COURS D7HISTOIRE
ambassadeurs. Il parla noblement et avec habileté ; sans entrer dans aucun engagement à l'égard des Iroquois, il leur témoigna sa bonne volonté et le plaisir qu'il aurait à vivre en paix avec eux.
L'ambassade fut retenue à Québec assez longtemps pour que l'on eût le moyen de faire les semailles dans toute l'étendue du pays. On eût dit que Téganissorens se prêtait à ce qui pouvait adoucir la condition des haMtants du pays ; il se chargea de présents pour Garakonthi^ et s'achemina vers son canton, dans le dessein sincère de porter les esprits à la paix. aJe ne sais, » dit Charlevoix, « s'il était dès lors chrétien, car il est certain qu'il l'a été, et qu'il est mort au saut Saint- Louis. »
Frontenac n'attendait cependant pas un résultat immédiat des efforts de Téganissorens, qui, aussi bien que Garakonthié? était, pour le moment, moins populaire que les chefs attachés aux Anglais ; mais il espérait qu'un peu plus tard la sagesse et la modération bien connues de ces deux hommes pourraient leur rendre leur ancien ascendant dans les conseils.
Cataracoui, ou le fort de Frontenac, tenait toujours au cœur du gouverneur. Il voulut profiter des quelques mots prononcés, à ce sujet, dans la harangue de l'ambassadeur iroquois, pour relever les retranchements qui avaient été renversés. Il prépara un convoi qui devait conduire, dans ce lieu, une garnison, des ouvriers et des munitions ; le chevalier de Crisasy fut placé à la tête des troupes qui devaient entreprendre ce voyage. Mais, au moment de partir, il reçut un ordre de désarmer. La cour avait chargé le Aieur de Sérigny, et son frère, d'Iberville, de lever un détacuement considérable de canadiens, pour les conduire contre le fort Nelson, dans la baie d'Hudson. Si l'on ne voulait pas manquer, encore une fois, l'expédition, il n'y avait pas de temps à perdre : il fallut, en conséquence, prendre une partie des hommes qui devaient monter à Cataracoui. On donna, à Sérigny, cent vingt canadiens et quelques sauvages du saut Saint-Louis, et tous les autres furent congédiés.
Téganissorens ne réussit pas comme il l'aurait souhaité auprès de ses compatriotes. Fletcher, en apprenant que des négociations avaient été entamées à Québec, craignit de voir diminuer l'influence anglaise chez les Iroquois, si un traité de paix était conclu. Il invita les colonies de la Nouvelle-Angleterre à envoyer des commissaires à Albany pour promettre aux Iroquois des secours plus considérables que ceux qu'on
leur avait fournis jusqu'alors. En conséquence de cet avis, les sieurs Andrew Hamilton, gouverneur du Nouveau-Jersey, Pynchon, Sewall et Townsend, commissaires du Massachusets, Allen et Stanley, du Conneeticut, se rendirent à Albany au mois d'août suivant. Ils y trouvèrent réunis, autour du colonel Fletcher, une partie des conseillers de la Nouvelle-York et les chefs des cinq nations. Dans un grand conseil, Téganissorens donna des détails circonstanciés sur son ambassade, et énuméra les propositions du comte de Frontenac. « Avez-vous fait la paix avec le gouverneur du Canada ? » demanda Fletcher aux chefs iroquois, quelques jours après, ce Nous ne pouvons plus continuer la guerre, » répondirent-ils, «si nous ne recevons pas de secours. Yoilà les négociations ; dis-nous ce que tu en penses. »
Après leur avoir répondu qu'il n'était pas opposé à la paix, mais que, pour lui, il ne la pouvait conclure sans la permission de son roi, Fletcher les engagea à ne pas permettre aux Français de rétablir le fort de Frontenac. « Si vous le leur permettez, » ajouta-t-il, «votre liberté sera détruite ; vos enfants deviendront les esclaves des Français ; je regarderai cette permission comme la rupture de votre alliance avec nous. Si les Français essaient de s'y établir de vive force, donnez-m'en avis, et, à la tête de tous les soldats de mon gouvernement, je marcherai pour vous soutenir (1).» Cette promesse fut oubliée plus tard.
Les chefs des cinq nations s'assemblèrent à Onnontagué pour examiner les conditions de la paix, telles que les offrait M. de Frontenac : les Goyogouins et une partie des Tsonn<?ntouans étaient prêts à les accepter ; mais presque tous les membres du conseil refusaient de consentir au rétablissement d'un fort à Cataracoui, et d'admettre tous les alliés des Français à prendre part au traité.
On permit aux amis les plus ardents de la paix de descendre à Québec pour obtenir des conditions moins dures. Les députés s'empressèrent de se rendre avant que les quatre-vingts jours de trêve fussent écoulés. A leur tête était Ouréouharé, qui avait visité son canton de Goyogouin, afin d'amener ses compatriotes à demander la paix. Ils conduisirent avec eux treize prisonniers, à qui ils accordaient la liberté. Du nombre étaient les deux frères Hertel. Le sieur de Joncaire était chargé de représenter les Tsonnontouans. Retenu chez eux pendant long-
Ci) Cadwallader Colden, History of the Five Nations, vol. I.
temps comme captif, Joncaire avait été adopté par une famille dont un des principaux membres était mort. -Le prisonnier français s'était tellement fait estimer de la nation, qu'on l'avait élevé au rang de chef (1)/
Quant il fallut entamer, avec les députés, les questions qui concernaient la paix, on reconnut qu'ils n'étaient pas autorisés à donner de réponses décisives au sujet du fort de Frontenac et des alliés des Français. Là-dessus, le comte de Frontenac les congédia, après leur avoir fait des présents ; dans son discours, il leur déclara que, s'ils acceptaient ses conditions, il les traiterait de nouveau comme ses enfants ; mais que, s'ils les rejetaient, il irait les châtier dans leur pays. Les chefs alliés, qui assistaient en assez grand nombre à cette assemblée, restèrent encore plus attachés aux Français, quand ils reconnurent que le gouverneur était fermement résolu de ne les pas oublier dans un traité de paix.
Au mois d'octobre, arrivèrent les ambassadeurs des Onneyouts, conduits par Taréha et le père Milet ; ce dernier avait enfin recouvré la liberté, après une captivité de cinq ans. Les résultats de cette députation furent à peu près nuls pour la paix ; toutefois, le gouverneur se réjouit de ce que tous ces pourparlers avaient permis aux cultivateurs de se livrer, en paix, à leurs travaux ordinaires.
Les Outaouais, qui étaient descendus en assez grand nombre, partie pour leur trafic, et partie pour assister aux conférences tenues avec les Iroquois, quittèrent Montréal vers la fin de septembre. Avec eux était un gros parti de français qui allaient faire la traite ; ils étaient sous la conduite du sieur La Motte-Cadillac, qui allait remplacer M. de Louvigny dans le commandement du fort de Michillimakinac.
Du côté de la Nouvelle- Angleterre, les Anglais avaient éprouvé des malheurs. Phipps, en rétablissant Pemquid, avait cru qu'il tiendrait en échec tous les sauvages voisins du Kinnibéki. Souvent abandonnés par les Français, les Abenaquis et les Etchemins craignaient d'être, à la fin, écrasés par les Anglais, dont le nombre augmentait rapidement ; plusieurs de leurs parents étaient retenus prisonniers à Boston, et il n'est aucun sacrifice dont un sauvage ne soit capable, quand il s'agit d'arracher un des siens à la captivité. Aussi, quelques-uns des chefs etchemins et abenaquis se laissèrent tenter à négo-
Jl) Joncaire conserva son influence sur les Tsonnontouans jusqu'à sa mort ; ses ants héritèrent de ses droits et de son crédit parmi les Tsonnontouans.
cier avec les Anglais. Deux d'entre eux s'étaient même engagés, dès le mois de mai, à conclure un traité de paix avec le gouverneur général de la Nouvelle-Angleterre ; Phipps s'était, en conséquence, rendu à Pemquid pour hâter la conclusion d'une affaire si importante, et il y aurait réussi, si le sieur de Yillieu, commandant de Naxoat sur la rivière Saint-Jean, n'avait rompu brusquement les négociations entamées.
Pendant que Phipps se félicitait d'avoir obtenu la tranquillité pour son gouvernement, Yillieu gagna Mataouando, chef maléeite, qui s'était prononcé pour la paix, et leva un parti de deux cent cinquante sauvages de Narantsouae, de Pentagouet et de la rivière Saint-Jean. Le parti se dirigea vers un village situé sur la rivière Oyster, à douze lieues seulement de Boston. Deux forts protégeaient le village, et, outre cela, plusieurs des maisons étaient de véritables redoutes ; les Abenaquis, les Malécites et les Micmacs se partagèrent pour attaquer le village de Piscataqua sur différents points à la fois; il fut emporté d'emblée ; cent anglais furent tués ou faits prisonniers, et environ vingt maisons furent brûlées (1).
Non content de ce premier succès, Taxous, chef des Abenaquis, partit avec quarante des plus lestes de sa troupe, et alla attaquer un fort près de Boston. La résistance fut vive, mais Taxous força la place, et s'avança ensuite jusqu'aux portes de la capitale, où il causa quelque dégât. Des attaques si brusques et si hardies, faites au moment même ou Phipps se vantait d'avoir obtenu la paix, lui enlevèrent le peu de popularité qu'il possédait encore. C'était un homme honnête, mais d'un tempérament fort vif, que son éducation première n'était pas propre à corriger. Dans une contestation avec le percepteur des douanes et un capitaine de la marine royale, il se laissa aller à une rudesse et à une violence peu convenables à sa position. Des plaintes furent portées contre lui à ce sujet, et il fut forcé de passer en Angleterre, vers la fin de novembre, afin de se disculper. Il mourut à Londres au commencement de l'année suivante (2), et fut remplacé par le lieutenant-gouverneur Stoughton.
Le gouvernement français ne laissait guère le temps de respirer aux milices canadiennes ; chez les Illinois^ à Michillima-
<1) Hutchinson, v. II ; Belknap, History of New Hampahire, v. ïï Le village détruit par Villieu était dans le New-Hampshire. Charlevoix dit que deux cent trente anglais périrent, et que cinquante ou soixante maisons furent brûlées. Holmes dit; que ces nombres sont exagérés.
(2) Il était âgé de quarante -cinq ans.
kinac, à Terreneuve, à la baie d'Hudson, partout, dans le nord de l'Amérique, on rencontrait, par petites bandes, ces vigoureux enfants de la Nouvelle-France, poursuivant les Anglais jusque dans leurs forts les plus reculés.
Avec d'Iberville et son frère, Sérigny, étaient partis cent canadiens, pour aller prendre possession des établissements de la baie d'Hudson, dont les Anglais étaient les seuls maîtres depuis plusieurs années. Les deux navires qui les portaient, le Poli et la Charente, arrivèrent à la rade du port Nelson le vingt septembre. En se réunissant, la rivière Sainte-Thérèse et celle de Bourbon forment une baie, à laquelle les Anglais ont donné le nom de port Nelson ; le fort, qui porte le même nom, est situé sur le bord de la première de ces rivières, à une demi-lieue de son embouchure (1). C'était une maison carrée à laquelle on avait attaché quatre bastions ; ces constructions étaient toutes de bois, mais bien défendues par six pierriers et cinquante canons.
Pendant près d'un mois, les glaces empêchèrent les navires français de s'approcher du fort ; ce ne fut que le vingt-huit d'octobre qu'ils purent remonter ; le même jour, d'Iberville fit camper ses hommes à terre, et se prépara à commencer le siège. La garnison, composée de cinquante hommes, était assez nombreuse pour défendre la place ; mais le commandant était un simple marchand, qui n'entendait rien aux affaires de la guerre.
Cependant, dans les premiers jours du siège, les français éprouvèrent une perte sensible par la mort du sieur de Chateaugué (2). Ce jeune frère des deux commandants servait sur le Poli en qualité d'enseigne ; il fut tué le quatre novembre, lorsqu'il s'avançait pour empêcher les assiégés de faire une sortie. Le neuf du même mois, d'Iberville envoya sommer le gouverneur de se rendre. Cet officier, qui n'avait aucune expérience de la guerre, répondit qu'il consentait à livrer son fort, moyennant certaines conditions, que son lieutenant proposa le lendemain. Il fut réglé que les officiers anglais seraient logés dans le fort pendant l'hiver ; qu'on ne toucherait ni à leurs papiers, ni à leurs habits ; qu'à l'ouverture de la navigation, ils seraient transportés en France, d'où il leur serait permis de passer en Angleterre. Toutes ces conditions furent accordées ; la capitulation, signée le quatorze, fut observée de
(1) Charlevoix.
(2) Son nom de Chateaugué fut donné à un de ses jeunes frères.
bonne foi des deux côtés. Le lendemain, Alberville prit possession de la place, et lui donna le nom de fort Bourbon.
Les provisions trouvées dans le fort suffisaient pour les besoins des français et des anglais pendant l'hiver ; malheureusement le scorbut exerça des ravages : M. de Tilly, lieutenant du Poli, neuf volontaires canadiens et dix matelots en moururent. Retenu assez longtemps par les glaces, pendant l'été de 1695, d'Iberville ne sortit de la baie d'Hudson qu'au commencement de septembre ; ses deux navires, qui portaient une riche cargaison de pelleteries, se dirigèrent vers la France. Au fort Bourbon, restaient le sieur de la Forêt, commandant, de Martigny (1), lieutenant, soixante-quatre canadiens et six iroquois du saut Saint-Louis.
Dans l'intérieur de la colonie, l'on demeurait toujours dans le même état d'incertitude sur les dispositions réelles des Iroquois. Les négociations se prolongèaient indéfiniment, sans aboutir à aucun résultat satisfaisant. Déchirée par des divisions intestines, la Nouvelle-York n'était guère en état de s'occuper de la guerre ; au printemps de 1695, Fletcher avait été forcé de proroger l'assemblée législative, par suite de l'opposition du parti hollandais à une mesure du gouvernement, qui semblait gêner la liberté religieuse des calvinistes. Dans une session subséquente, tenue au mois de juin, il annonça aux députés que toutes les colonies étaient appelées à contribuer aux frais de la guerre et à soutenir les cinq nations dans la lutte contre les Français. Cette nouvelle ranima le courage des Iroquois, qui levèrent le masque, et montrèrent ouvertement leurs mauvaises dispositions. Après plusieurs intrigues pour débaucher leurs compatriotes du saut Saint-Louis et de la Montagne, qui furent sur le point de se laisser gagner, ils recommencèrent à se montrer ^utour des habitations, et à y exercer leurs cruautés et leurs brigandages ordinaires (2).
Il était inutile de s'attendre à les gagner par la patience ; déjà, depuis quelque temps, les personnes les plus sages de la colonie conseillaient au gouverneur de ne plus les ménager; M. de Pontchartrain lui promettait des secours et lui enjoignait, de la part du roi, de faire aux Iroquois la guerre la plus vive. Quant aux alliés, ils se seraient crus trahis, si, après les assu-
(1) Martigny était cousin germain d'Iberville, le sieur NoëlJérémie (Lamontagne) était enseigne, interprète des langues sauvages, et directeur du commerce. Nous avons de lui la " relation du Détroit et de la baie d'Hudson."
(2) Charlevoix.
rances de protection qu'ils avaient reçues, le gouverneur ne tournait pas ses armes contre les Iroquois.
M. de Frontenac était depuis longtemps persuadé que, pour réduire les cantons, il fallait commencer par rétablir le Tort de Cataracoui ; il tenait si fortement à cette idée, que, malgré l'opposition de l'intendant et des principaux officiel s de la colonie, il se décida à exécuter ce projet. On lui représenta vivement les suites dangereuses que pouvait avoir une entreprise si hasardeuse. Les dépenses, lui disait-on, seraient fort considérables ; les troupes nécessaires pour protéger les convois qu'on enverrait, seraient suffisantes pour détruire toutes les bourgades iroquoises ; il serait impossible de ravitailler et de soutenir un poste si éloigné. Ces considérations ne le touchèrent point. Il leva promptement cent dix hommes, dans le gouvernement de Québec et celui des Trois-Rivières, avec lesquels il se mit en route ; à Montréal, il réunit trente-six officiers, cinquante miliciens, deux cents soldats et deux cents sauvages. À leur tête, il plaça le chevalier de Chrisasy, homme d'une grande capacité. Les préparatifs se firent avec une diligence incroyable, et, avant la fin du mois de juillet, le convoi s'était mis en marche.
Peu de jours après le départ des troupes pour Cataracoui, arrivèrent des lettres de M. de Ponlchartrain ; le ministre mandait que le roi n'approuvait point le rétablissement du fort de Cataracoui, et qu'il fallait y renoncer pour le moment. Il était trop tard pour contremander l'expédition. « Le détachement était parti quelques jours avant la réception de voire lettre, » répondait le gouverneur : « le désistement de cette entreprise,, dont les principaux chefs des Outaouais avaient été témoins oculaires, aurait tellement décrié les Français dans leur esprit, par les fortes idées qu'ils auraient conçues de notre faiblesse, ou de l'envie que nous aurions-de renouer la négociation avec l'ennemi, que cela aurait été capable de les aliéner entièrement de nous, ou de les faire songer à faire leur paix sans notre participation.... Cette expédition s'est faite heureusement, à très-peu de frais et en peu de temps. Nous n'y avons pas perdu un homme, et, en huit jours, on a trouvé le moyen de refaire, de pierres, les brèches du fort, sans qu'il en ait coûté un sou au roi.
« On voulait, » ajoute-t-il, « que j'allasse, cette année, avee toutes nos troupes, nos habitants et nos alliés, enlever Onnontagué. Je ne l'ai pas jugé à propos : premièrement, parce que je n'avais pas de forces suffisantes pour cela ; en second lieu^
pour ne pas laisser le pays dégarni, exposé aux courses des Anglais, qui pouvaient fondre sur Montréal par Chambly ; troisièmement, par l'inutilité d'une entreprise qui n'aboutissait qu'à brûler des cabanes, les sauvages ne pouvant manquer de se retirer dans le bois avec leurs familles. L'exemple de ce qui est arrivé après l'expédition de M. de Denonville chez les Tsonnontouans, justifie assez ce que je dis, et fait connaître que la destruction d'un village iroquois n'est pas ce qui nous délivrera de leurs incursions.
» Le moyen le plus facile pour en venir à bout, est de continuer à les tourmenter et inquiéter si fort, par de continuels partis, qu'ils n'osent sortir de chez eux, ce que le rétablissement du fort de Frontenac nous mettra en état d'exécuter. »
Malgré les nombreuses raisons qu'apportaient les contradicteurs de M. de Frontenac, l'on ne put s'empêcher de reconnaître qu'il avait raison. Cataracoui offrait un lieu de refuge aux chasseurs et aux traitants français, ainsi qu'aux sauvages alliés ; il leur assurait la liberté de naviguer et de commercer sur toute l'étendue du grand lac Ontario ; il formait la première étape de cette voie militaire et marchande, que, de posie en poste, la France devait prolonger depuis Montréal jusqu'au golfe du Mexique, le long des grands lacs et du Mississipi. Du fort de Frontenac, une bonne garnison menaçait les points les plus importants de la confédération iroquoise, surveillait quatre des cantons, et occupait le centre de leurs terres de chassé. Un corps de troupes, lancé au milieu des bourgades ennemies, ne pouvait leur causer beaucoup de mal, s'il n'était plus fort et mieux organisé que ne l'avait été la petite armée de M. de Denonville.
La meilleure preuve que le comte de Frontenac, en établissant ce fort, avait frappé les Iroquois et les Anglais au point le plus sensible, c'est que les uns et les autres se reprochèrent mutuellement les malheurs qui allaient en résulter pour la cause commune. Les premiers envoyèrent promptement des courriers à Fletcher pour l'informer de ce qui venait de se passer. «Les Français ont rallumé leur feu, à Cataracoui,» lui mandaient-ils : ails réparent les murs qui avaient été brisés. Cayenguirago, tu nous a promis des secours : envoie-nous cinq cents de tes guerriers ; confie-leur quelques gros fusils, que nous traînerons par terre, quand nous ne pourrons plus les porter sur nos canots. »
Fletcher se hâta de monter à Albany, où il arriva au mois de septembre. S'adressant aux chefs des cantons, il leur fit
de sévères reproches. «Vous avez dormi, » leur dit-il, «pendant que les Français venaient s'emparer de Cataracoui. Il aurait été beaucoup plus facile pour vous de les empêcher d'y allumer leur feu que de les forcer aujourd'hui à l'éteindre. Et comment pourriez-vous réussir à y porter des canons, au milieu des bois et de mille autres difficultés. Tout ce que je vous puis conseiller, est d'investir la place et d'empêcher les convois d'y arriver. » Ce discours, peu encourageant, fut suivi d'une distribution de poudre et de plomb faite aux guerriers. Colden déclare franchement que les Français obtinrent un grand avantage, en prenant possession de Cataracoui ; événement que, selon lui, les cantons auraient pu prévenir, s'ils avaient eu parmi eux quelque officier nommé par le gouvernement provincial et capable d'aviser les sauvages dans les circonstances importantes. «Chez les Français, » remarque Colden (1), «les officiers des troupes régulières sont obligés de demeurer, chacun son tour, parmi les sauvages, tandis qu'à la Nouvelle- York, les capitaines des fusiliers vivent dans la paresse et le luxe, comme des moines militaires. »
Quarante-huit soldats furent laissés pour la garde de Cataracoui. La conduite du chevalier de Chrisasy lui attira les éloges des ennemis mêmes de l'entreprise. En quinze jours, il conduisit son détachement à Cataracoui, rétablit le fort et reprit la route de Montréal, qu'il atteignit sans accident. Avant de quitter Cataracoui, il envoya à la découverte quatre-vingts sauvages, divisés en petites bandes. Quarante d'entre eux traversèrent le lac, et s'avancèrent du côté d'Onnontagué jusqu'à la rivière de Chouaguen. S'étant cachés dans les broussailles près du rivage, ils virent aborder trente-quatre canots iroquois. Ceux qui les conduisaient s'entretenaient de la visite qu'ils allaient rendre aux français de Montréal, et à leurs frères du saut Saint-Louis. Les autres partis, envoyés par M. de Chrisasy, rapportèrent, de leur côté, que beaucoup d'iroquois étaient en campagne. Ces rapports furent aussitôt envoyés au gouverneur de Montréal, qui eût le temps de mettre ses postes à l'abri d'un coup de main, pendant que M. de Frontenac se hâtait de jeter un corps de huit cents hommes dans l'île Perrot.
Ces précautions n'empêchèrent pas les ennemis de s'avancer jusqu'à l'île de Montréal, où ils tuèrent quelques habitants. Dès que le comte de Frontenac en eut été informé, il partagea ses soldats par petites bandes, qu'il répandit de côté et
(1) History of ihe Five Nations.
d'autre, afin de protéger les moissonneurs. Cette mesure empêcha les Iroquois de ravager les campagnes, comme ils se l'étaient proposé. Une de leurs bandes s'était avancée derrière Boucherville ; et, de l'orée des bois, elle épiait soigneusement toutes les occasions de tomber sur ceux qui travaillaient aux champs. LaDurantaie fut envoyé pour les déloger ; avec des volontaires canadiens, quelques soldats choisis et dix ou douze sauvages, il descendit jusqu'à Sorel, remonta la rivière de Richelieu et tomba tout à coup, par les derrières, sur les bandes des Iroquois. Surpris par cette attaque imprévue, ceux-ci, quoique nombreux, lâchèrent pied et s'enfuirent, laissant sur la place des morts et des blessés. Pendant le reste de la campagne, les ennemis tentèrent quelques autres surprises, mais avec fort peu de succès.
Dans les pays de l'ouest, les Iroquois avaient été assez maltraités par les alliés, que LaMotte Cadillac avait lancés contre eux. Les Iroquois, pour se venger, marchèrent contre les Miamis de la rivière Saint- Joseph, pour les forcer à se déclarer contre les Français. Par bonheur, de Courtemanche se trouvait dans la bourgade avec quelques canadiens, lorsque les Iroquois s'approchèrent, il soutint si vigoureusement les Miamis, que les ennemis, peu préparés à une semblable résistance, furent complètement défaits et obligés de fuir en désordre.
0|pnme la force n'avait point réussi, les Iroquois eurent recours aux négociations. Parmi les Hurons-Tionnontatés, était un chef nommé le Baron par les Canadiens ; c'était un intrigant qui n'aimait point les Français, et dont ceux-ci ne se défiaient pas assez. Depuis quelque temps, il négociait avec les Iroquois ; mais il cachait si habilement son jeu, que personne ne se doutait de ses machinations. Pendant que le Baron descendait, cette année, avec les députés des nations alliées pour protester de son attachement à Ononthio, son fils, avec trente guerriers, allait conclure un traité avec les Tsonnontouans, et trouvait le moyen d'inclure les Outaouais. En découvrant cette trame si adroitement ourdie, LaMotte essaya de la rompre ; les Outaouais se désistèrent de leur projet, mais le Baron leva le masque et se déclara ouvertement en faveur du traité.
Les députés, qui descendirent de Michillimakinac, se plaignirent fortement de la cherté des marchandises qu'on leur envoyait, et laissèrent entrevoir qu'ils n'étaient pas disposés à continuer la guerre. Répondant au premier point, M. de Frontenac leur laissa comprendre qu'ils seraient satisfaits sur cette matière ; mais, quand il en vint au second article, il leur
témoigna avoir pitié de leur aveuglement, qui les empêchait d'apercevoir leur propre intérêt. «J'aurais été,» leur dit-il, «fort satisfait de voir mes enfants se joindre à moi pour venger le sang de mes frères ; mais je continuerai la guerre sans eux. Qu'ils fassent ce qu'ils voudront ; mais qu'ils se souviennent bien de cet avertissement. Les Iroquois veulent les détruire, et, pour y réussir plus facilement, ils veulent séparer les enfants de leur père. » Les Outaouais et les Nipissingues s'excusèrent de leur mieux, et promirent de rester attachés à la cause des Français ; mais le chef huron renferma au dedans de lui-même son mécontentement, et se contenta de répondre qu'il n'était chargé d'aucune parole de la part de sa nation (1).
(1) Documents de Paris. Récit des événements les plus remarquables. 94-95.