargés de dresser un règlement pour décider certaines questions qui s'étaient élevées sur leurs droits respectifs entre l'évêque, le chapitre et le séminaire de Québec. Par un arrêt du conseil, donné le onze février 1692, le règlement proposé par les deux arbitres fut approuvé ; le roi ordonna de le faire observer dans la suite. Le nombre des directeurs du séminaire était réduit à cinq ; ils devaient s'occuper principalement à former les jeunes gens appelés à entrer dans l'état ecclésiastique ; ils pouvaient aussi se dévouer aux missions, du consentement de l'évêque. Aucun ecclésiastique n'avait le droit de s'aggréger au séminaire, sans la permission de l'évêque, à qui il était loisible d'employer les anciens aggrégés pour le service de son diocèse, du consentement des supérieurs.
Quant à l'amovibilité des curés, on devait se conformer, en Canada, à la déclaration donnée par le roi pour tout le royaume.
Suivaient quelques déclarations au sujet du chapitre.
La dernière partie réglait que les quatre mille livres données par le roi pour le diocèse de Québec, seraient distribuées en trois parties égales, l'une pour le séminaire, et les deux autres pour les curés et les bâtiments des églises. L'évêque de Québec obtint du roi la permission d'établir, à Québec, un hôpital général, destiné à recevoir « les pauvres mendiants, valides et invalides, de l'un et de l'autre sexe. » Ils y devaient être employés au travail, suivant leurs forces, et même, s'ils en étaient capables, à la culture des fermes dépendantes de l'institution. Plusieurs bourgeois de Québec offraient de contri-
buer les sommes nécessaires, soit pour les bâtiments, soit pour créer des rentes.
Ces lettres du roi furent données au mois de mars 1692, et- Mgr. de Saint-Yalier, aussitôt après son retour à Québec, dans la même année, les fit enregistrer au Conseil Supérieur. Pressé d'exécuter son projet, il fit, avec les récollets, un arrangement par lequel ils lui cédèrent leur couvent de Notre- Dame des Anges, et l'évêque leur permettait de venir s'établir en ville.
Le soin du nouvel établissement de l'Hôpital-Général fut confié aux religieuses de l'Hôtel-Dieu de Québec, qui en prirent possession au premier jour d'avril 1693. Les deux communautés restèrent quelques temps unies sous une même supérieure ; mais il fut, bientôt après, jugé à propos de les séparer.
Montréal vit aussi, vers ce temps, quelques-uns de ses citoyens s'unir ensemble pour fonder un établissement du même genre. En 1692, le sieur François Charon offrit sa fortune, qui était considérable, pour la fondation d'un hôpital-général ; c'était un homme pieux, d'une ardente charité, mais un peu excentrique. Plusieurs personnes, animées du même esprit, se joignirent à lui, consacrèrent leurs biens à la bonne œuvre, et se dévouèrent elles-mêmes au service des pauvres. Le plus zélé, aussi bien que le plus constant des associés de Charon, fut le sieur Pierre Leber (1), frère de la célèbre recluse, mademoiselle Jeanne Leber. Sur la demande de l'évêque de Québec, du gouverneur et de l'intendant, le roi approuva, en 1694, cette institution, qui reçut le nom de Frères Hospitaliers de Saint-Joseph de la Croix, pour le soin des pauvres vieillards et enfants, tant français que sauvages.
En prenant les moyens de procurer le bien aux pauvres et aux infirmes de son diocèse, l'évêque de Québec dut aussi s'occuper de la répression des désordres que causait en Canada la vente de î'eau-de-vie aux sauvages. Le gouverneur était accusé, par les personnes les plus respectables de la colonie, de ne pas agir, avec assez de fermeté, contre les infracteurs des règlements. Plusieurs mémoires, adressés au roi en 1692 et 1693, présentent, sous de sombres couleurs, les funestes effets de l'avarice des quelques traiteurs, qui, le plus souvent, n'étaient dans le pays qu'en passant. Par l'abus des boissons fortes, la nation des Algonquins s'était presque
(1) L'annaliste de l'Hôtel-Dieu de Québec dit que M. Leber fut le compagnon le plus constant de M. Charon, et qu'il vécut d'une manière très-édifiante dans cette maison, où il mourut en réputation de sainteté, en 1707, âgé de 38 ans.
éteinte ; Ton ne pouvait plus obtenir de pelleteries que des peuples de l'ouest ; la plupart de ceux-ci menaçaient de se tourner vers les Anglais, qui attiraient chez eux le commerce, en fournissant des marchandises d'une bonne qualité et à un prix raisonnable, tandis que beaucoup de français vendaient fort cher de mauvais effets, et croyaient attirer les sauvages en les enivrant. De là, il arrivait que les nations qui trafiquaient avec les Anglais étaient ordinairement bien pourvues des choses de première nécessité, tandis que les peuples liés par le commerce avec les Français étaient souvent plongés dans la misère et le dénuement. Le contraste était si frappant, depuis plusieurs années, que les populations des environs des grands lacs, tout en préférant l'humeur et le caractère des Français, et en témoignant leur estime pour les missionnaires, étaient sans cesse attirées vers les lieux où elles trouvaient les marchandises de l'Angleterre. Ainsi, suivant les auteurs de ces mémoires, dont plusieurs étaient des officiers, la traite de l'eau-de-vie ruinait le commerce légitime, détruisait les nations alliées à la France, corrompait les mœurs, avilissait le caractère national. Quelques intrigants, qui, seuls, trouvaient leurs profits dans ce déplorable commerce, avaient réussi à persuader à M. de Frontenac, que les maux étaient bien moindres qu'on ne les faisait, et que les plaintes étaient causées par le zèle trop ardent du clergé. Cependant l'intendant, le commandant du poste de Michillimakinac et plusieurs autres officiers s'unissaient à l'évêque et aux missionnaires pour réclamer contre les désordres dont ils étaient les témoins.
« Les Anglais de la Nouvelle Angleterre, » dit l'auteur d'un des mémoires cités, « quoique protestants, ont si bien reconnu le grand désordre de ces boissons enivrantes, qu'ils firent7 il y a quelques années, une ordonnance, par laquelle ils défendent, sous des peines très-grandes, aux anglais de leur colonie, de distribuer aucunes boissons aux sauvages, qui, pendant leur ivrese, les blessaient et les tuaient aussi bien que leurs bestiaux. Quelques gens, » ajoute-t-il, « s'opposent, par intérêt, à cette défense de distribution des boissons aux sauvages ; mais il est bien plus raisonnable de suivre le sentiment de deux évêques de Québec, du séminaire de Saint-Sulpice, qui a nombre d'ecclésiastiques en Canada, et de celui de Québec, comme pareillement de tous les missionnaires et de tous les gens du pays qui sont tous de même sentiment en cela (1). »
(1) Documents de Paris, 2ème série, Vol. VI.
Ainsi se continuaient, dans la colonie, cette longue contestation qui menaçait de durer encore longtemps ; car si, d'un côté, les ecclésiastiques s'opposaient à la vente des boissons enivrantes aux sauvages, de l'autre, les autorités civiles comprenaient autrement leurs devoirs0
La destruction de leurs bourgades avait ébranlé la fermeté des Iroquois. Pour soutenir Schuyler, le colonel Fletcher, gouverneur de la Nouvelle-York, avait réuni quelques centaines de volontaires ; mais il avait dû les renvoyer dans leurs foyers, en apprenant que les troupes envoyées à la poursuite des Français n'avaient pas été au-delà de l'Hudson, et étaient en marche vers Schénectady. Il réunit les chefs agniers à Albany, leur adressa quelques reproches sur leur peu de vigilance, et finit par leur promettre des secours, pour les engager à continuer la guerre. «Ecoute, Cuyenguirago (1), » lui répondit un des orateurs, « nous sommes écrasés par les combats ; jamais nous n'avons été si cruellement frappés. Mais si toutes les colonies anglaises veulent joindre leurs armes aux nôtres, nous pouvons encore prendre possession du Canada. Si tu nous avais fourni des armes, les Français ne nous auraient pas échappés. »
Yers l'ouest, les Miamis et les Illinois, animés par le chevalier de Tonti et le sieur de la Forêt, avaient, depuis deux ou trois ans, tués plus de quatre cents iroquois des cantons supérieurs. Ces pertes multipliées avaient effrayés les Onneyouts, qui, par les conseils du père Milet, s'étaient décidés à envoyer Taréha sonder les dispositions de M. de Frontenac, au sujet de la paix. Celui-ci ne jugea pas à propos de rejeter entièrement les propositions de l'ambassadeur, dans la crainte d'enlever aux Iroquois toute espérance de paix, et de leur faire prendre des résolutions extrêmes ; il aimait mieux les laisser flotter dans cet état d'incertitude, qui paraissait les efforts des Anglais.
Une autre considération engageait le gouverneur général à ne pas rompre toute négociation avec les Iroquois ; il avait, parmi leurs chefs, des amis qui lui étaient restés attachés et cherchaient à ramener leurs cantons vers la paix. Garagonthié, fervent chrétien, vivait encore à Onnontagué ; il profitait de toutes les occasions pour rétablir la bonne intelligence entre ses compatriotes et les Français, et pour détruire l'in-
(1) Cuyenguirago, signifie la grande flèche ; c'était le nom iroquois de Fletcher.— Colden, History of the Jive indian nations.
fluence anglaise. Ce vénérable vieillard était secondé, dans ses intentions bienveillantes, par Téganissorens, regardé alors comme le premier orateur et le meilleur politique de toute l'Amérique. Retiré depuis peu parmi les iroquois chrétiens de. la Montagne, Ouréouharé faisait de fréquents voyages dans son canton, et tâchait de calmer les esprits et d'inspirer des sentiments plus favorables à l'égard d'Ononthio,
Malgré l'influence qu'exerçaient ces trois hommes sur toute la nation iroquoise, les Anglais réussissaient toujours à attiser le feu de la discorde. Ils inspiraient de la défiance contre les amis de la paix, ils engageaient les chefs de guerre à se mettre en campagne, et leur promettaient des secours qui n'arrivaient jamais ; chaque année ils annonçaient de nouvelles expéditions contre Québec et Montréal. Dès l'automne de 1693, ils firent courir le bruit, parmi les Abenaquis, qu'au printemps suivant, le Saint-Laurent serait couvert de vaisseaux ; ils ajoutaient que pour éviter les inconvénients du dernier siège, ils mettraient des bordages de fer aux navires qui seraient le plus exposés à l'artillerie française.
Toutes ces promesses servaient à tenir les Iroquois en haleine, et à les empêcher de s'accommoder avec les Français. Toutefois ces rusés barbares, lors même qu'ils reprochaient à leurs alliés de manquer à leur parole, auraient été bien fâchés de les voir seuls maîtres de tout le Canada. En effet, pendant que la lutte durait entre les deux nations européennes,, les Iroquois maintenaient l'équilibre entre l'une et l'autre, et étaient recherchés par les deux. Ainsi s'expliquent les fréquentes tergiversations des Iroquois et les contradictions apparentes dans leur conduite ; ils ne voulaient pas s'exposer à être écrasés eux-mêmes, en permettant qu'une des parties belligérantes fût complètement victorieuse. Ainsi, même au plus fort de la guerre, ils savaient s'arrêter à propos et déjouer les plans des Anglais, tout en paraissant les favoriser. •
Le comte de Frontenac avait, depuis longtemps, pénétré dans les vues secrètes des sauvages. Aussi, s'il se tenait toujours sur ses gardes, à leur égard, il ne les rebutait point, et prêtait l'oreille à leurs propositions, quand sa dignité lui permettait de s'en occuper. Par cette conduite, il réussissait assez souvent à tirer des prisonniers de leurs mains ; il obtenait quelques mois de trêve, et procurait aux habitants le temps de s'occuper en paix des semailles et des récoltes., D'ailleurs, ses manières nobles et courtoises produisaient un effet remarquable sur les
députés iroquois, dont beaucoup lui restaient sincèrement attachés (1).
Au commencement de 1694, deux onnontagués se présentèrent à M. de Callières, pour lui demander si les députés des cinq cantons seraient reçus par Ononthio. « Ils le seront, s'ils se présentent, » fut-il répondu ; « mais je doute fort qu'ils osent se présenter devant leur père. » Deux mois se passèrent, et l'on n'entendait plus parler des députés.
Enfin, au mois de mai, Téganissorens arriva à Québec, avec huit députés. Le gouverneur les reçut avec bonté, et, dans une entrevue, distingua d'une manière particulière, son ami, Téganissorens. Suivant leurs coutumes, ils attendirent au troisième jour après cette première visite, pour présenter les colliers et débiter leur harangue ; dans la salle du Conseil Supérieur s'étaient réunis, pour cette occasion, les personnes les plus distinguées de la colonie : les conseillers, les ecclésiastiques, les religieux, les officiers ; auprès des ambassadeurs, s'étaient rangés Ouréouharé, ainsi que les chefs du Saut et de la Montagne. Le calumet passa de bouche en bouche parmi les ambassadeurs et les capitaines iroquois de la colonie ; puis, sur un tapis de peau, l'on étendit les colliers dans l'ordre où ils devaient être présentés.
Onnagoga, le premier des ambassadeurs et le chef le plus accrédité du conseil iroquois, céda la place à Téganissorens, regardé, à juste droit, comme premier orateur de la nation iroquoise ; les Anglais et les Français l'écoutaient avec autant de plaisir que leurs compatriotes. «Quand je le vis et l'entendis pour la première fois, » dit Colden, « il était déjà avancé en âge. Il parlait avec tant de facilité et de grâce, qu'on l'aurait admiré partout. Il était bien fait et d'une taille élevée ; et, selon moi, par les traits de son visage, il ressemblait d'une manière frappante, au buste de Cicéron. »
« Mon père Ononthio, » dit-il, « Taréha nous a assurés, que si je venais ici avec deux chefs de chaque nation, tu écouterais nos propositions, et que, si les affaires ne pouvaient s'accommoder, nous aurions la liberté de retourner, en sûreté, dans notre pays. Nous nous sommes rendus à ton invitation ; nous voici sur ta natte, pour te parler de la paix, au nom des cinq nations iroquoises et de nos frères, la Grande-Flèche et Pitre Schuyler, commandant d'Orange.
« Tes prédécesseurs, permets -moi de le dire, ont donné oc-
(1) Charlevoix, vol. III.
casion à la guerre ; ils ont châtié trop rudement tes enfants, qui se sont impatientés, ont perdu la têle et ont fait des coups regrettables. Aujourd'hui, la paix m'amène ici ; et, pour te prouver que je ia demande sincèrement, j'ai repris la hache que j'avais donnée à mes alliés. Ils ne la reprendront plus, parce qu'ils ont appris à m'obéir ; je ne sais si les tiens t'obéiront aussi volontiers. Ononthio, père des Iroquois, c'est à toi que nous parlons ; nous te présentons ce collier pour t'informer que nous avons adopté, comme nos enfants, Longueuil et Maricourt à la place d Onguessa, leur père ; et, qu'en même temps, nous avons prisLeber pour notre frère. Nous les prions d'être, pour nous, ce qu'était leur père, et d'inviter Ononthio à la paix. Ils n'auront rien à craindre quand ils viendront de ta part à Onnontagué.
ce Et vous, Calinaouagas et Ganeyouses, Gannassadagas (1) , que j'appelais autrefois iroquois, mais qui maintenantpriez Dieu, et êtes devenus les enfants d'Ononthio,... vous nous connaissez, vous savez quelles sont nos coutumes ; entretenez la paix des deux côtés, et arrêtez tous les sujets de brouiîlerie. Nous nous sommes faits la guerre, oubliez le passé comme nous l'oublions ; obéissez à Ononthio, qui veut la paix, sinon le maître de la vie vous punirait encore plus sévèrement que nous, vous qui appartenez à la prière.
« Ononthio, je te parle au nom des cinq nations. Tu as mangé nos capitaines, il ne nous en reste presque plus ; je devrais en garder du ressentiment : par ce collier, je te dis que nous les oublions ; pour te prouver que je dis la vérité, nous cachons notre hache sous terre, pour qu'on ne la voie plus ; nous ne songerons plus aux morts, afin de conserver ceux qui sont encore en vie....
....« La terre est toute couverte de sang jusques à Cataracoui, et surtout autour du fort de ce lieu ; nous retournerons la terre fort avant, et nous effacerons toutes les traces de sang ; nous nettoierons la natte de ce fort, afin que nous puissions y traiter de la paix, avec notre père, et nous y rencontrer avec lui comme nous le faisions par le passé.
« Le chemin de la paix avait disparu, obstrué par les broussailles ; les rivières n'étaient plus navigables ; les sentiers étaient embarrassés. Que le chemin soit libre jusqu'à Onnontagué ; je l'ouvre et le rend facile, par ce collier, afin que- notre père, quand il voudra nous mander ses volontés, le puisse faire en
(1) Iroquois du Saut, de la Montagne et des environs de Cataracoui.
sûreté ; ceux qui viendront de sa part seront bien reçus, et, par ce collier, je prépare une natte à Onnontagué, où le grand feu du conseil est allumé.
«Nous étions tous dans la nuit ; on ne voyait plus le jour, tant les brouillards étaient épais : je rattache le soleil audessus de nos têtes, afin de dissiper tous les nuages, et pour que nous puissions le regarder, et jouir, à l'avenir, de la douce lumière de la paix. » m
Puis, offrant quelques Tranches de porcelaine, il ajouta: « Pour te prouver, mon père, que je suis sincère quand je viens te demander la paix, je t'amène deux de tes neveux français et une femme qui appartient au village de la Montagne. Je ne te demande pas de renvoyer nos frères, qui sont chez toi ; mais, si quelques-uns d'entre eux veulent revenir dans nos villages, ne les arrête pas, je t'en prie; ne garde que ceux qui voudront rester ; de notre côté, nous renverrons de nos villages tous les prisonniers qui souhaiteront revenir parmi les tiens. »
« Telles furent les paroles de Téganissorens, » écrivait, peu après, le sieur LaMotte-Cadillac, «paroles qu'il prononça avec une grâce parfaite, qu'on ne s'attendait pas à trouver chez un peuple barbare et inculte ; il parla avec aisance et avec un sang-froid imperturbable ; il conclut son discours avec tant de modestie et de si grandes marques de respect pour le comte, que tous les spectateurs en furent ravis d'admiration (1) .
Selon les règles observées par les diplomates sauvages, chaque proposition que développait l'orateur était représentée par un collier de icampw^(2), désigné sous le nom de porcelaine par les Français ; une simple branche de porcelaine dénotait la délivrance d'un prisonnier ou quelque proposition moins importante.
Le gouverneur connaissait trop bien l'étiquette des sauvages pour répondre de suite à l'orateur ; suivant eux, un homme sage doit prendre au moins trois jours pour réfléchir sur les propositions qui lui ont été faites. Mais, dans cette occasion, comme le conseil d'Onnontagué avait témoigné à Téganissorens être pressé de savoir le résultat des conférences, M. de Frontenac, dès le lendemain, répondit solennellement aux
(1) Colden, LaPotherie, etc. Mémoire de LaMotte-Cadillac.
(2) Le wampum était formé de grains, ressemblant aux grains de chapelet. On appelait branche de porcelaine une suite de ces grains enfilés sur une corde ; un certain nombre de branches réunies prenaient le nom de collier. Le collier était plus ou moins large.